L’honnête Menteur

L’honnête Menteur, comédie en un acte et en prose, par J. Dumaniant, 5 ou 6 juin 1809.

Odéon. Théâtre de l’Impératrice.

Titre :

Honnête Menteur (l’)

Genre

comédie

Nombre d'actes :

1

Vers / prose

prose

Musique :

non

Date de création :

5 ou 6 juin 1809

Théâtre :

Odéon. Théâtre de l’Impératrice

Auteur(s) des paroles :

M. J. Dumaniant

Sur la page de titre de la brochure, à Paris, chez Adrien Garnier et chez Martinet, 1809 :

L’Honnête Menteur, comédie en un acte et en prose, Par A. J. Dumaniant. Représentée pour la première fois, sur le théâtre de l’Odéon, par les comédiens ordinaires de S. M. l’Impératrice, le 6 juin 1809.

Magasin encyclopédique, ou Journal des sciences, des lettres et des arts, 14e année, 1809, tome III, p. 382 :

ODÉON. THÉATRE DE L’IMPÉRATRICE.

L'Honnête Menteur, comédie en un acte et en prose, jouée le 5 juin.

Cet honnête menteur n'est pas comme celui de Corneille, qui ment par besoin de mentir. Il trompe les gens pour faire du bien ; il fait passer des pauvres pour riches; en un mot, il ment avec les meilleures intentions du monde. Grâce à ses mensonges honnêtes un mariage se termine, et la pièce avec, selon l'usage. Le succès en est dû à des détails comiques, et à un bon rôle joué avec talent par Chazelles, acteur qui doit être pour ce théâtre une bonne acquisition.
L'auteur a gardé l'anonyme.

L’Esprit des journaux français et étrangers, année 1809, tome VIII (août), p. 274-279 :

[Un compte rendu où il est plus question du mensonge que de la pièce.]

Théatre de l'Impératrice.

L'honnête Menteur.

Pour une manière de dire la vérité, il y en a mille de mentir. Toutes les routes devoyent du blanc, une y va, dit Montaigne ; mais outre les variétés de moyens employés pour le mensonge, que de variétés dans les intentions, depuis le menteur noir qui y cherche

Son bien premièrement et puis le mal d'autrui,

ou bien

Le mal d'autrui d'abord et puis ton bien après,

jusqu'au menteur généreux comme Sophronie et Olinde, qui s'accusent à faux eux-mêmes, l'un pour sauver les chrétiens, ses frères ; l'autre pour sauver sa maîtresse !

Magnanima menzogna ! or quando é il vero,
Si bello, che si passa a te preporre !

« Mensonge magnanime! la vérité sera-t-elle jamais assez belle pour surpasser ta gloire » ?

C'est cependant un mensonge et bien conditionné ; quelle immense famille que celle des menteurs, s'il y faut comprendre non-seulement les honnêtes gens, mais les gens vertueux ! Et quel menteur que l'honnête homme, quelle menteuse que l'honnête femme qui protestent n'avoir jamais menti ! Serait-il encore honnête homme, serait-elle encore honnête femme sans le secours de quelques mensonges ? On lui a donné un secret à garder ; il est questionné : vous croyez qu'il en sera quitte pour dire : je le sais et ne le dirai pas. Non, assurément, car une partie du secret, c'est qu'il y ait un secret, c'est qu'il le sache ; s'il en convient tout est dit, il a manqué au secret promis. II n'avait qu'à, dira-t-on, ne pas s'en charger ; mais il l'a su par hasard, il l'a entendu en passant ; mais c'est le secret de son père, de quelqu'un que son devoir est de servir ; c'est le secret d'un malheureux qui n'a de soutien que lui. Une femme sensible, un peu susceptible d'amour-propre, se voit suivie, accablée de soins, d'attentions par un homme aimable. Elle lui dira que ses soins lui déplaisent, elle mentira et elle le doit ; car si elle disait la vérité, elle dirait : vos soins me plaisent, mais pas assez pour me déterminer à vous aimer ; ou bien: ils me plaisent, mais mon devoir me défend de les recevoir ; on bien: ils me plaisent, et c'est pour cela que je les rebute, parce que je les crains. Quelle honnête femme peut se croira permis de parler ainsi à un homme qui n'est pas un ange, et qui a déjà sur elle l'avantage de ne pas lui déplaire ? C'est donc précisément parce que la chose n'est pas vraie qu'elle doit la dire ; si elle l'était, cela serait inutile.

Entre tous ces cas où le mensonge est de devoir, est-il bien aisé de démêler toujours les cas où il n'est que de précaution ? Et dans les mensonges de précaution a-t-on toujours le temps de démêler si la précaution elle-même est bien légitime, si la prudence n'est pas quelque chose de plus que de la prudence ? Examinez même le mensonge officieux ; n'est-il pas possible que le bon office qu'il a rendu à l'un ait nui à l'autre ? Comment faire quand il est certain qu'il faut mentir quelquefois, et qu'on doit mentir le moins possible ? Il faut ne pas savoir mentir, il faut se mettre dans la nécessité de faire une étude et un effort sur soi-même, chaque fois qu'un devoir indispensable exige un mensonge. Il me semble qu'un honnête homme doit être bien mécontent de lui, lorsque, même dans le but le plus honnête, le plus vertueux, il a menti avec grâce, avec aisance, sans trouble, sans peine et sans préparation ; il a perdu envers lui-même le plus sûr garant de sa véracité, l'aversion du mensonge, l'instinct qui le repoussait. Il n'est plus certain d'être averti par rien dans le cas où la faiblesse, l'irréflexion, l'intérêt d'une passion lui demanderont un mensonge, sans que le raisonnement ait eu le temps de lui apprendre s'il est légitime ou s'il est vraiment nécessaire. Et, fût-il sûr de lui, il n'a plus une de ses vertus qui puisse lui assurer la confiance des autres. Si quelqu'un m'avait menti en perfection pendant deux ans de suite pour me sauver la vie, je ne pourrais plus m'y fier : sûr qu'il ne serait capable de tromper que pour mon bien je n'en croirais pas moins qu'il me trompe, je ne croirais plus à un seul des bonheurs qu'il pourrait me promettre, et son honnêteté ferait le tourment de ma vie. L'honnête menteur est donc celui que je craindrais le plus ; dans le menteur mal-honnête, le mensonge ne gâte rien. Qu'un valet vous trompe pour vous voler, il n'y a qu'à le chasser et on est tranquille. Mais à la place de Mme. Déricourt je ne toucherais plus un écu avec tranquillité après le tour que lui a joué son jardinier Thomas, qui, la voyant dans la détresse, et n'osant lui offrir le produit de ses épargnes, lui a persuadé que la somme qu'elle recevait venait de son fils le jeune Déricourt, qui la lui envoyait des Grandes-Indes. Voilà non-seulement un honnête menteur, mais un menteur vertueux ; c'est encore pis ; il n'y a rien dont ces gens-là ne soient capables. Cependant le mensonge peut avoir été arrangé, prémédité d'avance : un honnête menteur qui ne l'est pas de premier mouvement, mais avec réflexion, c'est pas encore un menteur, c'est un honnête homme qui ment par nécessité, sans en avoir le goût ni le talent. Mais voilà le fils qui arrive, qui, au lieu d'avoir fait fortune aux Indes, arrive aussi ruiné que sa mère ; il n'a pu envoyer l'argent qu'il n'avait pas. C'est ici que, pour soutenir le premier mensonge de Thomas, il faut de l'esprit, et malheureusement Thomas ne manquera ni de mensonges, ni d'esprit. Voilà donc le talent arrivé ; gare que le goût ne lui vienne ; il est si ordinairement la suite du talent ! Et en effet il lui vient si bien, que Thomas, qui s'était borné jusqu'alors à tromper de bonnes gens, entreprend de duper un procureur.

C'est pour un coup d'essai vouloir un coup de maître.

Il est vrai que ce procureur ne doit pas croire qu'on puisse vouloir tromper pour le profit des autres, et qu'il doit être sans méfiance contre un mensonge désintéressé. Ce n'est probablement pas par des mensonges de ce genre qu'il a ruiné Mme. Déricourt, dont il s'est approprié tous les biens, tandis que sa fille s'est approprié le cœur du jeune Déricourt. Le père fait peu de cas de cette dernière propriété, depuis qu'elle n'est plus accompagnée des autres ; c'est pour la remettre en valeur que Thomas entreprend de persuader à M. Dubuc (c'est le nom du procureur) que Déricourt revenu millionnaire, cache sa richesse pour éprouver ses amis, et que, toujours disposé k épouser Mlle. Dubuc, il n'attend pour s'y déterminer qu'une restitution de ses biens qui lui prouve l'honnêteté de son futur beau-père, ce qu'une restitution prouve à merveille, attendu qu'on ne restitue que ce qu'on avait commencé par prendre. On conçoit que, pour faire réussir un semblable projet, il faut que le procureur soit bien bête et Thomas bien spirituel ; tous deux remplissent très bien la condition, et Déricourt une fois en possession de ses biens, qui lui ont été rendus par le procureur, les rend à la fille en l'épousant, ce qui n'est peut-être pas la même chose pour le père. Je lui conseille, pour s'en dédommager, de prendre Thomas pour son premier clerc. Ce rôle de Thomas, qui est vif et spirituel, a fait réussir la pièce qu'on a trouvée un peu courte pour la multiplicité d'événemens qui s'y entassent, et quelquefois un peu froide, malgré cette brièveté.                         P.

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