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Ridicule

Les mots du théâtre au XVIIIe siècle.

Ridicule.

Chamfort et Laporte, Dictionnaire dramatique, tome III, p. 50-53 :

RIDICULE. Le ridicule dans le Poëme Comique est, selon Aristote, tout défaut qui cause difformité sans douleur, & qui ne menace personne de destruction, pas même celui en qui se trouve le défaut ; car s'il menaçoit de destruction, il ne pourroit faire rire ceux qui ont le cœur bien fait. Un retour secret sur eux-mêmes, leur feroit trouver plus de charmes dans la compassion. Le ridicule est essentiellement l'objet de la Comédie. Un Philosophe disserte contre le vice; un Satyrique le reprend aigrement ; un Orateur le combat avec feu ; la Comédie l'attaque par des railleries ; & il réussit quelquefois mieux, qu'on ne feroit avec les plus forts argumens. La difformité qui constitue le ridicule, sera donc une contradiction des pensées de quelque homme, de ses sentimens, de ses mœurs, de son air, de la façon de faire, avec la nature, avec les Loix reçues, avec les usages, avec ce que semble exiger la situation présente de celui en qui est la difformité. Un homme est dans la plus basse fortune; il ne parle que des Rois & des Tétrarques : il est de Paris ; à Paris, il s'habille à la Chinoise : il a cinquante ans ; & il s'amuse sérieusement à atteler des rats de papier à un petit charriot de carte ; il est accablé de dettes, ruiné, & veut apprendre aux autres à se conduire & à s'enrichir : voilà des difformités ridicules, qui sont, comme on le voit, autant de contradictions avec une certaine idée d'ordre ou de décence établie. Il faut observer que tout ridicule n'est pas risible. Il y a un ridicule qui nous ennuie, qui est maussade ; c'est le ridicule grossier : il y en a un qui nous cause du dépit, parce qu'il tient à un défaut qui prend sur notre amour propre : tel est le sot orgueil. Celui qui se montre sur la Scène Comique est toujours agréable, délicat, & ne nous cause aucune inquiétude secrette. Le Comique, ce que les Latins appellent (vis Comica) est donc le ridicule vrai ; mais chargé plus ou moins, selon que le Comique est plus ou moins délicat. Il y a un point exquis en-deça duquel on ne rit point, & au-delà duquel on ne rit plus, au moins les honnêtes gens. Plus on a le goût fin & exercé sur les bons modèles, plus on le sent ; mais c'est de ces choses qu'on ne peut que sentir. Or, la vérité paroît poussée au-delà des limites, 1°. quand les traits sont multipliés & présentés les uns à côté des autres. Il y a des ridicules dans la Société ; mais ils sont moins frappans, parce qu'ils sont moins fréquens. Un avare, par exemple, ne fait ses preuves d'avarice, que de loin en loin : les traits qui prouvent sont noyés, perdus dans une infinité d'autres traits qui portent un autre caractère : ce qui leur ôte presque toute leur force. Sur le Théâtre un avare ne dit pas un mot, ne fait pas un geste, qui ne représente l'avarice ; ce qui fait un spectacle singulier, quoique vrai, & d'un ridicule qui, nécessairement, fait rire. 2°. Elle est au-delà des limites, quand elle passe la vraisemblance ordinaire. Un avare voit deux chandelles allumées, il en souffle une ; cela est juste : on la rallume encore ; il la met dans sa poche : c'est aller loin ; mais cela n'est peut-être pas au-delà des bornes du Comique. Dom Quichotte est ridicule par ses idées de Chevalerie ; Sancho ne l'est pas moins pour les idées de fortune. Mais il semble que l'Auteur se moque de tous deux, & qu'il leur souffle des choses outrées & bisarres, pour les rendre ridicules aux autres, & pour se divertir lui-même.

La troisième maniere de faire sortir le Comique, est de faire contraster le décent avec le ridicule. On voit sur la même Scène un homme sensé, & un joueur de trictrac, qui vient lui tenir des propos impertinens : l'un tranche l'autre & le releve. La femme ménagere figure à côté de la savante ; l'homme poli & humain, à côté du Misantrope ; & un jeune homme prodigue, à côté d'un pere avare. La Comédie est le choc des travers des ridicules entr'eux, ou avec la droite raison & la décence. Le ridicule se trouve par-tout : il n'y a pas une de nos actions, de nos pensées, pas un de nos gestes, de nos mouvemens, qui n'en soient susceptibles. On peut les conserver tout entiers, & les faire grimacer par la plus légere addition. D'où il est aisé de conclure, que quiconque est vraiment né pour être Poëte Comique, a un fond inépuisable de ridicules à mettre sur la Scène, dans tous les caractères de gens qui composent la Société.

Références :

Pièces :

L’exemple des deux chandelles emprunté à l’Avare de Molière a déjà été utilisé dans l’article Jeu de théâtre.

Molière, l’Avare, montre Cléante le fils prodigue et Harpagon le père avare.

Molière, les Femmes savantes, oppose aux savantes la bonne ménagère Henriette. Voir notamment la scène 1 de l’acte 1, scène entre Armande et Henriette.

Molière, le Misanthrope, met face à face Philinte et Alceste

Regnard, le Joueur, oppose un joueur invétéré et son oncle, homme sensé.

Critique littéraire :

Aristote définit le ridicule comme la moquerie sur un défaut n’entraînant ni douleur ni menace contre quiconque, y compris celui qui en est affligé, pour ne pas embarrasser « ceux qui ont le cœur bien fait ».

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