Tragique

Les mots du théâtre au XVIIIe siècle.

Tragique.

Chamfort et Laporte, Dictionnaire dramatique, tome III, p. 308-312 :

TRAGIQUE. Le Tragique est ce qui forme l'essence de la Tragédie. Il contient le terrible & le pitoyable, ou si l'on veut , la terreur & la pitié. La terreur est un sentiment vif de sa propre foiblesse à la vue d'un grand danger : elle est entre la crainte & le désespoir. La crainte nous laisse encore entrevoir, au moins confusément, des moyens d'échapper au danger. Le désespoir nous précipite dans le danger même : la terreur au contraire affaisse l’ame, l'abat, l'anéantit en quelque sorte, & lui ôte l'usage de toutes les facultés. Elle ne peut ni fuir le danger, ni s'y précipiter. Or c'est le sentiment que produit, dans Sophocle, le malheur d’Œdipe. On y voit un homme né sous une étoile malheureuse, poursuivi constamment par son destin, & conduit au plus grand des malheurs par des succès apparens. Ce n'est point là, quoi qu'en ait dit un de nos beaux esprits, un coup de foudre qui fait horreur. Ce sont des malheurs de l'humanité qui nous effraient. Quel est l'homme malheureux qui n'attribue au moins une partie de son malheur à une étoile funeste ? Nous sentons tous que nous ne sommes pas les maîtres de notre sort ; que c'est un Etre suprême qui nous guide, qui nous emporte quelquefois ; & le tableau d'Œdipe n'est qu'un assemblage de malheurs, dont la plûpart des hommes ont éprouvé au moins quelque partie ou quelque dégré. Ainsi en voyant ce Prince, l'homme foible, l'homme ignorant l'avenir, l'homme sentant l'empire de la Divinité sur lui, craint, tremble pour lui-même, & pleure pour Œdipe : c'est l'autre partie du Tragique, la pitié qui accompagne nécessairement la terreur, quand celle-ci est causée en nous par le malheur d'autrui.

Nous ne sommes effrayés des malheurs d'autrui, que parce que nous voyons une certaine parité entre le malheureux & nous ; c'est la même nature qui souffre,& dans l'Acteur, & dans le Spectateur. Ainsi l'action d'Œdipe étant terrible, elle est en même tems pitoyable ; par conséquent elle est Tragique. Et à quel degré l'est-elle ? Cet homme a commis les plus noirs forfaits, tué son père, épousé sa mère : ses enfans sont ses frères ; il l'apprend; il en est convaincu dans le tems de sa plus grande fécurité ; sa femme, qui est en même tems sa mere, s'étrangle ; il se creve les yeux dans son désespoir ; il n'y a pas d'action possible, qui renferme plus de douleur & de pitié.

Le premier Acte expose le sujet ; le second fait naître l'inquiétude ; dans le troisieme, l'inquiétude augmente ; le quatrieme est terrible. « Me voilà prêt à dire ce qu'il y a de plus affreux. Et moi à l'entendre. » Le cinquiéme est tout rempli de larmes.

Par-tout où le Tragique ne domine pas, il n'y a point de Tragédie. Le vrai Tragique régne lorsqu'un homme vertueux, ou du moins plus vertueux que vicieux, est victime de son devoir, comme le font les Curiaces ; ou de sa propre foiblesse, comme Ariane & Phèdre ; ou de la foiblesse d'un autre homme, comme Polieucte ; ou de la prévention d'un pere, comme Hyppolyte ; ou de l'emportement passager d'un frère, comme Camille ; qu'il soit précipité par un malheur qu'il n'a pu éviter,comme Andromaque ; ou par une sorte de fatalité à laquelle tous les hommes sont sujets, comme Œdipe ; voilà le vrai Tragique ; voilà ce qui nous trouble jusqu'au fond de l'ame, & qui nous fait pleurer. Qu'on y joigne l'atrocité de l'action avec l'éclat de la grandeur, ou l'élévation des Personnages, l'action est héroïque en même tems & tragique, & produit en nous une compassion mêlée de terreur ; parce que nous voyons des hommes, & des hommes plus grands , plus puissans, plus parfaits que nous, écrasés par les malheurs de l'humanité. Nous avons le plaisir de l'émotion, & d'une émotion qui ne va point jusqu'à la douleur, parce que la douleur est le sentiment de la personne qui souffre, mais qui reste au point où elle doit être, pour être un plaisir.

Il n'est pas nécessaire qu'il y ait du sang répandu, pour exciter le sentiment tragique. Ariane abandonnée par Thésée dans l'Isle de Naxe, Philoctète, dans celle de Lemnos, y sont dans des situations tragiques, parce qu’elles sont aussi cruelles que la mort même : elles en présentent même une idée funeste, où l'on voit la douleur, le désespoir, l'abattement ; enfin tous les maux du cœur humain.

Mais la punition d'un oppresseur n'opère point le Tragique ; Mithridate tué, ne me cause pas de pitié, non plus qu'Athalie & Aman, ni Pyrrhus. De même les situations de Monime, de Joad, d'Esther, d'Andromaque, ne me causent point de terreur. Ces situations sont très-touchantes ; elles serrent le cœur, troublent l'ame à un certain point ; mais elles ne vont pas jusqu'au but. Si nous les prenons pour du Tragique, c'est: parce qu'on l'a donné pour tel ; que nous sommes accoutumés à nous en tenir à quelque ressemblance; & qu'enfin, quand il s'agit de plaisir, nous ne croyons pas toujours nécessaire de calculer exactement ce qu'on pourroit nous donner.

Où sont donc les dénouemens vraiment Tragiques ? Phèdre & Hyppolyte, les Frères Ennemis, Britannicus, Œdipe, Polieucte, les Horaces ; en voilà des exemples. Le Héros pour qui le Spectateur s'intéresse, tombe dans un malheur atroce, effrayant : on sent avec lui les malheurs de l'humanité ; on est pénétré ; on souffre autant que lui.

Aristote se plaignoit de la mollesse des Spectateurs Athéniens, qui craignoient la douleur Tragique. Pour leur épargner des larmes , les Poëtes prirent le parti de tirer du danger le Héros aimé ; nous ne sommes pas moins timides sur cet article que les Athéniens. Nous avons si peur de la douleur, que nous en craignons même l'ombre & l'image, quand elle a un peu de corps. C’est ce qui amollit, abâtardit le Tragique parmi nous. On sent l'effet de cette altération, quand on compare l'impression que fait Polieucte avec celle d'Athalie : elles sont touchantes toutes deux ; mais dans l'une, l'ame est plongée, noyée dans une tristesse délicieuse : dans l'autre, après quelques inquiétudes, quelques momens d'allarmes, l'ame est soulevée par une joie qui s'évapore , & se perd dans l'instant.

Références :

Pièces :

Corneille, Horace : les Curiaces, victimes de leur devoir, vivent bien une situation tragique. Quant à Camille, elle est victime de l’emportement de son frère (sic !). Le dénouement de cette pièce est vraiment tragique.

Corneille, Polyeucte, : héros tragique, victime de la faiblesse d’un autre. Le dénouement de cette pièce est vraiment tragique.

Thomas Corneille, Ariane : héroïne tragique, victime de sa propre faiblesse comme sa sœur, Phèdre. Le tragique de la pièce ne nécessite pas de sang répandu : l’abandon d’Ariane dans l’île de Naxe (Naxos) est suffisant pour le faire naître.

Racine, Andromaque  héroïne tragique d’un malheur qu’elle n’a pu éviter. Pas de pitié éprouvée pour Pyrrhus, un oppresseur. Pas de terreur éprouvée du fait d’Andromaque.

Racine, Athalie : pas de pitié éprouvée pour Athalie ou Aman, des oppresseurs. Joad inspire la pitié, mais pas la terreur.

Racine, Britannicus : le dénouement de cette pièce est vraiment tragique.

Racine, Esther : le personnage d’Esther n’inspire pas de terreur.

Racine, Mithridate : la mort de Mithridate ne cause pas de pitié, parce que c’est un oppresseur. Monime inspire la pitié, mais pas la terreur.

Racine, Phèdre : héroïne tragique, victime de sa propre faiblesse comme sa sœur, Ariane. Quant à Hippolyte, il est victime de l’emportement d’un père. Le dénouement de cette pièce est vraiment tragique.

Racine, la Thébaïde, ou les Frères ennemis : le dénouement de cette pièce est vraiment tragique.

Sophocle, Œdipe roi : analyse de l’effet que produit sur le spectateur les malheurs du personnage principal, terreur et pitié. Il est victime d’une sorte de fatalité à laquelle tous les hommes sont soumis. Le dénouement de cette pièce est vraiment tragique.

Sophocle, Philoctète : le tragique de la pièce, où il n’y a pas de sang répandu, se limite à l’abandon de Philoctète sur l’île de Lemnos.

Voltaire, Œdipe : comme celui de la pièce de Sophocle, le dénouement de cette pièce est vraiment tragique.

Critique littéraire :

Aristote, Poétique, fin du chapitre 16, reproche aux spectateurs athéniens leur mollesse, attitude qui amène les auteurs à épargner les héros aimables.

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