L'Alcade de Molorido

L'Alcade de Molorido, comédie en cinq actes et en prose, de Picard ; 18 janvier 1810.

Théâtre de l'Impératrice.

Titre :

Alcade de Molorido (le)

Genre

comédie

Nombre d'actes :

5

Vers ou prose ?

en prose

Musique :

non

Date de création :

18 janvier 1810

Théâtre :

Théâtre d el’Impératrice

Auteur(s) des paroles :

Picard

Almanach des Muses 1811.

Imbroglio fort gai. Des invraisemblances et un peu de confusion, comme dans toutes les pieces de ce genre.

Sur la page de titre de la brochure, Paris, chez Martinet, 1812 :

L'Alcade de Molorido, comédie en cinq actes et en prose, Représentée pour la première fois sur le Théâtre de S. M. l'Impératrice et Reine, à l'Odéon, le jeudi 18 janvier 1810. Par L. B. Picard, de l'Institut.

Solemus mala domus nostræ scire novissimi, ac liberorum ac conjugum vitia, vicinis canentibus ignorare.

Epist. B. Hieronimi ad Sabinianum.

La phrase de saint Jérôme est citée dans le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle, dans l'article consacré à Héloïse. Elle est traduite ainsi : « On chante dans le voisinage les désordres de nos femmes et de nos enfants lorsque nous ne savons rien encore de ces déréglements ».

Mercure de France, tome quarantième, 1810, n° CCCCXLV, du samedi 27 janvier 1810, p. 240-243 :

[La pièce est présentée comme centrée sur « un personnage très-comique, un alcade dont le critique entreprend de raconter l’histoire, mais dont il ne peut donner les détails, tout en affirmant qu’« une partie de ce qui va suivre » est prévisible, ce qui peut donner à penser que la pièce n’est pas très originale et qu’elle comporte des détails déjà employés ailleurs. Il reste pourtant des points impossibles à prévoir : il reste de l’inattendu dans la pièce. Les principaux personnages sont bien dessinés, même si « les rôles de Ténorio et de Riffador ne mériteraient pas moins d'éloges, si l'un ne rappelait Figaro et l'autre Basile ». Certains reprochent à la pièce « des invraisemblances, des répétitions, des entrées et des sorties mal motivées. Ces défauts ne nous ont point frappés ». Le critique promet longue vie à la pièce, et félicite les interprètes.]

Théâtre de l'Impératrice. — L'Alcade de Molorido, comédie en cinq actes et en prose de M. Picard.

C'est un personnage très-comique que cet Alcade de Molorido que M. Picard vient de mettre sur la scène. Magistrat suprême d'une petite ville, D. Grégorio Texados est pénétré de l'importance de sa dignité : sévère par principes, mais indulgent par caractère, il a l'esprit malin et le cœur excellent. Son faible est une extrême curiosité qu'il se déguise à lui-même sous le nom de vigilance ; il a toujours des agens sur pied pour surprendre le secret des ménages. Tous les matins son secrétaire Ténorio lui fait, sur les événemens de la veille, un rapport que rédige son greffier Riffador, et D. Grégorio est bien sûr qu'il ne se passe rien à Molorido qui ne vienne à sa connaissance. Mais quiconque s'occupe trop des affaires d'autrui, risque de se tromper sur les siennes propres ; et ce danger est plus grand pour le seigneur Texados que pour beaucoup d'autres. Il est marié, et sa femme, quoique sur le retour, aime encore beaucoup le plaisir. Il a un fils très-studieux, très-appliqué, mais qui vient d'entrer dans l'âge des intrigues amoureuses. Il est tuteur de sa nièce Francisca, jeune personne très-sage, très-naïve ; mais elle a passé quelques mois chez une tante dans une.ville de garnison, et D. Grégorio ne peut savoir si elle y a conservé son indifférence. Son greffier Riffador, jadis intendant, puis procureur, est une espèce de sournois dont on pourrait soupçonner la probité sans être trop téméraire. Ténorio, son secrétaire, est un Andaloux rusé qu'il a pris sans beaucoup d'informations, et peut-être ne devrait-il pas trop compter sur le serment qu'il a fait faire à Juan, son valet, de garder la continence; car ledit Juan est un jeune Galicien très-ingénu, mais très-vigoureux. D. Grégorio n'en est pas moins fort tranquille sur tous ces chapitres. Il se félicite de la sagesse de son valet ; il est bien sûr que son fils Eugénio épousera par son ordre la fille de Riffador, et que sa nièce Francisca acceptera sans balancer la main de Riffador lui-même, et il arrange ce double mariage avec l'honnête greffier. Il ne doute pas non plus que Ténorio ne le seconde dans toutes ses entreprises ; et, quant à Dona Teresina, sa femme, non-seulement il n'attend aucune résistance de sa part dans les choses importantes, mais il compte si bien sur le goût qu'il lui a inspiré pour la retraite, qu'en donnant à un étranger le signalement de toutes les dames qui doivent aller le soir même à un bal masqué, afin qu'il les tourmente et les interroge, il n'oublie que sa femme et sa nièce, bien persuadé qu'elles passeront la nuit entière dans leur lit. Mais hélas ! combien il se trompe, ce bon seigneur Alcade ! Juan l'ingénu est marié en secret ; Eugénio, depuis dix jours qu'il est arrivé de Salamanque, où il doit retourner le soir, a découvert à Molorido une belle étrangère, et lui donne des sérénades toutes les nuits. Francisca, pendant son séjour chez sa tante s'est éprise d'un jeune officier qu'elle n'a pas revu depuis, il est vrai, mais qu'elle pourra retrouver au bal où Térésina veut la conduire, habillée comme elle en bergère. Enfin, pour achever notre Alcade, c'est Ténorio, le fidèle Ténorio qui a fait marier Juan ; c'est lui qui, dans ses rondes, a surpris Eugénio sous les fenêtres de sa belle, et qui, au lieu d'avertir le père, a détourné ses soupçons sur le fils d'un magistrat supérieur ; c'est lui qui engage le jeune homme à feindre de partir, et le fait cacher chez Juan pour qu'il puisse poursuivre son intrigue ; c'est encore lui qui, avec l'aidé de Juan, doit fournir à la femme de Grégorio le moyen d'aller au bal avec sa nièce, à l'insu de son cher époux.

Crédule et confiant, malgré ses prétentions à la vigilance, trahi par son principal confident, le seigneur Texados serait trop facilement trompé, et par conséquent la pièce finirait trop vite, si l'auteur ne s'était réservé le personnage de Riff'ador pour en retarder la marche. L'honnête greffier, tout en s'alliant à l'Alcade, ne tend à rien moins qu'à le supplanter. Ténorio a pénétré ses vues, et ne l'a point dissimulé. Riflador le craint et cherche à le perdre ; il le soupçonne de tromper quelquefois l'Alcade ; il voudrait surtout le persuader à celui-ci, et par conséquent il se tient prêt à contrarier Ténorio dans toutes ses mesures. Ces deux personnages forment un contraste parfait. Riffador est un fripon qui, pour perdre son ennemi, cherche à déjouer ses ruses et à dévoiler la vérité à Grégorio. Ténorio est un espiègle qui prête la main à tous ceux que l'Alcade tyrannise, et qui le trompe sans cesse pour faire le bien.

Telles sont les bases de cette comédie, dont nos lecteurs n'exigeront pas que nous développions l'intrigue en détail. On peut d'ailleurs prévoir une partie de ce qui va suivre. On peut deviner que les dames resteront au bal plus long-tems qu'il ne faudrait ; que, rentrant chez elles au grand jour, elles trouveront l'Alcade éveillé, et 1'étonneront beaucoup par leur costume de bergères. Peut-être pourrait-on soupçonner aussi que l'amoureux Eugénio sera surpris par une patrouille, voulant escalader le balcon de la belle Antonia, et reconduit masqué chez son père par le sévère Riffador ; il sera même possible qu'avec une certaine habitude du théâtre, on prévoye que l'étranger envoyé au bal par l'Alcade comme observateur, aura été reconnu par Francisca pour le jeune ofîicier dont elle est éprise. Si nous n'avions pas néglige de dire que, dès le second acte, D. Grégorio a fait venir pour l'interroger la belle étrangère qui reçoit des sérénades toutes les nuits, et que cette belle, nommée Antonia, se rend à Madrid pour y trouver son frère, nos lecteurs, comme beaucoup de spectateurs, pourraient même se douter que ce frère n'est autre que l'étranger qui se nomme D. André de Carajaval, et qui a déclaré à l'Alcade qu'il allait à Madrid attendre sa sœur. Mais, ce qu'on ne pourra deviner, et ce qu'il est inutile de dire, c'est comment Ténorio explique à l'Alcade la mascarade de sa femme et de sa fille à sa pleine satisfaction ; comment, en dépit de Riffador, il sauve Eugénio amené devant son père et interrogé par lui ; comment enfin, lorsque tout est découvert, il parvient non-seulement à obtenir le pardon de tous les coupables, mais à faire changer tous les projets de Grégorio qui consent au mariage de son fils avec la belle Antonia, et à celui de D. André avec sa nièce, les pièces d'intrigue n'ont guère qu'un intérêt de curiosité, et c'est nuire beaucoup au plaisir que l'on peut trouver à les lire et à les voir que de satisfaire cette curiosité d'avance. Nous croyons en avoir dit assez pour prouver que l'Alcade de Molorido est une conception très-heureuse ; le succès qu'elle a obtenu et le nom de M. Picard répondent de l'exécution. On a vu que le caractère de l'Alcade est vraiment comique; la carricature du valet Juan est très-plaisante ; les rôles de Ténorio et de Riffador ne mériteraient pas moins d'éloges, si l'un ne rappelait Figaro et l'autre Basile. On a critiqué dans cette pièce des invraisemblances, des répétitions, des entrées et des sorties mal motivées. Ces défauts ne nous ont point frappés ; il,faut les chercher, pour les apercevoir, au milieu du mouvement qui règne dans cet ouvrage ; ils sont d'ailleurs amplement rachetés par une gaieté vive et franche, par le naturel d'un dialogue semé de mots très-heureux et par un grand-nombre de situations comiques. Nous croyons que l'Alcade de Molorido fera toujours un plaisir très-vif à la représentation ; et s'il n'obtient pas des connaisseurs une estime proportionnée à ce plaisir, ce sera uniquement pour n'être venu qu'après le Mariage de Figaro et le Barbier de Séville.

Après avoir rendu justice à l'auteur, nous dirons avec plaisir que les acteurs ont, en général, bien joue sa pièce. Perroud dans le rôle de l'Alcade, Clozel dans celui de Ténorio, et Armand, dans la carricature du valet galicien, méritent une mention particulière.

L’Esprit des journaux français et étrangers, tome III, mars 1810, p. 282-287 :

[Contre l’habitude, le nom de l’auteur, connu avant la représentation, avait suffi à faire venir le public, qui a été très satisfait de la pièce, malgré ses défauts, que tous n’ont sans doute pas repérés. Jugée bien longue, elle a une intrigue compliquée, que le critique entreprend courageusement de résumer (et qui se révèle en effet très compliquée!). Le jugement final est positif : elle amuse, en particulier par les rôles de l’alcade et du greffier, auquel tout le monde se plaît à jouer des tours. On peut bien sûr lui reprocher d’être trop longue (trois actes suffiraient), et de comporter des détails trop peu motivés (entrées et sorties sans sans raison). Mais elle est gaie, et le dialogue est naturel. Et les interprètes jouent « d'une manière très-satisfaisante ». Encore un succès pour Picard !]

Théâtre de l’Impératrice.

L'Alcade de Molorido,comédie en cinq actes et en prose.

Cette première représentation avait attiré beaucoup de monde ; on savait que la pièce était de M. Picard, et le titre avait quelque chose de propre à piquer la curiosité. Cette attente n'a pas été trompée ; la pièce a fort amusé, et à quelques défauts près, que la plupart des spectateurs n'ont peut-être pas relevés, elle est fort digne de figurer à côté des bonnes comédies du même auteur. Cette comédie est longue et l'intrigue assez compliqué. Voici en quoi elle consiste : Don Gregorios de Taxados, alcade de Molorido, est un bon homme qui remplit à merveille ses fonctions d'alcade, et se fait rendre compte tous les jours, par son secrétaire, pour le plus grand bien de ses administrés, de tous les secrets de ménage et de toutes les affaires de Molorido. Mais ce magistrat, si bien informé de tout, ne se doute pas de ce qui se passe chez lui. Eugenio son fils, qu'il croit retourné à Salamanque, passe les nuits sous les fenêtres d'une belle inconnue qui loge, depuis peu de jours, dans une auberge de Molorido. Sa nièce Francisca, qu'il destine à Rifador, son greffier, est amoureuse d'un jeune cavalier étranger qu'elle a vu, il y a quelque temps, à la campagne. Enfin son secrétaire Tenorio, est une espèce de Figaro qui sert adroitement les projets du fils et de la nièce ; malgré la vigilance du greffier Rifador, qui tâche d'écarter le secrétaire pour se rendre plus facilement maître de l'esprit de l'alcade.

Cependant, malgré toutes les défenses de l'Alcade, sa femme et sa nièce sont allées au bal masqué. Elles y ont reconnu don André, c'est le même cavalier qui avait plu à dona Francisca. Le malheur veut que don Gregorios se lève le lendemain de meilleure heure qu'à l'ordinaire, et surprenne Teresina et Francisca au moment où elles rentrent en parure de bal. Leur embarras est extrême. L'adroit Tenorio les en tire en assurant à l'alcade que c'est une fête qu'on lui donne pour l'anniversaire de son jour de naissance, et le bon et crédule don Gregorios se le persuade, tout en observant que cette anniversaire ne doit arriver que dans trois jours : on arrange donc bien vite une fête, malgré les remontrances du greffier Rifador, qui soupçonne toujours qu'il y a un complot contre lui et que c'est Tenorio qui le conduit.

Un étranger se présente à l'alcade sous le nom de don André de Caravajal, et demande à faire viser son passe-port. Le curieux don Gregorios le questionne et apprend que ce cavalier se rend à Madrid pour y chercher une sœur dont il est séparé depuis plusieurs années. Don Gregorios imagine de se divertir aux dépens des habitans de Molorido, en envoyant don André au bal masqué de la ville ; il lui donne le signalement de toutes les femmes qui doivent s'y trouver, et lui fait promettre de venir, à son retour, lui raconter ce qui se sera passé au bal.

Don André parti, arrive dona Antonia, cette étrangère qui habite depuis quelques jours à Molorido, la même à qui Eugenio, le fils de l'alcade, fait secrettement la cour. Le vigilant alcade a appris qu'un jeune homme, en manteau et en masque, passe la nuit sous ses fenêtres ; il a voulu la voir et l'interroger sur son état et le but de son séjour en cette ville. Après bien des questions et des réponses peu satisfaisantes, il la renvoie, bien décidé à la faire surveiller et à faire arrêter son amant dès qu'il reparaîtra autour de sa maison. L'alcade s'est persuadé que cet amant était le fils du corrégidor de Salamanque, et se réjouit à l'idée de faire rougir son confrère le corrégidor de la négligence avec laquelle il élève son fils.

Cependant les alguazils de l'alcade viennent d'amener prisonnier un jeune homme qu'on a surpris une guitare à la main sous les fenêtres de l'étrangère. Ce prisonnier masqué est Eugenio ; l'alcade, toujours persuadé que c’est le fils du corrégidor de Salamanque, ne veut pas qu'on le démasque par force, et remettant l'interrogatoire à un autre temps, malgré Rifador qui veut qu'on le juge au lieu de danser, enferme en attendant le prisonnier dans la chambre de son fils. Tenorio l'en fait sortir, et enferme à sa place Juan, domestique de l'alcade. Don Gregorios avait invité à la fête le cavalier don André et dona Antonia, l'étrangère mystérieuse, Don André reconnaît que dona Antonia est cette sœur qu'il cherche, et que Francisca, la nièce de l'alcade, est la même personne dont il avait fait la connaissance à la campagne et qu'il avait retrouvée au bal masqué ; Eugenio, de son côté, reconnait dona Antonia. L'alcade est bientôt informé de tout ; il se fâche contre sa femme, contre son fils, contre sa fille, contre Tenorio, qui a aidé à le tromper. Tenorio, avec son adresse ordinaire, raccommode les choses, appaise l'alcade et le fait consentir au double mariage de son fils avec dona Antonia et de sa nièce avec don André. Rifador, qui s'était flatté de remplacer bientôt l'alcade et de faire passer ses biens dans sa famille, en épousant la nièce et en mariant sa fille à Eugénio, quitte la partie de fort mauvaise humeur, et la tête recommence avec une nouvelle gaieté.

Cette pièce est fort amusante à voir jouer. La bonhomie et le ton important de l'alcade, le contraste plaisant de sa vigilance et de sa crédulité, les artifices qu'on emploie pour le tromper et pour jouer le greffier Rifador, tout cela est très-plaisant, et le serait encore davantage si la pièce était moins longue. Il me semble qu'on aurait pu resserrer facilement l'action en trois actes et que la comédie y aurait gagné pour l'intérêt. Il y aurait bien aussi quelques critiques à faire sur la conduite de la pièce, où tous les incidens ne sont pas suffisamment motivés, où les personnages entrent et sortent souvent sans raison et seulement pour la commodité de l'auteur, et où le comique est quelquefois poussé jusqu'à la charge. Mais beaucoup de gaieté, beaucoup de saillies, et un dialogue toujours naturel, font trouver grace pour bien des défauts, et je ne doute pas que cette jolie pièce ne se soutienne. Perroud a supérieurement rendu le rôle de l'alcade, et Clozel celui de Tenorio ; en tout, cette comédie a été jouée d'une manière très-satisfaisante.

L'auteur a été demandé et nommé. J'ai déjà dit que c'était M. Picard.                    J.

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