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La Cave enchantée, ou les Lutins

La Cave enchantée, ou les Lutins, parade en un acte et en vaudevilles, de Barré, Radet et Desfontaines, 7 ventôse an 13 [26 février 1805].

Théâtre du Vaudeville.

Le Catalogue général des œuvres dramatiques et lyriques de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (Paris, 1863) donne p. 55 le nom des auteurs : Barré, Radet et Desfontaines.

Titre :

Cave enchantée (la), ou les Lutins

Genre

parade

Nombre d'actes :

1

Vers ou prose ,

en prose, avec des couplets en vers

Musique :

vaudevilles

Date de création :

7 ventôse an XIII (26 février 1805)

Théâtre :

Théâtre du Vaudeville

Auteur(s) des paroles :

 

Journal de Paris, n° 158, 8 ventôse an 13 [27 février 1805], p. 1109 :

[Compte rendu de ce qui est présenté comme une parade, une pièce de carnaval. Accueillie plutôt favorablement malgré quelques sifflets, elle compte certes des éléments « d’un genre peu relevé », elle est riche aussi d’intentions fines & piquantes : les auteurs, restés anonymes, ont de l’esprit.]

Vaudeville.

I.re représentation de Lutins, ou la Cave enchantée, parade en un acte. – Beaucoup d’applaudissemens ; beaucoup d’éclats de rire; deux ou trois petits sifflets. Les auteurs ont été demandés, mais ils ont gardé l’anonyme, & l’on est venu dire au public, que le manuscrit avoit été trouvé dans la cave. – Comme pièce de carnaval, &, qui plus est, de mardi gras, cette parade devoit obtenir plus de succès. Elle abonde sans doute en calembourgs & en plaisanteries d’un genre peu relevé ; mais il est facile de démêler parmi ce fatras de s’ intentions fines & piquantes, qui annoncent beaucoup d’esprit.

Courrier des spectacles, n° 2915 du 8 ventôse an 13 [27 février 1805], p. 3 :

Les Lutins n’ont pas fait fortune hier au Vaudeville. Le parterre a fait le diable à quatre pour les enterrer dans le caveau ensorcelé qu’ils avoient choisi pour faire leur sabat.Les auteurs ont prudemment gardé l’incognito.

Courrier des spectacles, n° 2916 du 9 ventôse an 13 [28 février 1805], p. 2-3 :

[Sur une pièce bien mince, le critique fait un article d'une longueur impressionnante. Mais il faut attendre près des trois quarts de sa chronique pour voir apparaître le nom d'un personnage de la pièce. Avant ? Il régale ses lecteurs d'une dissertations sur les méfaits de la superstition, à partir de la fameuse affaire de Swebach, dans la cave de qui les tessons de bouteilles (puisque c'est ce que désigne le mot têt...) volaient. C'est simplement l'occasion de stigmatiser la crédulité des Allemands comme des Espagnols, des vieillards comme des jeunes femmes, peu soucieuses de traverser les cimetières la nuit et d 'évoquer les lutins et les revenants, à moins qu'il s'agisse simplement de remplir les colonnes du journal. Sans transition, le critique passe des élucubrations des savants de « l'Académie de Léipsick » au récit rapide d'une arlequinade qui se passe dans une cave, et il n'est pas besoin de lutins pour effrayer Gilles et Cassandre : Arlequin y réussit facilement et en profite pour discréditer Gilles et obtenir une fois de plus la main de Colombine. Il est facile après de souligner la minceur d'une intrigue qui pouvait « tirer un meilleur parti des diableries arrivées dans la cave de Swebach. Pour une pièce de mardi-gras, le vaudeville nouveau manque de consistance. Faire « jeûner » les spectateurs n'était pas une bonne idée (la pièce n'ayant pas d'idées par ailleurs), et c'est au son des sifflets que la pièce s'est achevée. Bien sûr, le critique doit reconnaître qu'il y a bien « quelques bons-mots dans cet ouvrage », « quelques couplets bien tournés », comme partout (ce n'est donc pas vraiment un compliment), et à la faible demande du nom des auteurs, l'acteur jouant Arlequin a répondu par une boutade utilisant l'idée de caveau (cave comme dans la pièce, ou caveau où se réunissent les auteurs de vaudeville et où ils mûrissent leurs pièces ?).]

Théatre du Vaudeville.

Les Lutins, ou la Cave enchantée.

Le plus grand tort que puisse avoir un esprit malin, c'est de n’avoir pas d’esprit. Je ne sais de quelle nature sont les lutins qui ont tourmenté le pauvre M. Swebach dans sa cave et se sont amusés a lui casser ses bouteilles, pour lui en jetter les éclats à la tête ; mais ceux-là ont eu au moins l’esprit de se bien cacher, et de mettre en défaut les plus savantes judiciaires du quartier. D’où partent tous ces têts de verre qui viennent heurter les têtes les plus solides ? c’est encore un secret qu’on n’a pu pénétrer. Les bonnes gens croient aux prestiges, à l’intervention de quelque puissance diabolique et surnaturelle. Ce parti est le plus court, il répond à tout et dispense de recherches et d’examen. Mais il se trouve des gens curieux et rêcalcitrans qui sont toujours en guerre avec les esprits-malins, et leur disputent pied-à-pied le terrein. Il est vraisemblable qu’avec quelque soin, on viendra à bout de pénétrer le mystère, et que les prodiges se réduiront alors à très-peu de chose. Mais ce qu’il y a de remarquable, c’est que tous ceux qui ont été entendus dans cette affaire ne sont point convertis, qu’ils s’obstinent à croire qu’il y a dans tout cela quelque chose d’inexplicable. Cet enchantement, ces préventions, ces surprises de l’imagination n'ont rien d’étonnant. Il faut de tems en tems que l’esprit humain paie un tribut à la crédulité et à la superstition. Quel bruit n’ont pas fait en Allemagne les Vampires ? Ne croyoit-on pas alors que des morts sortoient de leurs tombeaux pour venir sucer les orteils des vivans ? ne dressa-t-on pas des procès-verbaux qui constatoient le fait ? ne trouva-t on pas de ces prétendus morts qui étoient frais et gaillards dans leur bierre ? ne découvrit-on pas sur leurs lèvres et dans leur air de satisfaction et de contentement la preuve qu’ils avoient fait bonne cuvée la nuit précédente ? ne vit-on pas des gens qui montraient leurs orteils rouges et véritablement sucés, et le bon père Calmet n’écrivit-il pas sérieusement l’histoire de ces prodiges extraordinaires ? Cependant tout se réduisoit à une simple maladie épidémique où l’imagination se joignoit à un effet physique. Que n’a-t-on pas dit du célèbre cimetière St.-Médard ! J’ai vu chez un de mes vieux parens les grosses compilations du conseiller Mont-Geron, où la vérité de ces miracles étoit établie d’une manière incontestable. Qui est-ce qui pouvoit apprendre à de vieilles femmes infirmes l’art de danser sur la tête, au grand scandale des yeux timorés et pudibonds ? Et pourtant tous ces prodiges ne cessèrent-ils point quand on eut inscrit sur la porte du cimetière :

De par le Roi, défense à Dieu
De faire miracle en ce lieu.

L’histoire des merveilles opérées par la baguette divinatoire de Jacques Aimar, l’aventure du petit Bléton, qui découvroit les sources, au moyen des battemens de son poulx et de quelques accès de fièvre, et sur tout les folies du magnétisme animal attesteront long-tems la foiblesse de nos cerveaux ; et la fragilité de nos jugemens ?

Allez en Espagne montrer la fantasmagorie et vous verrez comment les Biscayens et les Catalans vous recevront ? Quand on fit, pour la première fois à Paris, l’expérience de la fille invisible, les bons bourgeois des faubourgs et de la Cité ne se conduisirent-ils pas comme des Castillans et des Biscayens

C’est une chose assez singulière, que chez un peuple qui a renversé si bravement les autels, il reste tant de dispositions à la crédulité et à la superstition. Voyez cette jeune femme qui rit étourdiment de nos processions, de nos vêpres et de nos bénédictions, où va t-elle en ce moment ? chez une vieille devineresse qui lui tirera les cartes. Proposez-lui de traverser, seule, ce cimetière pendant la nuit, elle aura peur des revenans et fera mille fois le signe de la croix si elle entend le bruit d’une feuille agitée par le vent.

Ne voila-t-il pas que la peur des revenans saisit jusqu’aux docteurs d’Allemagne, et qu’un d’entr’eux vient de faire imprimer une brochure où il atteste que sa femme revient, et qu’il l’a vue face à face, de ses propres yeux vue, ce qui s’appelle vue ; et ne voilà-t-il pas que les savans de Léipsick, au lieu de se mocquer du rêve-creux, entament une belle discussion et soutiennent thèse avec lui ? Toutes ces discussions m’ont entraîné fort loin du Vaudeville, et je me hâte d’y revenir, sauf les bienséances et l’honneur dû a l’Académie de Léipsick.

Arlequin est, comme à l’ordinaire, amoureux de Colombine, il a, comme à l’ordinaire, Gilles pour rival. I1 obtient de son amante un rendez-vous à la cave ; il est surpris par Gilles auquel il jette des éclats de bouteilles. Gilles effrayé, court avertir M. Cassandre ; ils descendent l’un et l’autre au caveau. Arlequin se cache sous un tonneau avec la lumière qui l’éclairoit. Bientôt le tonneau remue, s’avance et commence à danser ; les deux poltrons se jettent d’effroi la face contre terre ; Colombine profite de l'occasion pour s'échapper. Arlequin se débarasse de son tonneau, et en couvre Gilles ; il rassure M. Cassandre, lui proteste qu’il n’y a point de lutins, que Gilles est seul l’auteur de toute l’aventure, et pour le prouver, lève le tonneau sous lequel se trouve Gilles. I,e malheureux, honni et baffoué, est chassé de la maison, et Arlequin obtient la main de Colombine.

Il me semble qu’il étoit facile de tirer un meilleur parti des diableries arrivées dans la cave de M. Swebach, il y a dans ce plan une abstinence d’idées qui ne convenoit guères au mardi-gras. Il faut, dans ces jours d’orgie, des pièces succulentes et bien nourries. Les tonneaux vuides et les bouteilles cassées ne valent rien pour ces sortes de fêtes, et si l’on y appelle quelque Diable, il ne faut que celui de la gourmandise. Les spectateurs se sont offensés de cette espèce de jeûne auquel on vouloit d’avance les soumettre ; ils ont repoussé des Lutins si maigres et si maladroits, et le bruit du sifflet les a fait rentrer dans l’obscurité.

I1 y a pourtant quelques bons-mots dans cet ouvrage ; car où ne s’en trouve-t-il pas ? Il y a quelques couplets bien tournés, mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ? Deux ou trois voix ont demandé l’auteur, et Arlequin est venu assurer que le manuscrit avoit été trouvé dans le caveau sans signature. Il y avoit autrefois un caveau où se réunissoient des gens d’esprit et de bons faiseurs ; on voit bien que ce n’est pas de ce caveau-là que sont sortis les Lulins d’avant hier.

Le caveau dont il est question à la fin de ce long article, c'est le Caveau, ancien ou moderne, où les auteurs de vaudevilles se réunissaient pour y commettre leurs pièces, et où l'esprit était censé jaillir en abondance.

Mercure de France littéraire et politique, tome dix-neuvième, n° CXCI du 11 ventôse an 13 (samedi 2 mars 1805), p. 520-523 :

[La pièce vient, dit-on d’anecdotes mystérieuses, dans lesquelles les objets s’animent. Pour une fois, une pièce du Vaudeville vaut plus par sa charpente, « ordinairement […] très-défectueuse » que par « les ornemens ». Mais la longueur d’une première scène sans rien de piquant a empêché le succès. L’analyse de la pièce montre que la pièce est une arlequinade, avec le quatuor Arlequin, Gilles amoureux de Colombine fille de Cassandre. Les détails (« les ornemens ») ne sont pas nouveaux, et Gilles, comme d’habitude, est chassé, et Arlequin finit par convaincre Cassandre de lui donner Colombine pour épouse. Mais le parterre n’a pas apprécié la pièce, à cause de son interminable première scène.]

Les Lutins, ou la Cave enchantée.

Il y a plus de trente ans qu'on vit à Paris une sorcellerie d’un genre analogue à celle qui vient de se renouveler dans la rue de Notre-Dame-Nazareth. Elle était cependant un peu plus gaie. Tous les instrumens de musique d'un luthier paraissaient s'agiter d'eux-mêmes en cadence dans sa boutique. Nos lutins modernes ont établi leur attelier dans la cave de M, Swebach, ont cassé ses bouteilles, et ont jeté les tessons à sa tète, et à celle de tous ceux, qui ont voulu désensorceler la cave. La police a fait finir l'une et l'autre aventure. Toutes deux ont été mises sur le théâtre. On découvrit le dessous des cartes la première fois. L'amoureux d’une jeune fille du luthier pour faire mouvoir les instrumens, les avait attachés à des crins noirs passés dans des trous imperceptibles : mais on ignore, dit-on, comment les bouteilles cassées ont volé à la tête de M. Sewbach.

Cette anecdote pouvait donner lieu à une farce très-agréable. Mais par un double contraste, la charpente de la pièce qui ordinairement est très-défectueuse au Vaudeville, s'est trouvée bonne cette fois, et les ornemens qui ont coutume de masquer le vice de l'architecture étaient trop mesquins. C'est sur-tout l'assommante longueur de la première scène, dans laquelle il n'y avait rien ou presque rien de piquant, qui a tué les Lutins ; car dans le reste il y avait quelques mots, quelques couplets assez plaisans.

A la fin de la première pièce, on a vu paraître Arlequin dans le trou du soufleur, « La scène de notre nouveauté, dit-il, étant dans la cave, j'ai cru pouvoir vous l'annoncer par le soupirail. » Il termine ainsi son petit prologue :

Dans un boudoir, dans un salon,
      La chute n'est pas grave ;
Mais il est dangereux le soir
      De tomber dans la cave.

Arlequin, artificier, amant de Colombine, fille de Cassandre, a pour rival Gilles, confiseur. Sa maîtresse est dans la cave. Il y vient, ou il y tombe par le soupirail.

Brûlé de plus de feux que je n'en allumai,

dit-il, je me flatte que vous préférez mes serpenteaux et mes fusées aux marons glacés de Gilles ; il veut embrasser Colombine qui lui ordonne de retenir ses feux, lesquels cependant sont bientôt agréés. La porte s'ouvre ; les amans se cachent. Gilles vient voir ce qui retient si long-temps Colombine à la cave. Ne l'apercevant point, il court au tonneau qui renferme le meilleur vin de Cassandre. Il croit entendre quelque bruit, et tremble déjà. Des bouchons lui sont lances par Arlequin. Il les prend pour des bouteilles, et court avertir Cassandre que le diable est dans sa cave. Tous deux y descendent Gilles avec une lumière posée au bout d'un bâton de douze ou quinze pieds de longueur, Cassandre avec sa carabine. Arlequin se tapit sous un tonneau défoncé, frisonne [sic] à son tour, prie Colombine de s'approcher de sa fenêtre (c'est ainsi qu'il appelle le trou du bondon), et lui exprime ses craintes. Elle le rassure en lui disant que la carabine de son père est rouillée. La lumière est posée sur le tonneau qui cache Arlequin. Celui-ci rend sa prison ambulante. Cassandre effrayé à son tour s'en approche, aussitôt part une fusée du trou. Cassandre et Gilles tombent à la renverse, le visage contre terre. Arlequin ne perd pas de temps et va poser le tonneau sur Gilles. « Le voilà, dit-il, sous la cloche. Des voisins accourent au bruit. Arlequin accuse Gilles de toute cette bagarre, et pour preuve que c'est lui qui a promené le tonneau, il le montre caché dessous. Le malheureux est chassé sans qu'on veuille seulement l'entendre. Mais Arlequin n'est pas jugé assez riche pour devenir l'époux de Colombine. — Comment, s'écrie-t-il, n'ai-je pas un cent d'étoiles, six douzaines de soleils ? — Ah , je ne savais pas cela ! dit Cassandre Peste, c'est un parti brillant. » Le mariage est arrêté. Arlequin conseille de faire

Gaiement sauter tous les bouchons,
      Mais jamais les bouteilles.

Il n'est pas très-enclin à croire à la magie : Cependant ajoute-t-il,

Lorsque le censeur nous chagrine,
Par des traits un peu trop malins,
Le Feuilleton qui nous lutine,
Nous force de croire aux lutins.

Le parterre a été ce jour-là plus lutin qu'aucun censeur, et beaucoup plus rigoureux que de coutume. Ce vaudeville eût probablement réussi, comme tant d'autres, s'il n'avait commencé par une scène ennuyeuse , et qui ne finit pas.

Le Nouvel Esprit des journaux français et étrangers, tome VII, germinal an XIII [mars 1805], p. 278-280 :

[Article qu’on retrouve dans la Décade philosophique philosophique littéraire et politique, an treize, n° 17 du 20 ventôse an 13, 10 mars 1805, p. 499-500.

[Point de départ, l’histoire des bouteilles qui volent à travers la cave du peintre Suéback (ou Schwebach). Les auteurs du vaudeville ont certainement simplement voulu en tirer une scène réjouissante. L’analyse de l’intrigue nous montre une arlequinade (même si Colombine devient curieusement la servante de Cassandre, et non sa fille). Tout finit bien sûr par le mariage attendu. Le jugement est plutôt positif : pièce gaie, riche en jeux de mots, pas très distingués, mais c’est acceptable dans une parade, de carnaval de surcroît. Elle méritait le succès (qu’elle n’a donc pas eu, mais le critique ne donne pas d’explication). Une bluette ne doit pas être jugée « avec la rigueur du pédantisme ». Les auteurs ont été demandés, mais ils ont gardé l’anonymat.]

THÉATRE DU VAUDEVILLE.

La Cave enchantée, ou les Lutins, parade en un acte.

L'histoire récente des bouteilles lancées par des mains invisibles dans la cave de M. Suéback, le peintre, a fourni l'idée de cette facétie : on peut toujours, sans craindre de se tromper, supposer quelqu'intrigue naturelle d'amour ou d'intérêt, dans ces histoires de lutins, qui se renouvellent de temps en temps ; celle que les auteurs de la parade ont imaginée, n'a rien de commun sans doute avec celle dont M. Suéback peut avoir à se plaindre. Mais il est toujours bon, dans ces sortes d'aventures, d'avertir gaîment le peuple du peu de croyance qu'il doit apporter à toutes ces jongleries d'amour ou de cupidité. Autant il est porté à s'en effrayer dans la réalité, autant il aime à s'en réjouir sur le théâtre, et à rire de l'image de sa propre crédulité.

Les auteurs n'ont sûrement pas eu d'autre but , et je crois qu'ils l'ont suffisamment atteint.

Colombine, servante chez M. Cassandre, est, suivant l'usage immémorial des parades, recherchée par Arlequin, garçon artificier, et par Gilles, le confiseur. Elle préfère encore, ainsi que de raison, les feux du premier, aux marrons glacés du second ; mais M. Cassandre n'est pas de son avis. Arlequin n'a d'accès auprès de sa belle, que par le soupirail de la cave, lorsqu'elle vient y chercher du vin pour son maître: Gilles, étonné de voir Colombine rester si long-temps à cette cave, s'avise de venir l'y trouver. Il faut donc l'effrayer. Les deux amans qui connaissent sa poltronerie, s'en amusent en lui jettant à la téte des bouchons qu'il prend pour des bouteilles : le voilà persuadé que le diable en personne est dans cette cave : il court en avertir M. Cassandre, qui n'a rien de plus pressé que de descendre pour vérifier le fait. Arlequin qui s'est caché dans un tonneau vide et défoncé, sur lequel on a posé un bougeoir allumé, fait marcher le tonneau, et l’on conçoit la frayeur de Gilles, en voyant se promener la lumière et la barique : elle s’accroît bien davantage à la vue d'une petite gerbe d'artifice qu'Arlequin fait sortir par la bonde : Cassandre et Gilles tombent presque évanouis. Arlequin, sans perdre de temps, sort du tonneau, en coiffe le pauvre Gilles : cependant tout le monde accourt dans cette cave enchantée, dont l'histoire s'est répandue dans le quartier. Arlequin profite de la circonstance pour persuader que cette histoire de lutins est une invention de Gilles, pour voler et effrayer M. Cassandre, et le pauvre diable que l'on trouve caché sous son tonneau, confirme encore l'inculpation. Cassandre lui-même, dupe de l'artifice, finit par remercier Arlequin, et lui permet d'épouser Colombine.

De la gaité, beaucoup de jeux de mots, mais légitimés peut-être par le genre, et sur-tout la saison du carnaval, jointe à quelque rapport avec l'histoire des bouteilles de la rue de Nazareth, ont donné à cette bluette le succès qu'elle devait avoir, celui d'une parade de circonstance amusante et courte, qu'il serait ridicule de juger avec la rigueur du pédantisme. Les auteurs ont gardé l'anonyme à la première représentation.

Archives littéraires de l'Europe, tome cinquième, 1805, Gazette littéraire (janvier, février, mars), p. lxxv :

Les Lutins, ou la Cave enchantée, farce de carnaval, fondée sur l'histoire des bouteilles volantes de la rue Notre-Dame de Nazareth, n'ont pu se soutenir longtems. Après sept ou huit représentations, il a fallu abandonner cette pièce, quoique les auteurs, les plus fermes appuis du Vaudeville, eussent dû peut-être lui assurer un meilleur succès.

Ces auteurs « les plus fermes appuis du Vaudeville », ce sont bien sûr ... le trio Barré, Radet, Desfontaines.

Auguste Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826) ou Mémoires politiques et littéraires, (Paris, 1846), p. 374-375 :

[Une pièce inspirée d'un « fait divers ».

En mai 1805:]

On vient de donner une petite pièce intitulée : Les Lutins, ou la Cave enchantée. Elle n'a pas eu de succès; mais le fait qui y a donné lieu mérite d'être rapporté. Il est anecdotique. J'en tiens le récit de M. de Piis, secrétaire-général de la préfecture de police.

Sewback, peintre, a une imagination ardente. Ses enfans (chose affreuse !) ont voulu en profiter pour le faire devenir fou. Son gendre, qui est employé à une verrerie, s'est procuré un grand nombre de mauvaises bouteilles, et quand on allait à la cave, il pleuvait des bouteilles de tous les côtés. Sewback prétendit qu'un génie envieux le poursuivait. Ce vilain jeu lui parut être la malice de quelque démon déchaîné contre lui. On fut plus d'un an sans en rien savoir. Mais enfin il confia ce secret à quelques amis ; la chose devint bientôt publique et occasiona mille contes ridicules. La police fut informée de ce coupable manége ; on attaqua la famille, les enfans nièrent tout ; le père déclara qu'ils étaient innocens, et que c'était une autre cause qui troublait l'ordre de sa maison. Les juges ne purent que plaindre ce malheureux peintre, qui est habile dans son art. On renvoya les accusés avec une réprimande qui paraît n'avoir pas été salutaire, puisqu'on assure que l'infortuné Sewback est toujours persécuté par une chute opiniâtre de bouteilles, dont le magasin ne tarit pas. J'ai été surpris qu'on ne prît pas quelque forte mesure. – Que voulez-vous, m'a répondu M. de Piis, la police ne peut pas sévir dans l'intérieur d'une famille tant qu'il n'y a ni plaignant, ni crime consommé. – N'en déplaise à l'illustre secrétaire, il me semble qu'il y a ici erreur de principes. D'ailleurs, la police n'y a pas toujours regardé de si près !... Et si en cette rencontre son intervention était un peu arbitraire, les résultats en seraient si utiles que chacun finirait par la trouver bienfaisante et juste. Pour la rareté du fait, elle aurait dû l'essayer.

Il y a plus de trente ans qu'on vit aussi, à Paris, une sorcellerie plus plaisante que celle dont Sewback finira par être victime. Elle attira la curiosité des princes, et par conséquent de toute la cour. Les divers instrumens de musique d'un luthier paraissaient s'agiter dans sa boutique. M. de Sartines découvrit bientôt la main qui, dans une cachette, faisait agir les crins noirs auxquels ils étaient attachés , et l'aventure finit là.

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