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Pitié

Les mots du théâtre au XVIIIe siècle.

Pitié.

Chamfort et Laporte, Dictionnaire dramatique, tome II, p. 429-431 :

PITIÉ Mouvement de l'ame, qui nous porte à nous affliger du malheur d'autrui.

L'homme, dit M. de Marmontel, est né timide & compâtissant. Comme il se voit dans ses semblables, il craint pour eux & pour lui-même les périls dont ils sont menacés. Il s'attendrit sur leurs peines, & s'afflige de leurs malheurs ; & moins ces malheurs sont mérités, plus ils l'intéressent.

La crainte même, & la pitié qu'il en ressent, lui deviennent chères : car, au plaisir physique d'être ému, au plaisir moral & tacitement réfléchi d'éprouver qu'il est juste, sensible & bon, se joint celui de se comparer au malheureux dont le sort le touche.

Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas ;
Sed quibus ipse malis careas, quia cernere suave est.

Lucrèce.

Il étoit donc naturel de choisir, pour le ressort de la Tragédie, la pitié & la terreur. Je dis la pitié & la terreur : car, quoique ces deux sentimens paroissent un peu differens, quant à leurs effets, ils partent de la même source, & rentrent l'un dans l'autre. Ils sont produits l'un par l'autre Nous tremblons, nous frémissons pour un malheureux, parce que nous sommes touchés de son sort, & qu'il nous inspire de la tendresse & de la pitié ; ou bien la terreur s'empare de nous. parce que nous craignons pour nous-mêmes, ce que nous voyons arriver aux autres.

Ce double sentiment est celui qui agite le cœur le plus fortement & le plus long-tems.

L'émotion de la haine est triste & pénible ; celle de l'horreur est insoutenable pour nous. Celle de la joie est trop passagere, & ne nous affecte pas assez profondément. L'admiration qu'excite en nous la vertu, la grandeur d'ame, l'héroïsme, ajoute à l'intérêt Théâtral ; mais cet enthousiasme est trop rapide. Au lieu que les émotions de la crainte & de la pitié agitent l'ame long-tems avant de se calmer ; elles y laissent des traces profondes, qui ne s'effacent qu'avec peine. Le double intérêt de la crainte & de la pitié doit être 1'ame de toute Tragédie. C'est-là le but qu'il faut frapper. Pour y parvenir la grande régle proposée par Aristote & par tous les grands Maîtres, est que le Héros intéressant ne soit ni tout-à fait bon, ni tout à fait méchant. S'il étoit tout à fait bon, son malheur nous indigneroit. S'il étoit tout-à fait méchant, son malheur nous réjouiroit. M. de Marmontel établit pour cela deux principes incontestables. Le premier, est de ne donner au personnage intéressant, que des crimes & des passions qui peuvent se concilier avec la bonté naturelle. Le second, de lui donner pour victime des maux qu'il cause, ou pour cause des maux qu'il éprouve une personne qui lui oit chere, afin que son crime lui soit plus odieux, ou son malheur plus sensible.

C'est ainsi, pour en donner un exemple que Phèdre n'est ni tout-à fait coupable. ni tout à fait innocente. Elle est engagée, par sa destinée & par la colère des Dieux, dans une passion illégitime, dont elle a horreur toute la première. Elle fait tous ses efforts pour la surmonter. Elle aime mieux se laisser mourir, que de la déclarer à personne ; & lorsqu'elle est forcée de la découvrir, elle en parle avec une confusion, qui fait qu'on la plaint. Mais cette même passion devient la cause du vœu fatal que fait Thésée contre son fils innocent, & qu'il croit coupable, & dont il devient la victime. Voilà la personne, chère dont Phèdre cause la mort ; & c'est ce qui met le comble à sa douleur & à son désespoir.

Références :

Pièce :

Racine, Phèdre : Phèdre n’est ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente. Victime de son destin et des dieux, elle provoque la mort de l’être cher (Hippolyte, dont la mort qu’elle provoque la désespère).

Critique littéraire :

Aristote, Poétique, fait de la terreur et de la pitié le fondement de la tragédie voir chapitre 6, chapitre 9, etc.). Pour cela, il faut que le héros ne soit ni tout à fait bon, ni tout à fait mauvais.

Lucrèce, De Natura rerum, livre 2, vers 3-4 (juste après le fameux « Suave mari magno ») affirme que ce n’est pas le malheur des autres qui nous émeut, mais que c’est le fait de sentir qu’on en est exempt.

Marmontel (Jean-François, 1723-1799), Réflexions sur la tragédie, pense que l’homme, né timide et compatissant, éprouve de la pitié envers les malheureux. Pour que le personnage principal de la tragédie nous émeuve, il faut que son crime ou sa passion soit compatible avec la bonté naturelle, et que la victime de son action lui soit chère.

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