Thésée

Thésée, tragédie en cinq actes, par F. Mazoïer, représentée pour la première fois à Paris, sur le théâtre français de la république, le 4 frimaire an 9 avec cette épigraphe :

Sit Medea ferox.

Horat.

Paris, Huet, libraire, rue Vivienne, n° 8 ; Charron, libraire, passage Feydeau, au 9—1801.

Théâtre français de la République

Titre :

Thésée

Genre

tragédie

Nombre d'actes :

5

Vers / prose

vers

Musique :

non

Date de création :

4 frimaire an 9 (25 novembre 1800).

Théâtre :

Théâtre français de la République

Auteur(s) des paroles :

Mazoïer (Mazoyer)

Almanach des Muses 1802

Médée, après avoir épouvanté Corinthe et la Thessalie de ses crimes, a trouvé le secret, en se réfugiant dans l'Attique, de séduire Egée, roi d'Athènes : elle partage avec lui le trône qu'il a usurpé sur les Pallantides, et qu'il doit leur rendre à sa mort ; mais Egée a un fils élevé loin de lui, sous le nom de Thésée, et qui s'est déjà rendu fameux par de grands exploits : Médée et Pallas craignent également l'arrivée de ce héros, ses droits, et surtout son ascendant sur le peuple d'Athènes ; il s'agit de le perdre dans l'esprit d'Egée, qui ne le connait point : l'artificieuse Médée persuade à son faible époux que Thésée n'est rentré dans l'Attique que pour lui ôter la couronne et la vie, et le décide à présenter une coupe empoisonnée au jeune prince ; mais Thésée, instruit de sa naissance, des crimes et des projets de la reine, pour donner plus d'éclat à son triomphe, ne se fait reconnaître qu'au moment où son père va le faire périr : le mystère une fois découvert, les ennemis de Thésée sont confondus, et Médéée, furieuse se donne la mort.

Le caractère de Médée, froidement atroce, opposé à des caractères bien faibles ; mais des scènes conduites avec art, de l'élévation dans les idées ; un style toujours correct et souvent tragique, début qui donne de grandes espérances.

Dans la brochure publiée chez Huet et Charon, un avertissement précède la pièce :

Le fond mythologique de cette tragédie est tiré des Métamorphoses d'Ovide, et renfermé dans les vers suivans, où le poëte parle de Médée.

Excipit hanc AEgeus, facto damnandus in uno ;
Nec satis hospitium est ; thalami quoque fœdere jungit.
Jamque aderat Theseus, proles ignara parenti,
Qui virtute suà bimarem pacaverat Isthmon.
Hujus in exitium, miscet Medea, quod olim
Attulerat secum Scythicis, Aconiton, ab oris.
. . . . . . . . . . . . . . Id, conjugis astu,
Ipse parens AEgeus nato porrexit, ut hosti :
Sumpserat ignarâ Theseus data pocula dextrà,
Cum pater in capulo gladii cognovit eburno
Signa sui generis, facinusque excussit ab ore.
Effugit illa necem, nebulis per carmina motis.

Le fond historique est tiré de Plutarque, (T. I., vie de Thésée) de Diodore de Sicile, (L. IV.) de Pausanias, (L. I. chap. 28) d'Apollodore, (L. III.) d'Euripide, (Medea, v. 663.)

Le caractère de Pallante, dénaturé à la représentation, est rétabli ici tel qu'il avait d'abord été tracé, et conformément à la vérité historique. Pallante, lorsqu'il fut tué par Thésée, était un vieillard ; il avait, non des frères, mais six fils qui périrent avec lui,

Dans la fleur de leur jeune saison. —Phèdre.

La partie du cinquième acte, supprimée dans les changemens faits à cette tragédie, est renvoyée à la fin dans les Variantes.

Les mêmes Variantes indiquent quelques retranchemens pour la représentation.

L’Esprit des journaux français et étrangers, trente-unième année, ventose an 10 de la République française (mars 1802), p. 97-104:

THÉSÉE, tragédie en cinq actes, par F. Mazoïer. Paris, chez Huet, libraire, rue Vivienne, n°. 8 & Charron , libraire, passage Feydeau.

Thésée appartient à la mythologie plus qu'à l'histoire. Né des amours d'Egée, roi d'Athènes & d'Œthra, fille de Pithée, fondateur de Trézène, ce héros ne devoit être reconnu de son père qu'à son épée ; elle avoit été mise sous une pierre énorme que l'enfant d'Œthra devoit lever lui même. Thésée ayant reçu cette arme de sa mère, partit pour se présenter à Egée. Il fut retenu dans sa route par des monstres & des brigands, dont il délivra la Grèce. Arrivé à Athènes , il trouva près de son père, Médéé, déjà célèbre par ses crimes. Elle conspira contre ce héros, & porta même le roi à l'empoisonner dans un festin; mais Egée reconnut son fils à l'épée qu'il tira pour attester les dieux, avant de porter à ses lèvres la coupe fatale.

Tel est le sujet que le C. Frédéric Mazoier a choisi pour son début dans la carrière dramatique. Sa tragédie fut représentée le 4 Frimaire an 9, avec succès. C'etoit alors au quatrième acte qu'Egée reconnoisoit son fils. Le cinquième, rempli des noirs enchantemens & des imprécations de Médée, finissoit par la punition de cette femme criminelle. L'auteur fut obligé de supprimer la plus grande partie- de cet acte, & de rapprocher la reconnoissance du dénouement.

L'exposition de cette tragédie en est un des meilleurs morceaux. L'auteur a su donner de la clarté à la narration d'une multitude de faits compliqués, qui sont à la fois l'histoire de Médée & celle de Thésée. II avoit de grandes difficultés à vaincre ; le public a reconnu ce mérite à la représentation, & a couvert d'applaudissemens l’acte consacré à l'exposition du sujet.

Le second acte, dans lequel les trois personnages principaux, animés par des passions si opposées & des intérêts si différens, sont mis en présence, offre deux scènes intéressantes : l'une, où Egée remercie le héros d'avoir délivré ses états du taureau de Marathon ; l'autre, où Médée prend la résolution de faire périr Thésée dans une heure.

Cet acte , le plus correctement écrit des cinq, nous offre le morceau qui peut donner l'idée la plus favorable du style de l'auteur :

Egée.

O ciel ! puis-je espérer de m'acquitter jamais ;
Dût le trône où je suis payer tant de bienfaits ?
Mais, pour qui fait des rois, un sceptre est peu de chose.
Un héros le dédaigne, alors qu'il en dispose ;
Ces fragiles grandeurs, dont nos yeux sont épris,
Toujours à vos regards n'eurent qu'un foible prix ;
De ce brillant fardeau l'éclat vous importune ;
La gloire vous suffit, et le fils de Neptune
Sait venger les mortels, et non les asservir.

Thésée.

Le ciel de mon courage a daigné se servir:
C'est lui qui, m'échauffant des transports dont je brûle,
Fit par tout retentir le nom du grand Hercule.
Sa présence aux mortels promit des défenseurs ;
L'exemple d'un héros lui fait des successeurs.
Au récit de ses faits ma jeune ame enflammée,
Déjà dans l'avenir fondoit sa renommée ;
Mon ardeur préludoit à des exploits rivaux ;
La nuit même, encor plein du bruit de ses travaux,
Mille songes jaloux, assiégeant ma mémoire,
Agitoient mon sommeil des rêves de la gloire.

Au troisième acte, Médée, toujours occupée de son noir projet, imagine de faire empoisonner Thésée par les mains du père même de ce héros ; elle parvient à convaincre le roi que Thésée aspire à sa couronne, en veut à ses jours, & à force de l'effrayer sur l'imminence du péril, elle le décide à lui présenter, au milieu de la cérémonie religieuse qui se prépare, la coupe fatale. La scène est bien filée ; Egée y montre bien quelque foiblesse, mais encore plus de répugnance pour le crime ; il a le sentiment de la vertu sans avoir la force nécessaire pour la pratiquer. Cependant, au 4e. acte, il se reproche son excès de condescendance pour Médée, & l'aveuglement qui la sait céder à d'odieux conseils : il lui déclare que, sans renoncer à se venger du traître, il a changé de résolution sur le moyen de le punir ; il veut le démasquer en présence du peuple & des dieux. Médée, inquiète, lui représente que, par cette conduite, il laisse à Thésée le temps de triompher & de lui ravir & le trône & la vie. Thésée arrive à l'instant même où cette reine, aidée du chef des Pallantides, dont nous parlerons tout à l'heure , poursuit le cours de ses accusations. Egée sort , en témoignant au guerrier l'indignation qui l'anime; étonné d'un tel changement, Thésée soupçonne le complot de ses ennemis, mais il cherche vainement le fil de la trame ourdie contre ses jours.

Le 5e. acte s'ouvre par la pompe religieuse qui avoit été préparée. Thésée déclare aux Athéniens que le crime conspire dans le palais, & les invite à renouveler leurs sermens à Egée. Médée & Pallante veulent faire retomber sur lui les soupçons, & demandent qu'il donne lui-même l'exemple de ce serment, en buvant le premier à la coupe sacrée, que les fureurs de Médée ont su rendre si dangereuse. Thésée y consent, invoque les dieux en faveur d'Egée & de sa race, reçoit la coupe des mains du roi, & tirant son épée, ajoute :

Ce glaive, tant de fois teint du sang des tyrans,
Ce glaive, effroi du crime, appui de l'innocence,
Par qui doit éclater ma gloire et ma naissance,
C'est par lui que j'en jure . . . . . .

Egée reconnoît cette épée, il doit nommer son fils le héros qui la porte ; il s'écrie...., & lui arrache la coupe empoisonnée.

Cette scène est intéressante & théâtrale, mais elle finit la pièce dès le commencement du 5e. acte. Celles qui suivent, malgré les efforts des conjurés, les fureurs de Médée, & le péril momentané de Thésée & du roi, ne peuvent plus inspirer un pressant intérêt. Le héros dissipe ces conjurés, tue Pallante leur chef, & vient annoncer au roi la fin terrible de Médée, que les enfers ont engloutie vivante.

Ce Pallante dont nous avons promis de dire un mot, étoit de l'ancienne famille régnante ; ennemi d'Egée, de son fils, & de la reine, il s'unit avec elle contre Thésée ; mais il se promet de se venger d'elle à son tour ; & Médée, de son côté, se prépare à briser ce dangereux instrument de sa haine après s'en être servie. Cette fausse réconciliation de deux ennemis ambitieux, quand l'intérêt & la nécessité les réunissant, est dans la nature ; mais elle ne produit ici que des effets secondaires.

Je ne ferai que deux observations critiques sur la contexture de la pièce : j'aurois désiré que Médée confiât ses terribles secrets à un personnage moins foible & moins nul que sa Cléone. On ne conçoit pas comment le génie puissant de Médée s’abaisse à instruire & à rassurer sans cesse une confidente timide, & dont le concours ne lui est d'aucune utilité. Il falloit auprès de Médée une autre (Enone, digne de la seconder dans ses fureurs.

Ma seconde observation tombe sur une des scènes occupées par Pallante. Ce prince vient au 4e. acte haranguer ses partisans ; il leur fait partager l'espoir qu'il a de détruire ses ennemis l'un par l'autre, & de remonter sur le trône de ses pères. Il conspire ici contre la reine dont il est le complice, & c'est dans le palais des rois qu'il a cette imprudence ; c'est en attendant Médée, qui peut arriver à tout moment. L'acteur, chargé de ce rôle, ajoute peut-être à l'invraisemblance en déclamant très haut ce passage. Je sais bien qu'on peut me citer de grandes autorités ; mais j'avoue que j'ai toujours été choqué de ces conspirations faites à pleine voix dans les lieux où tout le monde peut entendre les conspirateurs.

Le sujet a été bien choisi ; l'auteur a su lui donner une couleur vraiment tragique. Il faut le louer de n'avoir pas eu recours, pour soutenir les cinq actes, à ces épisodes d'amour dénués d'intérêt, depuis qu'ils sont devenus trop communs ; mais les ressorts qu'il a employés pour prolonger l'erreur d'Egée ne sont pas également heureux. Cette pièce, conçue & exécutée en trois actes, n'auroit pas offert sans doute les mêmes défauts de contexture, & auroit été plus rapide & plus attachante.

Les caractères principaux étoient traités dans différens auteurs de l'antiquité. Celui de Médée est bien soutenu ; Thésée a de la noblesse & inspire de l'intérêt. Grace à son sujet, l'auteur a rempli ce précepte :

D'un secret tout à coup la vérité connue
Change tout, donne à tous une face inconnue.

Mais ce secret est trop tôt révélé.

Quant au style, je dois avouer qu'il est loin d'être partout semblable au morceau que j'ai cité : il est trop souvent coupé par des phrases incidentes qui, pour la plupart, ne sont là que pour remplir la mesure ou mener la rime. Cette versification est riche de détails mythologiques, elle prouve que l'auteur est versé dans la connaissance des poëtes anciens ; elle décèle de la verve, de l'imagination, beaucoup de facilité, mais trop peu de travail. II faut que l'auteur y prenne garde, ce n'est que graces à la perfection du style que vivent tous les genres de poésie. La reprise d'Inès vient d'ajouter un nouveau poids à cette observation. En général le C. Mazoïer hasarde trop d'expressions métaphoriques qui manquent de justesse, & sa période n'est pas toujours d'une harmonie soutenue. A l'appui de ce jugement, je pourrois citer un grand nombre de vers, surtout du premier acte & des deux derniers. J'ai mieux aimé transcrire un morceau qui prouve que l'auteur a le talent de bien faire. II ne lui manque sans doute que d'être plus sévère pour lui-même, ou que d'avoir un ami tel que celui dont Boileau a fait le portrait. Je lui paroitrai bien rigoureux. Je le serois moins si, par cet essai digne d'éloges,1e C. Mazoïer, marquant d'une manière brillante son premier pas dans la carrière, n'avoit pas donné le droit d'exiger beaucoup d'un talent qui se montre avec tant d'avantages.

Geoffroy, Cours de littérature dramatique, seconde édition, tome IV (1825), p. 268-277 :

M. MAZOYER.

THÉSÉE.

Quoique le public ait un goût très-décidé pour le tragique, les tragédies nouvelles deviennent extrêmement rares ; une seule depuis dix mois a paru quelques jours sur ce théâtre, tandis qu'elles se succédaient rapidement au milieu des troubles révolutionnaires. L'art est-il devenu plus difficile ? avons-nous moins d'auteurs ? ont-ils moins de génie ? C'est ce que je n'ai garde d'examiner ici.

Puisqu'une tragédie nouvelle est une rareté, il n'est pas étonnant que Thésée ait attiré un si prodigieux concours. Le parterre s'est montré aussi bruyant avant la représentation, qu'il a paru calme et attentif pendant le cours de la pièce ; aucune beauté n'a échappé ; plusieurs défauts même ont passé pour des beautés ; et si la pièce n'a pas eu un plein succès, on ne peut pas en accuser la mauvaise volonté du public, qui ne fut jamais plus disposé à l'admiration.

Une seconde Médée n'était pas fort nécessaire à notre théâtre ; nous en avions bien assez d'une. Je ne sais si c'était pour préparer les voies à la Médée femme d'Egée, qu'on avait donné quelques jours auparavant la Médée femme de Jason ; mais on ne lui a pas rendu un grand service, car la sorcière de Corinthe fait tort à l'empoisonneuse d'Athènes ; elle commet de plus grands crimes, et n'est pas si coupable ; elle est moins odieuse et plus tragique. La Médée de Longepierre est indignement trahie et chassée par le plus ingrat de tous les époux ; ses atrocités ont du moins l'excuse de l'amour et de la vengeance ; mais la nouvelle Médée est un monstre d'ingratitude comme de scélératesse : ses forfaits ne sont inspirés que par les motifs les plus vils de l'intérêt personnel ; c'est une horrible marâtre, qui veut empoisonner le fils de son bienfaiteur par la main même de son père. De pareils forfaits, qui ne sont point ennoblis par une grande passion, sont toujours froids au théâtre.

Le sujet me paraît donc mal choisi. La mythologie ne fournissait à l'auteur qu'une situation presque usée au théâtre, et il fallait y reproduire un caractère odieux, déjà trop connu, et dont les spectateurs sont fatigués. Quand on considère ce que l'auteur avait à tirer de son propre fonds pour faire cinq actes, on doit beaucoup d'indulgence à ses efforts et à sa jeunesse. La fable nous dit qu'Egée eut un commerce secret avec OEthra, fille de Pitthée, roi de Trézène : forcé d'abandonner cette jeune princesse enceinte, il la conduisit auprès d'un rocher, qu'il souleva, et lui fit voir sous ce rocher une épée et des souliers. « Si vous donnez le jour à un enfant mâle, dit-il à OEthra, envoyez-le-moi avec ce glaive et ces souliers, qui me le feront reconnaître ; mais qu'il ne parte que lorsqu'il sera assez fort pour soulever ce rocher. » OEthra exécuta les ordres d'Égée ; mais lorsque son fils Thésée arriva dans Athènes, Médée, instruite, on ne sait comment, du secret de sa naissance, persuada à Egée que cet étranger lui tendait des embûches, et qu'il fallait l'empoisonner dans un repas. Au moment où Thésée allait boire la coupe fatale, son père le reconnut à l'épée qu'il portait. I! n'y avait pas là de quoi faire une tragédie dans le goût français. Voyons comment l'auteur, a su ajuster au théâtre cette tragédie fabuleuse.

Il a consumé tout son génie dans le rôle de Médée, et l'on peut dire que ce n'est pas une femme, mais une furie qu'il a évoquée des enfers. Il n'a pu aussi résister à l'attrait de la magie, qui prête en effet à des descriptions noires dans le goût de Crébillon. Il a fait aussi de Médée une sorcière, et dans ses idées, comme dans son langage, il y a vraiment quelque chose d'infernal ; elle est même dégoûtante à force de parler de ses crimes ; elle y met une sorte d'amour-propre ; elle se flatte un peu légèrement que les crimes de ce jour effaceront les anciens crimes. Elle devrait avoir plus de modestie ; car une mère qui égorge ses enfans pour se venger d'un père infidèle, est quelque chose de bien plus fort qu'une belle-mère qui veut faire empoisonner son beau-fils. Il n'y a pas même de comparaison.

Thésée est presque purement passif dans la pièce ; sa victoire sur le taureau de Marathon est dans l'avant-scène : du moment qu'il arrive dans le palais de son père, il n'y fait rien que persiffler cruellement Médée. Il me semble que l'auteur a dépouillé ce personnage d'un grand intérêt, en supposant qu'il est instruit de sa naissance, et en faisant connaître ce secret aux spectateurs : la reconnaissance du père etdu fils perd tout le plaisir de la surprise, et, d'ailleurs, la conduite de Thésée devient absurde; car son premier devoir , en arrivant chez son père , doit être de lui demander un entretien secret, et de se faire reconnaître , afin de concerter avec lui les moyens que la prudence et la politique exigent pour répandre dans le public ce mystère. Thésée , au contraire, par une bizarrerie très-étrange, ne veut se découvrir que dans le temple, au milieu d'un sacrifice, devant tout le peuple d'Athènes ; il demande qu'on lui permette d'amener avec lui ses guerriers au temple, et il annonce d'avance témérairement qu'il a un secret important à révéler. Le bonhomme Egée n'y regarde pas alors de si près : il consent à tout ; mais une pareille conduite est très-suspecte et même très-peu raisonnable. Malheureuse nécessité des poètes tragiques ! ils n'ont pas besoin de bon sens et de raison, mais ils ont besoin de faire cinq actes.

Thésée , après avoir obtenu d'Egée tout ce qu'il a voulu, fait partir son ami Théramène pour aller chercher ses guerriers, quoiqu'il soit venu avec eux sur la scène ; il le charge aussi d'une lettre pour sa femme Antiope, dans laquelle il lui mande de venir sur-le-champ prendre possession du trône qui l'attend. Cette lettre est d'autant pl us imprudente, que Thésée, dès le lendemain, veut s'embarquer pour la Crète, dans le dessein de combattre le Minotaure ; et par conséquent sa femme, en arrivant, ne trouvera pas son mari. Si Thésée n'eût pas été si pressé d'écrire à sa femme, quand il n'est encore sûr de rien, Médée n'aurait pu trouver de preuve pour appuyer ses calomnies ; mais elle envoie arrêter Théramène sur la route ; elle s'empare de la lettre, et la produit à l'imbécile Égée, qui ne connaît pas l'écriture de Thésée, et cependant regarde cette lettre comme une preuve convaincante. Il est vrai que le vieillard répugne long-temps à l'idée du poison ; il fait même à la scélérate Médée de très-belles réponses, qui, quoique fort communes, n'en ont pas été moins applaudies ; mais sa belle morale cède à l'intérêt que lui inspire une femme qui ne prend pas même la peine de déguiser la noirceur de son âme. Cette scène, quoique beaucoup trop longue et remplie d'amplifications oiseuses, est cependant faite avec une sorte d'art, et semble annoncer du talent ; elle a un fonds d'intérêt que le mauvais remplissage n'a pu gâter.

C'est un ornement bien ambitieux que cette tirade sur les crimes de tons les anciens rois de la Grèce, pour prouver à Egée que les enfans même des dieux sont coupables de crimes. Médée aurait pu y joindre la liste des crimes commis par les dieux eux-mêmes, qui doivent cependant être encore plus vertueux que leurs enfans. On eût dit qu'il n'y avait ce jour-là dans le parterre que des écoliers de rhétorique, amoureux de déclamations ampoulées ; car tous les lieux communs de cette espèce, qui sentent le jeune homme, étaient accueillis avec transport.

Thésée, pendant que l'on prépare sa mort, ne sait rien de ce qui se passe : cependant le froid accueil: d'Egée lui donne quelques soupçons ; et comme il ne sait que faire dans le palais, il vient demander à Médée et à Pallante, ses ennemis déclarés, quelle est la cause de la froideur du roi. Ce Pallante a des droits à la couronne ; en vertu des traités, le trône d'Athènes lui appartient après la mort d'Egée ; il a sa conjuration à part, et sa politique est de profiter du crime de Médée pour remonter au rang de ses aïeux. On voit que Thésée s'adresse bien pour prendre des informations.

Enfin, le moment du sacrifice arrive : les prêtres et le peuple remplissent la scène, et l'on voit sur l'autel la coupe fatale. Thésée fait un grand discours aux Athéniens, pour les exhorter à se lier à Égée par un nouveau serment, sans égard pour les droits de Pallante. Pallante lui demande, avec grande raison, de quel droit un étranger vient prescrire des lois au peuple, et changer l'ordre de la succession au trône. Thésée, qui n'a rien de bon à répondre, fait une invocation à Pallas, et tire son épée ; Égée n'a pas plus tôt jeté les yeux sur le glaive, qu'il reconnaît son fils. Alors Pallante, paraissant toujours agir de concert avec Médée, sort pour faire avancer ses troupes et attaquer le palais : Egée et son fils ne font point d'attention à ce mouvement ; le vieux roi ne s'occupe que de Théramène, qu'il ordonne de mettre en liberté. Au nom de Théramène, Thésée paraît surpris ; Égée s'apprête à lui conter toute cette histoire-là ; mais un petit coup de sifflet a prouvé que ce n'était pas là le moment de faire un conte. Tout le parti de l'auteur, qui était puissant et nombreux, a étouffé le sifflet sous des applaudissemens redoublés ; mais la fin de ce quatrième acte n'en est pas devenue meilleure. Le père et le fils continuent à causer ensemble, pendant que les soldats de Pallante donnent l'assaut au palais ; enfin, les mutins entendent si peu la raison, qu'un officier vient dire à Thésée :

Seigneur, tout est perdu si vous ne paraissez.

Alors Thésée quitte la conversation, et va se battre.

Le cinquième acte est tel, qu'il a fallu toute l'indulgence que l'on doit au coup d'essai d'un jeune homme, pour en supporter la représentation. Médée en négligé, tout échevelée, avec une simple robe blanche, vient encore ressasser ses maximes diaboliques dont on a été rebattu pendant toute la pièce ; sa confidente vient la chercher, et prétend qu'elle n'a qu'à paraître pour fixer la victoire ; Égée, de son côté, quitte le combat pour venir lui dire des injures ; et, quoiqu'il ait avec lui un détachement de soldats, il ne songe point à faire arrêter un pareil monstre ; Médée l'insulte, le brave, et le laisse tout seul sur la scène. Un instant après, Thésée, vainqueur, arrive, et c'est alors que l'on songe à chercher Médée ; on envoie à sa poursuite des gens avec des flambeaux : Théramène est à leur tête ; mais bientôt on entend gronder le tonnerre, et Théramène revient faire un récit ridicule de la manière miraculeuse dont Médée a été engloutie toute vivante dans les enfers, en punition de ses crimes.

On trouve dans cette pièce le germe du talent ; plusieurs beaux vers, tels que ceux-ci :

Ses exploits éclatans, gravés dans ma mémoire,
Agitaient mon sommeil des rêves de la gloire ;

de l'énergie et de la force tragique ; mais le sujet est ingrat, la fable mal construite, le rôle de Thésée froid, la fin du quatrième et tout le cinquième acte absolument mauvais. L'auteur promet, mais il a besoin de travailler. Il faut qu'il se défie des applaudissemens et des flatteurs qui essaieront, sans doute, de lui persuader qu'il est déjà un Corneille ou un Racine. Il paraît tenir beaucoup plus de Crébillon : son style, presque toujours brillant et pompeux, offre souvent des vers très-faibles et des incorrections. On ne dit point ombrage au pluriel, pour signifier défiance : on ne dit point satisfaire un devoir, etc. (6 frimaire an 9.)

– Thésée n'est pas une de ces tragédies bouffonnes qui atteignent au sublime du ridicule; c'est une composition sage et raisonnablement ennuyeuse ; on n'y rit point, mais on pourrait y dormir. Je regrette que le jeune auteur ait consumé les prémices de son talent sur un fond aussi stérile : que pouvait-il faire d'une mégère dont la scélératesse est ignoble et dégoûtante, d'un vieillard imbécile, et surtout d'un héros glacial qui, dans tout le cours de la pièce, reste les bras croisés, et ne fait rien autre chose que des épigrammes sanglantes contre sa belle-mère, et des questions impertinentes à un ennemi qui se moque de lui ? Le rôle de Pallante, qu'il a créé, prouve qu'il pourrait combiner avec succès un sujet plus heureux.

Une tragédie sans intérêt a quelquefois le mérite du style ; il y a dans Thésée quelques récits, quelques descriptions gonflées de grands mots, où l'on remarque une vaine pompe, un goût de déclamation excusable dans le coup d'essai d'un jeune homme, mais très-vicieux partout, et surtout sur la scène : tout le reste est négligé, lâche et incorrect ; quelques vers pris au hasard donneront une idée de la manière dont la pièce est écrite :

Quoi! tandis qu'en ce jour, sortant de ses douleurs,
Athènes voit finir son deuil et ses malheurs.   .   .   .
.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .
Et, par l'amour d'Egée, assise au rang des rois,
Sur un peuple puissant qui reconnaît ses lois.

Assise sur un peuple!

.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .
Imposez un retard
à votre impatience.
.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .
Je saurai te punir de ne m'avoir pas craint.
.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

Mais je puis, quelque espoir où son orgueil s'élève,
De son ambition désabuser le rêve.

Désabuser un rêve!

.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .
C'est lui qui, ni'échauffant des transports dont je brûle, etc.
.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .
C'est cette noble envie et cette vive ardeur,
Par qui d'un nom fameux j'ai reçu la splendeur.

Une vive ardeur par qui on a reçu la splendeur d'un nom ! Quel galimatias ! quel jargon ! C'est ici l'occasion d'appliquer ces paroles qu'on attribue faussement à Boileau, après la lecture de Rhadamiste : Les Proaons étaient des aigles en comparaison de tels écrivains.

Hélas ! les dieux, touchés des vœux que je leur fis...

Que je leur fis serait fort plat, même en prose.

J'ai voulu que le nombre enflammant leur audace,
Et la haine au regret ne laissant point de place,
Ils pussent entre eux tous s'armer d'une vigueur,
Que chacun d'eux en vain eût cherché dans son cœur.

Quelle dureté ! quelle pesanteur ! comme cette phrase est pénible et traînante !

Quoi de si criminel à prévenir un crime?
.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

Mon cœur dans son courroux n'a rien qui persévère.

Vers barbare et presque inintelligible.

Je veux, en imposant silence à mon courroux,
Vous montrer des vertus qui ne sont pas en vous.
.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

Par de sombres complots tout parait obscurci ;
On ne vous trompe pas, et j'en connais ici.
.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

Et vous par qui ma vie, aux larmes condamnée,
Eût traîné du remords l'atteinte empoisonnée,
Je n'examine point quel désir empressé
Vous fit hâter mon bras à ce crime poussé.
.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

Puisse leur noir courroux en tous lieux te poursuivre,
Et flétrir jusqu'au bout ce qui te reste à vivre !
.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

Malheureux! et qui sait si tes jours conservés
Du trépas aujourd'hui seront deux fois sauvés ?

Des jours conservés qui seront sauvés ! Enfin, l'auteur a poussé la négligence et la maladresse au point de terminer la maxime qui renferme la morale de la pièce par un vers faible et prosaïque, peu propre à commander les applaudissemens.

S'il (le ciel) est lent à punir, il en est plus sévère.

Ce n'est pas ainsi que Voltaire frappe une sentence.

J'ai multiplié les preuves pour qu'on ne m'accuse point d'injustice ; mais comment éviter le reproche banal de méchanceté ? On dira : :Le rédacteur a raison, mais il est bien méchant ; le méchant, c'est le flatteur, c'est le faux ami qui, par des louanges perfides, nourrit dans un jeune homme une funeste manie ; l'homme bon, c'est l'homme franc et vrai, qui nous sert au risque de nous déplaire. Il me serait bien plus doux de pouvoir applaudir au succès de M. Mazoyer ; mais s'il avait eu de vrais amis, ils lui auraient conseillé d'employer à faire un bon ouvrage le temps qu'il a mis à solliciter cette représentation, qui sera le tombeau de sa pièce. Ce n'est pas contre un écrivain novice que je voudrais m'armer de toute la rigueur de la critique ; je réserve ses traits pour de fameux personnages dont la renommée excède le mérite, pour des idoles qui ont la tête d'or et les pieds d'argile, et devant qui on se prosterne sans oser les regarder. (29 floréal an 9.)

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

×