La Journée de Marathon, ou le Triomphe de la liberté

La Journée de Marathon, ou le Triomphe de la liberté, pièce héroïque en quatre actes, avec des intermèdes, de Jean-François Guéroult, musique de Kreutzer, 26 août 1793.

Théâtre national.

Titre :

Journée de Marathon (la), ou le Triomphe de la liberté

Genre

pièce héroïque avec des intermèdes

Nombre d'actes :

4

Vers / prose ?

en prose

Musique :

oui

Date de création :

26 août 1793

Théâtre :

Théâtre national

Auteur(s) des paroles :

Jean-François Guéroult

Compositeur(s) :

Kreutzer

Sur la page de titre de la brochure, à Paris, chez les Directeurs de l’Imprimerie du Cercle Social, 1792, l’an 4e de la liberté :

La Journée de Marathon, ou le Triomphe de la liberté, piece historique en quatre actes en prose, Avec des intermèdes et des chœurs. Par M. Gueroult.

Le texte de la pièce est précédé d’un avertissement :

[Le texte semble refléter les difficultés que l’auteur a rencontrées pour faire jouer sa pièce. Après les éclaircissements historiques de rigueur (sous le signe du « Personne n'ignore les évènemens » qui semble rendre ces éclaircissements inutiles), il met en balance « la fidélité de l’histoire » et la volonté de donner un modèle patriotique. Cette volonté politique va à l’encontre des éventuelles attentes du public, friand peut-être de spectaculaire (c’est du moins ce que dit la fin du texte), mais la valeur morale prime.]

AVERTISSEMENT.

Personne n'ignore les évènemens qui donnèrent lieu à la bataille de Marathon, et qui suivirent cette mémorable journée. On sait qu'Hippias, fils du tyran Pisistrate, ayant été forcé de quitter Athènes quelque tems après la mort du d'Hipparque son frère tué par Harmodius et Aristogiton, il se réfugia avec sa famille chez les Perses, et qu'il parvint à obtenir de Darius une armée pour venir soumettre les Athéniens. Les Perses., commandés par Datys et Artaphernes et conduits par Hippias, après avoir pris et saccagé toutes les villes qu'ils trouvèrent sur leur route, débarquèrent dans l'Attique et vinrent au nombre de plus de 200 mille camper à Marathon à quelques lieues d'Athènes. Les Athéniens abandonnés de tous leurs alliés, excepté des Platéens, marchèrent au nombre de dix mille à la rencontre des Perses, les défirent et les forcèrent de remonter en grand désordre sur leurs vaisseaux. Toutes les circonstances qui accompagnèrent ou suivirent ce combat sont connues. Le caractère des personnages qui s'y distinguèrent a été tracé par Hérodote, Plutarque et la plupart des grands écrivains de l'antiquité. Miltiades gagna la bataille de Marathon. Mais Thémistocles, qui contribua beaucoup à son succès, fut celui dont le génie, la prévoyance et les étonnantes ressources sauvèrent ensuite la liberté de toute la Grèce, lorsque Xercès vint fondre sur elle avec une flotte de 1200 voiles et une armée de 17 cent mille soldats. Plutarque dit que la jeunesse de Thémistoçles fut très-orageuse, mais que tout-à-coup il abandonna les plaisirs pour ne plus s'occuper que du gouvernement de la chose publique. « Les premiers mouvemens et déportemens de sa jeunesse furent fort divers, comme de celui qui se laissoit aller où le poussoit l'impétuosité de sa nature, sans la régler et guider avec le jugement de la raison : dont il advenoit qu'elle produisoit de grands changemens de façons de faire et de mœurs en l'une et l'autre partie et bien souvent au pire , comme lui-même confessa depuis, disant que les plus rebours et les plus farouches poulains sont ceux, qui à la fin deviennent les meilleurs chevaux quand ils sont domptés, faits et dressss comme il appartient ». (Plut, vie de Tbemist. trad. d'Amyot.) Ainsi tout justifie les soupçons que ses mouvemens inspirent dans la pièce , et les événemens prouvèrent qu'il ne s'étoit pas.trompé dans les desseins qu'il avoit formés pour écarter de sa patrie les malheurs qui la menaçoient.

J'ai voulu, en conservant, autant qu'il m'a été possible, la fidélité de l'histoire, offrir un modèle à mes concitoyens en leur montrant un peuple qui, dans la situation la plus désespérante, voyant à chaque. moment ses dangers augmenter et ses ressources disparoître, prend avec tout le sang froid du courage des résolutions justes, grandes et dignes des hommes extraordinaires qui parurent et cette époque. J'ai cru que, dans une pièce de ce genre, il ne devoit y avoir qu'un seul intérêt, celui de sauver la patrie et de conserver la liberté. J'ai cru que l'intrigue devoit être très-simple et que, bien que les événemens se pressassent, l'action devoit se développer lentement et avec la dignité d'un peuple vraiment libre qui ne craint que les traîtres et qui est résolu à tout sacrifier plutôt que de retomber dans la servitude. Peut-être n'y a-t-il pas assez de ce fracas, de ces coups brusques et inattendus qui sont devenus si communs dans les pièces modernes, qu'ils paraissent aujourd'hui nécessaires au succès de leur représentation. Je livre la mienne à l'impression, persuadé que si le public juge qu'elle mérite d'être jouée, il ne manquera pas de spectacles qui s'empresseront de satisfaire sa curiosité.

Mercure Français, n° 36 du 8 septembre 1792, p. 35 :

[Annonce de la publication de la brochure.]

La Journée de Marathon, ou le Triomphe de la Liberté, Piece historique en 4 Actes & en prose, avec des Intermedes & des Chœurs ; par M. Gueroult. A Paris, chez les Directeurs de l’Imprimerie du Cercle Social, rue du Théâtre Français, n°. 4.

L’Esprit des journaux français et étrangers, 1793, volume 11 (novembre 1793), p. 348-354 :

[Compte rendu fort long d’une pièce fort peu dramatique  c’est même le reproche fondamental qui est fait par le critique. Après un résumé précis de la journée de Marathon, de la discussion pour définir la stratégie à mettre en œuvre à la bataille elle-même (qu’on ne voit bien sûr pas), le critique souligne que la pièce n’en est pas vraiment une : comme d’autres tragédies du temps, elle n’est que la mise en dialogue de l’histoire. La suite du compte rendu montre des défauts particuliers : mauvaise utilisation du personnage de la mère de Thémistocle, maladresse dans la scène entre Thémistocle et le prêtre de Miverve (le général veut lui demander de proférer un oracle en faveur de sa stratégie, et il commence par lui reprocher « l’inutilité et la mauvaise foi des prêtres » : psychologiquement maladroit !), erreur dans l’annonce d’une distance (on fait faire aux Lacédémoniens une distance impossible à franchir dans le délai énoncé). Un regret : la pièce, riche de sentences et de maximes civiques, devrait être en vers. « La musique des chœurs a fait plaisir », mais le critique regrette que le compositeur privilégie l’harmonie sur la mélodie, débat récurrent à cette époque (il est assimilé à l’opposition rime-raison en poésie : peut-on faire de la poésie en négligeant « les agrémens du style » ?). Reste la façon dont la pièce est mise (décorations et costumes). La décoration est presque parfaite (le reproche fait put se corriger facilement), « les costumes sont soignés & assez exacts ». le critique discute la longueur des costumes des généraux (« trop limités », ils devraient être bien plus amples) l’exactitude de celui des femmes (pas assez riches en plis) : un peu plus de tissu de meilleure qualité aurait été nécessaire. Néanmoins, il faut féliciter l’administration du théâtre pour les dépenses accomplies. Et l’interprétation ? Rien sur les acteurs, mais la pièce était si peu dramatique !]

THÉATRE NATIONAL.

La journée de Marathon, piece héroïque en quatre actes, avec des intermedes, par M. Guéroult, musique de M. Kreutzer.

L'armée de Darius forte de deux cents mille hommes & de six cents vaisseaux, a fait une irruption dans la Grece : déjà Erétrie, tombée au pouvoir des Perses, a été réduite en cendres, & ses habitans ont été envoyés à Suse. La ruine de cette ville paroît le présage de celle d'Athenes, & les Perses, persuadés qu'il trouveront -dans celle-ci les mêmes divisions & la même foiblesse, sont descendus avec confiance dans l'Attique. Une des. prétentions de Darius est de remettre Hyppias, fils du tyran Pisistrate, sur le trône, & de faire dominer, conséquemment, les Pisistratides dans Athenes.

Les Athéniens en sont révoltés, ils arment jusqu'à leurs esclaves & aux jeunes gens, &, secourus par mille Platéens, ils forment un corps de dix mille hommes. Mais faut-il attendre les Perses dans Athenes, faut-il aller à leur rencontre ? Plusieurs d'entre les chefs pensent qu'il sera bien de se renfermer dans la ville & d'y attendre l'ennemi. Miltiade veut au contraire qu'on tienne la campagne, & qu'on en vienne promptement aux mains. Aristide appuie cet avis ; Thémistocle & deux autres généraux s'y joignent encore, & les suffrages sont partagés. Le sort d'Athenes est donc entre les mains de Callimaque, Polémarque. Si les citoyens se renferment dans les murs, leur courage peut s'y ralentir, & leurs dissensions sont encore à redouter ; mais si on se hâte de les conduire à l'ennemi, on peut, quel qu'en soit le nombre, tout attendre de leur intrépidité. Callimaque se décide pour ce dernier avis, & on se dispose à partir.

Cependant le courage suffit il pour vaincre, & n'est-il pas téméraire aux Athéniens d'aller combattre les Perses, si chaque jour ils sont obligés de changer de plan comme de général ? C'est pourtant à quoi ils sont exposés, puisque, pour partager le commandement à Athenes, parce qu'on craint de le confier à un seul, chacune des dix tribus nomme un général, & qu'il en existe même un onzieme ; attendu que le commandement de l'aîle droite appartient au troisieme Archonte ou Polémarque, qui a. voix délibérative dans le conseil de guerre.

Pour prévenir cet inconvénient, Aristide, dont le tour est venu, cede le commandement à Miltiade ; tous les autres généraux suivront cet exemple, & la république sera sauvée. L'armée athénienne est donc commandée par ce grand homme. Elle va au-devant des Perses jusques dans les champs de Marathon. Miltiade profite de tous les avantages que lui donne le terrein ; il dispose sa petite troupe de maniere à faire face, autant qu'il est possible, à la nombreuse armée des ennemis ; il songe surtout aux moyens d'en renverser les deux ailes, pour retomber sur le corps de bataille. Tout lui réussit, les Perses sont en déroute, ils fuient vers la mer. Les Athéniens les poursuivent, ils leurs [sic] prennent sept vaisseaux, ils mettent le feu à plusieurs autres, & ils reviennent triomphans à Athenes, jouir du fruit de leur courage & de leur amour pour la liberté.

Tel est le trait d'histoire qui fait le sujet de la journée de Marathon. Il est superbe, sans doute, mais il ne suffit pas pour une piece de théatre. Il faut de l'intérêt & de l'action ; sans cela, quelque héroïque qu'elle puisse être, la scene languit, & l'auteur n'a fait autre chose que de mettre en dialogue l'histoire de tel ou tel pays. Nous faisons donc à la journée de Marathon, le reproche que nous avons déjà fait à la tragédie de Mucius Scévola, & à l'opéra de Fabius. Ces trois pieces. sont bien plus recommandables par l'intérêt du moment, que par leur mérite dramatique.

Il nous semble que M. Guéroult n'a pas tiré tout le parti possible du rôle épisodique de la mere de Thémistocle, qu'il auroit pu se dispenser de faire intervenir dans sa piece, si son but n'avoit été d'exciter par elle l'intérêt ou l'admiration. Dans le premier cas, ses alarmes ne sont pas assez chaudes lors de l'accusation de son fils devant Callimaque, lors de son départ ou lors du combat ; dans le second, son héroïsme n'est jamais assez fortement prononcé.

La scene de Thémistocle avec le prêtre de Minerve, offre, de la part de ce grand homme, une sorte de mal-adresse qu'il est bien difficile de pouvoir lui supposer. Lorsque ce prêtre arrive, Thémistocle, qui désespere de pouvoir parvenir à faire sortir l'armée d'Athenes pour aller au-devant des Perses, si un oracle de Minerve ne lui en impose le devoir ; Thémistocle, disons-nous, qui a un besoin indispensable de ce prêtre, commence par l'insulter, en lui faisant une diatribe sur l'inutilité & la mauvaise foi des prêtres, & en lui témoignant le plus profond mépris. Est-ce ainsi qu'il faut traiter les gens pour les disposer à nous rendre service ? Heureusement ce prêtre n'est ni haineux, ni vindicatif, & il aime sa patrie. Aussi s'empresse-t-il, après s'être prudemment assuré que la mesure proposée par Thémistocle est bonne, de faire parler l'oracle. Alors le peuple, qui s'obstinoit auparavant à vouloir attendre les Perses, veut aller au-devant d'eux. L'auteur prouve donc lui-même que les prêtres, quels qu'ils soient, ne sont pas inutiles. Car sans celui-ci point d'oracle; & sans l'oracle, le peuple n'auroit pas vaincu les Perses à Marathon, puisqu'il les auroit attendus dans Athenes.

L'instituteur de la jeunesse de cette ville, en apprenant à la mere de Thémistocle que les Lacédémoniens ont joint l'armée, dit que leur diligence a été telle, qu'ils ont fait soixante & dix lieues en trois jours. A ces mots, un éclat de rire spontané partit de tous les points de la salle. Est-ce à l'auteur, est-ce à l'acteur que nous devons reprocher cette gasconnade ? D'abord , on ne peut pas supposer qu'elle puisse être attribuée au premier, parce que très-certainement il n'ignore pas qu'à Athènes on ne comptoit pas par lieues, mais par stades ; ensuite on ne sauroit concevoir que l'acteur se soit trompé en disant lieue pour stade, parce que si les Lacédémoniens n'avoient fait que soixante-dix stades (1) en trois jours, ils n'auroient parcouru qu'un espace d'environ trois lieues & demie de France, & ce ne seroit certainement pas une diligence à célébrer. D'un autre côté, il est bien difficile de comprendre comment un corps d'armée peut faire de 23 à 24 lieues par jour. Qu'ont donc voulu dire l'auteur ou l'acteur ? Il faut attendre qu'ils l'expliquent.

Les sentences & les maximes civiques dont la journée de Marathon est remplie y font regretter que cette piece ne soit pas en vers ; elles font même appercevoir que sa prose présente quelquefois des tournures forcées.

La musique des chœurs a fait plaisir, & a prouvé que son auteur pourroit un jour se distinguer dans le grand genre. Mais si la mélodie & l'harmonie sont à la musique ce que la rime & la raison sont à la poésie, ne faut-il pas qu'elles marchent toujours ensemble ? Et le musicien, qui sacrifie tout à l'harmonie, ne doit-il pas craindre le sort du poëte, qui, dédaignant les agrémens du style, se borneroit à nous faire entendre les simples accens de la raison ? Que M. Kreutzer y réfléchisse, & sur-tout qu'il nous fasse souvent des chœurs semblables à ceux du second & du troisieme actes, qui ont été aussi vivement que justement applaudis.

Cette piece est une des mieux mises qu'il y ait au théatre ; aussi le spectacle en est-il imposant & superbe. Les décorations sont très-bien : le palais est riche & d'un bon style. Malheureusement on apperçoit sur la plupart des colonnes une ligne perpendiculaire qui, régnant depuis le haut jusqu'au bas du fût, produit un effet désagréable. Ce sont vraisemblablement les voliges qui, mal assemblés avec les chassis des coulisses, sont cause de cet inconvénient ; mais ne pourroit-on pas y remédier ?

Les costumes sont soignés & assez exacts ; peut-être ne sont-ils pas aussi purs & aussi séveres qu'ils devroient l'être. Nous croyons, par exemple, que l'ampleur de la chlamyde de pourpre des généraux est trop limitée, car les personnes d'un haut rang chez les anciens, étoient, comme on le sait, distinguées par l'ampleur de leurs vêtemens.

Ceux des femmes, à coup sûr, n'ont pas assez de corrections dans les formes. Le pallium, la tunique, le téristron, ne sont pas assez caractérisés, & la richesse & la variété des plis dont les Grecques étoient si curieuses, viennent disparoître ici au milieu de la sécheresse de quelques aunes de linon & de gaze. Mais c'est déjà beaucoup que l'administration du théatre national ait fait les grandes dépenses nécessitées par la piece dont nous rendons compte ; &, bien loin de nous plaindre d'elle, nous devons la remercier de ce qu'elle a fait jusqu'à présent pour le progrès des arts.

César : pièce en 4 actes. Première le 26 août 1793. 12 représentations jusqu'au 12 février 1794.

(1) Le stade des Grecs étoit de 125 pas géométriques, & suivant quelques auteurs, seulement de 113. Or, la lieue de France étant de 2500 pas, il faudroit au moins 20 stades pour une lieue. Cette mesure linéraire [sic] avoit pris sa longueur & son nom de la carriere où les Grec s'exerçaient à la course.

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