Caton d'Utique (Tardieu-Saint-Marcel, an 4)

Caton d'Utique, tragédie en 3 actes, par André-Philippe Tardieu-Saint-Marcel. 27 germinal an 4 [16 avril 1796].

Théâtre de la République

Titre :

Caton d’Utique

Genre

tragédie

Nombre d'actes :

3

Vers / prose

en vers

Musique :

non

Date de création :

27 germinal an 4 (16 avril 1796)

Théâtre :

Théâtre de la République

Auteur(s) des paroles :

André-Philippe Tardieu-Saint-Marcel

Almanach des Muses 1797.

Sujet austère. L'auteur a su y mêler l'intérêt de la tendresse paternelle. La révolte des Romains, celle dont il croit son fils coupable, rien n'ébranle le courage de Caton : il ne quitte la vie qu'au moment où elle ne peut plus être utile à Rome. Les principes qu'il a puisés dans les ouvrages de Platon lui ont appris à vivre, il veut qu'ils lui apprennent à mourir. D'une main il prend le livre, et de l'autre un poignard dont il se perce. Ce stoïcisme raisonné a été froidement accueilli.

Sur la page de titre de la brochure, Paris, chez Barba, an IV :

Caton d'Utique, tragédie en trois actes et en vers, Représentée pour la première fois à Paris, sur le Théâtre de la République, le 27 germinal de l'an IV. Par A. Ph. Tardieu-Saint-Marcel.

Et cuncta terrarum subacta,
Præter atrocem animum Catonis.

Horat. Ode I. Livre II.

L’Esprit des journaux français et étrangers, 1796, volume 2 (mars avril 1796), p. 265-269 :

[Pour rendre compte de la pièce nouvelle, il est nécessaire de faire la liste des ouvrages dramatiques ayant déjà traité le sujet, en insistant d’ailleurs surtout sur des éléments assez éloignés du sujet, et d’annocer la publication récente de la pièce de Campagne, non représentée. Ce n’est qu’après ces préliminaires qu’on aborde la pièce de Saint-Marcel, pour dire qu’elle ne s’égare pas dans une intrigue amoureuse sans rapport avec l’historie, et qu’on entreprend de résumer l’intrigue. Celle-ci ne se limite pas au suicide de Caton, elle traite aussi de la tentative de son fils d’attaquer César, ce qui entraîne un beau débat dans l’esprit de Caton, qui croit son fils traître à sa patrie, avant de comprendre son geste. Le suicide de Caton, qui constitue le dénouement, est « conforme aux principes qui l'ont guidé pendant tout le cours de la vie », et c’est en lecteur de Platon (l’immortalité de l’âme) qu’il quitte la vie. Le jugement porté sur la pièce est positif : l’auteur est félicité d’avoir traité son sujet sans dévier du cœur de son sujet, montrer la sagesse et la grandeur d’âme d’un homme entièrement dévoué à la vertu et à sa patrie, tout en restant ouvert « aux tendres mouvemens de la nature » lorsqu’il voit son fils mort. L’analyse des réactions du public montre que l’enthousiasme initial (« Le premier acte a été vivement applaudi ») n’a pas résisté à l’âpreté de la suite de l’intrigue : « Le stoïcisme de Caton, qui veut jouir de la vue de son fils mort percé de coups, n'a produit sur eux qu’une sensation pénible, & le suicide froid & raisonné du héros d’Utique n'a fait verser aucune larme ». Après avoir rapproché la pièce d’autres pièces et dit qu’elle « offre peu de mouvemens de scène, neufs & imprévus » (tout en critiquant le fait que Caton ait pu croire à la trahison de son fils), le critique souligne les qualités de style et de construction de la pièce : « un très-grand mérite de style, de la force dans le dialogue, de la justesse dans les pensées, & de l’effet dans la marche générale de l’action ». Et si on sait que l’auteur a été « demandé à grands cris », on ignore s’il a paru...]

THÉATRE DE LA RÉPUBLIQUE^ RUE DE LA LOI.

CATON, tragédie en trois actes, par le cit. Saint-Marcel.

Caton , surnommé à'Utique, parce qu'il mourut dans cette ville, s'unit avec Cicéron contre Catilina, & avec les bons citoyens contre César. S’étant tourné du côté de Pompée, il résolut de se donner la mort si César étoit vainqueur : la bataille de Pharsale ayant tout décidé, ce zélé républicain s'enferma dans Utique, passa une partie de la nuit à lire le dialogue de Platon sur l’immortalité de l'ame, & se plongea son épée dans le sein, à l'âge de 48 ans. Ce trait sublime de désespoir civique a déjà été mis sur la scène française, en 1765, par Deschamps ; quelque temps avant Addisson avoit fait jouer un Caton, sur un des théâtres de Londres : Voltaire, qui a traduit les belles scènes de cette pièce, en fait le plus grand éloge : il trouve seulement que » cet ouvrage, si bien écrit, est défiguré par une intrigue d'amour qui répand sur la pièce une langueur qui la tue. « Un journal du temps, nommé les Tablettes dramatiques, prétend que la pièce de Deschamps est tirée de celle d'Addisson : c'est une erreur ; celle de Deschamps a été traduite en anglais, & représentée à Londres, où vraisemblablement on n'auroit pas joué la traduction d'une traduction. L'abbé Abeille a fait une tragédie de Caton, qui a passé sous le nom du comédien la Thuilerie : l'abbé Abeille n'osoit plus mettre son nom à ses ouvrages, depuis l’aventure connue qui étoit arrivée à son Argélie. C’est dans cette tragédie, jouée en 1673, que deux princesses paroissant sur le théâtre , la premièree ouvrit la scène par ce revers :

Vous souvient-il, ma sœur, du feu roi notre père?

Malheureusement la seconde actrice resta un peu de temps sans répondre : un plaisant du parterre dit tout haut :

Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère.

La pièce ne fut pas continuée : l'abbé Abeille étoit accablé d épigrammes. Le cit. Poinsinet Givry a fait un Caton d’Utique, & dernièrement il vient d'en paroítre encore un imprimé par le cit. Campagne. Venons maintenant au Caton d’Utique, tragédie en 3 actes, en vers, qu'on a donné, avec succès, sur ce théâtre : c’est le premier ouvrage de son auteur ; mais il n'a pas besoin de ce titre pour jouir de l'estime des amis de la bonne littérature ;.d'abord, il a évité le défaut que Voltaire reproche au Caton d’Addisson. Il n'a point mêlé d’intrigue d'amour à son action, par conséquent point de femmes. Cet ouvrage porte le caractère sévère, antique, qui fait la base des tragédies politiques Le style est celui d'un homme nourri des beautés des anciens.

Le moment choisi par l’auteur, est celui où il ne reste plus à César, pour être entièrement maître de l’empire romain, que de triompher de Caton & du peu de. Romains enfermés avec lui dans les murs d’Ulique.

Malgré l'évidence de sa faiblesse, comparée à la force de César, Caton, qui n'a jamais vécu que pour Rome, & qui par caractère ne peut, lorsqu'il s'agit d'elle, être refroidi par aucune considération, s'obstine à se défendre, & cherche à faire passer dans l’ame de ses compagnons d'infortune, l'esprit qui l'anime.

César de son côté, non moins bon politique que grand général, envoie à Caton, Domitius pour l’engager à se rendre. II lui fait offrir de partager avec lui le consulat, avec promesse de ne se conduire que d'après les conseils & ses principes. Caton, qui ne voit dans cette offre qu'un piège & une usurpation manifeste sur les droits du peuple, s'y refuse. Domitius profitant alors de sa présence dans la ville, cherche à diviser les Romains, & parvient à engager un certain nombre de soldats à se mutiner ; íl fait plus, il profite de la jeunesse du fils de Caton, & lui .montrant les dangers qui menacent son père, il le fait consentir à s'unir à lui pour engager Caton á se rendre. Le père se refuse avec indignation aux efforts de son fils, lui montre la différence de sa conduite avec celle d’autres Romains, qui, dans les mêmes circonstances, ont sacrifié leur vie pour leur patrie. Le jeune homme agité, quitte son père, rassemble 300 jeunes gens, sort des murs de la ville, s'empare pendant la nuit d’un défilé, attaque César à la pointe du jour, le joint, mais prêt à le frapper ; il tombe lui même à ses pieds percé de coups.

Pendant ce-temps, la sortie du jeune Caton est interprétée comme une trahison ; on ne peut le cacher à son père : il apprend ensuite que son but étoit de combattre César, & qu'il y a péri. Caton, satisfait, se fait apporter le corps de son fils pour en compter les honorables blessures. Enfin, convaincu de son impuissance, & de la certitude de l'asservissement de la patrie, il se. détermine à mourir. Ce dernier acte de la vie de Caton est conforme aux principes qui l'ont guidé pendant tout le cours de la vie. La révolte des Romains, sur-tout celle présumée de son fils, si sensible à son cœur, n'ont pu ébranler Ion courage : il ne quitte la vie qu'au moment où elle ne peut plus être utile à Rome. Les principes qu'il a puisés dans les ouvrages de Platon, lui ont appris à vivre, il veut qu’ils lui apprennent à mourir ; d'une main il prend le livre.& de l'autre un poignard dont il se perce.

On voit combien ce plan est sévère, puisqu'il n'y entre rien d'étranger aux intérêts directs de Rome. L'auteur, plein de son sujet, l’a traité avec énergie & souvent avec un enthousiasme & des maximes qui font honneur à son talent & à ses principes. On doit le louer sur-tout d'avoir présenté Caton comme un sage dont l’âpre sévérité n'est fondée que sur l’ardent amour de la vertu & de sa patrie. On voit avec une grande satisfaction, dans la scène avec son fils, que son cœur s'ouvre avec complaisance aux tendres mouvemens de la nature, & qu'il ne les réprime que lorsqu'ils lui paroissent nuire aux intérêts de la patrie, premier objet de toutes ses actions.

Le premier acte a été vivement applaudi : mais les spectateurs, peu accoutumés à n'être occupés que d'un seul intérêt de cette nature, sans aucun intermédiaire, ont paru se refroidir. Le stoïcisme de Caton, qui veut jouir de la vue de son fils mort percé de coups, n'a produit sur eux qu’une sensation pénible, & le suicide froid & raisonné du héros d’Utique n'a fait verser aucune larme.

Un sujet pareil devoit offrir des ressemblances avec d'autres pièces ; aussi en trouve-t on quelques-unes. L'entrevue de Domitius avec Caton & le sénat d’Utique ressemblent à la 1ere. scène d’Arons de Brutus1. La sédition des troupes de Caton rappèle celle de Spartacus : en un mot, cette pièce offre peu de mouvemens de scène, neufs & imprévus ; on est fâché aussi de voir Caton croire à la trahison de son fils, & néanmoins cet íncident amène une très-belle scène au troisième acte. Quoi qu'il en soit des défauts qu'une critique sévère pourroit chercher à cet ouvrage, l'homme de goût y trouvera un très-grand mérite de style, de la force dans le dialogue, de la justesse dans les pensées, & de l’effet dans la marche générale de l’action. On en a demandé l'auteur à grands cris.

(Annonces & avis divers.)

1. Allusion au Brutus de Voltaire. Arons est l’ambassadeur de Porsenna, l’adversaire de Brutus, et il paraît au sénat à l’acte I.

D'après la base César, la pièce, de A.-Philippe Tardieu Saint-Marcel, a été jouée 5 fois au Théâtre français de la rue de Richelieu, du 16 avril 1796 au 23 avril 1796.

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