L’Ami de tout le Monde

L’Ami de tout le Monde, comédie en deux actes et en prose, de Picard, 22 décembre 1807.

Théâtre de l’Impératrice.

Titre :

Ami de tout le monde (l’)

Genre

comédie

Nombre d'actes :

2

Vers / prose

en prose

Musique :

non

Date de création :

22 décembre 1807

Théâtre :

Théâtre de l’Impératrive

Auteur(s) des paroles :

L. B. Picard

Sur la page de titre de la brochure, à Paris, chez Martinet, 1808 :

L’Ami de tout le monde, comédie, en deux actes et en prose, Par L. B. Picard, de l’Institut ; Représentée pour la première fois, sur le Théâtre de Sa majesté l’Impératrice et Reine, le mardi 22 décembre 1807.

« L’ami de tout le monde n’est point du tout mon fait. »

Molière, Misanthrope.

Magasin encyclopédique, ou journal des sciences, des lettres et des arts, 12e année, 1807, tome VI, p. 417-418 :

[Le compte rendu de ce qui était une pièce très attendue est plutôt ambigu : il s’ouvre par des éléments qui peuvent sembler hors sujet (la carrière de Picard, le besoin de ses pièces pour le théâtre qu’il quitte) avant d’arriver à la pièce, dont le titre est diversement interprétable (trois possibilités sont évoquées) et qui se révèle ayant une autre signification (et pourtant on aime bien les titres qui disent ce qu’est la pièce). La nouvelle pièce s’inscrit pour le critique dans la droite ligne des autres pièces de Picard (encore « un de ces fripons hypocrites, de ces parasites flatteurs » qu’il a peint si souvent. L’intrigue, brièvement évoquée, est peu appréciée : si « le premier acte est joli, le second est un roman », où on retrouve le sens de l’observation de Picard dans les détails. Le personnage principal, bien interprété par Vigny, spécialiste de ce genre de rôle, est « bien tracé ». Mais on sent derrière ces approbations des réticences, beaucoup de non-dit.]

THÉATRE DE L'IMPERATRICE.

M. Picard obligé de quitter la direction du théâtre de l'Impératrice, n'a cependant pas renoncé à lui consacrer les fruits de sa plume ; ses anciens camarades y auraient trop perdu. L’Ami de tout le monde dont les répétitions avaient été interrompues, vient de paraître enfin, et tout le monde l'a traité en ami. Il n'est pas d'auteur plus aimé que Picard, et cette amitié qu'on lui porte, a un peu influé sur l'accueil que l'on a fait à son enfant. Les uns s'attendaient à voir, dans l'Ami de tout le monde , un philanthrope, prêchant d'exemple toutes les vertus, réunissant les partis, aimant ceux même dont il blâme les opinions et cherchant à corriger les erreurs, au lieu de punir ceux qui se trompent. D'autres croyaient que l'Ami de tout le monde pouvait être un insouciant assez riche ou assez aimable pour être recherché, et qui aurait pris pour de l'amitié les marques souvent trompeuses d'une prévenance intéressée. Enfin l'Ami de tout le monde pouvait être un cœur bannal, qui croit réellement aimer, qui flatte, caresse, s'attache et dans le fond est incapable d'un attachement solide : car, au fait,qui aime tout le monde, n'aime personne. On a été assez surpris de voir que ce titre cachait un de ces fripons hypocrites, de ces parasites flatteurs, que Picard a placé dans toutes ses pièces : dans l’Entrée dans le monde, dans Médiocre et Rampant, dans les Marionnettes, et plus anciennement encore, dans le Cousin de tout le monde. Ce n'est plus un caractère , c'est un vice qu'il a peint dans sa nouvelle pièce. Son Mondoux est un tartufe d'amitié, égoïste, vil, laissaut sa sœur dans le besoin, tandis qu'il jouit de l'aisance que lui procurent ses amitiés universelles. Sa sœur, qui travaille pour vivre, est aimée du jeune homme chez lequel mange notre parasite ; sa présence le confond, et découvre ses ruses et son mauvais cœur. Il est chassé, et la sœur épouse son amant. Le premier acte est joli ; le second est un roman : la touche de Picard s'y retrouve pourtant, et les détails annoncent cet esprit d'observation qui perce dans tous ses ouvrages. Le rôle de Mondoux est bien tracé On connaît le talent de Vigny pour les rôles de ce genre, c'est lui qui joue l’Ami de tout le monde.

L’Esprit des journaux français et étrangers, année 1808, tome II (février), p. 276-280 :

[Le compte rendu est plutôt favorable à la pièce d’un auteur aussi populaire que Picard : elle est brillante, gaie, pleine de détails bien observés. Mais on y sent aussi les réticences du critique face à une pièce qui ne vaut que par ses détails, à laquelle il manque l’action dans le premier acte, et le charme des détails dans le second. Ce qui est reproché à Picard, c’est de jouer de sa facilité, de mettre à profit son talent d’observation et « son habileté à saisir le ridicule jusques dans les traces les plus fugitives qu’il laisse après lui », mais de céder à « la précipitation » et au « sacrifice de l’ensemble aux détails ». « On eût désiré que l'auteur s'imitât moins lui-même, qu'il ne prît pour personnage principal un homme dont il a plusieurs fois ébauché le caractère ». C’est clairement la déception qui perce dans ce compte rendu. Apr_s quelques mots sur les interprètes, dont seuls deux sont mis en avant, le critique se risque à proposer « un pendant à cet ouvrage », « l’ennemi de tout le monde » dont il esquisse le portrait.]

L'Ami de tout le Monde a été donné dernièrement, pour la première fois, sur ce Théâtre. C'est le premier tribut de reconnaissance que M. Picard paie à la Muse comique depuis qu'il a été admis dans le sanctuaire de toutes les Muses. Ce n'est cependant pas encore-là le fruit d'une entière liberté, et d'un loisir véritablement studieux. M. Picard ne jouit encore que de loisirs très-occupés, et les produits de ses veilles doivent nécessairement se sentir de la prodigieuse activité de ses journées.

Il nous offre aujourd'hui le portrait d'un de ces hommes qui n'ont à-peu-près de domicile nulle part, et qui en ont élu un à perpétuité dans les meilleures maisons ; auxquels un revenu très-modique suffit, parce qu'ils paient en complimens, en flatteries, et souvent même en bassesses, l'avantage d'être admis à l'intimité du maître, et à la faveur de la maîtresse ; qui n'ont d'avis sur rien que celui qu'ils croient devoir être accueilli ; qui pénétrés du sens de cet excellent vers :

L'aigle d'une maison est un sot dans une autre,

ont pour chaque maison en effet une physionomie, un ton, un langage particulier ; qui excusent les écarts de monsieur ; les faiblesses de madame, les déréglemens des fils, et jusqu'aux impertinences des valets ; qui se sont fait une profession de leur complaisance, un état de leurs liaisons, et un revenu, des libertés qu'on leur laisse prendre ; parasites doucereux, dont tout le monde connaît la figure, et dont personne ne sait le nom ; qui disent de chacun, c'est mon intime ami, et qui réellement ne sont connus de qui que ce soit.

Le premier acte de la pièce nouvelle a tant soit peu les formes du proverbe : l'Ami de tout le Monde est successivement mis en rapport avec un assez grand nombre de personnages, sortes de compères qui servent au développement de son caractère, et qui semblent lui apporter leur physionomie pour faire ressortie la sienne. Ce premier acte est très-brillant de détails, de traits de caractère, de mots heureux, d'allusions fines : il est très-amusant et très-gai : c'est le dialogue de M. Pieard dans toute sa verve, dans son naturel, dans ce qu'il a d'épigrammatique et de comique à-la-fois.

Le second acte ne tient pas tout ce que le premier fait attendre, ou plutôt le premier, ne donnant rien à l'action, laisse le second la développer et la terminer : de manière que le premier acte, plein de détails et vide d'action, offre un contraste trop choquant avec le second, vide de détails, et dans lequel les scènes et l'action se pressent outr.

On reconnait dans cet ouvrage toute la facilité, tout l'esprit d'observation de son auteur, toute son habileté à saisir le ridicule jusques dans les traces les plus fugitives qu'il laisse après lui ; mais ce même ouvrage est un de ceux de son auteur, où la précipitation et le sacrifice de l'ensemble aux détails se font le plus particulièrement sentir : on eût désiré que l'auteur s'imitât moins lui-même, qu'il ne prît pour personnage principal un homme dont il a plusieurs fois ébauché le caractère ; quelques scènes offrent des passages dont le style vise à l'imitation de la Bruyère ; mais ici même l'auteur mérite peut-être le reproche de s'être trop montré derrière le personnage. Quoi qu'il en soit, à chaque scène, à chaque trait du dialogue, l'auteur était trop sûrement reconnu pour n'être pas universellement applaudi ; le cadre qu'il avait imaginé a paru un peu mesquin et d'une forme un peu trop commune : mais le portrait a été trouvé plein de vie et frappant de vérité.

Vigny lui a prêté la physionomie animée et naturelle qu'il donne à tous ses rôles. Clozel dans le rôle d'un maître d'écriture qui est ennemi de tout le monde, parce que la misère l'accable, a offert une caricature fort originale : les autres rôles ont peu d'importance, mais sont bien joués.

 Je ne sais si l'Ami de tout le Monde justifiera son titre et sera payé de retour ; mais si son succès se prolonge, ce que l'esprit du dialogue peut faire présumer, ce succès même peut fournir à l'auteur l'idée d'un pendant à cet ouvrage : il n'est pas que l'Ami de tout le Monde qui fasse sa maison de toutes celles où il est reçu : l'ennemi de tout le monde jouit aussi de ce privilége : on le craint, on le déteste, on le reçoit : et ce serait aussi un personnage très-comique et très-vrai que celui qui, à force de mots piquans, d'épigrammes et de satires, est parvenu à se faire assez redouter partout , pour n'être exclus de nulle part.

S...          

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