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Episode

Les mots du théâtre au XVIIIe siècle.

Épisode.

Chamfort et Laporte, Dictionnaire dramatique, tome I, p. 440-444 :

ÉPISODE. C'étoit chez les Grecs une des parties de quantité de la Tragédie. On appelloit ainsi cette portion du Drame qui étoit entre les chants du Chœur. Il équivaloit à nos trois Actes du milieu. Ce récit des Acteurs, interposé entre les chants du Chœur, étant distribué en plusieurs morceaux différens, on peut le considérer comme un seul Épisode composé de plusieurs parties, à moins qu'on n'aime mieux donner à chacune de ses parties, le nom d'Episode En effet, c'étoit quelquefois un même sujet divisé en différens récits ; & quelquefois chaque récit contenoit un sujet particulier dépendant des autres. Mais ce qui n'avoit été qu'un ornement dans la Tragédie, en étant devenu la partie principale, on regarde la totalité des Episodes, comme ne devant former qu'un seul corps dont les parties fussent dépendantes les unes des autres. Les meilleurs Poëtes conçurent leurs Episodes de la sorte, & les tirerent d'une même action ; pratique si généralement établie du tems d'Aristote, qu'il en a fait une régle, ensorte qu'on nommoit simplement Tragédies les Piéces où l'unité de ces Episodes étoit observée ; & Tragédies Episodiques, celles où elle étoit négligée. Les mauvais Poëtes tomboient dans ce défaut par ignorance , & les bons par leur complaisance pour quelques Acteurs aimés du Public, à qui l'on vouloit donner des rôles, sans que la contexture du Poëme l'exigeât ou le permît.

Parmi nous, l' Episode se prend pour un incident ou une action détachée qu'un Poëte insere dans son Ouvrage & lie à son action principale pour y jetter une plus grande diversité d'événemens. Les actions les plus simples sont les plus sujettes à cette irrégularité, en ce qu'ayant moins d'incidens & de parties que les autres, plus composées , elles ont plus besoin qu'on y en ajoute d'étrangeres. Un Poëte peu habile épuisera quelquefois tout son sujet dès le second Acte, & se trouvera par-là dans la nécessité d'avoir recours à des actions étrangères pour remplir les autres Actes. C'étoit le défaut des premiers Poëtes François. Pour remplir chaque Acte, ils prenoient des actions qui appartenoient bien au même Héros, mais qui n'avoient aucune liaison entr'elles. Le Poëte doit choisir, autant qu'il est possible, des sujets dont le fond lui fournisse les incidens, & les obstacles qui doivent concourir à l'action principale : mais lorsque le sujet n'en suggere point, ou que les incidens ne sont pas par eux-mêmes assez importans, pour produire les effets qu'on se propose, alors le Poète doit employer toutes les ressources de son Art à lier tellement l'Episode à son sujet, qu'il y devienne comme absolument nécessaire. Racine a donné dans Andromaque & dans Iphigénie deux modèles admirables de la maniere dont un Episode doit être lié à l'action. Dans Andromaque, Oreste ouvrant la Scène, déclare à Pilade sa passion pour Hermione, & y intéresse tellement le Spectateur, qu'on est tenté de prendre cet Amour Episodique pour l'action principale. Il est le Représentant de la Grèce ; il vient demander à Pyrrhus le fils d'Hector. Enfin son rôle est si bien lié à l'action, qu'il est impossible de l'en séparer.

Même artifice, à peu-près, dans Iphigénie. Dès le premier Acte , l'arrivée d'Eriphile est annoncée ; on explique même le sujet de sa venue. Elle veut interroger Calchas sur le secret de sa naissance. Elle est liée d'amitié avec Iphigénie. Elle est captive d'Achille ; & Iphigénie le prie de la délivrer. C'est elle qui déclare aux Grecs le projet du départ de la Reine & de la Princesse ; c'est elle qui est la victime du sacrifice qu'elle veut hâter ; & elle ne tient guères moins à la Piéce, qu'Oreste dans Andromaque. Voyez encore la maniere dont M. de Voltaire , dans Sémiramis, a lié à son sujet l'amour d'Arsace & d Azema. Dans Mahomet, celui de Palmire & de Séide.

On connoît encore sur le Théâtre François une espéce d'Ouvrages nommés Comédies Episodiques ou Piéces à tiroir. Les Fâcheux sont le modèle des Piéces de ce genre ; & jamais aucun Auteur n'a pu en approcher. Ces Ouvrages sont composés d'un certain nombre de Scènes détachées, qui ont un rapport à un certain but général. Le secret de l' Auteur consiste à faire passer rapidement devant les yeux du Spectateur, un grand nombre de Personnages qui viennent donner ou recevoir des ridicules. Ce sont sur-tout des travers de mode que l'on attaque ordinairement dans ces Piéces. Le nom de Comédie ne leur convient nullement; parce que la Comédie est une action, & emporte dans son idée l'unité d'action ; mérite qui manque absolument à ces Ouvrages, qui ne sont que des déclamations partagées en plusieurs points. Les Anciens ne connoissoient point les Piéces Episodiques : mais ils avoient une autre maniere d'attaquer en même tems plusieurs espèces de ridicules & de les immoler à la fois. Les Chœurs de leurs Comédies étoient en partie destinés à cet usage : ils y rassembloient plusieurs Personnages ridicules, sur lesquels le Poëte lançoit rapidement une foule de traits. Nos Auteurs ont préféré la méthode d'immoler leurs victimes successivement. Au reste, cet usage dura peu chez les Grecs. C'étoit dans les Choeurs que les Poetes portoient le plus loin la licence ; & c'est sur les Chœurs principalement que tombe la réforme qui sert d'époque à la Comédie nouvelle.

Quand le Poète introduit deux intrigues dans sa Piéce, il doit conduire les deux actions de maniere que leur mouvement soit égal, & ne se nuise point réciproquement. C'est alors qu'il faut éviter la multiplication des incidens, qui détourneroient l’attention des Spectateurs. Si la Piéce dans laquelle on introduit un Episode, est une Comédie de caractère, il faut avoir égard à deux choses : la premiere, que les intrigues des deux actions soient légères : la seconde, que le caractère les embrasse toutes deux. C'est ainsi que Moliere en a une dans l' Avare.

Harpagon, pere d'Elise, & amoureux de Mariane, embrasse les deux intrigues, l'une de Valere. Amant de sa fille, & l'autre de son fils Cléante, amoureux de Mariane. Ces deux intrigues sont légères ; parce qu'elles sont subordonnées au caractère principal de l' Avare, qui les occupe & les fait marcher.

Références :

Molière, l’Avare : la pièce combine deux intrigues, les amours des deux enfants d’Harpagon, lui-même amoureux de la même femme que son fils. Mais toutes deux sont légères, puisque subordonnées au caractère principal de l’avare.

Molière, les Fâcheux, modèle de la comédie épisodique, sorte de pièce composée de scènes détachées, faisant défiler des personnages ayant un trait commun

Racine, Andromaque : les confidences d’Oreste dans l’exposition peuvent faire penser que son amour pour Hermione est l’action principale de la pièce. Mais son personnage ne peut être écarté de l’intrigue.

Racine, Iphigénie : Eriphile est annoncée dès le début, et on sait qu’elle vient pour interroger Calchas sur le mystère de sa naissance. Elle aussi est indispensable à la marche de l’intrigue.

Voltaire, le Fanatisme, ou Mahomet le prophète : Voltaire a lié l’amour de Palmyre et de Séide au sujet de sa tragédie.

Voltaire, Sémiramis : Voltaire a lié l’amour d’Arsace et d’Azéma au sujet de sa tragédie.

Critique littéraire :

Aristote, Poétique, chapitre 18, a fait de l’unité d’action entre les épisodes une règle.

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