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Elisabeth, ou l'héroïsme filial

Elisabeth, ou l'héroïsme filial, mélodrame en trois actes et en prose, de Joseph Aude et Henri-Joseph Thuring. Musique de M. Lanusse, ballets de M. Adam. 20 octobre 1806.

Théâtre de la Gaîté.

Dans le Courrier des spectacles du 20 octobre 1806, la pièce est annoncée comme un « mélodrame en 3 actes, orné de musique, décors, ballets et costumes nouveaux ».

Le mélodrame d'Aude et Thuring précède de huit jours le mélodrame de Dorvo, Elisabeth ou les Exilés en Sibérie, inspiré comme lui du roman de Mme Cottin, dont Dorvo a repris le titre.

Titre :

Elisabeth, ou l'héroïsme filial

Genre

mélodrame

Nombre d'actes :

3

Vers ou prose ?

en prose

Musique :

oui

Date de création :

20 octobre 1806

Théâtre :

Théâtre de la Gaîté

Auteur(s) des paroles :

Aude et Thuring

Compositeur(s) :

Lanusse

Chorégraphe(s) : Adam

Sur la page de titre de la brochure, Paris, chez Barba, 1806 :

Elisabeth, ou l'héroïsme filial, mélodrame en trois actes, en prose, par MM. Aude et Thuring. Musique de M. Lanusse. Représenté, pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la Gaieté, le 20 octobre 1806.

Courrier des spectacles, n° 3542 du 21 octobre 1806, p. 2

Le Théâtre de la Gaîté a donné hier la première représentation d’Elisabeth, mélodrame en trois actes, dont le succès a été complet ; c’est un des meilleurs que l’on ait joués à ce théâtre. Nous reviendrons demain sur cette production pleine d’intérêt

Courrier des spectacles, n° 3543 du 22 octobre 1806, p. 2-3 :

[C’est bien le personnage d'Élisabeth qui fait l’intérêt de la pièce, et c’est elle que le critique met en avant. L’intrigue de la pièce vient d’un roman de madame Cottin, mais on n’y trouve que de quoi nourrir une scène, et il a bien fallu l’enrichir pour en faire un sujet de mélodrame. Tâche qu’ils ont réussi, ce dont témoignent l’intérêt et les larmes des spectateurs. Après ces préliminaires, l’article entreprend de résumer l’intrigue, faite de rebondissements, de coups de théâtre, avec déguisement et ermites (toujours utiles dans un mélodrame). Bien sûr, tut finit de façon heureuse. Le jugement du critique est positif : l’intrigue doit peu au roman, mais elle est bien construite, rapide, intéressante. Les acteurs sont jugés excellents, tout comme le compositeur de la musique ou l’auteur des décors, très réussis ou le chorégraphe. Mais les auteurs des paroles ont préféré garder l’anonymat (mais nous les connaissons !).

       Théâtre de la Gaîté.

Elisabeth, ou l’Héroïsme filial.

Le dévouement d’une jeune fille qui, pour sauver à son père des horreurs de l’exil, entreprend, seule, sans guide, sans appui, sans fortune, un voyage de 800 lieues ; qui parcourt cet immense espace à pied ; qui brave mille fatigues, mille périls ; un trait d’héroïsme semblable est trop touchant pour ne pas enflammer l’imagination des poètes, des romanciers, des auteurs dramatiques. L’ouvrage de Mad. Cottin a obtenu un si grand succès ; ses récits sont pleins d’un intérêt si touchant qu’il étoit impossible que l’on ne songeât pas à nous mettre sous les yeux ce que nous avions entendu raconter avec tant de -plaisir ; mais l’acte sublime de la jeune Elisabeth ne présenté qu’une scène, et le roman lui-même est peu propre à fournir une action théâtrale. Les auteurs du nouveau mélodrame ont apprécié, en hommes judicieux, cette difficulté. Ils ont senti qu’ils devoient être eux mêmes créateurs, et ils ont imaginé une fable dont le succès a justifié leur opinion, et surpassé peut-être leur attente ; ils ont intéressé tous leurs auditeurs, et fait verser beaucoup de larmes. A quel plus grand succès un mélodrame pourroit-il prétendre ? Voici de quelle manière le sujet est conçu :

Elisabeth est arrivée à deux lieues de la capitale et descend chez Pétrowski, aubergiste, qui se fait un devoir de lui donner l'hospitalité. Elle lui apprend ses malheurs, la captivité de son père Stanislas Sobieski, et lui raconte comment elle a bravé la rigueur de la saison, les fatigues d’une longue route pour venir à pied jusqu’à Moscow, implorer la clémence de l'Empereur. Ce récit intéresse le bon Pétrowski ; il s’offre à lui servir de guide jusqu’à la ville. Cependant le comte Orloff, gouverneur de Moscow, qui a fait condamner Stanislas Sobieski à l’exil, apprend que le prisonnier a rompu ses fers, et qu’accompagné d’un hermite il a pris la route de Moscow. Il donne des ordres pour s’assurer du fugitif ; il eu donne également pour arrêter la fille de l’exilé ; mais Pétrowski le prévient, fait sortir Elisabeth par une porte secrette, prend avec elle le chemin de Moscow. Des gardes les forcent de retourner sur leurs pas. Dans cet intervalle, Stanislas, sous les habits d’hermite, seul, accablé de fatigue, arrive jusqu’à la porte de l’hôtellerie ; il y rencontre le colonel Alexis, fils du comte Orloff, jeune seigneur plein d’humanité, qui n’a pu voir ses malheurs sans en gémir, ni la beauté d’Elisabeth sans éprouver pour elle un amour tendre et respectueux. Alexis lui indique un azyle. Le comte Orloff ordonne des recherches dans la maison de Pétrowski. La vue d’Elisabeth lui donne des soupçons, il l’interroge ; Pétrowski la sauve par l’habileté de ses réponses. Un officier vient annoncer au Gouverneur que l’Hermite est arrêté.

Stanislas Sobieski paroît devant Orloff, qui ne le reconoît [sic] pas, et qui le prend toujours pour l’hermite guide de son ennemi, Sobieski ne révèle point son secret, et Pétrowski le sauve encore, en le désignant sous le nom de Frère Adrien, hermite qui occupe une cellule sur la montagne voisine. Orloff désespéré, veut éclaircir ses doutes, et va lui-même s’assurer si l’hermite du voisinage est dans sa cabane ; il l’y trouve en effet ; il l’amène avec lui pour le confronter avec Stanislas. On s’empare alors de Sobieski, et on l’entraîne avec l’aubergiste à la ville. Là, le Comte Orloff se hâte de convoquer le conseil. Pétrowski est mis en liberté, et Stanislas condamné à mort. Cependant Elisabeth arrive à Moskow, où son père est prêt à périr ; des gardes l’arrêtent ; Pétrowski la reclame en vain ; le Comte la fait conduire à son palais. Bientôt Stanislas paroît, et marche au lieu de son supplice ; mais Alexis toujours fidèle à la générosité de son caractère, suspend l’exécution, déclare à son père qu’on le trompe, et que l’hermite dont il a ordonne le trépas, n’est point Sobieski. Mais Elisabeth accourt, se jette dans les bras de son père, et détruit ainsi, sans le vouloir, cette lueur d’espérance. On part : le condamné marche avec fierté à la mort. Tout-à-coup le canon annonce l’arrivée de l’Empereur ; il paroît, et Elisabeth embrasse ses genoux. Le Prince rend à Sobieski son rang et ses dignités ; Orloff est chargé de l’amener. Il annonce d’abord qu’il n’existe plus ; mais on apprend bientôt que l’exécution a été suspendue, et Stanidas exprime aux pieds de son souverain son amour et sa reconnoissance.

On voit par cette analyse que les auteurs n’ont presque rien emprunté au roman ; leur composition est sage, leur marche rapide, leurs situations intéressantes. Le second acte sur-tout est très-bien conçu. M. Ribié qui joue le rôle de Pétrowski le fait valoir avec le talent d’un comédien consommé. Le public l’a beaucoup applaudi ainsi que MM. St. Jules dans le rôle de Stanislas ; Marty dans celui d’Alexis, et M. Adrien dans celui d’Orloff. Mlle. Planté a eu, dans le personnage d’Elisabeth, des momens de sensibilité qui ont fait le plus grand plaisir. Rien n’a été négligé pour établir dignement ce mélodrame. Les trois décorations, celle du premier acte sur-tout, sont du plus bel effet. La musique en est également très-soignée, elle fait honneur à M. Lanusse. Les auteurs des paroles ont gardé l'anonyme. Celui des ballets est M. Adam , et les décors sont de M. Allaux.

L'Esprit des journaux franças et étrangers, année 1806, tome IX (novembre 1806), p. 287-295 :

[Pour rendre compte du nouveau mélodrame, le critique a besoin de considérations générales sur la nature des spectacles : « le mélodrame n'est autre chose qu'un roman dramatique, affranchi des lois rigoureuses de la vraisemblance et de l'art » et « le peuple est avide d'émotions », que le théâtre lui procure, sans qu’il ait à se soucier des moyens employés. Il compare le goût pour le théâtre à la passion aliénante du jeu : l’un comme l’autre sont une échappatoire à l’ennui. Le divertissement procuré par le théâtre a le mérite d’éloigner des vices nés de l’oisiveté et de l’ennui. Le critique définit une sorte de hiérarchie des moyens d’échapper à l’ennui, le mélodrame étant le plus sûr moyen d’exciter les passions et étant de ce fait ce que le public préfère à la tragédie comme à la comédie. La Révolution est jugée responsable d’une plus grande accoutumance aux sensations fortes, et nous voulons, au théâtre, « être occupés par des incidens merveilleux, par des situations singulières, par des traits héroïques et pathétiques, et par de fréquens changemens de scènes aussi brillans qu'inattendus ». C’est ce que le critique trouve dans le mélodrame sujet de cet article. Il entreprend l’analyse de l’intrigue, une histoire très compliquée à base de jeune fille innocente et persécutée et d’hermite (c’est l’orthographe du temps). On a même un faux dénouement, pas du tout satisfaisant, puisque la loi du mélodrame veut « que l'innocent triomphe et que le coupable périsse », mais le vrai dénouement qui suit est conforme à la morale : le méchant est condamné à être envoyé en Sibérie, mais la gentille jeune fille va jusqu’à obtenir le pardon de son ennemi, qui échappe ainsi à la punition qu’il méritait. Le jugement porté ensuite sur la pièce est plutôt favorable : contrairement à ce qu’on trouve «  dans ces sortes d'ouvrages », il est bien construit, et fait passer le spectateur « de la crainte à l'espérance, de la douleur à la joie » sans qu’il ait le temps de s’ennuyer. Et le critique ne craint pas de faire appel au témoignage d’Horace (pourtant bien éloigné du mélodrame !) : le spectateur d’un bon mélodrame est comme le danseur sur sa corde, il est « sans cesse ballotté par des passions opposées ». Mais il est nécessaire aujourd’hui de recourir à des moyens bien plus forts que ceux qui émouvaient les Romains. Le compte rendu s’achève par l’examen de l’interprétation, bonne dans l’ensemble et de la musique, « assez analogue au sujet ». L'auteur de la pièce « a jugé à propos de garder l'anonyme ».]

Théâtre de la Gaîté.

Elisabeth, ou l'Héroïsme filial, mélodrame en trois actes, imité du roman de Mme. Cottin.

Le mélodrame n'est autre chose qu'un roman dramatique, affranchi des lois rigoureuses de la vraisemblance et de l'art, auxquelles la tragédie est soumise. L'intérêt est sa seule règle ; et l'expérience a prouvé qu'on n'a besoin ni de raison ni de sens commun pour exciter un grand intérêt. Le peuple est avide d'émotions ; il va les chercher au théâtre, et n'examine point du tout par quels moyens on les lui procure.

La passion du théâtre a quelqu'affinité avec la passion du jeu : les spectateurs qui ne trouvent en eux-mêmes aucune ressource contre l'ennui, sont attirés par le désir d'éprouver ces vives secousses qui doublent l'existence. Les joueurs courent à leur ruine, entraînés par le besoin de ces agitations violentes, produites par la crainte, l'espérance et la joie : la pitié seule est bannie des maisons de jeu, tandis qu'elle domine dans les théâtres. Ce qui rend la passion du jeu presqu'incurable, c'est que le joueur n'existe que quand il joue ; par-tout ailleurs c'est un corps inanimé ; il en est de même de l'abus du vin et des liqueurs fortes. L'homme condamné à des travaux pénibles, aime à boire l'oubli de ses maux ; et la soif de ce bonheur imaginaire et momentané, ne sert qu'à augmenter le malheur réel de sa condition.

La manie des spectacles a donc cela d'avantageux, qu'en occupant les hommes, en leur fournissant des distractions agréables, elle peut contribuer à les éloigner des vices auxquels on ne se porte que par l'oisiveté et l'ennui. Savoir s'occuper, est la grande science et la source du vrai bonheur : si l'on ne peut pas toujours faire un emploi utile du temps, il faut du moins rendre les divertissements le moins dangereux qu'il est possible ; et de toutes les manières de perdre le temps, celle qui offre le moins d'inconvéniens avec quelques avantages, est encore l'habitude du spectacle. La foule se porte à ceux du Boulevard, non-seulement parce qu'ils sont moins chers, mais encore parce que les passions y sont plus vivement excitées ; c'est aussi la raison pour laquelle on préfère la tragédie à la comédie, le mélodrame à la tragédie, et les romans aux bons livres.

Le drame terrible de la révolution semble avoir blasé les ames, à force d'en ébranler les ressorts par des scènes continuelles de l'intérêt le plus déchirant. Familiarisés depuis quinze ans avec des sensations fortes, accoutumés à vivre plusieurs siècles dans une année, plusieurs années dans un jour, c'est pour nous une nécessité première d'être sans cesse émus par de grands événemens. Il nous faut des exploits, des triomphes, des conquêtes, des talens extraordinaires, des vertus héroïques, des changemens à vue sur la scène du monde, et on ne nous en laisse point manquer ; tout ce qui nous environne, entretient, alimente notre admiration. Depuis long-temps habitués aux merveilles, nous sommes toujours étonnés par les prodiges nouveaux qui se succèdent. Si l'on peut comparer à ces superbes tableaux, à ces magnifiques décorations du théâtre immense de l'univers, de petits spectacles extrêmement frivoles et bornés:

Si parva licet componere magnis,

nous voulons aussi, et par la même raison quand nous allons à la comédie, être occupés par des incidens merveilleux, par des situations singulières, par des traits héroïques et pathétiques, et par de fréquens changemens de scènes aussi brillans qu'inattendus.

Tout cela se trouve dans le nouveau mélodrame que Ribié1 vient d'exposer à la curiosité des amateurs. La scène est en Russie près de Moskou ; ce qui fournit une décoration très-agréable, où les reflets de la neige sont parfaitement imités. La nature la plus sauvage et la plus affreuse est souvent celle dont les effets sont le plus pittoresques :

D'un pinceau délicat l'artifice agréable,
Du plus affreux objet fait un objet aimable;

Une hôtellerie solitaire, tenue par de bonnes gens, plus communs dans les glaces du Nord que sous les feux du Midi, sert d'asile à une jeune beauté qui a franchi les rochers, les torrens, les abîmes et les montagnes de neige pour aller à Moskou implorer la grace de son père, Stanislas Sobieski. Ce seigneur polonais, injustement accusé de rébellion, est relégué dans la Sibérie ; mais ce tendre père ne pouvant résister à la douleur d'être éloigné d'une fille si chère, qui l'avait suivi volontairement dans son exil, vole sur ses traces, et arrive presqu'en même-temps qu'elle aux environs de Moskou, couvert des habits d'un hermite, son compagnon de voyage, qui est mort en chemin : il reconnaît sa fille dans l'hôtellerie où elle s'est réfugiée, et cette reconnaissance est très-touchante ; mais le père et la fille ne se revoient un moment que pour être cruellement séparés. Le comte Ùrloff, gouverneur de Moskou, ennemi mortel de Stanislas, est averti par ses espions que les deux victimes de sa haine doivent essayer de porter leurs plaintes au pied du trône ; il assiège toutes les avenues de Moskou. Des soldats répandus de tous côtés sur la route, ont ordre d'arrêter tous les voyageurs : lui-même vient visiter en personne la maison qui récèle Elisabeth ; il interroge cette jeune fille. L'aubergiste, Pétrusco, homme humain et sensible, donne adroitement le change aux soupçons du gouverneur, en faisant passer Elisabeth pour sa servante : il ne réussit pas de même à l'égard de Stanislas, que les soldats du comte Urloff ont arrêté sur la route de Moskou, et qu'ils amènent dans l'hôtellerie. C'est en vain que Pétrusco soutient que c'est un hermite du voisinage, établi sur le mont Elma ; cette ruse officieuse est bientôt déconcertée par le véritable hermite du mont Elma, qu'on fait venir sur la scène.

Stanislas est donc traîné à Moskou avec Pétrusco et sa femme ; Elisabeth les suit : la femme de Pétrusco découvre toute l'intrigue pour sauver son mari. On fait le procès à Stanislas ; il est condamné à mort : Elisabeth se trahit elle-même par sa tendresse, et se fait reconnaître pour la fille de Stanislas. Le barbare Urloff la fait saisir par ses satellites, lorsque tout-à-coup l'empereur arrive : Elisabeth se jette à ses pieds, implore sa clémence en faveur de son père que l'on conduit à l'échafaud, et dont le comte Urloff presse le supplice. Le jeune prince, sensible à la piété d'Elisabeth, charge le comte Urloff d'arrêter l'exécution ; mais le comte ne tarde pas à revenir, et apprend à l'empereur que Stanislas ne vit plus.

Cet incident formerait un dénouement désagréable, car il est d'usage, dans les mélodrames que l'innocent triomphe et que le coupable périsse. Heureusement les spectateurs en sont quittes pour la peur. Urloff a été trompé lui-même par le colonel Pawloski : cet officier, chargé d'accélérer le supplice, a mieux aimé obéir à son cœur et à l'humanité, que de se rendre le ministre d'un assassinat. Stanislas reparaît, à la grande satisfaction du public : l'empereur, instruit des cruautés d'Urloff, veut l'envoyer en Sibérie prendre la place de Stanislas ; mais Elisabeth, à qui le monarque a permis de délivrer encore un proscrit, demande et obtient la grace de son plus mortel ennemi, couronnant ainsi par cet acte de générosité et de clémence, l'héroïsme de sa tendresse filiale.

Non-seulement il y a un très-grand intérêt dans ce mélodrame, mais il y règne plus d'art qu'on a coutume d'en mettre dans ces sortes d'ouvrages : la marche en est vraiment dramatique. L'auteur fait passer rapidement le spectateur de la crainte à l'espérance, de la douleur à la joie, sans le laisser languir un moment, et sans avoir besoin pour cela de choquer trop ouvertement la raison. C'est là la grand secret d'un mélodrame ; il faut que le cœur y soit sans cesse ballotté par des passions opposées, comme un vaisseau par des vents contraires. -C'est cet art qu'Horace comparait à l'adresse du. voltigeur et du danseur de corde, voire même aux prestiges du magicien:

Ille per extensum funem mihi posse videtur
Ire poëta meum
, qui pectus inaniter angit,
Irritat, mulcet, falsis terroribus implet,
Ut magus
, et modo me Thebis modo ponit Athenis.

« Celui-là peut danser sur la corde tendue, qui se joue de mon cœur par de vaines illusions, qui m'irrite, m'appaise à son gré, me remplit de fausses terreurs, et, comme un magicien, me transporte tantôt à Thèbes et tantôt à Athènes ». Nous avons beaucoup de magiciens de ce genre, qui ne sont pas de grands sorciers, et le moindre roman produit souvent tous ces effets mieux que la meilleure tragédie. Horace ne connaissait que les tragédies grecques, et les imitations latines de ces tragédies, où il y a très-peu d'incidens, d'action et d'intrigue. Qu'eût-il dit, s'il eût vu nos drames et nos mélodrames ? Mais les Romains de son temps étaient aussi émus de ces tragédies simples, que nous pouvons l'être aujourd'hui par les mélodrames le plus vivement intrigués. Un homme qui n'a bu que de l'eau, est plus échauffé par un peu de vin ordinaire, qu'un ivrogne par les plus fortes boissons : tout dépend de l'habitude et les poètes qui ont voulu enchérir sur leurs prédécesseurs, en forçant la dose de l'intrigue et du pathétique au-delà de certaines bornes, ont fait du tort à l'art et à leur nation.

Ribié met dans le rôle de Pétrusco cette rondeur, cette franchise et cette gaîté qui caractérisent son talent. Le personnage de Stanislas est rendu par St.-Jules d'une manière touchante, et l'habit d'hermite lui est favorable. Mlle. Planté, jeune actrice dont l'organe est faible, mais doux et intéressant, fait beaucoup valoir le rôle d'Elisabeth. La Fargue ne manque point de chaleur et de fermeté dans celui d'Urloff. Il y a un niais dans la pièce, nommé Nicolas; mais, loin d'affaiblir l'intérêt, il augmente le danger d'Elisabeth par ses niaiseries indiscrettes : ce niais est joué fort naturellement par Dumesnil. Enfin, on pourrait reprocher au jeune Alexis, fils du comte Urloff, de n'être pas fort nécessaire, car il ne peut rien pour le salut d'Elisabeth, quoiqu'il en soit éperdûment amoureux ; mais la bonté de son cœur et la générosité de ses sentimens délassent des atrocités de son père.

La musique est de M. Lanusse, et paraît assez analogue au sujet. L'auteur de la pièce, vivement demandé, a jugé à propos de garder l'anonyme.

1Louis-François Ribié est alors directeur du théâtre de la Gaîté, qu'il a dirigé de 1795 à 1799 (il s'appelle alors Théâtre d'Emulation) et de 1805 à 1808.

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