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La Femme sans tête [et la tête sans corps]

La Femme sans tête, mélodrame-féerie en 3 actes, de Destival de Braban et César Ribié, musique de Taix, ballets d'Adam, 16 septembre 1806.

Théâtre de la Gaîté.

Sur la page de titre de la brochure, à Paris, chez Corbaux, 1806 :

La Femme sans tête (imité de l'italien) Mélodrame-féerie en trois actes, à grand spectacle, orné de divers changemens à vue, Représenté, pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la Gaîté, le Mardi 16 Septembre 1806.

Le nom des auteurs ne figure pas dans la brochure.

La Bibliothèque dramatique de Soleinne donne les noms de Destival et Ribié (tome 3, p. 220).

Dans le Courrier des spectacles du 16 septembre, la pièce est annoncée sous le titre alléchant de la Femme sans tête et la tête sans corps. Dès le lendemain, elle est annoncée simplement comme « la Femme sans tête, mélodrame-féerie-comique en 3 actes, à grand spectacle ».

Courrier des spectacles, n° 3510 du 17 septembre 1806, p. 3 :

[L'attribution à un dénommé Dumont est étonnante : la pièce est de Destival de Braban et Ribié.]

La Femme sans tête n’a obtenu hier qu’un demi-succès au Théâtre de la Gaîté ; c’est une folie qui a d’abord assez égayé le public : mais au troisième acte, les murmures se sont élevés, et cependant la pièce a été jusqu'à la fin. L'auteur est M Dumont, celui de la musique, M. Taix, et celui des ballets M. Adam.

Courrier des spectacles, n° 3511 du 18 septembre 1806, p. 2-3 :

[Les féeries ne sont pas prises au sérieux par le critique, et il se permet de traiter celle que le Théâtre de la Gaîté vient de monter avec une certaine légèreté. D'où un ton plutôt ironique pour parler de cette « femme sans tête » dont il est fort possible qu'elle soit le modèle de la femme en général à ses yeux. Il rappelle non sans malice la façon dont un conte biblique raconte la création de la femme - une queue de singe – ou les plaisanteries de « beaux-esprits de cabaret », à la misogynie robuste. Les hommes se promettaient de bien rire en lisant le titre de la pièce, et les femmes de se venger de ces rires. Hélas, la pièce n'a pas comblé les attentes des uns et des autres, les féeries étant un peu passées de mode. Le résumé de l'intrigue arrive enfin, une histoire d'amour très classique, mais entre les enfants deux génies, en butte aux réticences de leurs parents. Un troisième génie est sollicité pour venir à leur secours, et il transforme le génie femelle en femme sans tête, ce qui n'a guère d'effet. Pour fléchir les inflexibles parents, il faut qu'on croie la jeune femme génie morte : les parents s'attendrissent, et les jeunes génies peuvent se marier (sans que le critique nous dise comment elle sort du tombeau où on l'avait placée). Le recours dans la pièce à des génies offrait au critique l'occasion d'une petite perfidie : l'auteur ne fait manifestement pas, pour lui, partie des génies, et il faut qu'il fasse subir à sa pièce un sérieux traitement pour l'améliorer, style, scènes, élagage des longueurs. C'est à ce prix qu'est le succès, en germe dans sa pièce. Sinon, « le spectacle est très brillant » : les ballets sont du niveau de ceux de l'Opéra, tous les êtres surnaturels y défilent rapidement, dans des « danses infernales ou aëriennes [...] très-piquantes, et d’une exécution qui mérite des éloges, et un rôle de niais (indispensable dans les féeries comme dans les mélodrames) a fait beaucoup rire. Il faut donc améliorer la pièce, ce que le directeur de la Gaîté saura faire. Mais le critique lui glisse un conseil éclairé : choisir le mélodrame plutôt que la féerie : chaque genre a son temps, et le mélodrame devrait réussir pendant deux ou trois ans, avant que le genre subisse le même déclin que la féerie...]

La Femme sans tête.

On a fait des épigrammes contre les femmes depuis qu’il existe des femmes. Adam lui-même n’épargna pas la sienne ; il l’appeloit un beau défaut de l’Univers ; il lui reprochoit d’avoir l’esprit gauche et l’humeur mal-faite, comme la côte dont elle tiroit son origine.

Si l’on en croit quelques Rabbins, cette origine est encore moins noble ; je ne sais quelle compilation de Contes Juifs rapporte qu’au moment où Dieu se préparoit à façonner la côte d’Adam, pour en faire une femme, un singe espiègle eut l’adresse de la lui escamoter ; que le Père Eternel courut après lui, et le saisit par la queue, et que cette queue lui étant restée à la main, il la trouva assez bonne pour en faire une femme , et s’en servit à défaut de la côte : et voilà pourquoi, dit le Rabbin, les femmes ont toujours eu quelque chose du caractère du singe.

Cependant ce n’est pas le cœur des femmes que l'on accuse ; on convient que c’est la meilleure partie de leur avoir, quoiqu’il y ait pourtant des exceptions à faire ; c’est contre leur tête que toutes les épigrammes sont dirigées ; les beaux-esprits de cabaret ont toujours admiré l'excellente plaisanterie d’un bel-esprit de leur façon, qui avoit fait peindre au-dessus de la porte de la Taverne une femme sans tête, avec cette légende, A la Bonne Femme. Depuis ce tems, la plaisanterie et l’enseigne ont acquis une grande réputation. Il ne faut donc pas s’étonner si le titre seul de la nouvelle pièce avoit attiré une foule considérable au Théâtre de la Gaîté. Les hommes, sur-tout, se promettoient de bien rire aux dépens des femmes, et les femmes, de bien prendre leur revanche - à leur retour dans leur ménage. Malheureusement l'auteur a mal pris ses mesures, et n’a sçu contenter ni les hommes, ni les femmes. Cette pièce est du genre des féeries, sorte de production qui prête beaucoup au jeu des décorations et aux illusions de la scène, mais dont la mode est un peu usée.

Les principaux personnages sont deux Génies mâle et femelle, dont l’un se nomme, je crois, .Zéphyrin, et l'autre Zéphyrine. Le premier a un fils, qui s’appelle Alidor, et le second, une fille qui a pour nom Flora. Or Alidor aime Flora , et Flora se sent beaucoup d’inclination pour Alidor. Il y a, parmi les génies, comme parmi les hommes, beaucoup de personnages entêtés ; Zéphyrin et Zéphyrine sont de celte classe ; ils s’opposent l’un et l’autre au mariage de leurs enfans ; mais avec cette différence, que Zéphyrine est beaucoup plus obstinée que Zéphyrin. Pour les mettre à la raison, les deux jeunes amans ont recours à un troisième Génie qui se nomme Dulcidor. Celui-ci d’abord essaie les moyens de son art ; il transforme Zéphyrin en vieillard pour lui affoiblir le cerveau ; mais le remède ne suffiroit pas pour Zéphyrine ; dans les cas graves, il faut avoir recours aux grands moyens ; pour se délivrer de la tête de Zéphyrine, il la lui ôte toute entière, et voilà donc une bonne femme, une femme sans tête.

Cependant les affaires d’Alidor et de Flora n’avancent pas. Pour en finir, Dulcidor a recours à des moyens moins extraordinaires ; il feint qu’Alidor est mort. A cette nouvelle, Flora s’évanouit ; les Génies pleurent ; on enterre Flora, que l’on croit morte. Alors la Femme sans tête et Zéphyrin se sentent attendris ; on ne dit pas si la Femme sans tête pleura aussi, ce qui auroit été un grand prodige ; mais ce qu’on sait, c’est que leur attendrissement produit le mariage d’Alidor et de Flora, qui sont réunis dans le Palais des Génies. Au milieu de cette foule de Génies, le publie s’est apperçu qu’il en manquoit un, celui de l’auteur ; mais il est possible qu’il se retrouve, et qu’il donne quelques nouveaux coups de baguette à son ouvrage, s’il polit son style, s’il réchauffe ses scènes , s’il retranche enfin ce qui a déplu à son auditoire. Il est d’autant plus obligé de se livrer à ces réformes, que l’ouvrage a d’ailleurs beaucoup de moyens de succès. Le spectacle en est très brillant. Le Théâtre a déployé toutes ses richesses, surtout en ballets ; c'est une copie abrégée de l’Opéra ; les Sylphes, les Gnomes, les Démons s’y succèdent rapidement ; leurs danses infernales ou aëriennes sont très-piquantes, et d’une exécution qui mérite des éloges. Un rôle de niais est aussi une source abondante de gaîté ; on a souvent ri de ses bouffonneries.

Si le succès de la première représentation n’a pas répondu aux espérances qu’on s’étoit faites, c’est un léger échec que l’infatigable directeur de la Gaîté réparera facilement. Je crois qu’il est plus sûr de s’attacher aux mélodrames qu’aux féeries. Le mélodrame est à la mode ; il faut saisir chaque chose dans son tems ; Peut être dans deux ou trois ans traitera t-on le mélodrame comme on a traité avant-hier la Bonne Femme sans tête.

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