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Le Mari hermite

Le Mari hermite, ou la Femme par excellence, comédie en un acte, imitée de l'allemand de Kotzebue, de Boursault-Malherbe, 12 janvier 1807.

Théâtre des Variétés-Étrangères

Sur la page de titre de la brochure, à Paris, chez Antoine-Augustin Renouard, 1807 :

Le Mari hermite, comédie en un acte, imitée de l'allemand de Kotzebue : Représentée, pour la première fois, sur le théâtre des Variétés-Étrangères, le 12 janvier 1807.

La comparaison des deux longs comptes rendus ci-dessous permet de mesurer l'écart qui peut exister dans ce genre d'exercice entre deux critiques.

Courrier des spectacles, n° 3625 du 14 janvier 1807, p. 2-3 :

[Annonce d'un succès probable, ce compte rendu commence par dissiper un possible malentendu : cet « hermite » n'est pas un hermite de mélodrame comme on en voit tant, mais un mari soucieux de son honneur. L'anecdote n'est d'ailleurs pas neuve, puisque le critique peut la rapprocher d'une aventure arrivée récemment, et qu'il juge tout à fait comparable (au lecteur moderne de juger !). Il peut résumer ensuite l'intrigue en insistant fortement sur son caractère presque digne du vaudeville : la jeune femme apprend que son mari lui a caché l'existence de cet héritier qu'elle même n'a pas su lui donner, et elle veut connaître cet enfant. Mais son mari la rencontre pendant qu'elle se rend chez celle qui garde l'enfant, et il veut savoir ce qu'elle fait là. Et elle décide de jouer de sa curiosité. Il s'est déguisé en ermite, elle feint de ne pas le reconnaître et lui raconte qu'elle a un enfant secret, qu'il va visiter. La vieille femme qui lui ouvre, c'est sa femme déguisée (chacun son tour !). Le mari est obligé d'avouer que cet enfant est le sien, mais tout s'arrange : sa femme lui pardonne et lui fait reconnaître cet enfant. La pièce est présentée comme une réussite, mais le critique explique ce succès par le fait que l'auteur allemand a su traiter l'intrigue à « la manière française, et aussi grâce au talent remarquable des deux interprètes. Ils ont droit à de vifs éloges, particulièrement l'actrice qui joue le rôle d'Henriette/ La pièce est finalement « un des plus jolis ouvrages » joués à ce théâtre (qui est tout de même un théâtre du second ordre...).]

Théâtre Molière, Variétés Etrangères.

Le Mari hermite.

Il est probable que le public se plaira à troubler la solitude de cet hermitage. Le sujet de cette pièce est piquante ; il n’est point ici question d’un hermite misantrope et,sauvage, qui va expier, loin des hommes, quelque grand crime, ou se consoler de quelque grand malheur. C’est un Mari qui veut savoir à quoi s’en tenir sur l’honneur de son front, qui prétend jouer un tour piquant à sa- femme, et qui se trouve berné lui-même.

Cette idée ingénieuse n’est pas neuve ; mais l’auteur l’a employée d’une manière agréable. Il y a quelques années qu’un fait pareil arriva réellement dans une petite ville de Bourgogne. Un M. S...r, sçut que sa femme devoit aller se confesser à son curé ; il connoissoit l’heure indiquée par le bon pasteur. Il fait avancer sa pendule, se rend à l’église, prend place dans le confessionnal, écoute la confession de sa femme. Il y avoit de l’étourderie à se permettre cette expérience ; il ne tarda pris à s'en appercevoir, il sortit de sa loge, et tança sa chère moitié comme il convenoit. Cette aventure donna lieu à un procès qui eut quelque célébrité.

C’est une anecdote de ce genre qui sert de texte au Mari hermite. Le Baron d'Erlach a pour épouse une jeune femme nommée Henriette, aussi jolie qu’aimable, mais privée, depuis sept ans de mariage, du bonheur d’être mère. Elle reçoit une lettre qui lui .apprend que son époux a séduit une jeune paysanne et qu’il en a eu un enfant, qu’on éleve en secret ; la curiosité, le désir même d’être utile à cette innocente créature, la décide à se rendre sur les lieux.

Mais elle prend si mal son tems, qu’elle est surprise aux environs du village, par son mari lui-même, qui se donnoit le plaisir de la chasse. La présence inopinée de sa femme donne des soupçons au Baron. Henriette s’amuse à les augmenter, en affectant de lire et relire une lettre avec beaucoup d’intérêt. Le Baron veut savoir le motif de cette démarche et de ce grand intérêt. Henriette assure qu'elle vient consulter un hermite, et épancher dans son sein des secrets importans.

Voilà la tête du Baron en travail ; il se hâte de se rendre à la cellule, s’affuble d'une robe d’hermite, et attend sa femme. Mais Henriette, plus maligne que lui, a fait observer toutes ses démarches. Elle feint de ne pas le reconnoitre, et lui conte très-mystérieusement qu’elle est mère d’un joli garçon de st pt ans , et qu’elle voudroit pouvoir le faire adopter à son mari. Elle indique le lieu où l’on nourrit l’enfant. Le Baron contient son dépit le mieux qu’il lui est possible, et se rend à le chaumière indiquée ; mais Henriette l’y a précédé. Elle vient elle-même lui ouvrir la porte, sous le déguisement d’une vieille paysanne. Le Baron l’interroge, demande des renseignemens sur la naissance, l’âge de l’enfant, etc. La vieille lui remet la lettre dont on a parlé plus haut ; elle fait mieux, elle lui remet aussi un portrait qu’il avoit confié à la jeune paysanne objet de ses amours. Le Baron reste confus ; mais Henriette ne le tient pas encore quitte. Elle laisse les habits de vieille ; reparoit sous les siens, et témoin du repentir et des regrets du Baron, non-seulement elle lui pardonne, mais elle le décide à reconnoitre l’enfant pour son héritier. Ce sujet a été traité d’une manière vraiment comique par l’Auteur Allemand ; il a eu le bon esprit de prendre la manière française. La représentation a eu un grand succès ; et ce qui ajoute encore à son mérite, c’est le talent très-aimable de madame d’Acosta. Cette actrice est une acquisition précieuse pour le Théâtre Molière. Elle a sçu, dans le rôle de Henriette, unir à un point rare la noblesse, l’aisance et la gaité ; aussi a-t-elle été vivement applaudie. Rusambo, qui fait chaque jour des progrès remarquables, a rendu avec beaucoup d’intelligence et d’à-plomb le rôle du Baron. Cette pièce est un des plus jolis ouvrages que le Théâtre des Variétés Etrangères pût offrir à la curiosité de ses auditeurs.

Journal de Paris, n° 14 du 14 janvier 1807, p. 99-100 :

[L'article s'ouvre, comme de juste par des considérations morales : voilà comme les maris ne doivent pas se comporter, et comment les épouses peuvent répondre à une situation qui pourrait ruiner leur mariage. Un mari a eu un enfant hors des liens de son mariage, et l'a caché, jusqu'à ce que la mort de la mère de l'enfant amène à la révélation de la vérité. De façon assez romanesque, elle provoque une rencontre avec son mari, qui se déguise en ermite pour comprendre le secret que, croit-il, sa femme lui cache. La rencontre du baron avec son enfant en présence de son épouse déguisée en vieille gardienne de l'enfant amène la réconciliation des époux, l'enfant devenant le « gage de leur tendre réconciliation ». La pièce est jugée « un modèle de bonne comédie », dont « l'action a tout le développement dont elle est susceptible », pour « la scène piquante de la confession », au cours de laquelle le mari déguisé en ermite croit entendre sa femme lui avouer une faute qu'elle n'a pas commise – le coupable, c'est lui ! –. La pièce repose sur le contraste entre un baron sévère et autoritaire et son épouse « douce et spirituelle ». La pièce est comparée à « un joli proverbe de Carmontel », facile à jouer en société. L'actrice qui joue le rôle de la baronne est jugée excellente, et la traduction révèle « la plume d'une dame aimable (ce n'est pourtant pas le cas !).]

Théâtre des Variétés Étrangères, rue Saint-Martin.

Le Mari Hermite, ou la Femme par excellence.

« Exemple à fuir par tous les maris. – Exemple à suivre par toutes les femmes. » Telles sont les dernières paroles de cette pièce, dont elles paroissent être la moralité. On va voir par l'analyse de l'ouvrage, si elles lui font parfaitement applicables ; nos lecteurs en feront les juges.

Une jeune femme mariée depuis sept ans au baron de ** (le nom ne fait rien à l'affaire), joint au regret de ne point avoir d'enfans, la douleur de voir son mari interpréter à mal ses moindres actions, et se donner sans sujet des airs de jalousie.

Un jour elle reçoit inopinément une lettre et un petit garçon que de pauvres villageois lui adressent. Cet enfant est bâtard du baron, qui en a séduit et abandonné la mère, morte depuis peu dans le désespoir; et, comme la jeune baronne a une grande réputation de piété, on a cru ne pouvoir rien faire de mieux que de lui confier le fils adultérin de son mari.

Quelque singulière que soit cette marque de confiance, la baronne ne balance pas à s'en rendre digne ; mais aussi, ne pas saisir cette occasion de punir un époux jaloux et perfide, ce serait par trop généreux ; il faut user de ses avantages.

Munie de la lettre qu'elle a reçue, et affectant un air de mystère, la baronne s'enfonce dans une forêt où elle sait que son mari doit passer en revenant de la chasse ; elle s'arrête près d'un hermitage, dont le pieux habitant vient de s'absenter ; et là, dans l'attitude d'une femme à sentimens qui lit clandestinement une lettre d'amour : elle se fait surprendre par le baron. « Que faites-vous ici, madame, lui dit brusquement son jaloux ? » Elle joue quelque tems l'embarras ; les craintes du baron redoublent : puis, elle lui déclare en tremblant qu'elle va se confesser à l'hermite.

L'hermite ! dit en à parte le baron, comme frappé d'un trait de lumière : « Je l'ai rencontré ce matin, il ne peut revenir de si-tôt, prenons ses habits et sa place ».

Voilà le mari, confesseur. – Les déclarations de la pénitente ne sont rien moins que de nature à rassurer notre faux hermite. D'abord elle se plaint à lui de l'humeur de M. le baron ; puis elle le consulte sur les moyens de rompre promptement avec ce tyran conjugal ; enfin, & voici le plus hasardeux, elle se déclare mère d'un petit garçon, quoique son mariage avec le baron ait été constamment stérile. Qu'on juge de l'agitation du confesseur à cet aveu inattendu. Il se gratte le front avec fureur, il avale le calice jusqu'à la lie.

« Eh où est-il, cet enfant ? – Ici près, caché dans une cabane obscure. – Et qu'en prétendez- vous faire ? L'élever, le faire adopter par M. le baron, ne m'en séparer qu'à la mort. – O femme indigne !.... &c. »

La confession finie, & finie sans absolution, la pénitente se retire ; le mari, avide de vengeance, va reprendre ses habits ordinaires, & revient frapper à la porte de la cabane, où l'enfant doit être caché. Une vieille femme répond & ouvre. Ici, force questions à cette malheureuse ; grands mouvemens de fureur à la vue du petit garçon, qui appelle le baron papa ; en un mot, tout ce qui constitue le sublime du pathétique.

La vieille femme n'est autre que la baronne affublée d'habits villageois ; l'enfant aux genoux du baron, présente à ce mauvais père un portrait qui fait cesser le quiproquo. Il est manifeste que le baron seul est coupable du crime dont il soupçonnoit son épouse ; il s'humilie ; elle pardonne ; & le pauvre petit enfant devient le gage de leur tendre réconciliation.

Le dialogue de cette petite pièce à trois personnages (on pourroit même dire à deux, puisque l'enfant ne prononce que trois ou quatre monosyllabes), est un modèle de bonne comédie ; l'action a tout le développement dont elle est susceptible, hormis dans la scène piquante de la confession, qui nous a paru un peu étranglée ; le personnage du baron est comique par le contraste de sa sévérité & de ses alarmes capitales, avec la gaîté douce & spirituelle de la baronne ; le rôle de celle-ci est parfait ; en un mot, l'ouvrage doit faire fortune, & rester long-temps au théâtre. C'est une pièce qu'il sera facile & très-agréable de jouer en société, comme un joli proverbe de Carmontel.

M.me Dacota, dans le rôle de la baronne, s'est montrée fort bonne comédienne, & surtout comédienne de fort bon goût.

On n'a pas demandé le traducteur; mais à la délicatesse du style, il a été facile d'y reconnoître sa plume d'une dame aimable, dont l'esprit fait prendre tous les tons.

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