Masque

Les mots du théâtre au XVIIIe siècle.

Masque.

Chamfort et Laporte, Dictionnaire dramatique, tome II, p. 178-191 :

MASQUE. Partie de l'équipage des Acteurs dans les Jeux Scéniques. Les Masques de Théâtre des Anciens, étoient une espéce de casque qui couvroit toute la tête, & qui, outre les traits du visage, représentoit encore la barbe & les cheveux, les oreilles, & jusqu’aux ornemens que les Femmes employent dans leur coëffure ; du moins c'est ce que nous apprennent tous les Auteurs qui parlent de leur forme, comme Festus Pollux, Aulugele ; c'eft aussi l'idée que nous en donne Phèdre, dans la Fable si connue du Masque & du Renard : Personam tragicam forte vulpes viderat , &c... C'est d'ailleurs un fait dont une infinité de bas-reliefs & de pierres gravées ne nous permettent point de douter. Il ne faut pas croire cependant que les Masques de Théâtre ayent eu tout-d'un-coup cette forme ; il est certain qu'ils n'y parvinrent que par dégrés, & tous les Auteurs s'accordent à leur donner de foibles commencemens. Ce ne fut d'abord, comme tout le monde sait, qu'en se barbouillant le visage, que les premiers Acteurs se déguiserent ; & c'est ainsi qu'étoient représentées les Pièces de Thespis : Quæ canerent agerent ve, peruncti fœcibus ora. Ils s'aviserent dans la suite de se faire des espéces de Masques avec des feuilles d'arction, plante qui étoit quelquefois nommée personata chez les Latins , comme on le peut voir par ce passage de Pline : Quidam arction personatam vocant, cujus folio nullum est latius ; c'est notre grande bardane. Lorsque le Poème Dramatique eut toutes ses parties , la nécessité où se trouverent les Acteurs de représenter des Personnages de différent genre, de différent âge & de différent sexe, les obligea de chercher quelque moyen de changer tout-d'un-coup de forme & de figure ; & ce fut alors qu'ils imaginerent les Masques dont nous parlons ; mais il n’est pas aisé de savoir qui en fut l'inventeur. Suidas & Athénée en font honneur au Poëte Hœrile, contemporain de Thespis ; Horace, au contraire, en rapporte l'invention à Eschile : Post hunc Persona pallæque repertor honestæ, Æschilus. Cependant Aristote, qui en devoit être un peu mieux instruit, nous apprend au cinquième Chapitre de sa Poétique qu'on ignoroit de son tems à qui la gloire en étoit due. Mais quoique l'on ignore par qui ce genre de Masque fut inventé, on nous a néanmoins conservé le nom de ceux qui ont mis au Théâtre quelque espéce particulière. Suidas, par exemple, nous apprend que ce fut le Poëte Phrynicus, qui exposa le premier Masque de femme au Théâtre, & Néophron de Sicyone, celui de cette espéce de domestique, que les Anciens chargeoient de la conduite de leurs enfans, & d'où nous est venu le mot de Pédagogue. D'un autre côté, Diomede assure que ce fut un Rosius Gallus, qui , le premier, porta un Masque sur le Théâtre de Rome, pour cacher le défaut de ses yeux, qui étoient bigles. Athénée nous apprend aussi qu'Æschile fut le premier qui osa faire paroître sur la Scène des gens ivres dans sa Pièce des Cabires ; & que ce fut un Acteur de Mégare, nommé Maison, qui inventa les Masques comiques de Valets & de Cuisiniers. Enfin, nous lisons dans Pausanias, que ce fut Æschile qui mît en usage les Masques hideux & effrayans dans sa Pièce des Euménides ; mais qu'Euripide fut le premier qui s'avisa de les représenter avec des serpens sur leur tête. La matière de ces Masques, au reste, ne fut pas toujours la même ; car il est certain que les premiers n'étoient que d'écorce d'arbres : oraque corticibus sumunt horrenda cavatis. Et nous voyons dans Pollux qu'on en fit dans la suite de cuir, doublés de toile ou d'étoffe ; mais comme la forme de ces Masques se corrompoit aisément, on vint, selon Hésychius, à les faire tous de bois ; c'étoient les Sculpteurs qui les exécutoient, d'après l'idée des Poëtes, comme on le peut voir par la Fable de Phèdre, que nous avons déjà citée. Pollux distingue trois sortes de Masques de Théâtres, des comiques, des tragiques & des satyriques : il leur donne à tous dans la description, la difformité dont leur genre est susceptible, c'est-à-dire, des traits outrés & charges à plaisir, un air hideux ou ridicule, & une grande bouche béante, toujours prête, pour ainsi dire, à dévorer les Spectateurs. On peut ajouter à ces trois fortes de Masques, ceux du genre orchestrique, ou des Danseurs. Ces derniers, dont il nous reste des représentations sur une infinité de monumens antiques, n'ont aucun des défauts dont nous venons de parler. Rien n'est plus agréable que les Masques des Danseurs, dit Lucien : ils n'ont pas Ja bouche ouverte comme les autres ; mais leurs traits sont justes & réguliers ; leur forme est naturelle, & répond parfaitement au sujet. On leur donnoit quelquefois le nom de Masques muets : outre les Masques de Théâtre, dont nous venons de parler, il y en a encore trois autres genres, que Pollux n'a point distingués, & qui néanmoins avoient donné lieu aux différentes dénominations ; car quoique ces termes ayent été dans la suite employés indifféremment, pour justifier toutes sortes de Masques, il y a bien de l'apparence que les Grecs s'en étoient d'abord servi, pour en désigner des espéces différentes ; & l'on en trouve en effet dans leurs Pièces de trois sortes, dont la forme & le caractère répondent exactement au sens propre & particulier de chacun de ses termes. Les premiers & les plus communs étoient ceux qui représentoient les personnes au naturel. Les deux autres étoient moins ordinaires ; les uns ne servoient qu'à représenter les Ombres ; l’usage en étoit fréquent dans les Tragédies, & leur apparition ne laissoit pas d'avoir quelque chose d'effrayant. Enfin, les derniers étoient faits exprès, pour inspirer la terreur, & ne représentoient que des figures affreuses, telles que les Gorgones & les Furies ; ces différens Masques avoient des noms di fferens. Il est vraisemblable que ces noms ne perdirent leur premier sens, que lorsque les Masques eurent entièrement changé de forme, c'est-à-dire, du tems de la nouvelle Comédie : car jusques-là, la différence en avoit été fort sensible. Mais dans la suite tous les genres furent confondus ; les comiques & les tragiques ne différèrent plus que par la grandeur & par le plus ou le moins de difformité ; & il n'y eut que les masques des Danseurs qui conserverent leur première forme. En général, la forme des Masques comiques portoit au ridicule, & celle des Masques tragiques à inspirer la terreur. Le genre satyrique, fondé sur l'imagination des Poëtes, représentoit par ses Masques les Satyres, les Faunes, les Cyclopes, & autres Monstres de la Fable. En un mot, chaque genre de Poésie Dramatique avoit des Masques particuliers, à l'aide desquels l'Acteur paroissoit aussi conforme qu'il le vouloit, au caractère qu'il devoir soutenir. De plus, les uns & les autres avoient plusieurs Masques, qu'ils changeoient selon que leur rôle le requéroit. Mais comme c'est la partie de leurs ajustemens qui a le moins de rapport à 1a maniere de se mettre de nos Acteurs modernes, & à laquelle par conséquent nous avons le plus de peine à nous prêter aujourd'hui, il est bon d'examiner en détail, quels avantages les Anciens tiroient de leurs Masques ; & si les inconvéniens étoient aussi grands qu'on se l'imagine du premier abord. Les Gens de Théâtre, parmi les Anciens, croyent qu'une certaine physionomie étoit tellement essentielle au Personnage d'un certain caractère, qu'ils pensoient, que pour donner une connoissance complette du caractère de ce Personnage, ils doivent donner le dessein du Masque propre à le représenter. Ils plaçoient donc après la définition de chaque Personnage, telle qu'on a coutume de la mettre à la tête des Pièces de Théâtre , & sous le titre de Dramatis personæ, un dessein de ce Masque ; cette instruction leur sembloit nécessaire. En effet, ces Masques représentoient non-seulement le visage, mais même la tête entière, ou serrée, ou large, ou chauve, ou couverte de cheveux, ou ronde, ou pointue. Ces Masques couvroient toute la tête de l'Acteur ; & ils paroissoient faits, comme en jugeoit le Singe d'Esope , pour avoir de la cervelle.

On peut justifier ce que nous disons en ouvrant l'ancien manuscrit de Térence, qui est à la Bibliothèque du Roi, & même le Térence de Madame Dacier. L'usage des Masques empêchoit donc qu'on ne vît souvent un Acteur, déjà flétri par l'âge, jouer le Personnage d'un jeune homme amoureux & aimé. Hypolite, Hercule & Nestor, ne paroissoient sur le Théâtre, qu'avec une tête reconnoissable, à l'aide de sa convenance, avec leur caractère connu. Le visage sous lequel l'Acteur paroissoit, étoit toujours assorti ; & l’on ne voyoit jamais un Comédien jouer le rôle d'un honnête-homme, avec la physionomie d'un fripon parfait. Les Compositeurs de Déclamations, (c'est Quintilien qui parle) lorsqu'ils mettent une Pièce au Théâtre, savent tirer des Masques mêmes le pathétique. Dans les Tragédies, Niobé paroîr avec un visage triste ; & Médée nous annonce son caractère, par l'air atroce de sa physionomie. La force & la fierté sont dépeintes sur le masque d'Hercule. Le Masque d'Ajax est le visage d'un homme hors de lui-même. Dans les Comédies, les Masques des Valets, des Marchands d'esclaves, & des Parasites, ceux des Personnages d'hommes grossiers, de soldat, de vieille, de courtisanne, & de femme esclave, ont tous leurs caractères particuliers. On discerne par le Masque, le vieillard austère d'avec le vieillard indulgent ; les jeunes gens qui sont sages, d'avec ceux qui sont débauchés ; une jeune fille d'avec une femme de dignité. Si le père, des intérêts duquel il s'agit principalement dans la Comédie, doit être quelquefois content, & quelquefois fâché : il a un des sourcils de son Masque froncé, & l'autre rabattu, & il a une grande attention à montrer aux Spectateurs celui des côtés de son Masque, lequel convient à sa situation présente. On peut conjecturer que le Comédien qui portoit ce Masque, se tournoit tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, pour montrer toujours le côté du visage qui convenoit à sa situation actuelle ; quand on jouoit des Scènes où il devoit changer d'action, sans qu'il pût changer de Masque derrière le Théâtre. Par exemple, si ce pere entroit content sur la Scène, il présentoit d'abord le côté de son Masque, dont le sourcil étoit rabattu ; & lorsqu'il changeoit de sentiment, il marchoit sur le Théâtre , & il faisoit si bien, qu'il présentoit le côté du Masque, dont le sourcil étoit froncé, observant dans l'une & dans l'autre situation, de se tourner toujours de profil. Nous avons de ces pierres gravées qui représentent de ces masques à double visage, & quantité qui représentent de simples masques tout diversifiés.

Pollux, en parlant des Masques de caractères, dit que celui du vieillard qui joue le premier rôle dans la Comédie, doit être chagrin d'un côté, & serein de l'autre. Le même Auteur dit aussi, en parlant des Masques des Tragédies, qui doivent être caractérisés, que celui de Thamiris, ce fameux téméraire, que les Mufes rendirent aveugle, parce qu'il avoit osé les défier, devoit avoir un œil bleu & l'autre noir.

Les Masques des Anciens mettoient encore beaucoup de vraisemblance dans ces Piéces excellentes, où le nœud naît de l'erreur, qui fait prendre un Personnage pour un autre Personnage, par une partie des Acteurs. Le Spectateur, qui se trompoit lui-même, en voulant discerner deux Acteurs, dont le Masque étoit aussi ressemblant qu'on le vouloit, concevoit facilement que les Acteurs s'y méprissent eux-mêmes. Il se livroit donc sans peine à la supposition, sur laquelle les incidens de la Pièce sont fondés ; au lieu que cette supposition est si peu vraisemblable parmi nous, que nous avons beaucoup de peine à nous y prêter. Dans la représentation des deux Pièces que Moliere & Renard ont imitées de Plaute, nous reconnoissons distinctement les personnes qui donnent lieu à l'erreur, pour être des Personnages différens.

Comment concevoir que les autres Acteurs, qui les voyent encore de plus près que nous, puissent s'y méprendre ? Ce n'est donc que par habitude où nous sommes de nous prêter à toutes les suppositions établies sur le Théâtre par l'usage, que nous entrons dans celles qui font le nœud de l'Amphitrion & des Ménechmes. Ces Masques donnoient encore aux Anciens la commodité de pouvoir faire jouer à des hommes ceux des Personnages de femmes , dont la déclamation demandoit des poulmons plus robustes, que ne le sont communément ceux des femmes surtout quand il falloit se faire entendre en des lieux aussi vaftes que les Théâtres l'étoient à Rome. En effet , plusieurs passages des Ecrivains, entr'autres le récit que fait Aulugelle de l'aventure arrivée à un Comédien nommé Polus, qui jouoit le Personnage d'Electre, nous apprennent que les Anciens distribuoient souvent à des hommes des rôles de femme. Aulugelle raconte donc, que ce Polus jouant sur le Théâtre d'Athènes, le rôle d'Electre dans la Tragédie de Sophocle, il entra sur la Scène en tenant une urne où. étoient véritablement les cendres d'un de ses enfans qu'il venoit de perdre. Ce fut dans l'endroit de la Pièce, où il falloit qu'Electre parût tenant dans ses mains l'urne où elle croit que sont les cendres de son frère Oreste. Comme Polus se toucha excessivement en apostrophant son urne , il toucha de même toute l'assemblée. Juvénal dit, en critiquant Néron, qu'il falloit mettre aux pieds des statues de cet Empereur des Masques, des thyrses, la robe d'Antigone enfin, comme une espéce de trophée, qui conservât la mémoire de ses grandes actions. Ce discours suppose manifestement que Néron avoit joué le rôle de la Scène d'Etéocle & de Polinice dans quelque Tragédie. On introduisit aussi, à l'aide de ses Masques, toutes fortes de Nations étrangères sur le Théâtre, avec la physionomie qui leur étoit particulière.

Juïius Pollux, qui composa son Ouvrage pour l'Empereur Commode, nous assure que dans l'ancienne Comédie Grecque, qui se donnoit la liberté de caractériser & de jouer les citoyens vivans, les autres portoient un masque qui ressembloit à la personne qu'ils représentoient dans la Pièce. Ainsi Socrate a pu voir sur le Théâtre d'Athènes un Acteur qui portoit un Masque qui lui ressembloit, lorsqu'Aristophane lui fit jouer un Personnage sous le propre nom de Socrate dans la Comédie des Nuées.

Ce même Pollux nous donne, dans le Chapitre de son Livre que je viens de citer, un détail curieux sur les différens caractères des Masques qui servoient dans les représentations des Comédies, & dans celles des Tragédies. Mais d'un autre côté, ces Masques fàisoient perdre aux Spectateurs le plaisir de voir naître les passions, & de reconnoître leurs différens symptômes sur le visage des Acteurs. Toutes les expressions d'un homme passionné nous affectent bien ; mais les signes de la passion, qui se rendent sensibles sur son visage, nous affectent beaucoup plus que les signes de la passion qui se rendent sensibles par le moyen de ion geste, & par la voix. Cependant les Comédiens des Anciens ne pouvoient pas rendre sensibles sur leurs visages les signes des passions. Il étoit rare qu'ils quittassent le masque ; & même il y avoit une espéce de Comédiens qui ne le quittoient jamais. Nous souffrons bien, il est vrai, que nos Comédiens nous cachent aujourd’hui la moitié des signes des passions qui peuvent être marquées sur le visage. Ces signes consistent autant dans les altérations qui surviennent à la couleur du visage, que dans les altérations qui surviennent à ses traits. Or le rouge, qui est à la mode depuis cinquante ans, & que les hommes même mettent avant que de monter sur le Théâtre, nous empêche d'appercevoir les changemens de couleur, qui, dans la nature, font une si grande impression sur nous. Mais le Masque des Comédiens anciens cachoit encore l'altération des traits que le rouge nous laisse voir. On pourroit dire en faveur de leur Masque, qu'il ne cachoit point aux Spectateurs lès yeux du Comédien, & que les yeux sont la partie du visage qui nous parle le plus intelligiblement. Mais il faut avouer que la plûpart des passions, principalement les passions tendres, ne sauroient être bien exprimées par un Acteur masqué, que par un Acteur à visage découvert. Ce dernier peut s'aider de tous les moyens d'exprimer la passion que l'Auteur masque peut employer, & encore faire voir des signes des passions dont l'autre ne sauroit s'aider. Je croirois donc volontiers, avec l'Abbé du Bos, que les Anciens, qui avoient tant de goût pour la représentation des Pièces de Théâtre, auroient fait quitter le Masque à tous les Comédiens, sans une raison bien forte qui les en empêchoit ; c'est que leur Théâtre étant très-vaste & sans voûte ni couverture solide, les Comédiens tiroient un grand service du Masque, qui leur donnoit le moyen de se faire entendre de tous les Spectateurs, quand d'un autre côté ce Masque leur faisoit perdre peu de chofe. En effet, il étoit impossible que les altérations du visage, que le Masque cache, fussent apperçues distinctement des Spectateurs, dont plusieurs étoient éloignés de plus de douze ou quinze toises du Comédien qui récitoit. Dans une si grande distance, les Anciens retiroient cet avantage de la concavité de leurs Masques, qu'ils servoient à augmenter le son de la voix ; c'est ce que nous apprend Aulugelle, qui en étoit témoin tous les jours Or, suivant les apparences, les Anciens n'auroient pas souffert ce désagrément dans les Masques du Théâtre, s'ils n'en avoient point tiré ce grand avantage : & ce grand avantage consistoit sans doute dans la commodité d'y mieux ajuster les cornets propres à renforcer la voix des Acteurs. Ceux qui récitent dans les Tragédies, dit Prudence, se couvrent la tête d'un Masque de bois ; & c'est par l'ouverture qu'on y a ménagée, qu'ils font entendre au loin leur déclamation. Tandis que le Masque servoit à porter la voix dans l'éloignement, ils faisoient perdre, par rapport à l'expression du visage, peu de chose aux Spectateurs, dont les trois quarts n'auroient pas été à portée d'appercevoir l’effet des passions sur le visage des Comédiens, du moins assez distinctement pour les voir avec plaisir. On ne sauroit démêler ces expressions à une distance, de laquelle on peut néanmoins discerner l'âge, & les autres traits les plus marqués du caractère d'un Masque. Il faudroit qu'une expression fût faite avec des grimaces horribles, pour être sensible à des Spectateurs éloignés de la Scène, au-delà de cinq à six toises. Enfin les Masques des Anciens répondoient au reste de l'habillement des Acteurs, qu'il falloit faire paroître plus grands & plus gros que ne le font les hommes ordinaires. La nature & le caractère du genre satyrique demandent de tels Masques pour représenter des Satyres, des Faunes, des Cyclopes, & autres êtres forgés dans le cerveau des Poëtes. La Tragédie sur-tout en avoit un besoin indispensable, pour donner aux Héros & aux demi-Dieux cet air de grandeur & de dignité, qu'on supposoit qu'ils avoient eu pendant leur vie. Il ne s'agit pas d'examiner sur quoi étoit fondé ce préjugé, & s'il est vrai que ces Héros & ces demi-Dieux avoient été réellement plus grands que nature ; il suffit que ce fût une opinion établie, & que le peuple le crût ainsi, pour ne pouvoir les représenter autrement, sans choquer la vraisemblance. Concluons que les Anciens avoient les Masques qui convenoient le mieux à leurs Théâtres, & qu'ils ne pouvoient pas se dispenser d'en faire porter à leurs Acteurs, quoique nous ayons raison, à notre tour, de faire jouer nos Acteurs à visage découvert. Cependant l'usage des masques a subsisté long-tems sur nos Théâtres, en changeant seulement la forme & la nature des Masques. Plusieurs Acteurs de la Comédie Italiennc, ainsi que plusieurs Danseurs, sont encore masqués : il n'y a pas même fort long-tems qu'on se servoit du Masque sur le Théâtre François. Plusieurs Modernes ont tâché d'éclaircir cette partie de la Littérature, qui regarde les Masques de Théâtre de l'antiquité. Savaron y a travaillé dans ses Notes sur Sidonicus Apollinaris. L'Abbé Pacichelli en a recherché l'origine &c les usages dans son Traité de mascheris ceu larvis. Enfin un savant Italien, Ficoronius Franciscus, a recueilli sur ce même sujet, des particularités curieuses dans sa Dissertation Latine. Mais malgré toutes les recherches des Littérateurs & des Antiquaires, il reste encore bien des choses à entendre sur les Masques ; peut-être que cela ne seroit point, si nous n'avions pas perdu les Livres que Denis d'Halicarnasse, Rufus, & plusieurs autres Ecrivains de l'antiquité, avoient écrits sur les Théâtres & sur les Représentations : ils nous auroient du moins instruits de beaucoup de choses que nous ignorons, s'ils ne nous avoient pas tout appris. Le P. Labbe dérive le mot de Masque de Masca, qui, dit-il, signifie proprement une Sorcière dans les Loix Lombardes. En Dauphiné, en Savoie & en Piémont, continue-t-il, on appelle encore les Sorcières, de ce nom ; & d'autant qu'elles se déguisent, nous avons appellé Masques les faux visages ; & de-là les Mascarades.

Cet article « masques », d’une extrême érudition, est emprunté largement au « Discours sur les masques et les habits de théâtre des Anciens » de M. Boindin, paru dans les Histoires et Mémoires , tome 4, 1723, p. 132-147 et Mémoires de littérature tirez des Regîtres de l’Académie Royale des Inscriptions et Belles Lettres, tome cinquième, La Haye, 1724, p. 172-193. L’auteur de ce discours, Nicolas Boindin (1676-1751) est un auteur dramatique appartenant à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres. On peut tirer de ce travail érudit plusieurs considérations : d’abord le caractère pointilleux et finalement peu critique de l’érudition du temps, la citation peu critique de sources multiples, le goût des détails. Mais on verra aussi combien il est difficile pour un homme de ce temps de comprendre une conception du théâtre différente de celle de son temps : les masques sont difficilement compatibles avec la nature et la vraisemblance, indispensables piliers du théâtre pour un homme du XVIIIe siècle. Enfin, obsession moderne, on ne se prive pas de reproduire le travail d’un autre sans le créditer. On est encore loin de la conscience du plagiat et du droit d’auteur.

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