Artaxerce

Artaxerce, tragédie en cinq actes et en vers, de Delrieu, 30 avril 1808.

Théâtre Français.

Titre :

Artaxerce

Genre

tragédie

Nombre d'actes :

5

Vers / prose

en vers

Musique :

non

Date de création :

30 avril 1808

Théâtre :

Théâtre Français

Auteur(s) des paroles :

Delrieu

Almanach des Muses 1809.

Arbace, fils d'Artaban, est le héros de la Perse. Son pere, à la faveur de ses exploits, conçoit le projet de le faire monter sur le trône de Xercès. L'assassinat du roi est le premier moyen qu'emploie Artaban ; mais au moment où il sort de l'appartement de Xercès, il rencontre son fils, qui lui arrache, en frémissanr de son horrible action, le glaive ensanglanté qui a terminé les jours du roi. Artaban s'éloigne ; et cependant le bruit de la mort de Xercès s'est déjà répandu dans le palais : on surprend Artaban l'épée à la main1 ; on l'arrête, et on le conduit devant le nouveau roi Artaxerce, son meilleur ami, à qui même il a sauvé la vie dans un combat. Artaxerce doit venger son pere ; mais l'amitié qui l'unit à Arbace, les vertus et les exploits de ce jeune héros, ne lui permettent pas de le croire coupable. Dans l'extrême embarras où il se trouve, il remet à Artaban le jugement de son fils Arbace est condamné à mort ; car la piété filiale lui a défendu de nommer le véritable meurtrier. Cependant Mandane, fille de Xercès, se rend à la prison d'Arbace, dont elle est aimée et qu'elle paie du plus tendre retour ; elle l'interroge, et recueille d elui quelques mots qui l'assurent de son innocence. Elle court aussitôt demander sa grace à Artaxerce, qui le fait mettre en liberté. Le jeune héros, dégagé de ses fers, appaise la révolte de quelques soldats que le confident d'Artaban avait fait soulever. Ce dernier événement acheve de lui rendre l'amitié du roi, qui, pour s'assurer su Arbace est coupable ou innocent, veut lui faire jurer sur la coupe sacrée, qu'il n'est pas le meurtrier de Xercès ; mais Artaban saisit la coupe, dans laquelle il avait versé du poison qu'il destinait à Artaxerce, avale d'un trait la fatale boisson, s'avoue coupable, et se punit ainsi de son forfait.

Intérêt de curiosité parfaitement soutenu depuis la premiere scene jusqu'à la derniere ; action bien liée et bien conduite ; des scènes vraiment tragiques ; des situations très attachantes ; ouvrage en un mot, dont le succès a été complet et mérité, et dont quelques défauts sont bien rachetés par les beautés dont il est rempli.

1 Erreur : c'est bien sûr Arbace qu'on surprend l'épée à la main (Delrieu, Artaxerce, acte III, scène VII).

Sur la page de titre de la brochure,Paris, chez Giguet et Michaud, 1808 :

Artaxerce, tragédie en V actes. Par M. Delrieu. Représentée, pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre Français, par les Comédiens ordinaires de S. M. l'Empereur et Roi, le 30 avril 1808, et à St.-Cloud, devant Leurs Magestés Impériales et Royales, le 18 août de la même année.

Est, est fideli tuta silentio merces.

Hor.

[Citation du livre III des Odes, ode 2, vers 25, ode à la jeunesse romaine. La vieille traduction d’Henri Patin (1860) propose : « Il est sûr aussi de sa récompense le silence fidèlement gardé sur les choses saintes ». De façon plus synthétique, l’alexandrin d’Anquetil (1850), « Un prix sûr est acquis au silence fidèle ».]

Magasin encyclopédique, ou journal des sciences, des lettres et des arts, 13e année, 1808, tome III, p. 169 :

[Le compte rendu s’ouvre sur le constat du succès exceptionnel de la pièce (la comparaison avec les Templiers est tout à fait flatteuse). Il faut ensuite énumérer les œuvre antérieures dont l’auteur de la pièce nouvelle a pu s’inspirer : elles sont nombreuses, et Delrieu a pu en utiliser beautés et fautes. C’est de Métastase que Delrieu semble le plus proche, même s’il a changé le dénouement, que l’auteur du compte rendu rapproche de celui de Rodogune de Corneille. Le second paragraphe est consacré à dire combien il est difficile de juger une telle pièce, il faut le faire à tête reposée. Ce qui ne diminue en rien le succès !]

Artaxerce, tragédie en cinq actes et en vers, jouée le 3o avril.

Grand succès. Je crois que depuis les Templiers, aucune tragédie n'en avoit eu autant. Le sujet est connu ; il avoit déjà été traité par Boyer, Deschamps, Crebillon, Lemierre, sans compter d'autres auteurs plus anciens. M. Delrieu, en traitant le même sujet, a dû profiter des beautés et des fautes de ses devanciers.. C'est surtout Métastase qu'il s'est attaché à imiter. Il y a pris l'idée et même l'exécution de ses plus belles scènes. Il a pourtant changé le dénouement ; mais sans l'inventer : car Corneille peut le revendiquer. En effet, il a beaucoup de ressemblance avec celui de Rodogune.

Un ouvrage aussi important qu'une tragédie qui a réussi, ne doit pas se juger sur l'effet d'une représentation ; nous attendrons, pour en rendre un compte détaillé, et pour prononcer sur le plan et le style, que l'impression nous ait permis de la juger à tête reposée. Cependant un succès pareil n'est pas équivoque, et M. Delrieu doit être satisfait des applaudissemens qui lui ont prouvé la satisfaction du public.

L’Esprit des journaux français et étrangers, tome VII, juillet 1808, p.247-262

[Le compte rendu de la grande tragédie obéit à des règles fortes, et celui d’Artaxerce ne déroge pas. Il s’ouvre sur le rappel des tentatives antérieures, heureuses ou non. La liste des librettistes inspirés par ce sujet est longue, et le critique en détache Métastase et Lemierre, en établissant une sorte de généalogie des tragédies tout à fait intéressante. Il conteste la manière dont ces deux auteurs ont traité le caractère et la conduite d’Artaban, et en particulier « cette épée du père meurtrier de son roi, trouvée dans les mains de son fils », considérée comme « une idée manquant de justesse et de vraisemblance ». Ces défauts, on les retrouve chez Delrieu, qui suit « pas à pas » Métastase, à quelques exceptions près. La suite est consacrée à analyser le caractère d’Artaban, dont l’article tente de démontrer combien il est invraisemblable. Il est bien maladroit dans sa tentative de cacher qu’il a assassiné Xercès. On a trouvé Arbace avec l’arme dont Artaban son père s’est servi pour tuer Xercès, mais tout le monde le croit innocent, y compris Mandale, la fille de Xercès (et le critique trouve choquant qu’elle innocente celui qui pourrait bien avoir tué son père : « oubli de la décence théâtrale », « outrage à la mémoire d’un père » (qu’il serait facile à faire disparaître). C’est Artaban qu’Artaxerce charge de juger son fils, et le critique réussit à justifier ce choix pour le moins étrange. Et il laisse seuls le père et le fils, ce qui permet au père de proposer à son fils de s’enfuir, ce que celui-ci refuse. Et alors qu’il a promis de faire éclater la vérité, Artaban se montre intraitable lors du procès tout en tentant de fomenter une révolte pour prendre le pouvoir. Il tente aussi d’empoisonner Artaxerce, mais Arbace, qu’il a fait mettre en liberté arrive, ayant mâté la révolte. Le dénouement est proche : Artaxerce demande à Arbace de jurer sur la coupe empoisonnée qu’il est innocent,e t au moment où il porte la coupe à ses lèvres, Artaban se précipite et boit le poison mortel. Dénouement qui n’est pas celui de Métastase (qui épargne Artaban : sur la scène française, ce serait inacceptable, pour des raisons morales et tragiques). Après cette longue analyse, il faut encore porter un jugement, qui commence par l’affirmation de la différence de conception de la tragédie chez tous les grands auteurs, dont le critique donne une liste, ce qui permet ensuite de situer Delrieu dans son espace propre, celui de la tragédie « intriguée » (le mot est présenté comme un néologisme), genre dont le risque, c’est de ne pas résister à un jugement mûri. Il ne s’agit pas de nier la valeur de la pièce, juste de signaler que les applaudissements qu’elle a reçus sont peut-être comme l’intérêt porté à la lecture d’un récit romanesque, l’effet de l’intérêt né d’un mouvement incessant. La pièce paraît surchargée d’événements, sans moment de vide, d’inutilité : le style s’en ressent, il est plein « de sens, de fermeté et de précision », mais la versification « n'est pas d'une harmonie et d'une élégance soutenue ». « Au total », une œuvre forte, alors que les essais précédents de l’auteur ne laissaient pas soupçonner une telle puissance créatrice (le tout servant à dire que la pièce est touffue, et qu’elle aurait sans doute besoin d’être élaguée !).]

THÉATRE FRANÇAIS.

Artaxerce.

L'histoire de la conjuration d'Artaban contre Xercès après la défaite de ce roi à Salamine, où suivant l'expression de l'auteur de la tragédie nouvelle,

Devant quelques vaisseaux ce fier tyran des mers
Recule, et de sa fuite étonne l'univers ;

L'ambition démesurée de cet Artaban, chef des gardes royales, qui aspire au trône de son maître, quoiqu'il existât plusieurs princes de la famille entre ce trône et lui, la conduite d'Artaxerce, fils du roi mort dans cette circonstance difficile, et la catastrophe qui en fut le résultat, ont paru à beaucoup d'auteurs dramatiques un sujet propre à la tragédie ; celle de M. Delrieu vient les tirer de l'oubli où elles étaient plongées, et son succès rejaillit en quelque sorte sur elles, car la plupart lui ont offert des traits qu'il a su s'approprier et mettre en œuvre en homme habile. Dans cet art difficile les maîtres semblent avoir formé les élèves à l'école de Sparte ; les larcins heureux sont pardonnés ; ils n'ont de prix et ne sont justifiés que lorsqu'ils sont annoblis par l'usage qu'on en sait faire.

Les annales du théâtre français mentionnent plusieurs tragédies d'Artaxerce. La première de Magnon, en 1645, est notée comme passable, ayant quelques beautés de détail. Elle fut imitée, en 1682, par Boyer, et ici ce n'est pas la tragédie que l'on nous conseille de lire, c'est la préface et les traits singuliers qui s'y trouvent. Un Artaxerce de Deschamps fut donné en 1721. Le sort de cet ouvrage et son mérite sont peu connus.

Crébillon lui-même s'empara de ce sujet, et, chose incroyable, le peintre d'Atrée et de Rhadamisthe n'offrait qu'une ébauche décolorée du portrait d'Artaban dans un cadre tout-à-fait indigne et d'un tel auteur et d'un tel sujet. « On prétend, dit un critique célèbre, que ce nest pas le rôle d'Artaban qui a fait tort à cette tragédie, mais la faiblesse du rôle de Xercès : c'est le cas d'appeller les choses par leur nom ; cette faiblesse est en effet l'imbécillité la plus complette ; comme la scélératesse d'Artaban est l'atrocité la plus absurde : joignez-y les fadeurs langoureuses d'un Assuérus, d'une Barsine, d'un Artaxerce, d'un Darius, et l'intrigue absolument comique qui brouille ces quatre personnages ; de ce mélange d'horreurs dégoûtantes et de galanteries romanesques, il résultera l'ensemble le plus monstrueux qu'on puisse imaginer ».

L'arrêt est dur, il pourrait avoir pour préambule ce mot de Voltaire : « Xercès est conduit et écrit comme les pièces de Cyrano de Bergerac », et malheureusement cet arrêt est juste quoique prononcé par un homme qui, devant à Sèmiramis, Oreste, et Rome sauvée, trois victoires remportées sur le rival opposé à sa gloire naissante, semblait devoir le traiter avec d'autant plus de réserve dans ses écrits, qu'au théâtre il l'avait défait avec plus d'éclat. Xercès ne fut joué qu'une fois le 7 Février 1714.

Après Crébillon c'est Métastase que nous trouvons s'emparant du sujet d'Artaxerce, Métastase dans lequel Voltaire trouvait des scènes dignes de Corneille quand il n'est pas déclamateur, et de Racine quand il n'est pas faible ; Métastase qui a trouvé le secret de faire lire avec un charme et un intérêt soutenus des poèmes destinés à être

Réchauffés des sons de la musique,

poèmes qui, par un destin qui leur est réservé, ont soutenu beaucoup de compositions musicales, au lieu d'être soutenus par elles, et ont fatigué la fécondité rivale de tout ce que l'Italie a eu de grands musiciens, sans lasser le spectateur, et sans lui faire désirer d'autres drames.

Dans son Artaxerce, dont le Stilicon de Thomas Corneille lui donna probablement l'idée, Métastase a payé, comme Lamothe et Quinault avaient été obligés de le faire, un tribut au genre lyrique, en liant à son sujet des épisodes d'amour qui lui sont inutiles, qui le réfroidissent, qui arrêtent la marche de l'action, et nous occupent d'intérêts que nous partageons peu, tandis que l'objet intéressant nous échappe ; mais il écrivait en faveur d'un art avec lequel il lui fallait partager l'empire, et nous venons de voir la même faute dans Crébillon qui n'avait pas la même excuse. Métastase, doué d'une imagination heureuse, poète naturel, simple, élégant, presque toujours touchant et quelquefois sublime, passe pour avoir emprunté la plus grande partie de ses sujets au théâtre français : depuis qu'il a écrit on lui a souvent repris le bien qu'il avait emprunté, en s'appropriant ce que lui-même y avait ajouté ; Artaxerce entr'autres en est une preuve que l'auteur de cette tragédie ne récusera pas.

Avant lui l'auteur d'Hypermnestre, ce bon et franc métromane, qui, avec un talent vraiment poétique, de l'imagination et de la verve, fit si rarement de bons vers, qui, avec tant de bonne foi multipliait à ses propres yeux le nombre des spectateurs de ses pièces, appellait naïvement l'un de ses vers le vers du siècle, et qui, s'il ne fut pas le meilleur des écrivains, fut le meilleur des hommes. Lemierre fit aussi un Artaxerce donné en 1766 : cet Artaxerce réussit, mais ne resta point au théâtre ; on y reconnut une imitation du Stilicon et du Xercès de Crébillon dont la chute avait été si complette : Métastase surtout avait servi de guide à Lemierre : la plupart des défauts pardonnables à l'auteur de la tragédie lyrique italienne furent jugés avec sévérité chez l'auteur de la tragédie française.

On lui demanda compte du caractère et de la conduite d'un Artaban qui conspire, et ne conspire pas pour lui : qui conspire pour son fils sans savoir si ce fils veut profiter de son crime, et, qui, après l'avoir consulté, et avoir essuyé la honte d'un noble refus, conspire encore, et désormais sans prévoyance et sans but ; on trouva quelque chose de déraisonnable dans cette sorte de fureur d'un homme qui veut être coupable au profit d'un autre qui veut rester innocent ; beaucoup d'invraisemblances de détails furent relevées : on trouva le moyen principal, le ressort de l'intrigue, cette épée du père meurtrier de son roi, trouvée dans les mains de son fils, une idée manquant de justesse et de vraisemblance. Un homme tel qu'Artaban, n'a-t-il d'autre moyen de cacher l'instrument de son crime que de le remettre aux mains de ce fils contre lequel ce fer va déposer ? Cette sorte d'imprévoyance et de mal-adresse seraient naturelles dans l'auteur d'un crime involontaire dont la tète s'égarerait ; elle ne l'est pas dans la situation d'Artaban , dont la détermination a été froide, et qui, le crime commis, conserve, excepté dans cette circonstance, toute la présence d'esprit nécessaire pour éloigner de lui tout soupçon. On trouva belle et dramatique l'idée due au poète italien, de faire juger le fils accusé du meurtre, par le père qui l'a commis : cette idée est en effet féconde, et doit amener des situations tour-à-tour touchantes et terribles, que Métastase a traitées avec un grand talent, sur-tout dans ce qu'elles offrent d'attendrissant et de pathétique ; mais en général on regarda ces ressorts comme un peu forcés, comme très-propres à exciter cette sorte d'intérêt qui naît de la curiosité, plutôt qu'à nouer une de ces actions fortes et vraiment attachantes dont les incidens naturels s'enchaînent sans efforts, et naissent facilement du sujet, donnent lieu à une égale vérité dans la peinture des passions, comme dans le développement des caractères, et constituent la véritable tragédie.

En rappellant ainsi les reproches faits à la tragédie de Lemierre, et à l'opéra de Métastase, on se dispense de les répéter pour les appliquer à l'auteur de la tragédie nouvelle, qui, suivant pas à pas le poëte italien, excepté dans ses épisodes amoureux, dans le rôle de Mandane, et dans une partie du dénouement, s'est volontairement soumis à prendre pour ses juges ceux qui l'ont été de Métastase et de Lemierre.

L'ambition de son Artaban n'est pas personnelle, seule condition qui puisse faire pardonner au théâtre les excès de ce vice, et en conspirant pour son fils, cet Artaban, comme celui de Lemierre, ne fait pas pressentir qu'il régnera sous le nom de ce jeune homme, ce qui rend moins invraisemblable l'audace de son entreprise : il s'indigne de ce que le prince royal a les honneurs du triomphe, tandis que son fils les a mérités, et il peut s'en indigner : mais le prince refuse les honneurs pour les restituer à son ami, l'armée partage entr'eux ses acclamations : ce n'est donc pas là le moment à choisir pour conspirer au nom d'une injure reçue : bien plus, au terme de ses conquêtes, le fils d'Artaban, Arbace, a vu quelques soldats rebelles à Xercês le demander pour roi, et lorsque son père veut savoir si l'éclat du trône a pu le séduire, il répond :

J'ai puni le premier qui me l'a proposé.

Ailleurs il dit :

Arbace, injustement accusé par son roi,
Se taît , plaint son erreur , et lui garde sa foi.

L'ambition ne peut rien sur lui. Je sais, dit-il,

Je sais borner la mienne à remplir mon devoir.

Enfin , le même guerrier placé par son père entre la rébellion qu'il lui propose, et Mandane que sa fidélité à son roi peut lui ravir, se montre encore inébranlable : dès-lors est-ce en faveur d'un sujet si fidèle qu'un homme vieilli dans les calculs d'une politique ambitieuse, va s'engager dans la plus périlleuse entreprise sans la certitude d'être soutenu, ayant à combattre après son régicide, et le fils du roi qui vengera son père, et son propre fils, qui certainement ne voudra pas régner.

Mais peut-être une circonstance particulière, déterminant un hasard heureux pour le temps et le lieu du crime, l'impossibilité de ne pas aller plus avant et de différer, déterminent-ils Artaban ? Non; il choisit pour assassiner Xercès le moment où son fils Artaxerce revient vainqueur, où les troupes d'Arbace rentrent avec celles du prince dans les liens d'une fidélité dont il a donné l'exemple. Seul, il est vrai, par une faveur particulière, Artaban peut rester de jour et de nuit dans l'appartement du prince : mais ce Xercès, le plus puissant de ceux nommés rois des rois, n'a donc autour de lui personne qui veille à sa sûreté : Artaban peut entrer chez lui, l'assassiner, sortir sans être vu, sans être accusé de l'avoir été ; aux portes de l'appartement du roi, il peut entretenir son fils, se laisser ravir le glaive accusateur. Artaxerce rentrant dans le palais par la porte opposée, peut traverser l'appartement de son père, voir Xercès mort et toujours seul, trouver Artaban à l'autre porte, s'entendre reprocher d'avoir lui-même pénétré dans cet appartement, et ne pas répondre à ce reproche même par un soupçon: voilà qui est peu naturel : et cependant, dans le cours de la pièce, rarement le nom de Xercès est prononcé par Artaban sans qu'il y joigne l'épithète de tyran : or, ce tyran dans l'acception d'Artaban qui ne peut entendre ce mot dans le sens que lui donnaient les Grecs, ce tyran est peu jaloux, inquiet, soupçonneux ; il est mal sur ses gardes, et la police de son palais, celle même de Suze, est peu vigilante. Certes si de belles scènes sont achetées par les dispositions que nous venons d'analyser, il faut avouer qu'elles le sont tout-à fait aux dépens de la vraisemblance.

Arbace a quitté son père en s'écriant qu'il va cacher l'instrument du crime ; mais il le cache trop tard ou trop peu, car il est arrêté les mains teintes du sang dont ce fer est souillé. Le prince ne peut voir dans son ami, Mandane ne peut voir dans son amant, l'assassin de son père ; mais peut-être tous deux, avant de se livrer à l'indulgence que commande l'amitié, aux sacrifices qu'ordonne l'amour, devraient-ils payer aux mânes de Xercès un plus douloureux tribut ? Métastase n'est pas tombé dans cette faute, sa Mandane, comme Chimène, demande vengeance pour son père mort, et ne fait que des vœux secrets pour son amant accusé ; la Mandane de M. Delrieu ne parle point de son père , mais de son amant seul ; elle s'écrie:

J'en atteste sa vie, Arbace est innocent.

Elle accuse la rigueur de son frère qui veut le juger ; elle accuse le silence d'Artaban, qui ne défend pas son fils ; elle se plaint enfin de ne pouvoir assister au conseil pour le défendre : l'amour peut lui dicter ce langage et cette conduite, mais il fallait voiler avec plus d'art cet oubli de la décence théâtrale, cette sorte d'outrage à la mémoire d'un père qui rend à peine le dernier soupir. On remarquera qu'ici de très-légers changemens feraient disparaître ce défaut essentiel.

Arbace est amené devant Artaxerce qui a remis à Artaban le soin de le juger, quoiqu'Artaban fût la seule personne à laquelle Artaxerce ne dût pas commettre cet emploi, fût-il dans ses attributions ordinaires ; mais on sent qu'Artaxerce, qui doit la vie à Arbace, veut le trouver innocent, et il le remet aux mains de son père, comme à son juge le moins sévère ; on peut cependant demander ici pourquoi l'auteur, qui, en général, aborde franchement les difficultés, dispose avec hardiesse des scènes dont on ne peut se tirer qu'avec beaucoup de talent et une grande connaissance du théâtre, éloigne Artaxerce au moment où Arbace va être interrogé par son père ? Pourquoi ne lui parle-t-il pas lui-même ? Pourquoi quitte-t-il la scène ? C'est qu'ici l'auteur s'en ménage une fort belle, pour la disposition de laquelle son artifice se fait trop sentir.

Dans cette scène, Artaban propose à son fils de fuir, de chercher un asyle dans son camp. Le moyen est peu sûr, et la ressource n'est pas habile, puisque c'est décéler l'auteur du crime, et le déclarer coupable aux yeux d'Artaxerce, qui a ses troupes aussi, et doit compter sur elles soit qu'il veuille venger son pére, soit qu'il prenne les rênes de l'empire. Arbace refuse de fuîr, et, comme dans Métastase, il appelle ses soldats, non pour le défendre, mais pour lui rendre ses chaînes ; vainement pressé par son père , il s'écrie:

Je garde l'innocence et je marche au supplice.

La situation est belle ; Métastase en a tiré le plus grand parti, les adieux d'Arbace à son père dans ce moment fatal arrachent les larmes ; M. Delrieu n'a pas cherché à produire cet effet dans un moment où peu de mots pouvaient être déchirans. Artaban, épouvanté à l'aspect du supplice de son fils, s'écrie que la vérité va sortir de sa bouche, cette sortie du 3e. acte, s'accorde mal avec les deux actes suivans, dans lesquels Artaban soutient jusqu'au bout son caractère, conserve son espérance, et suit ses projets.

En effet au tribunal suprême, chargé de prononcer l'arrêt, il effraie Artaxerce lui même par son impassible sévérité. II envoie Arbace à la mort, et continue de concert avec son complice Mégabyse les moyens de faire éclater la révolte parmi les mages, les satrapes, et les soldats : Artaxerce cependant sacrifie le ressentiment à la reconnaissance ; un ordre secret de sa main met Arbace en liberté ; l'heure de son couronnement s'approche : Artaban par un double artifice a empoisonné la coupe royale et donné le signal de la révolte : elle éclate au moment où le roi va sanctifier son serment en approchant de ses lèvres la coupe fatale; d'abord de faux avis font présumer qu'Arbace est à la tête des révoltés : bientôt il paraît après les avoir domptés, et se justifie par leur défaite.

Pendant tous ces événemens, Artaban, silencieux, immobile, ne peut qu'en attendre l'issue ; sa situation est passive, mais terrible ; et si les événemens du dehors étaient vraisemblables, elle serait très-dramatique : mais qu'est-ce que la situation d'Artaxerce autour duquel on s'agite, on conspire, on se révolte pendant cinq actes, qu'une sédition menace pendant son couronnement, et qui apprend qu'elle existe quand elle est réprimée comme par enchantement par l’accusé qu'il a tout exprès rendu libre ? Le service d'Arbace est évident, mais son innocence ne l'est pas encore. Artaxerce a recours à l'épreuve du serment ; il prie son ami de jurer qu'il n'est pas coupable, et de le jurer sur la coupe sacrée : Arbace atteste le Dieu de la lumière et porte la coupe à sa bouche : à l'instant Artaban s'élance sur le poison , et en expirant il fait de son crime l'aveu que lui seul pouvait faire. Métastase a tiré de la même idée, de celle de la coupe de Rodogune, un parti différent, Artaban ne prend pas le poison, il justifie seulement son fils, en s'accusant lui-même, ett son fils obtient que l'exil soit son seul châtiment. Sur notre scène, cette fin n'était pas supportable , et M. Delrieu a tiré de l’idée de Métastase le seul parti raisonnable , à-la fois , moral et tragique.

Corneille nous a laissé d'immortels chefs-d'œuvres dans le genre qu'on peut appeller admiratif et délibératif ; Racine a sondé les derniers replis du cœur humain, et prêté aux passions, sur-tout à l'amour, le langage le plus éloquent et le plus enchanteur ; Crébillon a voulu régner sur la scène par la terreur ; Voltaire par l'illusion théâtrale et la magie d'un style animé des couleurs les plus brillantes et les plus variées. Dubelloy et Lemierre ont attendu leurs succès des coups de théâtre qu'ils disposaient avec art. De nos jours la tragédie, dite historique, paraît avoir des partisans, et présenter une carrière nouvelle. Si le succès de M. Delrieu lui inspire une autre fois des combinaisons telles que celles d'Artaxerce, et s'il a des imitateurs, on pourra dire nous avons la tragédie intriguée : qu'on nous permette cette sorte de néologisme pour définir un genre que l'aîné des Corneille lui-même n'a pas dédaigné, et qui a fourni au second l'occasion d'un succès extraordinaire, mais passager ; on sait que nous voulons parler de Tiridate.

La seconde représentation d’Artaxerce avait attiré un concours très-nombreux : les beautés en ont été peut-être moins senties qu'à la première représentation ; les défauts et les invraisemblances davantage ; c'est le propre d'un genre qui de sa nature se refuse à la sévérité d'un examen réfléchi, et d'une raison éclairée.

Il ne faut cependant pas croire que nous regardions l'ouvrage de M. Delrieu comme peu digne des applaudissemens qu'il a reçus : cet ouvrage, conçu avec force, et disposé dans toutes ses parties avec beaucoup d'artifice, est celui d'un homme qui a long temps médité sur les effets de la scène, qui s'est rendu compte à lui-même des difficultés d'un sujet simple, dont la supériorité seule du style peut assurer l'existence, qui peut-être a étudié les dispositions que le public apporte aujourd'hui au théâtre, et en a profité habilement dans un ouvrage où le spectateur, constamment en haleine, suit avec un vif intérêt de curiosité le fil rapide des événemens qui se déroulent à ses yeux, et trouve en quelque sorte dans une représentation dramatique tout le plaisir qu'il cherche dans la lecture d'un récit romanesque.

Il a rempli son but avec beaucoup de talent et non moins de succès : les événemens sont trop pressés sous sa plume, et trop resserrés dans le cadre étroit de cinq actes, pour que l'action engagée, le poëte puisse toujours se livrer aux développemens désirables ; il faut qu'il courre, on sent qu'il ne peut disserter : il évite, ainsi comme malgré lui, le vide des scènes, les inutilités, les répétitions : contrainte souvent heureuse qui a donné à sa versification un caractère de sens, de fermeté et de précision très-remarquable : cette versification n'est pas d'une harmonie et d'une élégance soutenue ; les tours n'en sont pas très-variés et l'expression d'une haute poésie ; une certaine affectation de l'antithèse s'y fait sentir ; mais il y a des tirades entières écrites avec une chaleur qu'elles empruntent à-la-fois et de la force de la situation, et de la justesse du raisonnement, et du choix de l'expression. Une foule de vers se font remarquer et c'est leur éloge. Au total cet ouvrage, où M. Delrieu a profité des beautés de ses prédécesseurs et de leurs défauts avec un égal discernement, est fait pour marquer sa place parmi nos tragiques modernes, qui connaissaient bien en lui un littérateur instruit, nourri de la lecture et de l'étude des modèles, mais ne devinaient point dans l'auteur de quelques bagatelles agréables, un rival dont le coup d'essai sur la scène française est marqué par un succès si brillant.                  S....

Julien-Louis Geoffroy, Cours de littérature dramatique, Volume 4, p. 424-429 :

M. DELRIEU.

ARTAXERCE.

Artaban, le principal personnage de la pièce, est un tartufe ambitieux ; ce qu'il y a de bas et d'odieux dans son hypocrisie, est couvert par la grandeur et par la difficulté de l'entreprise, excusé par l'impossibilité d'employer un moyen plus noble. Artaban, l'un des plus grands seigneurs de la Perse, ne se propose pas moins que de faire périr le roi Xercès et son héritier Artaxerce, pour élever au trône son propre fils Arbace. Il n'exécute que la moitié de son projet; il assassine Xercès, mais il manque Artaxerce. L'héritier du trône, échappé au fer des meurtriers, rend inutile l'assassinat de son père. Artaban se flatte cependant d'opérer avec une sédition ce qu'il n'a pu faire avec une conjuration ; mais il rencontre un obstacle invincible dans celui même pour lequel il a tout fait. Arbace est aussi vertueux que son père est scélérat ; ami d'Artaxerce, ce jeune guerrier ne veut pas lui ôter la couronne après lui avoir sauvé la vie : un trône acheté par un crime lui fait horreur.

La scène où le père se présente aux yeux de son fils armé d'un glaive teint du sang de son roi, a quelque chose de frappant et de théâtral. Le contraste de la cruelle ambition d'Artaban et de la généreuse fidélité d'Arbace, a beaucoup d'effet et d'intérêt ; mais ces beautés veulent être achetées par le sacrifice d'un peu de raison : il faut, pour en jouir, se prêter à d'étranges suppositions. Il faut d'abord se persuader qu'un courtisan peut entrer dans la chambre du roi, l'assassiner, et sortir une épée sanglante à la main, sans être vu ni reconnu de personne, sans qu'aucun des gardes accoure aux cris du monarque, sans même qu'on poursuive le meurtrier : car Artaban, au sortir de la chambre du roi, entretient assez long-temps Arbace dans un endroit ouvert à tout le monde, et tenant toujours le fer ensanglanté. Enfin son fils le lui arrache, et, beaucoup moins heureux que son père, à peine a-t-il entre les mains ce fatal instrument du crime, qu'il est arrêté sur cet indice, et accusé de l'assassinat du roi. On se demande comment un scélérat profond et raffiné, tel qu'Artaban, a pu s'avancer et se hasarder jusqu'à un degré qui ne lui permet plus de retour, sans être sûr des dispositions de son fils. Avant d'assassiner un roi, il est bon de savoir si l'on peut recueillir quelque fruit de cet affreux attentat : comment l'ambitieux Artaban connaît-il assez peu son fils pour se flatter qu'un jeune vainqueur aussi généreux, aussi noble, voudra profiter d'un lâche assassinat, et ternir tous ses lauriers, en s'élevant par cette indigne voie ? Mais il faut permettre des invraisemblances au poëte qui les rachète par des beautés : le mieux serait sans doute que le génie et la raison fussent d'accord, et s'aidassent mutuellement au lieu de se contrarier ; mais il est plus facile de désirer que d'obtenir un bonheur si rare. Il faut s'accommoder à la faiblesse humaine, et l'on est convenu depuis long-temps qu'on permettrait au génie de s'affranchir quelquefois de la raison, pour se développer plus à son aise, et produire de grands effets. Il résulte en effet de cette combinaison, qui ne soutient pas l'examen, une situation très-singulière, et dont l'esprit est étonné : un père criminel sans que personne le sache, excepté son fils ; un fils innocent sans que personne le sache, excepté son père. Un père vertueux qui condamne à mort un fils coupable, fait déjà frémir la nature ; quels sentimens ne doit pas inspirer un père coupable qui condamne à mort son fils innocent ? Il est vrai qu'Artaban, en condamnant son fils, a l'espoir de l'arracher au supplice par le moyen d'une insurrection ; au pis aller, il a le poison pour se venger d'Artaxerce. On peut être surpris que ce prince, quelques heures après la mort de son père, interrompe son deuil pour la vaine cérémonie d'un couronnement qui peut être aisément différé ; mais ce couronnement, quoique mal motivé, amène un beau dénouement. La coupe que le chef des mages doit présenter au nouveau roi, est empoisonnée par les soins d'Artaban. Artaxerce, sur le point de boire, apprend d'abord qu'Arbace, délivré de sa prison, est à la tête des rebelles, et marche contre le palais : cette mauvaise nouvelle est suivie d'une meilleure, qui lui annonce qu'Arbace a fait rentrer les rebelles dans le devoir, et vient renouveler à son souverain les protestations de son zèle et de son innocence. Artaxerce ne doute point de l'innocence d'Arbace ; mais, pour en être encore plus sûr, il l'invite à confirmer ses sermens en buvant lui-même la coupe. Artaban, présent à la cérémonie, voyant que son fils va s'empoisonner, arrache la coupe de ses mains, la boit avidement, et meurt après avoir fait l'aveu de son crime : dénouement très-heureux, imprévu jusqu'à la fin.

L'intrigue occupe et attache : si la vraisemblance y est quelquefois violée, c'est pour amener de beaux coups de théâtre. L'auteur, pour ne point affaiblir le grand intérêt de la situation où se trouvent ses personnages, ne parle point d'amour, quoiqu'il y ait des amans dans sa pièce. Arbace est amoureux de Mandane, sœur d'Artaxerce ; mais, soupçonné d'avoir assassiné le père de cette princesse, il lui conviendrait mal de l'entretenir de sa passion : de son côté, Mandane ne fait éclater ses sentimens pour Arbace qu'en refusant de le croire coupable, qu'en demandant sa vie. On s'est plaint que Mandane ne s'occupait point assez de son père mort, et beaucoup trop de celui qu'on accuse de l'avoir assassiné : c'est une fausse critique. Mandane ne peut rien pour son père mort, et tâche de sauver un accusé qu'elle croit innocent : il n'y a rien dans cette conduite qui soit contre la nature et les bienséances.

On ne peut pas juger du style sur une première représentation : j'ai remarqué beaucoup de vers heureux, quelques belles tirades. Ce n'est ici qu'un premier aperçu pour rendre compte du succès qui a été brillant, et des principales situations qui sont intéressantes; mais le sujet ayant déjà été traité par Métastase, Crébillon et Lemierre, j'examinerai dans un autre article ce qui appartient à M. Delrieu, et en quoi il vaut mieux que ceux qui l'ont précédé. Les applaudissemens ont été très-fréquens et très-vifs. Les acteurs y ont eu une très-grande part : Saint-Prix en a été couvert, et à plusieurs égards il en était digne. Cet acteur est très-imposant et d'une superbe représentation dans Artaban, personnage de grande tenue, presque toujours en scène, forcé d'affecter le calme, et de cacher sous des dehors paisibles les passions qui dévorent son âme. Tant qu'il a bien voulu parler, il a été très-satisfaisant ; mais souvent il a baissé la voix au point de ne plus se faire entendre : souvent il a jugé à propos d'altérer et d'étouffer sa voix, de la jeter par secousses et par saccades, d'étrangler son débit, pour imiter l'accent d'un homme épuisé, hors d'haleine, qui succombe à l'agitation de ses sens. Si c'était dans Saint-Prix l'effet de la fatigue et de la faiblesse d'organe, je le plaindrais sans lui rien reprocher ; mais ce n'est pas faiblesse : c'est système, c'est prétention. Je dois lui apprendre que ce système est une erreur, et que cette prétention est fausse ; qu'aucun acteur ne doit jamais avoir la prétention d'affliger l'oreille par des tons rauques, de fatiguer réellement le spectateur par l'imitation d'une fatigue factice. On ne pardonne qu'aux mourans ces pénibles hoquets d'un débit saccadé, ces sons entrecoupés, arrachés avec effort d'une poitrine défaillante. L'acteur qui n'a d'autre maladie que la passion, ne doit pas, pour la peindre avec plus de fidélité, se rapprocher d'une nature désagréable et choquante. Si dans des momens déchirans on tolère quelques minutes une altération notable dans l'organe, elle devient insupportable pour peu qu'elle soit prolongée. La première de toutes les règles, celle qui doit passer avant toutes les beautés, celle dont aucun prétexte ne peut excuser la violation, c'est de parler et de se faire entendre. Outrer l'effet, c'est vouloir le manquer ; et jamais comédien, pour s'être enroué, n'en est devenu plus intéressant. Une extinction de voix, quand elle est naturelle, éloigne de la scène : quand on l'affecte, peut-on se flatter de paraître avec plus d'avantage ?

Damas, chargé du rôle d'Arbace, le plus favorable et le plus intéressant de la pièce, l'a joué avec beaucoup de feu, de sensibilité et d'énergie. Le personnage d'Artaxerce n'est pas aussi théâtral ; mais Lafon a su le faire valoir et lui donner de l'éclat par un accent vraiment touchant, par un débit harmonieux, naturel, éloquent, dont le secret commence à se perdre au théâtre, et qui cependant est la véritable manière de dire la tragédie. Lafon, qui se montrait pour la première fois après une longue absence, a été accueilli du public avec des marques particulières de bienveillance. Mademoiselle Georges s'est fait constamment et justement applaudir dans le rôle de Mandane : elle y a déployé beaucoup d'âme, une vraie chaleur, un naturel et une vérité qu'elle n'a pas toujours le bonheur de rencontrer. (2 mai 1808.)

[Geoffroy est revenu sur la pièce de Delrieu, en la comparant longuement aux tragédies et opéras sur le même sujet. Cours de littérature ancienne et moderne (1838), volume 5, p. 543-548]

Dans le compte que j'ai rendu de la première représentation, je n'ai pu donner qu'une annonce du succès, et un léger aperçu des situations. Le rapprochement des pièces composées sur le même sujet me fournira de plus grands détails sur les beautés et les défauts de la nouvelle tragédie.

Un certain Magnon fit paraître, en 1645, un Artaxerce, où l'on voit un ministre scélérat semer le trouble dans la famille royale de Perse, soulever contre Artaxerce ses deux fils Darius et Ochus, afin de s'assurer la couronne à lui-même. Ce traître s'appelle Teribaze, et non pas Artaban ; mais c'est sur son modèle qu'on a formé tous les Artabans qui lui ont succédé.

L'Artaxerce de Magnon est le germe du Xercès de Crébillon, tragédie peu digne de son auteur ; on reconnaît seulement Crébillon à la noble fierté avec laquelle il retira son ouvrage après la première représentation. Il y a quelques traits de vigueur dans le caractère d'Artaban : cet ambitieux ne se borne pas à désunir les deux fils de Xercès, Darius et Artaxerce, à troubler la famille royale par de perfides calomnies ; il assassine Xercès avec le poignard de Darius, qu'il a eu l'art de se procurer, et sur un tel indice il accuse ce fils de Xercès d'être l'auteur du meurtre. Artaxerce, frère de Darius, fait juger et condamner l'accusé par les mages ; mais, au moment de l'exécution, Artaban est tué par son complice Tisapherne, et tout se découvre.

Voltaire disait que le Xercès de Crébillon était écrit et conduit comme les pièces de Cyrano de Bergerac ; il importe peu d'examiner à quel point ce sarcasme est juste ; il me suffit d'observer ici la première apparition de cet Artaban, qui depuis a passé par les mains de trois auteurs différens. C'est aussi Crébillon qui le premier a fait assassiner Xercès par cet Artaban, sans que personne s'en aperçoive, et qui a chargé un autre du soupçon de cet assassinat ; mais cet autre n'est pas Arbace. C'est Métastase qui, dans son opéra d'Artaxerce, a crée ce rôle si intéressant d'Arbace, et presque toute l'intrigue que Deschamps, Lemierre et Delrieu ont depuis transportée sur notre scène. Cette invention fait beaucoup d'honneur au génie du poète italien ; elle semble prouver que s'il n'eût pas été asservi à la musique et condamné à faire des opéras, il aurait pu s'élever au plus haut degré de la poésie dramatique, et figurer parmi les tragiques les plus illustres.

Ce qui distingue surtout Delrieu des autres imitateurs de Métastase, c'est qu'il a employé les deux premiers actes à établir le sujet, à fonder le caractère d'Artaban, à motiver sa conspiration, à montrer Artaxerce et Arbace avant de les mettre en jeu : il n'est pas douteux que cette préparation ne soit très utile à l'intérêt, mais elle nuit un peu à la vraisemblance ; car, dans le premier entretien d'Artaban avec Arbace, ce père ambitieux doit voir que son fils n'est nullement disposé à seconder ses vues criminelles ; et par conséquent, d'après de pareilles lumières, quand il assassine Xercès, il montre plus de folie que d'ambition.

Métastase et Lemierre ont supprimé tous les préliminaires comme trop languissans ; ils sont entrés brusquement dans le sujet dès les premières scènes, tandis que Delrieu n'y entre qu'au troisième acte. Lemierre surtout est extrêmement pressé; car Xercès est déjà expédié avant que la pièce commence. Au lever de la toile, on voit Artaban l'épée sanglante à la main : il ordonne à son fils Arbace de prendre la fuite, sans entrer avec lui dans aucune explication. Le fils prend le fer ensanglanté des mains de son père, qui lui dit seulement:

Cache ce fer et toi........................

et il s'enfuit.

Métastase commence par les adieux de Mandane et d'Arbace : Artaban arrive ensuite, armé du glaive sanglant : « Mon fils ! – Seigneur ? Donne-moi ton épée. – La voilà. – Prends la mienne ; fuis, et cache ce sang à tous les regards. – O ciel ! quel est ce sang ? – Pars, tu sauras tout. – Mais quelle pâleur, ô mon père ! votre œil égaré m'épouvante ! votre voix étouffée me glace de terreur ! parlez : qu'est il arrivé ? – Tu es vengé ; Xercès expire sous mes coups. – Que dites-vous ? qu'entends-je ? qu'avez-vous fait ? – Fils trop cher, c'est pour l'intérêt de ta gloire que mon bras s'est armé ; c'est pour toi que je suis coupable. – Coupable pour moi ! Ce malheur manquait à ma destinée ! maintenant qu'espérez vous ? – J'ourdis un grand dessein : peut-être régneras-tu. Pars ; il faut que je reste. – Mes esprits se confondent dans cet horrible moment ! – Quoi ! tu tardes encore ! – Ah ! dieux ! »

Voilà un exemple du dialogue nerveux et précis de Métastase ; il a, dans cette partie, un grand avantage.

A l'exemple du poète italien, Lemierre fait d'abord tomber sur Darius le soupçon de l'assassinat de Xercès, et le jeune prince périt victime de cette calomnie : c'est un incident inutile que Delrieu a sagement écarté de son plan ; mais les deux poètes français ont également imité de Métastase la circonstance peu vraisemblable de l'épée sanglante trouvée entre les mains d'Arbace, à qui son père avait ordonné de la cacher : ce qui fait le fondement et le nœud de toute l'intrigue. La scène où Arbace, arrêté comme assassin de Xercès, est amené devant Artaxerce, est d'une grande beauté dans Métastase. A tous les reproches il répond : « Je suis innocent. – Mais si tu es innocent, dissipe les soupçons, démens les indices, donne la preuve de ton innocence. – Je ne suis pas coupable ; c'est là toute ma défense. – Mais ton ressentiment contre Xercès ? – Etait juste. – Ta fuite ? – Fut véritable. – Ton silence ? – Est nécessaire. – Ton trouble ? – Appartient à ma situation. – Ce fer teint d'un sang qui fume encore ? – Il était dans ma main ; c'est la vérité. – Et tu n'es pas coupable, et tu n'es pas l'assassin ! – Je suis innocent. – Mais l'apparence t'accuse, te condamne. – L'apparence est trompeuse. »

Ni Lemierre ni Delrieu, qui se sont emparés de la situation, ne me paraissent pas l'avoir rendue avec la même énergie.

La grande scène, la scène par excellence, la scène qui a fait le succès de la tragédie de Delrieu, est tout entière dans Métastase et dans Lemierre. Artaban veut sauver son fils malgré lui : le jeune homme résiste à la violence, et appelle ses gardes. Lemierre a fort affaibli la situation ; Delrieu l'a traitée avec plus d'art et de mouvement : le poète italien me paraît l'emporter sur tous les deux par le nerf et la vigueur du dialogue, qui, dans un pareil moment, doit être pressé et rapide.

On peut dire la même chose de la scène où Arbace enchaîné paraît devant Artaban, tout à la fois son père et son juge. Elle est remplie, dans l'italien, de traits frappans, et exempte de toute espèce de déclamation et de fatras tragique. Artaxerce dit à l'accusé : « C'est à Artaban que j'ai commis le soin de te juger.. – A mon père ? – A lui. – N'es-tu pas étonné de ma constance (dit Artaban) ? – Non, mon père : j'en ai horreur. Songez à ce que je suis, à ce que vous êtes... Comment avez-vous pu vous établir mon juge ? Comment conservez-vous ce front calme et serein ? Ne sentez-vous pas votre ame se déchirer ? – Ce n'est pas à toi de sonder mon cœur, de décider s'il s'accorde avec mon visage. Si je suis ton juge, c'est par ta faute : si tu avais voulu écouter les conseils de ton père, si tu avais suivi ses pas, tu ne paraîtrais point aujourd'hui à ce tribunal ; je ne serais point juge, tu ne serais point accusé. »

L'inflexible Artaban prononce en ces termes la sentence de mort contre son fils : « Que la sévérité d'Artaban laisse à la Perse un grand exemple, un modèle jusqu'alors inconnu de fidélité et de justice  ; je condamne mon fils : qu'Arbace meure ! »

Paroles terribles : c'est là de la véritable éloquence tragique ! Lemierre n'a point mis en scène ce jugement. Delrieu a traité cette situation avec intérêt, mais à sa manière, c'est-à-dire avec moins de fermeté et de précision que Métastase.

Les trois auteurs ont le même dénoûment ; mais Delrieu a mis un trait particulier de son invention, ou, si l'on veut, il a imité le dénoûment de Rodogune. Métastase et Lemierre supposent qu'au moment où Arbace veut boire la coupe empoisonnée, son père l'arrête, et, jetant le masque, se déclare l'auteur de l'assassinat de Xercès ; en même temps il tire son épée, donne le signal aux gardes qu'il a gagnés, et s'écrie : Que le tyran meure ! Mais Arbace se met au devant d'Artaxerce, et menace son père de boire la coupe s'il fait un pas. Artaban, confus et désespéré, jette alors son épée ; les gardes, qui s'entendaient avec lui, prennent la fuite, et Arbace obtient d'Artaxerce qu'il borne à l'exil la peine d'Artaban. Chez Lemierre, Artaban, ne pouvant vaincre l'obstination de son fils, se tue de désespoir ; ce qui est meilleur ; mais ce qui vaut encore beaucoup mieux, c'est le parti qu'a pris Delrieu, de supprimer la dernière tentative d'Artaban contre Artaxerce, et de faire boire à ce scélérat la coupe empoisonnée aussitôt qu'il l'a arrachée des mains de son fils, Cette partie du dénoûment et les préparations des deux premiers actes, sont les seules choses qui appartiennent à Delrieu. La plus grande gloire de tout l'ouvrage est à Métastase, pour l'invention comme pour l'exécution. Delrieu, son heureux imitateur, a l'honneur d'avoir bien accommodé à notre théâtre les situations et les scènes de Métastase ; il est supérieur à Lemierre, dont l'Artaxerce n'obtint qu'un succès douteux en 1766.

Lemierre a donné à son Arbace un peu moins de respect pour son père que ce jeune guerrier n'en a dans la pièce de Delrieu ; mais la Mandane de la nouvelle tragédie ressemble beaucoup à l'Émirène de Lemierre, en ce qu'elle s'obstine à ne pas croire Arbace coupable. Émirène a cela de particulier qu'elle conçoit des soupçons contre Artaban, et même ose l'accuser. Métastase a fait de sa Mandane une Chimène qui adore Arbace, et n'en poursuit pas moins sur cet amant le meurtrier de son père Xercès.

Après avoir mis dans cet examen la justice et l'impartialité la plus rigoureuse, je ne puis m'empêcher de condamner ou l'aveuglement ou la mauvaise foi de Lemierre, qui dit, dans la préface de son Artaxerce : Cette tragédie n'est point imitée de Métastase ; l'intrigue, les détails, les caractères, tout est différent. Cette erreur de Lemierre ne doit peut-être pas être regardée comme un mensonge ; c'est probablement de ces illusions de l'amour-propre qui lui étaient familières, et lui fascinaient les yeux au point de lui faire voir du monde à ses pieds quand il n'y en avait point. Ses amis, entrant un jour avec lui au théâtre, où l'on devait donner une de ses tragédies, lui dirent : « Mais, Lemierre, il n'y a personne. – Tout est plein, leur répondit-il avec une inconcevable naïveté; je ne sais pas où ils se fourrent. »

Geoffroy.          

D’après la base la Grange de la Comédie Française, la pièce de Delrieu est la quatrième tragédie sur le même sujet, après celles de Boyer (22 novembre 1682, 5 représentations), de Deschamps (19 décembre 1735, 1 seule représentation) et de Lemierre (20 août 1766, 15 représentations jusqu’en 1777). Elle a été créée le 30 avril 1808 et a été jouée 60 fois jusqu’en 1833.

 

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