Les Flibustiers, ou la Prise de Panama

Les Flibustiers, ou la Prise de Panama, mélodrame, de Louis Ponet, 1er nivôse an 14 [22 décembre 1805].

Théâtre de la Cité.

Courrier des spectacles, n° 3256, du 6 nivôse an 14 [27 décembre 1805], p. 2 :

[Pour parler du mélodrame du jour, il faut bien sûr commencer par un rappel historique sur les flibustiers, pour arriver à l’expédition contre Panama que la pièce est censée raconter. Mais le critique sait bien qu’il faut enrichir l’histoire « des ornemens de la fiction », en un paragraphe il expédie une intrigue de rivalité amoureuse, une ville prise d’assaut, une révolte des flibustiers qui entraîne la mort de leur chef, une explosion et un incendie : il n’enf aut pas moins dns un vrai mélodrame. Et maintenant qu’il nous a annoncé que le Gouverneur avait conservé sa femme, le critique peut dire le mal qu’il pense des mélodrames en général, et de celui-ci en particulier. Il commence par dénoncer l’invraisemblance de ces déplacements incessants qui font voyager le spectateur dans le monde entier, déplacements qui ne font que changer de climat, et pas d’esprit (il a besoin d’Horace pour rappeler cette idée banale que le voyage ne rend pas plus heureux...). Car les auteurs de mélodrame manquent cruellement d’imagination : on retrouve de pièce en pièce les mêmes ingrédients, dont il nous donne une courte liste (la femme ou l’enfant malheureux, le méchant, dont la scélératesse finit par être punie, mais tout à la fin de la pièce). Or, dans les Flibustiers, ces éléments sont utilisés « sèchement », et la pièce produit peu d’effet. En plus, il faudrait que le Théâtre de la Cité imite les théâtres du boulevard, et qu’il place des ballets dans ses mélodrames : c’est un élément indispensable qui donnerait plus de pompe à ses représentations.]

Théâtre de la Cité.

Les Flibustiers, ou la Prise du Panama.

Ces aventuriers, dit l’Abbé Raynal, étoient des hommes d’une trempe peu commnne ; ennemis de tous, redoutés de tous, sans liaison, sans parens, sans amis, sans patrie, sans azile, sans aucuns des motifs qui tempèrent la bravoure, indifférons où ils laisseroient leur cadavre, sur la terre ou dans le sein des eaux, se livraient en aveugles aux tentatives les plus désespérées. Se livrer chaque jour à de nouveaux combats, au retour de la bataille, porter dans leurs bras sanglans leurs maîtresses, s’assoupir un moment dans le sein de la volupté, et ne se réveiller que pour aller à de nouveaux massacres, telle étoit leur vie habituelle. On sait que ces corsaires porterent la terreur de leurs armes jusqu’aux colonies 1es plus reculées : la richesse de la ville de Panama tenta aussi leur avidité, et c’est cette expédition qui a fourni le sujet du nouveau mélodrame joué dimanche, avec quelque succès au Théâtre de la Cité.

Un des chefs des Flibustiers, Grammont, fait une descente dans l’isthme de Panama, et s’empare de la ville, que la foiblesse de la garnison ne permet pas de défendre ; voilà le fonds historique. Mais pour que la vérité devienne théâtrale, il faut la revêtir des ornemens de la fiction, et voici de quelle manière les auteurs ont embelli leur sujet :

Grammont avoit eu une maîtresse ; il la retrouve a Panama, et se livre à toute l’énergie de sa joie ; mais cette maîtresse est mariée au Gouverneur Espagnol. Grand sujet de désespoir. Le Gouverneur est vaincu, mais il lui reste encore des ressources, il rassemble ses forces, serre les Flibustiers de fort près ; ceux-ci en petit nombre, se trouvent dans une position très-difficile ; une partie de leur troupe se révolte contre Grammont ; il est tué. Une tour saute avec un grand fracas ; le Gouverneur sauve sa femme, et la lueur de l’incendie achève le tableau.

Nos compositeurs de mélodrames sont de grands enchanteurs. Depuis quelque tems, il n’est presque pas de pays où ils ne nous aient transportés. Si l’on rassembloit toutes leurs productions, on auroit presque un court complet de géographie. Ils nous promènent tantôt dans le Pérou, avec Pizarre ; tantôt avec Ro binson, dans son Isle ; de Java ils nous mènent à Panama ; de-là au Canada ; puis chez les Ma rat tes ; en un tour de baguette ils nous font faire le tour du globe ; mais ils semblent tous avoir voulu justifier le mot d’Horace : Cœlum non animum mutant qui trans mare currunt; c’est-à-dire, qu’il est plus facile de changer de climat que d’esprit. On ne voit point, en effet, que leur imagination se soit fécondée dans ces diverses émigrations. Partout les mêmes idées ; partout une femme ou un enfant persécutés, un homme bien noir, bien scélérat puni au moment où il croit triompher ; c’est le cercle commun où leur genie est renfermé. Les Flibustiers ne sortent pas de la classe ordinaire, et ce qui est plus fâcheux encore, c’est que le sujet est traité sèchement. Aussi produit-il peu d’effet.

Ce qui manque aux ouvrages que l’on joue à ce théâtre, ce ne sont ni des acteurs de bonne volonté , ni de belles décorations, mais un ballet; voilà ce qui, sur tous les autres théâtres, soutient les plus médiocres productions. Tout faiseur de mélodrame doit placer sa tète sur Je buste d’un danseur. Les théâtres des boulevards en fournissent tous les jours les preuves les plus complettes. Il est à souhaiter que leur exemple engage le Théâtre de la Cité a tenter ce moyen utile, et à donner par la plus de. pompe à se: représentations.

Louis-Henry Lecomte, Histoire des théâtres de Paris : le Théâtre de la Cité, 1792-1807, p. 280 :

[Comme la pièce n’a pas été imprimée, il est probable que Lecomte en est réduit à lire des comptes rendus comme celui du Courrier des spectacles, que son résumé rappelle fortement. Il n’en reprend pas toutefois les a-priori anti-mélodrame.]

1er nivôse (22 décembre) : Les Flibustiers, ou la Prise de Panama, mélodrame en 2 actes, par Louis Ponet.

Chef des flibustiers, Grammoat fait une descente dans l'isthme de Panama et s'empare de la ville défendue par une trop faible garnison. Grammont retrouve à Panama une ancienne maîtresse qui est devenue la femme du gouverneur espagnol. Ce gouverneur, quoique vaincu, ne perd pas courage, il rassemble ses hommes, talonne les flibustiers et les bloque dans une position difficile. Une partie des aventuriers se révolte contre Grammont qui est tué : une tour saute avec fracas, le gouverneur sauve son épouse et l'incendie achève le tableau.

Du mouvement, de beaux décors et une interprétation méritoire firent applaudir quelque temps cette aventure franco -américaine. — Non imprimé.

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