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La Baronne de Chantal

La Baronne de Chantal, drame historique en trois actes, en vers, de Cubières-Palmézeaux, créée dur le Théâtre de Molière le 15 pluviôse an 5 [3 février 1797].

Almanach des Muses 1793, qui présente la pièce de Cubières-Palmézeaux comme une « Tragédie non représentée (Théâtre de la Nation)

Madame de Chantal à l'instigation de Saint-François de Salles, abandonne son père, son frère et ses trois enfans pour aller fonder une communauté religieuse. Dorat-Cubières s'élève contre ce zèle immodéré ; c'est prêcher des convertis : car on n'accusera pas le siècle présent d'y être sujet.

Sur la page de titre de la brochure, Paris, Barba, an cinquième de la république :

La Baronne de Chantal, drame historique en trois actes et en vers. Représenté, pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de Molière, le 15 Pluviôse de l'an 5. Seconde édition. Par M. P. D. Cubières.

 

Dans la base César :

titre complet : La Baronne de Chantal. Fondatrice de l'ordre de la visitation.

5 représentations, du 3 février au 19 avril 1797, sur le Théâtre de la rue Martin à Paris.

Journal encyclopédique, février 1793, p. 222-230 :

La Baronne de Chantal, fondatrice de l'ordre de la Visitation, drame historique, en 3 actes & en vers ; suivi d'une lettre de St. Jérôme à une Dame Romaine. Par A. M. Cubières. A Paris, chez Royer, libraire, quai des Augustins, Bailly, libraire, barriere des Sergens, & Desenne, libraire au Palais Royal.

Ces deux ouvrages sont précédés d'une préface qui leur est commune. L'auteur annonce qu'il étoit au séminaire de St. Sulpice, & qu'il n'avoit que vingt ans, lorsqu'il les composa. La lettre de St. Jérôme a paru en effet en 1772, sous le titre d'un Solitaire de la Chalcide à une Dame Romaine. Ce fut le début de l'auteur dans la littérature. On en fit l'extrait dans ce Journal au mois de Février 1773 ; on y rendit justice aux talens naissans de M. Cubieres. Ila depuis cette époque retouché cette héroïde qu'il appelle chrétienne, & qui étincelle de beautés extrêmement profanes. On en peut juger par cette tirade très-forte contre les prêtres. Après avoir peint son amour pour Mélanie, en vers passionnés & éloquens, St. Jérôme, ou plutôt l'auteur, s'exprime ainsi :

Des prêtres inhumains, qui jamais ne pardonnent,
Et qui prêtent sans cesse au dieu que nous servons
La barbare fureur, partage des démons,
De pieux scélérats, décorés d'un saint titre,
Insultant chaque jour au souverain arbitre,
Prétendent qu'il punit par d'éternels tourmens
Le feu pur & sacré qui brûle deux amans.
Les perfides ! eh : quoi ? lui-même il fit éclore
Dans le fond de mon cœur cet ardeur qui dévore ;
Et je l'offenserois quand mes desirs pressans
Aux pieds de la beauté font fumer un encens
Devenu légitime autant que nécessaire !
Taisez-vous, imposteurs : votre morale austere
De la religion sape le fondement,
Et vous faites haïr un dieu juste & clément.

Un philosophe tel que feu Diderot, ne parleroit pas un autre langage. Cette morale, un peu étérodoxe, étonneroit dans St. Jérôme, s'il n'écrivoit pas l'an 3e. de la liberté ; loin de blamer les curés constitutionnels qui ont contracté le nœud conjugal, on voit qu'il est très-disposé à leur donner une dispense canonique ; mais il n'y a pas d'apparence qu'elle soit jamais sanctionnée par le pape.

L'auteur traite encore un sujet sacré dans la baronne de Chantal. Cet ouvrage, paroissant pour la premiere fois, je crois devoir eu parler un peu plus au long.

Il n'est personne qui ne connoisse la vie de cette bienheureuse, écrite par l'abbé Marsolier. On sait que, liée par des nœuds spirituels avec St. François de Sales, alors écvêque de Geneve, cet évêque, dévoré d'un zele ardent pour la maison du Seigneur, engagea la baronne de Chantal à quitter le logis paternel, pour aller à Anneci fonder l'ordre de la Visitation. On sçait que cette Dame, veuve, mais encore jeune, abandonna son pere, ses enfans, toute sa famille, qui s'opposoit à son pieux dessein. Elle suivit à la lettre le précepte de St. Jérôme ; per calcatum pege patrem, per calcatam perge matrem. Elle passa sur le corps de son fils aîné, pour suivre les pas du saint évêque. C'est cette époque de la vie de la baronne de Chantal, que M. Cubieres a choisie pour le sujet de son drame. Comme tout, ou presque tout y est conforme à l'histoire, il l'a intitulé : Drame historique.

La vie se passe à Dijon, dans la maison du vieux baron de Chantal, beau-pere de la bienheureuse. Son fils, le président Frémiot, son pere, informés qu'elle veut les quitter pour être fondatrice d'un monastere, la pressent de ne pas les abandonner par des raisons pleines de force, exprimées dans le style du dialogue poétique. L'évêque d'Autun, prélat, philosophe, homme simple, indulgent, prêchant la tolérance, est un personnage neuf au théatre, & qui n'a guere de modele que le curé de Mélanie. Ce prélat, frere de la baronne, joint ses exhortations aux instances de sa famille : il n'oublie rien pour la dissuader. La baronne, qui, dans cette piece, est toujours sensible & vertueuse, & que sa sensibilité même rend irrésolue, s'attendrit avec ses parens. Elle paroît très-affligée de briser des liens qui lui sont chers. Mais la volonté du ciel parle plus haut dans son cœur que la voix de la nature. Elle croit que Dieu même s'est expliqué à elle dans des visions béatifiques. Les conseils de l'évêque de Geneve achevent de la déterminer : il lui persuade que la vie monastique est la voie la plus sûre pour faire son salut.

L'évêqie a inspiré les mêmes sentimens à une pauvre servante de la baronne, nommée Claudine. Voici le portrait qu'en fait le fils de la baronne.

                                     ici pour gouvernante
Nous avions dès longtems une fille excellente,
Nous servant avec zele, avec célérité,
Et qui nous enchantoit par sa naïveté.
Monseigneur, au sermon l'invite un beau dimanche,
Et touche tellement cette ame neuve & franche,
Qu'elle ne parle plus que d'aller au convent.
Elle en perd le repos & la raison souvent,
Au lieu d etravailler, fait toujours sa priere,
Et n'aspire, en un mot, qu'a devenir tourriere.

Cette bonne servante vient annocner que l'évêque de Geneve, qui fait ses visites pastorales est près d'arriver à Dijon. Un courrier le précede, porteur de cette heureuse nouvelle. Madame de Chantal vole au devant de lui. Cette sortie termine le 1er. acte.

St. François de Sales arrive au 2e. acte, suivid e deux grands vicaires & d'un caudataire. Il cherche l'évêque d'Autun, qui le cherche aussi. Tous deux ont ensemble une scene qui est la plus belle de la piece. Il suffit d'en citer une partie pour la faire connoître.

L’Évêque d'Autun.

Vous dirigez ma sœur, & dans sa conférence
Naissent à votre gré la terreur, l'espérance.
c'est vous seul en un mot qui reglez son destin.
De Salvigni peut-être elle eût reçu la main :
Pourquoi l'en empêcher ?

L’Évêque de Geneve.

                                         La demande m'étonne.
Est-ce qu'avec le ciel l'humanité raisonne ?
Votre sœur veut à Dieu consacrer ses appas,
Fonder un monastere : & ne sçavez-vous pas
Qu'aux regards du Très-Hatt rien n'est plus agréable,
Et qu'aux nœuds de l'hymen le cloître est préférable ?

L’Évêque d'Autun.

Ministre d'un dieu sage, & d'un dieu de bonté,
Ainsi vous le croyez ? Il faut que la beauté
Aille, pour plaire au ciel, humblement pénitente
Dans un tombeau sacré s'ensevelir vivante,
Et sur elle faisant un téméraire effort,
Avant de n'être plus, se condamne à mort ?
Et ne voyez-vous pas qu'un pareil sacrifice
Insulte à la nature & blesse la justice ?
Et qu'il n'est point dicté par la religion ?

L’Évêque de Geneve., avec surprise & sévérité.

Quoi, Monseigneur !

L’Évêque d'Autun.

                                  Craignez la superstition.
Sous un voile béni souvent elle se cache,
Nous poursuit en tous lieux, à tous nos pas s'attache,
Et desseche à la fois nos sens & notre cœur ;
Semblable au noir vampire enfanté par l'erreur.

L’Évêque de Geneve.

Au maintien de la foi les cloîtres nécessaires
Ont été constamment approuvé par nos peres.
Là dort son feu sacré : que dis-je ? nuit & jour
Il brûle & du Trés-Haut étend partout l'amour :
A la religion il fait des prosélytes,
Et de notre croyance agrandir les limites.

L’Évêque d'Autun.

Cet mour du Trés-Haut est sans utilité.
Le sage, Monseigneur, aime l'humanité.
Voilà le premier soin pour une ame sensible,
Et le premier devoir. Comptez, s'il est possible,
Les maux que vos couvens ont fait à l'univers.
La Vierge infortunée y traîne dans les fers
Une mourante vie ; & mere de famille,
On l'auroit vue un jour renaître dans sa fille.
Cette fleur dont partout on admiroit l'éclat
Se flétrit, tombe et meurt dans l'affreux célibat.

Toutes ces raisons sont bien dans l'esprit des décrets de l'Assemblée Constituante ; mais St. François de Sales ne les trouve point dans lesprit de la religion. Il persiste dans ses projets.

Au troisieme acte, Mme. de Chantal cede à ses pieuses suggestions. Sa vocation l'appelle à fonder un monastere : pour se rendre aux vœux de son directeur, elle abandonne tout, & passe sur le corps de son fils qui se jette à ses pieds.

Le Salvigny dont il est parlé dans la scene qu'on vient de lire, est un jeune homme amoureux de la baronne, & que la baronne aime à son tour. Il y a entre elle & lui au troisieme acte une reconnoissance fort touchante. Ce jeune homme l'a aimée avant que le baron de Chantal l'eût épousée. Le désespoir qu'il eut de cet hymen, le porta à fuir le monde, & à prendre l'habit d'hermite. Instruit du veuvage de la baronne, il quitte sa retraite, revient après une longue absence, & fait valoir ses anciens droits. La baronne qui n'est pas éloignée de consentir à lui donner la main, s'y refuse par son amour pour son époux céleste, dont avec un fer chaud, elle a gravé l'image sur son cœur. En proie à tous les feux de l'amour profane, à tous les élans de l'amour divin, voulant & ne voulant pas abandonner sa famille, pleine de respect pour son pere & pour le Saint qui dirige sa conscience timorée, de tendresse pour ses enfans & de zele pour sa religion, elle est combattue par des sentimens opposés, qui rendent sa situation aussi malheureuse qu'intéressante. Le but moral de l'auteur s'apperçoit sans peine. Il a voulu prouver les dangers de la dévotion. Il a cru ne pouvoir mieux y réussir que par un exemple pris dans la légende moderne.

Quand au style, on a pu en juger par quelques citations. L'intrigue est simple & bien développée. Les caracteres sont bien saisis & bien contrastés. Cependant je dois observer que St. François de Sales n'étoit point tel que l'auteur le représente. Il joignoit à beaucoup de zele, beaucoup d'onction, de douceur, & de sagesse. Loin de forcer la baronne de Chantal à embrasser la vie religieuse, l'histoire rapporte qu'il l'end étourna plusieurs fois, & qu'il ne céda à ses instances que lorsque sa vocation lui parut irrésistible ; mais on sçait qu'aujourd'hui plus que jamais :

                                       Pictoribus atque poetis
Quid libet audendi semper fuit
æqua potestas.

Quelques personnes ont prétendu que la liaison de Mme. de Chantal avec son pieux directeur n'avoit pas été toute spirituelle ; mais cette tradition est fausse & calomnieuse. On doit sçavoir gré à M. de Cubieres de ne l'avoir pas adoptée, si d'ailleurs on peut le blâmer d'avoir donné une teinte de fanatisme à la piété sage & éclairée du saint évêque ; mais l'idée de faire condamner par un prélat philosophe, le vœu claustral prêché par un saint évêque, lui a paru piquante, & l'a entraîné au delà de la vérité. Quoi qu'il en soir, il n'y a pas de doute que le drame de la baronne de Chantal n'eût au théatre plus de succès encore qu'il n'en doit avoir à la lecture, pourvu que l'auteur voulût corriger quelques expressions mystiques, qui pourroient déplaire à des spectateurs peu familiarisés avec le langage des dévots.

(Cet article est de M. de Saint-Ange.)

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