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Fernandez

Fernandez, tragédie en 3 actes, en vers, de Luce de Lancival, 28 thermidor an 5 [15 août 1797].

Théâtre françois de la rue de Louvois

Titre :

Fernandez

Genre

tragédie

Nombre d'actes :

3

Vers / prose

vers

Musique :

non

Date de création :

28 thermidor an 5 (15 août 1797)

Théâtre :

Théâtre Français de la rue de Louvois

Auteur(s) des paroles :

Luce de Lancival

Almanach des Muses 1798.

Intrigue embarrassée ; des invraisemblances.

Des tirades et des maximes qui ont été applaudies ; du talent dans plusieurs scènes.

Œuvres de Luce de Lancival, tome II (1826), p. 340 :

Fernandez, tragédie en trois actes, jouée en 1797, fut accueillie dans sa nouveauté, mais n'a point reparu au théâtre. La versification en est facile, mais négligée, et on y trouve beaucoup d'invraisemblances.

Courrier des spectacles, n° 222 du 29 thermidor an 5 (16 août 1797), p. 2 :

[Le critique commence par quelque chose qui le dérange : dire que la tragédie de Luce de Lancival a reçu un bon accueil du public, l'auteur ayant été nommé et applaudi. C'est qu’il pense beaucoup de mal de la pièce : mauvais plan, mauvaise exposition, pas d’intérêt, mauvaise conduite de l’action, etc. Le réquisitoire est sévère. Une seule chose à sauver, le style. Après avoir dit que rien n’allait, le critique peut résumer l’intrigue, assez étonnante en effet, une histoire hispano-mauresque qui réserve bien des surprises et dont la cohérence échappe un peu. Le critique fait deux reproches essentiels à la pièce : d’abord, son absence d’historicité. Les personnages censés être historiques ne le sont pas, l’histoire de l’Espagne n’est pas respectée. Et surtout, l’intrigue est un tissu d’invraisemblances choquantes : rien de ce qui se passe n’est possible dans la réalité (on ne peut pas aller dans le camp ennemi quand on est le prince ennemi, ni vaincre une armée avec quelques soldats, etc.). Sinon la pièce est bien jouée, surtout par l’acteur qui joue Pharnax. Dernier détail, un peu étonnant : le critique a cru voir des piles de bois entassées dans la coulisse de gauche, et il voudrait que le décorateur vérifie...]

Théâtre Français.

La tragédie de Fernandès, dont la première représentation fut donnée hier à ce théâtre, y a été fort applaudie ; on a demandé l’auteur, M. Varenne a nommé M. Luce, qui est venu lui-même recueillir les applaudissemens du public.

Après avoir fidèlement rapporté ce qui s’est passé à cette représentation , nous nous devons à nous-mêmes de dire ce que nous pensons de cette pièce. Plan mal conçu, mauvaise exposition, nul intérêt, conduite mal adroite, invraisemblance sur invraisemblance, nulle connoissance de la scène, dénouement d’escamoteur ; voilà tout ce que nous avons vu dans cet ouvrage , dont le style seul nous a paru mériter quelques éloges.

Gonsalve Fernandès de Cordoue, surnommé ce Grand capitaine, est le héros de cette tragédie; ayant éprouvé les disgrâces d’Alphonse, roi de Castille, il est passé dans les camps des Maures ses ennemis, et a à leur tête remporté au nom de Pharnax, leur chef, plusieurs victoires sur Dom Sanche, fils d’Alphonse. Une de ces victoires a livré entre les mains de Pharnax Eléonore, épouse de Dom Sanche, qui, avant de l’épouser avoit dédaigné les vœux de Fernandès. Le prince Maure veut la faire périr, le fer est sur sa tête, en vain le héros de l’Espagne veut la défendre, il est seul, et ne peut la sauver qu'en l’épousant. Eléonore se croit trahie par Fernandès. Dom Sanche arrive au camp de Pharnax, et sous le titre d’ambassadeur, il offre la paix, et d’abandonner au Maure ses conquêtes, s’il veut rendre Léonore. Celui-ci annonce qu’elle va épouser Fernandès.

Dom Sanche, furieux, se répand en injures, et malgré son caractère et les prières de Fernandès, Pharnax le fait charger de chaînes. Eléonore sollicite sa grâce ; elle l’obtiendra, si elle veut suivre sur-le-champ Fernandès à l’autel ; elle consent à tout, pourvu qu’avant, elle puisse parler à l’ambassadeur de son époux. Elle se dispose à suivre Fernandès au temple, résolue de le percer sur l’autel même. Gonsalve, au moment de s’y rendre, défait lui-même les chaînes d’Alphonse, et en présence de Pharnax, il rend la princesse à Dom Sanche, arme ce dernier, et à la tête de sa troupe, il le défend contre Pharnax , qui périt dans un combat qui termine cette pièce.

Nous ne savons pas quel est ce Dom Sanche, ni Alphonse son père que l’auteur a eu en vue. Fernandès de Cordoue étoit sujet de Ferdinand V, roi d’Aragon, et d’Isabelle de Castille. Cette dernière mourut en 1504, et Fernandès en 1515, à 72 ans ; comment donc se fait-il qu’il ait pour roi un Alphonse, qui n’existoit point vers cette époque ?

Les invraisemblances vraiment choquantes qui frappent dans cet ouvrage, c’est de voir un prince s’introduire dans le camp de son ennemi, sans craindre d’être reconnu par qui que ce soit, pas même par Fernandès ; de voir des soldats espagnols pénétrer sans difficulté dans la tente du prince Maure; de voir ces mêmes troupes ne pas reconnoître Dom Sanche qui vient de les quitter ; et enfin de voir Pharnax, au milieu de son camp, de son armée, attaqué et battu par une centaine d’Espagnols.

Tous les rôles sont fort bien joués ; M. Chevreuil a bien rendu celui de Pharnax, et se rend de plus en plus cher au public.

Un de nos voisins nous a fait remarquer un effet assez vilain dans la décoration : à la gauche du spectateur , on croiroit voir des piles de bois rangées dans un chantier. Nous engageons le décorateur à voir du milieu de la salle si nous nous trompons.

La Décade philosophique, littéraire et politique, sixième année de la République, Ier trimestre, n° 2 (20 Vendémiaire an VI, mercredi 11 Octobre 1797), p. 105-107 :

[L’accueil de la pièce de Luce de Lancival a été médiocre, et Légouvé prend sa défense, en soulevant le problème particulier de l’obéissance aux supposées règles de la tragédie, qui condamneraient la tragédie en trois actes au profit des œuvres en cinq actes, seules conformes à la tradition.]

Sur l’autorité des Règles et sur les Tragédies en trois actes, lettre adressée aux Auteurs du Journal de Paris.

Citoyens, dans votre article sur Fernandès, que les Journaux m'ont paru avoir jugé sévèrement, j'ai lu avec surprise cette phrase adressée à l'Auteur : Nous l'invitons à suivre dans ses ouvrages les règles adoptées par les grands maîtres, c'est-à-dire, à ne donner à ses tragédie» que la division ordinaire de cinq actes. Il résulte de ce conseil, que vous regardez la division en trois comme défectueuse. Ce n'est point ici ma défense que je veux prendre ; l'intérêt seul de l'Art m'ordonne de démontrer que cette opinion est un préjugé qui semblait détruit depuis long-tems, mais dont il faut combattre la renaissance, puisqu'elle ne peut-être que nuisible.

Pourquoi trois actes seraient-ils irréguliers ? parce que les grands maîtres ne les ont pas adoptés ! Mais le divin Racine a fait Esther qui n'a que trois actes ; mais Voltaire a fait la Mort de César qui n'a aussi que trois actes, et dont le succès prouve en faveur de cette division. Il est vrai qu'il y en a peu d'exemples ; mais il suffirait qu'il y en eût un qui fût heureux, pour qu'on eut le droit de le suivre et de le multiplier. Eh ! quel peut être le fondement de ce prétendu principe ? Examinons le sans partialité ; ramenons le à la raison; car c'est toujours la raison qu'il faut consulter dans les Arts, et non l'usage qui est souvent arbitraire.

Le véritable but de la tragédie n'est-il pas d'émouvoir ou d'entraîner, enfin, de parler ou au cœur par des situations touchantes, ou à l'esprit par des mouvemens élevés ? Si on parvient à l'un de ces deux objets en divisant une pièce en trois actes, on aura rempli le véritable but de l'Art, pourquoi n'aura-r-on pas fait une tragédie ? Si le mérite d'une production théâtrale dépendait de son étendue, il s'ensuivrait qu'un ouvrage en six actes vaudrait mieux qu'un en cinq, et l'auteur des Arsacides serait au-dessus de Corneille.

Lorsqu'un sujet, fécond en beautés et doué de toutes les qualités dramatiques ne comporte que trois actes, faudra-t-il le rejeter ou en affaiblir l'intérêt dans le développement d'une intrigue trop prolongée ? Ce désir de forcer un sujet, a nui à beaucoup de pièces, à quelques-uns mêmes de nos chefs-d'œuvres, qui offrent des scènes vides, dont l'inutilité n'est couverte que par la beauté des vers : cet exemple doit il être suivi ! Une comédie en trois actes n'est pas irrégulière ; une tragédie de la même étendue peut-elle être défectueuse ? Je dirai plus : la division en trois actes, quoique moins ordinaire, est peut-être la plus vraie et la plus naturelle. Il est sûr du moins qu'elle établit avec plus de symétrie les trois parties d'un tout, le commencement le milieu et la fin. Ce n'est pas que j'attaque l'autre ; j'avoue qu'elle donne beaucoup plus de majesté à une pièce ; mais ses proportions, si elles sont plus imposantes, me semblent moins justes et moins égales.

Vous ajoutez qu'avec de telles licences l'art décroît et dégénère. Mais ici ce n'est point une licence, c'est un véritable droit. D'ailleurs, je crois qu'une licence qui enrichirait le théâtre de monumens précieux, dont le priverait l'observation stricte de l'usage, loin de le faire dégénérer, ne pourrait que lui être avantageuse. C'est plutôt en rappellant des règles fondées sur de simples conventions, en défendant sans cesse de sortir du champ tracé et épuisé par les grands maîtres, qu'on détruit l'art dramatique, puisqu'on apprend aux écrivains qui le cultivent, à ne rien oser et à n'enfanter que des productions qui, calquées sur celles de leurs prédécesseurs, se ressemblent toutes. Le talent doit se pénétrer de ses modèles, et non les imiter servilement. Si Racine se fût assujéti à l'usage alors reçu de ne pas faire une tragédie sans amour, il n'eût point composé Athalie, et nous aurions un chef-d'œuvre de moins. Si Voltaire eût respecté la coutume de mettre toujours des femmes sur la scène, il n'eût pas fait la Mort de César, et nous aurions encore un chef-d'œuvre de moins. Il en est de même de la coupe en cinq actes. Si l'on obéissait à cette prétendue règle, on perdrait beaucoup de sujets heureux. C'est ouvrir, dites-vous, la route à la médiocrité. Cette crainte n'est pas fondée. Sans doute une tragédie en cinq actes demande plus de ressources dans l'imagination, qu'une tragédie en trois, et lui est supérieure, quand toutes deux sont bonnes ; mais elle n'exige pas un talent plus vrai ; il faut dans l'une et l'autre un plan aussi bien conçu, une versification aussi pure, aussi élégante, aussi tragique, des caractères tracés avec la même force, des passions développées avec la même profondeur ; enfin, il faut également remplir toutes les conditions nécessaires à la perfection du poëme dramatique. Ainsi, dans la division en trois actes quel avantage peut trouver la médiocrité ? D'ailleurs, elle se montre dans les ouvrages les plus étendus, et le talent brille dans les cadres les plus étroits. N'excluons donc pas du théâtre ces proportions différentes qui y jettent la variété, et augmentent nos jouissances, en multipliant ses richesses.

Legouvé.

Le Censeur dramatique, rédigé par Grimod de la Reynière, tome premier, n° 2 (20 Fructidor, an 5), p. 93-96 :

Le 28 thermidor., on a donné au même Théâtre [Théâtre françois de la rue de Louvois], la première Représentation de Fernandez, Tragédie en trois actes, de M. Luce de Lancival.

Fernandez, Général Espagnol, mécontent du Roi d'Arragon, s'est retiré auprès de Pharnax, Chef des Maures, établis en Espagne, et fait sous ses ordres la guerre à son pays. Léonor, Princesse Espagnole, tombe en la puissance de ce Maure, qui, pour venger d'anciennes injures, veut la sacrifier, et ne consent à lui sauver la vie qu'autant qu'elle épousera sur-le-champ Fernandez. C'est avec peine qu'elle obtient un délai de 24 heures, pendant lequel Pharnax l'a fait garder avec honneur dans sa tente. Fernandez ne pouvant s'expliquer, elle est dans l'erreur à son égard, et ne sait pas que c'est uniquement pour la sauver qu'il a feint de consentir à cet hymen. Cependant la Princesse aime et est aimée de Dom Sanche, Prince Espagnol, resté fidèle à son pays. Il arrive sous le nom d'un Ambassadeur, sans se faire connoître, et apprend de sa Maîtresse l'hymen projeté. Cependant il est suspect à Pharnax qui, sans respect pour le droit des gens, le fait charger de fers. Fernandez, pressé par Pharnax d'accomplir l'hymen, y consent, à condition qu'on rendra la liberté à Dom Sanche, auquel il ôte ses fers. Une troupe de Chevaliers Espagnols est venue joindre Fernandez pour suivre sa fortune ; il leur fait jurer de lui obéir en tout ; et lorsque le Camp est rassemblé pour la cérémonie, au moment où la Princesse veut le poignarder, il la désarme, arme son Amant, et donne ordre à sa troupe de fondre sur les soldats de Pharnax. Le combat s'engage ; Pharnax est tué, et Fernandez, mieux connu des deux Amans y jouit de leur reconnoissance, et couronne leur amour.

Telle est l'analyse rapide de cette Tragédie qui a obtenu un assez grand succès. De beaux vers, de beaux sentimens, un style en général assez élevé, le lui ont mérité. Mais on pourrait lui reprocher des situations forcées et peu naturelles, des ressorts en général peu motivés, beaucoup de lieux communs, des réminiscences, et un combat au moins inutile, et que, pour l'honneur du Théâtre François, nous engageons l'Auteur à supprimer. Dès que les Espagnols sont tous du parti de Fernandez, la foible escorte de Pharnax, très inférieure en nombre, ne peut que succomber : elle doit seulement se présenter au combat ; alors les Chevaliers l'entourant, lui feroient rendre les armes, et Pharnax, en se poignardant, ou tombant sous les coups d'un Espagnol, n'en rendroit pas moins par sa mort le Spectateur satisfait. Nous engageons l'Auteur à méditer cette idée, et à abandonner à l'Opéra et aux Spectacles des Boulevarts ces parades militaires que la dignité du Théâtre François n'a jamais admises.

Cette Pièce est jouée par MM. Saint-Prix, Saint-Fal, Chevreuil, Florence, Varenne et Belleville ; et par Mmes Fleury et Dublin.

Le trouble, qui suit ordinairement une première représentation, (la seule que nous ayons encore vue, au moment où cet article s'imprime) et sur-tout une représentation tragique, a dû nécessairement nuire à l'effet. Ainsi il est à croire qu'aux suivantes, plus sûrs de leurs rôles les Acteurs déploieront leur talent dans toute son étendue. En attendant, nous rendrons justice à l'intelligence de M. Saint-Prix, qui ressortiroit bien plus encore, s'il pouvoit varier davantage les inflexions de sa voix ; à la sensibilité de M. Saint-Fal, dont l'organe touchant et bien ménagé fait souvent vibrer les cordes du cœur ; à M. Chevreuil, qui a su tirer parti d'un rôle odieux ; dont la voix a du mordant, et en auroit bien plus encore, si, pour la grossir, il ne dénaturoit pas un très bel organe en portant continuellement cette voix dans la tête ; et dont le jeu prend, de jour en jour, plus d'aplomb ; enfin, à Mlle Fleury, qui, dans le rôle très long de Léonor, a déployé les qualités qu'on lui connoît.

On a demandé l'Auteur, qui a paru, conduit par les principaux Acteurs. Lorsque cette Tragédie sera imprimée, nous entrerons dans de plus grands détails. Nous en analyserons la marche d'une façon plus régulière et plus étendue ; nous en discuterons les effets ; nous en anatomiserons le Style et nous n'épargnerons rien pour prouver à son estimable Auteur toute l'étendue de notre zèle et de notre impartialité.

Nous regarderons aussi comme une justice de revenir sur le jeu des Acteurs, auxquels nous espérons n'avoir plus alors que des éloges à donner.

L’Esprit des journaux français et étrangers, 1797, volume 5 (septembre-octobre 1797), p. 271-275 :

[Le compte rendu s'ouvre, comme d’habitude sur le résumé de l’intrigue, très détaillé. Après une formule brève qui affirme les mérites de la pièce (elle « ne péche ni par le fonds, ni par les situations, ni même par les caractères » : que demander de plus ?), le critique entreprend d’en souligner les défauts : plan qui n’a pas été mûri, conduite de la pièce êu soignée. Plus précisément, il s’agit de dénoncer de l’embarras « à chaque scène », des entrées et sorties « peu motivées », un trop faible souci de la vraisemblance. Il prend comme exemple le fait que Fernandez ne révèle pas à Léonor son intention de la sauver, et il reconstitue la pièce pour résoudre ce qui est à ses yeux un grand problème. De même il récuse la comparaison avec Coriolan, dont la situation « est bien plus dramatique. Mais ces reproches ne doivent pas conduire à « refuser du talent à l’auteur ». Il faut au contraire l’inviter « à ne pas se décourager, à jouir de son succès qui n'a pas été douteux, mais à l'affermir par quelque nouvelle production ». Une ultime phrase souligne la qualité du jeu des acteurs.]

THÉATRE FRANÇAIS, RUE LOUVOIS.

FERNANDEZ , tragédie

Fernandel, noble Castillan, célèbre par vingt ans d'exploits & de vertus, mais poussé par le ressentiment d'une injure grave qu'Alphonse lui a faite, & par le dépit d'un amour dédaigné, s'est uni à Pharnax, chef des Maures, l'ennemi le plus terrible & le plus furieux d'Alphonse & de la Castille ; l'appui de ce nouveau Coriolan a rendu l'armée des Maures triomphante, & le corps des vainqueurs est aux portes même d» la capitale, dont les remparts sont déjà détruits. Là commence l'action.

L'aspect des débris encore fumans des murs qui ont vu naitre Fernandez, en rappelant à ce jeune héros le souvenir de la patrie, excite-déjà ses remords ; il déteste sa victoire, & se repent de servir un tyran aussi cruel que Pharnax, qui, dans ses projets barbares de vengeance, ne parle que de ravager, d'incendier la Castille, & de porter partout le fer & la flamme.

Léonor, princesse d'Arragon, cette même Léonor qui a rejeté l'hommage de Fernandez & qui doit s'unir au jeune Don Sanche, l'honneur & l'espoir de la Castille, vient de tomber au pouvoir du chef des Maures, & cet implacable tyran annonce gaiement à Fernandez qu'il va l'immoler sur le champ aux mânes de son père : c'est à ses yeux même qu'il fait lever sur elle le glaive de la mort ; mais le Castillan, après avoir en vain imploré Pharnax, ne connoît d'autre moyen de la sauver que de déclarer son amour. Pharnax, qui croit voir dans cet hymen un moyen d'éterniser la haine de Don Sanche & de Fernandez, de fermer ainsi tout espoir de retour vers sa patrie à ce jeune transfuge, veut que la pompe de l'hymen soit préparée dans la journée même.

Léonor se trouve ainsi placée entre le supplice de la mort & celui de infidélité ; elle reproche à Fernandez, & sa trahilon envers sa patrie , & l'abus qu'il fait de sa victoire, pour la forcer sans délicatesse à un hymen qu’elle déteste ; mais n'en pouvant rien obtenir, elle se détermine à y consentir, dans l'intention secrète de venger à l'autel même son amant & son pays, en assassinant Fernandez.

Cependant Don Sanche, instruit du sort de son amante, se hasarde à venir dans le camp de Pharnax, comme ambassadeur, pour réclamer Léonor & offrir la paix. Pour toute réponse, le Maure viole le droit des gens, au point de faire charger de fers ce prétendu ambassadeur ; & le malheureux Fernandez, qui a très-bien reconnu Don Sanche, est encore accusé de l’avoir attiré lui-même dans ce piège abominable.

Mais les Castillans qui avoient accompagné l'amant de Léonor, instruits que Fernandez est près d'eux, & pénétrés encore du souvenir de ses exploits, viennent lui offrir de s'unir à lui. Il reçoit leur serment, & par un très-beau mouvement , s'écrie :

                  J'aime encor ma patrie :
Je n'abuserai point du serment qui vous lie.

En effet, assuré du courage de ce renfort, & d'une partie de l’armée maure, qui déteste Pharnax, il presse la cérémonie ; il exige que Don Sanche y soit présent, qu'on détache les fers ; & au moment où Pharnax & Don Sanche croient qu'il va conclure cet hymen fatal, & donner la main à Léonor, il unit la princesse à son amant, arme celui-ci qui tue Pharnax, donne le signal, appelle les Castillans à lui, combat les Maures qui veulent faire résistance, les repousse, & retourne aux drapeaux de son roi.

L'analyse de l'ouvrage prouve qu'il ne péche ni par le fonds, ni par les situations, ni même par les caractères : cependant la sévérité exige qu'on reproche à l’auteur de n'avoir pas mûri le plan, & soigné la conduite de la pièce ; l'embarras s'y fait sentir à chaque scène, & nuit à l'intérêt; les sorties & entrées y sont toujours peu motivées ; les vraisemblances n'y sont jamais assez ménagées. On ne conçoit pas pourquoi Fernandez s'obstine à se taire quand Léonor l'accuse; & pourquoi il ne lui révèle pas son projet de la sauver. Je sens bien qu'alors le dénouement, déjà trop prévu, le seroit encore davantage; mais dans ce cas il falloit donc, pour la vraisemblance, trouver quelque ressort dramatique pour empêcher Fernandez de parler à Léonor & à Don Sanche ; il falloit qu'il ne s'entendît pas froidement & à tout propos, reprocher ce dont il n'est pas coupable, & ses vertus comme des crimes. Cet effort est du genre admiratif : mais il est peu vraisemblable, quand c'est à l'auteur seul qu'il est utile.

De plus, il me semble que ce beau retour de Fernandez est accompagné d'une nouvelle trahison; & que pour se laver d'avoir déjà trahi Alphonse & son pays, il ne faut pas conspirer contre son allié, dans son propre camp ; cela diminue beaucoup le plaisir qu'on auroit à voir son repentir.

La situation de Coriolan est bien plus dramatique, c'est qu'elle est plus vraie ; & dès qu'on s'écarte, dans la tragédie, de la marche ordinaire des passions humaines, on perd le grand art d'intéresser, qui n'est fondé que sur la vérité ou la vraisemblance.

Néanmoins, malgré ces reproches, il ne faut pas être assez injuste pour refuser du talent à l'auteur ; on en trouve beaucoup dans plusieurs scènes, entr'autres dans celle où Don Sanche réclame Léonor comme ambassadeur, & offre avec dignité la paix qu'on lui refuse ; on en trouve dans le style, qui n'est pas toujours très-correct, mais qui est souvent noble & élevé ; on en trouve dans le rôle même de Léonor, dans la variété du coloris ; enfin, celui qui a conçu Fernandez annonce qu'il peut certainement aller plus loin encore. J'invite donc le cit. Luce à ne pas se décourager, à jouir de son succès qui n'a pas été douteux, mais à l'affermir par quelque nouvelle production.

La pièce a été fort bien jouée par Saint-Prix, Saint-Phal & Chevreuil, ainsi que par Mlle. Fleury.

Dans la base César : 5 représentations, du 15 au 23 août 1797.

 

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