Fable

Les mots du théâtre au XVIIIe siècle.

FABLE.

Chamfort et Laporte, Dictionnaire dramatique, tome I, p. 466-469 :

Fable. C'est, dans la Poétique d'Aristote , une des six parties de la Tragédie. Il la définit, la composition des choses. II divise les Fables, en Fables simples & en Fables implexes. Il appelle simples les actions qui étant continues & unies , finissent sans reconnoissance & sans révolution. Il appelle implexes, celles qui ont la révolution ou la reconnoissance, ou mieux encore toutes les deux.

Dans la Fable simple, il n'y a point de révolution décisive. Les choses y suivent un même cours, comme dans Atrée. Celui qui méditoit de se venger, se venge. Celui qui dès le commencement étoit dans le malheur, y succombe , & tout est fini. L'inconvénient de ces sortes de Fables, c'est qu'elles ne portent pas assez loin la terreur & la pitié.

La Fable implexe, dit M. Marmontel, est à révolution simple, ou à révolution composée. Dans le premier cas, s'il n'y a qu'un Personnage principal, il est vertueux, ou méchant, ou mixte ; & il passe d'un état heureux à un état malheureux ou au contraire. S'il y a deux Personnages principaux l'un & l'autre passent de la bonne à la mauvaise fortune, ou de la mauvaise à la bonne ; ou la fortune de l'un persiste, tandis que celle de l'autre change ; & ces combinaisons se multiplient par la qualité des Personnages, dont chacun peut être méchant ou bon, ou mêlé de vices & de vertus.

La Fable à révolution composée, ou double, doit avoir deux Personnages principaux, bons ou mauvais, ou mixtes, & la même révolution doit les faire changer de fortune en sens contraire.

Dans la Fable unie & simple, si l'on représente le malheur du méchant, ce malheur n'inspire ni pitié ni terreur ; nous le regardons comme la juste punition de son crime. Si c'est l'homme de bien qu'on nous retrace dans le malheur & la disgrace, son malheur à la vérité nous afflige & nous épouvante j mais comme ce malheur ne change par aucune révolution, il nous attriste, nous décourage, & finit par nous révolter. Il ne reste donc à la Fable simple, que le malheur d'un Personnage mixte, c'est-à-dire qui ne soit ni tout-à-fait bon, ni tout-à-fait méchant.

Dans les Fables à double révolution, il faut éviter de faire entrer deux principaux Personnages de même qualité ; car si de ces deux hommes également bons ou mauvais, ou mêlés de vices & de vertus, l'un devient heureux & l'autre malheureux, l'impression de deux événemens opposés se contrarie & se détruit. On ne sait plus si l'on doit s'affliger ou se réjouir, ni ce qu'on doit craindre ou espérer. II faut éviter aussi d'y faire périr l'homme de bien, & prospérer le méchant. Mais il faut observer la régle contraire, c'est-à-dire que le méchant tombe dans l'infortune; & que le Juste, le Vertueux, pour qui on s'intéresse, passe du malheur à la prospérité. C'est ainsi que la vertueuse Iphigénie, qu'on tremble de voir immolée selon l'Oracle de Calchas, se trouve sauvée ; & Eriphile sa Rivale, injuste & méchante, se trouve, par la même révolution, être la malheureuse victime désignée par l'Oracle ; & elle s'immole elle-même de rage & de dépit.

La Fable tragique, selon Aristote, peut se combiner de quatre manieres différentes : la premiere, lorsque le crime s'achéve ; la seconde, lorsqu'il ne s'achéve pas ; la troisieme, quand il est commis sans connoissance, & comme involontairement ; la quatrieme enfin, quand il est commis de propos délibéré. Dans toutes ces combinaisons, le Poète habile peut trouver de l'intéressant & du pathétique. Dans Œdipe, le crime est commis avant d'être connu, & la connoissance qu'en ont ensuite ceux qui l'ont commis, cause la plus grande terreur dans le Dénouement. Dans Mérope, & dans Iphigénie en Tauride, le crime est reconnu avant que d'être commis. Mérope reconnoìt son fils Egiste sur le point de l'immoler : Iphigénie reconnoît de même Oreste, son frere, au moment où elle va le sacrifier. Cette reconnoissance empêche le crime de se consommer. Mais le Spectateur n'en a pas moins frémi sur le sort d'Egiste & d'Oreste ; & le but de la Tragédie est également rempli dans ces Fables.

Le grand Corneille a inventé une autre combinaison pour la Fable tragique, ou, si l'on veut, un autre genre de Fable ; c'est celle où le crime, entrepris avec connoissance de cause, ne s'achéve pas. La fin de ces sortes de Fables n'a rien de touchant ; mais elles ne laissent pas de donner lieu, dans le cours du Spectacle, au plus grand pathétique & aux plus fortes émotions de l'ame, par les combats que doit éprouver celui qui a médité le crime. Il faut observer dans cette sorte de Fable, que celui qui a entrepris la crime, ne l'abandonne pas par un simple changement de volonté, mais qu'il en soit empêché par une cause étrangère.

La Fable de la Comédie consiste dans l’exposition d'une action prise, de la vie ordinaire, dans le choix des caractères, dans l'intrigue, les incidens, &c ; au moyen desquels on parvient à faire sortir le ridicule d'un vice quelconque, si le sujet est vraiment Comique ; ou à développer divers sentimens du cœur, si le sujet n'est pas véritablement Comique.

La Fable, soit Tragique, soit Comique, est ce qu'on appelle ordinairement le Roman de la Piéce.

Références :

Pièces :

Corneille a inventé une cinquième forme de fable tragique, celle où le crime, connu en connaissance de cause, ne s’achève pas (pas d’exemple de pièce).

Crébillon père (Prosper, 1674-1762), Atrée et Thyeste : exemple de fable simple sans révolution décisive.

Euripide, Iphigénie en Tauride, tragédie dans lequel le crime (Iphigénie reconnaît son frère Oreste au moment où elle s’apprête à l’immoler) est reconnu avant d’être commis.

Racine, Iphigénie : tragédie dont la fable est à double révolution, avec deux personnages principaux dont l’un est vertueux (Iphigénie) et l’autre est injuste et méchante (Eriphile). Et la même révolution sauve Iphigénie et pousse Eriphile au suicide.

Sophocle, Œdipe-Roi, tragédie dans lequel le crime est commis avnt que la pièce ne commence. C'est sa révélation qui provoque la terreur dans le dénouement.

Voltaire, Mérope, tragédie dans lequel le crime (Mérope reconnaît son fils au moment où elle s’apprête à l’immoler) est reconnu avant d’être commis.

Critique littéraire :

Aristote, Poétique, fait de la fable une des six parties de la tragédie (chapitre 6) et il la définit comme la composition des choses. Il distingue fables simples (sans reconnaissance ni révolution) (chapitre 10) et fables implexes (avec reconnaissance ou révolution, ou les deux) (chapitre 9). Il pense aussi que la fable tragique peut se combiner de quatre manières, selon que le crime « s’achève » ou non, et selon que ce crime soit commis volontairement ou non.

Marmontel (1723-1799) distingue dans ses Éléments de littérature (édition de 1846, chez Firmin Didot, tome 3, p. 383) dans les pièces à fable implexe celles qui sont à révolution simple et celles qui sont à révolution composée, selon qu’il y a un ou deux personnages principaux.

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