La Cigale et la Fourmi

La Cigale et la Fourmi, comédie, de M. Charles Maurice, 7 décembre 1807.

Théâtre de l’Impératrice.

Titre :

Cigale et la fourmi (la)

Genre

comédie

Nombre d'actes :

1

Vers / prose ?

en prose

Musique :

un seul air nouveau

Date de création :

7décembre1807

Théâtre :

Théâtre de l’Impératrice

Auteur(s) des paroles :

Charles Maurice

Sur la page de titre de la brochure, à Paris, chez Mme. Masson, 1807 :

La Cigale et la Fourmi, comédie en un acte et en prose, Par Charles Maurice, Représentée pour la premère fois, à Paris, sur le Théâtre de l’Impératrice, le 7 Décembre 1807.

L’Esprit des journaux français et étrangers, 1808, tome I (janvier 1808), p. 281-287 :

[[Un bien long compte rendu pour dire qu’une pièce n’a pas grand intérêt : la formule finale résume assez bien le point de vue du critique : «  il y a lieu d'espérer que l'auteur n'y reviendra plus ».]

THÉATRE DE L’IMPÉRATRICE.

La Cigale et la Fourmi.

On dit que M. Charles Maurice a de l'esprit, et que son Parleur éternel en est une preuve. J'en suis bien aise pour M. Maurice, pour le Parleur éternel et pour ceux qui l'ont vu. Quant à ceux qui ont vu la Cigale et la Fourmi, pièce nouvelle que vient de donner le même auteur, ils peuvent dire qu'elle a été bien reçue, bien traitée, qu'elle est arrivée à travers de fréquens applaudissemens et malgré quelques aventures d'un genre contraire à cette heureuse fin qui constate le triomphe d'un auteur en proclamant son nom , enfin qu'elle a réussi ; voilà qui est certain, incontestable.

Je l'ai vu , dis-je, vu, de mes propres yeux,
Ce qui s'appelle vu,

sans pouvoir déterminer pendant tout le temps qu'a duré cet étonnant spectacle , qui devait le plus s'en attribuer le mérite et le succès, d'un La Fontaine, prodige de bêtise, d'une duchesse de Bouillon et d'un marquis de Saint-Ange, miracles de ridicules, ou bien de trois ou quatre paysans, merveilles d'insipidité, qui se relèvent cependant quelquefois par l'avantage qu'a fourni à l'auteur le langage des paysans pour en faire sortir des équivoques si peu équivoques que, ressenties par le parterre même, elles ont pu faire croire, car je ne dis pas espérer, aux spectateurs tranquilles qu'ils verraient finir la pièce d'une manière un peu plus expéditive que ne l'avait voulu l'auteur.

Et sur son roc Prométhée espéra,
De voir bientôt une fin à sa peine.

Mais il était écrit que la pièce de M. Maurice irait à la fin ; elle était prédestinée à un succès, et comme ce canon chargé de toute éternité, selon Mme. de Sévigné, pour la mort de M. Turenne, des applaudissemens décrétés sans doute de toute éternité, ne pouvaient être arrêtés par cette petite considération des défauts d'une mauvaise pièce. La providence ne se dérange pas pour si peu de chose. J'avoue que je suis épouvanté de ses desseins sur M. Maurice. Polycrate de Samos, effrayé d'un bonheur constant, jetta, comme on sait, sa bague dans la mer pour payer par un petit revers la dette de malheur que tous les hommes ont contractée envers la destinée ; M. Maurice, en jettant au public sa pièce nouvelle, aurait-il eu comme Polycrate, le projet de se ménager un petit chagrin ? Il lui a manqué de même ; et si le tyran de Samos, pour avoir retrouvé sa bague dans le ventre d'un poisson, crut pouvoir se livrer à une confiance qui le perdît, que M. Maurice y prenne garde, son aventure n'est guères moins extraordinaire, et pourrait être fort dangereuse.

Une chute toujours amène une autre chute,

a-t-on dit. Eh point du tout ! Ce serait ce succès-là qui vaudrait infailliblement, tôt ou tard, une chute à l'auteur, si, comme on assure qu'il en a les moyens, il ne trouvait pour l'éviter quelqu'autre ressource que celles qu'il pourrait se flatter de rencontrer dans un public, dont je suppose qu'il n'a eu dessein, cette fois-ci, que d'éprouver la bienveillance. On voit que je cherche une intention à sa pièce.

Il semblerait d'abord qu'elle a été faite à l'honneur de La Fontaine, qui, venant se promener incognito dans le village où se passe l'action, entend tous les paysans répéter ses fables qu'ils savent par cœur, ce qui les suppose fort au courant des nouveautés littéraires : mais les naïvetés du bonhomme sont poussées ici à un tel excès de niaiserie, que, sans un nigaud de garde-moulin, nommé Colin, je croirais que c'est de La Fontaine qu'on a voulu faire le niais de la pièce : on lui indique un chemin ; tournez à gauche, lui dit-on, et vous serez à la place de La Fontaine. Ah ! ah ! dit-il d'un air étonné, je serai à la place de La Fontaine ? Le public, malgré sa complaisance, n'a pu prendre en bonne part ce trait d'esprit ; c'est cependant une des idées saillantes de la piêce ; aussi reparaît-elle une seconde fois dans les gentillesses du garde-moulin. C'est à ce nigaud de garde-moulin que La Fontaine demande : avez-vous lu Baruch ? Et c'est lui qui fait à La Fontaine cette réponse attribuée à un docteur à qui celui-ci demandait, dit-on, lequel avait le plus d'esprit de Rabelais ou de saint Augustin, réponse dont je n'ai jamais bien compris le sel. Monsieur, vous avez un de vos bas à l'envers. Elle me paraît convenir à Colin au. moins aussi bien qu'à un docteur. Mais un modèle de convenance, c'est la scène où arrive la duchesse de Bouillon, conduite par un marquis de Saint-Ange, qui dit à un paysan, nommé Thomas : Regardez cette dame, regardez-la bien, comment la trouvez-vous ? Eh bien, c'est la duchesse de Bouillon ; à peu près comme le dirait un valet-de-chambre nouvellement monté à ce grade, et qui serait bien aise d'éblouir son ancien camarade paysan, en lui montrant le grand seigneur dont il a l'honneur de recevoir les gages. Ensuite la duchesse de Bouillon, qui cherche La Fontaine, dit au paysan Thomas pour le lui désigner , que c'est un grand homme , un homme de génie, très-supérieur à Phèdre, etc. , etc. Sur quoi le paysan enchanté s'écrie : Quoi ! c'est là cet homme inimitable, etc. ; ce qui va très-bien, avec les j'avons et j'étions que Thomas n'abandonne pas pendant tout le cours de la pièce. Ce Thomas est le père d'Annette, qui a un grand talent pour relever et nouer les gerbes de bleds, ce dont elle s'occupe à l'ouverture de la scène, tandis que sa sœur Lise , qui est une paresseuse et un mauvais caractère, s'amuse à se mirer en chantant faux quelques couplets. C'est ce jour-là que doit se faire la fête des moissons, ce dont Thomas est enchanté, attendu que, dans le village qu'il habite, le jour de la fête des moissons doit être celui du mariage de la fille la plus sage et la plus laborieuse du village, à qui on ne donne point de dot, parce que ce village n'ayant pas de seigneur, particularité assez singulière pour un village du temps de Louis XIV, les anciens se chargent simplement de décider que telle fille se mariera, et que ses parens lui feront une dot ; ce qui, comme on le voit, est d'un grand avantage pour les parens qui ont le bonheur d'avoir une fille vertueuse. Aussi l'on conçoit très-bien la joie de Thomas, qui espère que sa fille Annette sera désignée, et qui n'a pas de dot à lui donner. Il s'adresse à La Fontaine ; celui-ci sachant qu'il va marier sa fille, lui promet un beau présent. Thomas, enchanté, croit avoir trouvé la dot, et est fort étonné quand, au dénouement, il se trouve que ce présent c'est la fable de la Cigale et la Fourmi que vient de faire La Fontaine, et qui sera, dit-il, si utile aux deux sœurs dont il peint le caractère, qu'il ne conçoit pas le mécontentement de Thomas qui, malgré son enthousiasme pour l'inimitable, déclare qu'il a compté sur une dot et qu'il la lui faut ; en sorte que La Fontaine, demandant à tout le monde si son honneur l'oblige à payer cette dot, et ne sachant à qui emprunter pour la payer, se trouve dans l'embarras le plus ridicule, et y serait encore sans la duchesse de Bouillon, qui a trouvé commode de se déguiser en paysanne pour avoir le plaisir d'observer à son aise La Fontaine qu'elle voit tous les jours chez elle, et qui, sous ce costume, ayant entendu la lecture de la Cigale et la Fourmi, l'achette deux mille écus à Thomas, dont la fille Annette vient d'être couronnée à cause de son grand talent pour faire des gerbes, et épouse son amant le nigaud garde-moulin, qu'elle aime parce qu'il a un bon caractère, tandis que la petite Lise, bien grondée de ce qu'elle n'a pas fait la tâche qu'on lui avait donnée, et a voulu emprunter les gerbes de sa sœur qui les lui a refusées, n'obtient son pardon qu'à condition qu'elle sera bien sage l'année prochaine. Quant à la petite Annette, on lui fait réciter la fable de l'Enfant qui se noie, dont le La Fontaine de M. Maurice, dans une moralité de sa façon, où la rime féminine langue se trouve immédiatement après la rime féminine joie, fait l'application à l'auteur et au parterre :

Eh, mes amis, tirez-le du danger,
    Vous ferez après la harangue.

Ses amis ont déjà fait la moitié de leur devoir; pourvu qu'ils fassent l'autre aussi bien, il y a lieu d'espérer que l'auteur n'y reviendra plus.                         P

Magasin encyclopédique, ou journal des sciences, des lettres et des arts, 12e année, 1807, tome VI, p. 218-220 :

[Dès l’analyse de l’intrigue, le parti pris du critique apparaît (« on ne sait pourquoi »). Une seule scène trouve grâce à ses yeux, et la suite du compte rendu est sévère « dénué de sel et de comique », dialogue trivial ». Des personnages ridicules, un rapprochement qui tourne à la confusion de l’auteur, qui se voit invité à reprendre son ouvrage, inférieur à ce qu’il a déjà fait «(« quelques jolis ouvrages »). L’interprétation est peu convaincante.]

La Cigale et la Fourmi.

Dans cette comédie nouvelle, la Cigale est une petite villageoise qui chante et se pare au lieu de travailler ; la Fourmi est sa sœur, qui travaille sans cesse et que le village récompense, en la nommant reine des moissons, et en lui permettant de se marier, si elle a une dot. L'honneur est bon :

« Mais l'honneur sans argent n'est qu'une maladie ! »

Aussi la petite personne, quoiqu'elle ait un amoureux et qu'elle soit reine des moissons, est-elle fort embarrassée. La Fontaine qui se trouve là et qui lui a promis quelque chose, que le père prend pour une dot, lui fait présent de la fable de la Cigale et la Fourmi. Cela n'avance guères le mariage, quoique La Fontaine assure qu'elle trouvera dans cette fable une richesse inépuisable de morale et de leçons. Heureusement que madame de Longueville, qui court après La Fontaine et qui se déguise, on ne sait pourquoi, en paysanne, achète la fable six mille francs qui servent de dot aux amans. La Cigale se corrige en voyant le bonheur de sa sœur, et promet de ne plus chanter ni danser.

Une scène assez jolie est celle où La Fontaine récite sa fable que les deux petites filles mettent en action dans une double scène. Tout le reste est dénué de sel et de comique; le dialogue est trivial ; La Fontaine a l'air d'un Jocrisse dont tout le monde se moque ; l'éloge qu'en fait madame de Longueville est aussi déplacé que ridicule, par l'enthousiasme et la prétention. Le Marquis que l'on fait tomber dans une marre [sic], et qui revient vêtu en paysan, rappelle M. Dutaillis se noyant à la Courtille ; encore est-ce là, pour le faire sauver par Cadet Roussel misanthrope, tandis qu'ici cela ne sert à rien.

En un mot, M. Charles Maurice,qui a de l'esprit et qui a fait quelques jolis petits ouvrages, aurait dû soigner davantage celui-là , ou plutôt le refaire en entier avant de le livrer au public. Le rôle de La Fontaine a été joué on ne peut pas plus faiblement. La fable de l'Ecolier qui se noye, servant de couplet au public, a été très-bien accueillie, et l'Ecolier a été sauvé ; mais il faut maintenant qu'il permette qu'on le harangue, et qu'il profite de la leçon.

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