Nicodème dans la lune ou la Révolution pacifique

Nicodème dans la lune, ou la Révolution pacifique, comédie en trois actes, mêlée d'ariettes et de vaudevilles, paroles et musique de Beffroy de Reigny [le Cousin Jacques], 7 novembre 1790.

Théâtre François Comique et Lyrique

Almanach des Muses 1792

Presque autant de représentations que le fameux mariage de Figaro, mais sur un petit théâtre.

Sur la page de titre de la brochure, Paris, chez l'auteur, 1791 :

Nicodème dans la lune, ou la Révolution pacifique, folie en prose et en trois actes, Mêlée d'Ariettes et de Vaudevilles. Représentée pour la première fois à Paris, au théâtre Français, Comique et Lyrique, le 7 novembre 1790, et, pour la cinquantième fois, le lundi 21 février 1791. Par le Cousin-Jacques.

« Jusqu'à c'te heure, dieu merci, gnia encore personne d'blessé. » Nicodéme, 3e acte.

L'Esprit des journaux français et étrangers, p. 149-170 :

[Très long compte rendu, publié lors de la publication de la brochure, et dont l’étendue permet de mesurer l’engouement que la pièce a provoqué.]

NlCODÊME dans la lune, ou la révolution politique, folie en prose & en trois actes, mêlée d'ariettes & de vaudevilles, par LE COUSIN JACQUES ; représentée pour la premiere fois à Paris, au théatre françois comique & lyrique, le 7 novembre 1790. A Paris, chez l'auteur, au bureau d'abonnement des Nouvelles Lunes, rue Phélipeaux, N°. 15, & au théatre lyrique, rue de Bondy. 1791. In-8vo. de 104. pages; Prix, 24 sols.

Rendrë raison de certains longs succès dramatiques, ne seroit pas toujours une tâche aisée à remplir. Dans tous les tems, & à tous nos théatres, nous en avons vu d'inexplicables ; mais il faut convenir que ceux de cette espece ont été plus fréquens de nos jours, parce que la maladie abdéritaine est devenue chez nous plus populaire qu'elle ne l'étoit auparavant. Sans doute, en fait de plaisirs ou d'amusemens, on ne doit plus persister à compter le peuple pour rien, comme il étoit d'usage de le faire en tout. N'oublions point qu'il est chargé de tous les travaux pénibles, & il nous paroîtra juste qu'il trouve des délassement, & qu'il en jouisse, pourvu que ce ne soit pas tout-à-fait aux dépens des seuls moyens que lui laisse la providence d'assurer sa subsistance en travaillant la plus grande partie de la journée, & sur-tout pourvu que trouvant le plus souvent dans des scenes ou plaifantes ou bouffonnes avec retenue l'occasion de s'épanouir gaiement, il y rencontre aussi quelquefois la douce satisfaction de voir les vertus honorées & récompensées, & le ridicule ou les vices persifflés & punis. Telle est à-peu-près toute la poétique dont le peuple a besoin, & que nos jeux scéniques ne doivent pas perdre de vue. C'est la raison, c'est la décence, c'est le goût de la chose même qui ont prescrit ces regles, & qui en ont déterminé l'étendue & les bornes.

Nous nous garderons bien de rappeller ici tant de petits monstres dramatiques qui n'ont guere consulté cette poétique si simple & si naturelle ; nous ne voulons affliger l'amour-propre de personne, & nous nous bornerons, relativement à nos écrivains, au précepte principal de ne point nuire à l'ordre public & d'être citoyens avant tout : Sat benè, si cives.

C'est ce qu'on peut attendre de l'auteur de Nicodême dans la lune, & ce qui justifie & légitime le succès durable de cette folie, dont nous allons présenter une idée.

Louis-Abel Beffroy-Reigny, caché depuis 10 ans sous le masque du Cousin Jacques, dont on a mal-à-propos comparé la piece avec celle de Jeannot, a placé la scene de son drame dans un village de l'empire de la lune, qu'il suppose être habité par des êtres qui se trouvent dans la position où nous étions avant 1789.

11 faut donc s'attendre à voir dans cet empire des paysans malheureux & se plaignant sans cesse de leur sort, &c. Le théatre représente un coteau de vignes parsemé d'arbres. Au haut du côteau, est une cabane d'hermite entrouverte. Des paysans & paysannes sont épars, les uns au haut, les autres au bas du côteau : l'on y distingue Frérot, monté sur un arbre qu'il élague, & deux vieilles, dont l'une file & l'autre tricotz. Ils font tous assez peu éloignés les uns des autres pour former des chants simultanés & des conversations analogues à leur situation.

La piece commence par un chœur général, avec accompagnement, sur l'air du Cousin Jacques. Le voici.

A travailler nous perdons le courage,
Sans nul repos portant le poids du jour.
Si d'un tel sort rien ne nous dédommage,
Quand nos tyrans auront-ils donc leur tour ?

Frérot, jeune paysan, & Lolotte, jeune paysanne, chantent en duo sur le même air :

Consolez-vous, habitans de la lune,
Consolcz-vous : vos malheurs prendront fin ;
Assez long-tems vexés par I'infortune,
II faut attendre un plus heureux destin.

» A quoi ça sert (dit Frérot) de s'décourager comme ça ? Quand le travail ira mal, en serez-vous pus avancés ? M'est avis qu'faut faire contre mauvaise forteune bon cœur..... N'est-ce pas ma p'tite ? – Oh ! pour moi, (répond Lolotte ) j'sis toujours contente, quand j'ai tout c'qui me faut, & j'ai tout c'qui me faut quand j'sis tout près de toi. « Une des deux vieilles, la mere Casscroûte, traite les deux amans d'étourniaux qui ne sentent pas le tourment du lendemain. L'autre vieille, la mere Bahu, se souvient que, dans son jeune âge, on étoit bin pauvre, bin tracassé, bin tourmentè, mais qu'en ne l'étoit pas encor tant qu'aujourd'hui. » Pus ça va, (dit-elle) pus mal ça tourne. Je n'ai jamais vu un tems si dur que c'tici – Eh bin , (remarque Frérot) c'est justement à cause de ça que 1'mal va a son comble, qui faut que ça tire à sa fin. – J'ons (dit Lolotte) dans l'idée que vlà le tems de la justice qu'est en route, & qui n'tard'ra pas d'arriver. « Pour l'faire venir pus vite, elle propose de s'égayer & de chanter une jolie ptite chanson qu'en li a-t-appris à la ville, quand elle allait tau marché, & Lolotte chante sa ptite chanson guaillerctte.

Ce n'est peut-être pas là ce que suggéroit la convenance pour tracer la premiere image d'un peuple que chaque instant rend plus malheureux ; mais la jeunesse entend mal les convenances, & c'est celle du théatre & de la gaieté que consulte ici le Cousin Jacques. Un dramaturge eût été plus fidele à la couleur locale ; il eût fait gémir langoureusement toute la bande, & qu'auroit dit la peinture, qui veut des oppositions ?

Arrive M. le curé, pour qui tout le monde se leve, parce qu'il a conservé le respect dû à son état ; les vieilles lui adressent leurs plaintes.

Tout du long de la semaine, (disent-elles)
C'est nous qu'avons la peine.
Pour d'aut' sont les profits.
        Oh ! oui,
Tout ça va d'mal en pis.
.     .     .     .     .     .     .     .
On n'se plaint pas d'abord ;
Mais quand ça d'viant trop fort,
Par ma foi chacun s'lasse,
Et j'craint bin q'tout ça ne fasse
Des malheurs dans l'pays.
        Oh! oui.

Le bon curé les rassure, & leur fait espérer tous les secours qu'il pourra leur donner. Les paysans n'en doutent pas ; ils savent l'apprécier & le mettre fort au-dessus de leur seigneur bin dur aux malheurs du pauvre monde, comme dit Lolotte, quoiqu'il soit bin riche, qu'il ait des chevals, des carrosses, des chiens, des valets, q'ça sait trembler. – Chut, paix donc, mes amis, (dit le pasteur) point de médisance... Celui qui fait le mal, en est puni tôt ou tard par le remords. Au moment qu'on en parle, arrive le seigneur, qui, de l'air le plus gai, annonce une grande visite dont le village doit être honoré le jour même. Le curé demande au duc quelle est donc celte grande visite. – Le duc lui remet une lettre à lire à part, & s'approche de lui pour savoir ce qu'il en pense. » Je vois (dit le curé) que sa majesté doit chasser aujourd'hui dans ce canton.... Vous devez être bien flatté, M. le duc, que le ministre, qui est votre ami, ait décidé le prince à venir se reposer un instant dans votre château ; mais. – Quoi mais, dit le seigneur ? « (Frérot descend de son arbre pour écouter parderriere, & Lolotte, aussi curieuse, vient se placer a côté de lui.) Le curé, reprenant la parole, dit au seigneur qu'il trouve à la grande visite une petite difficulté : c'est qu'il paroît que le ministre voudroit offrir à l'empereur le spectacle bien doux sans doute d'un peuple d'agriculteurs heureux, contens, vivant avec aisance du travail de leurs mains, & bénissant le regne du prince qui veut leur bonheur. Or tout cela ne paroît pas trop aisé à offrir au souverain, parce qu'il faudroit que le paysan fût véritablement heureux, ce qui n'est pas.

Ce qui n'est pas, répond le duc interdit ? Alors le pasteur le lui prouve, en lui faisant observer la fermentation, le mécontentement général qui se répandent dans les campagnes. » Au reste, ce sera peut-être un bien, (dit le curé) que le prince, aujourd'hui désabusé, voie ses malheureux sujets tels qu'ils sont ; oui, M. le duc, tels qu'ils sont, vexés, molestés, écrasés d'impots & de droits onéreux, & se consumant en vains travaux pour les plaisirs & les folies des grands. « La fermeté du curé déplaît, & l'air de supériorité du duc, qui lui dit avec hauteur qu'il avoit compté sur lui & sur le crédit qu'on lui connoît sur l'esprit de ses paroissiens, s'augmente, » Je n'en ai point assez (reprend le curé) pour les engager à mentir. « Cette scene, traitée avec beaucoup de naturel & de vérité, se termine par le projet du duc, de faire en sorte que l'empereur ne voie que lui dans le village, & il sort, très-piqué des refus du pasteur.

Les paysans apprennent bientôt l'arrivée de l'empereur par Frérot & Lolotte, qui ont écouté la conversation du curé & du seigneur. La mere Cassecroûte demande s'il ne seroit pas à propos de se requinquer un peu pour recevoir fa majesté. » Gardez-vous en bin, (leur dit Frérot) ça gâteroit tout. « II propose de profiter de l'occasion de lui conter toute la misere où l'on est. » C'est (dit-il) un honnête homme de majesté... & qui ne sait rien d'tout ce qui se passe, parce qu'on l'trompe ni pus ni moins q'sur un grand chemin. « Jaco, fils d'Ustace, l'astronome du pays, accourt en faisant de grandes jérémiades sur ce qu'il a vu, ou plutôt sur ce qu'a vu son pere au bout de sa lunette, que Lolotte appelle son bâton troué. Ustace se montre au haut de la montagne, lorgnant encore, & chantant en dialogue avec les acteurs qui font en bas, & qui lui demandent ce qu'il voit. Ustace leur dit qu'il va descendre parmi eux, & y descend en effet. Sa lunette à la main, il va, vient & court de tous côtés ; après bien des tours, il chante sur l'air Il était une fille :

            J'avois dit que la terre
            Est un globe habité,
            Et j'avois dit la vérité.
(Tout le monde.) Eh !

            Je vois dans l'athmosphere
            Quelque chose là-bas
            Qui s'avance à grands pis.
(Tout le monde.) Ah !

            Flottant sur le nuage,
            Dans un petit bateau
            D'un genre tout-à-fait nouveau.
(Tout le monde) Oh !

            Chez nous il fait voyage
            Il va descendre en bas.
            Ne le voyez-vous pas ?
(Tout le monde.) Ah !

Etonnement de tout le village & d'Ustace lui-même, à qui la lunette tombe des mains. Nicodême l'aérien sent autant de peur qu'il en cause. On le supplie de quitter son ballon, & il le quitte en assurant tous les habitans de la lune qu'il est un bon homme, & qu'il ne leur fera point de mal. Peu-à-peu chacun se rassure en se regardant bien. Nicodême a faim ; il demande à manger, & Jaco, fils d'Ustace, s'empresse d'aller lui chercher ce qu'il faut peur fatisfaire ce besoin, d'après lequel personne ne doute plus qu'il ne soit un homme comme un autre.

Un bruit de cors se fait entendre ; on dit au voyageur aérien que c'est l'empereur qui, dans ce canton, prend le plaisir de la chasse, & qu'il ne tardera point à paroître. » Oh! oh ! dit Nicodême, vous avez donc, aussi des majestés ? – Oui, (lui répond la mere Bahu) & nous n'en sommes que plus misérables : car quoique notre empereur soit naturellement un bin brave homme, on parvient toujours à li faire voir les choses autrement qu'elles ne sont. – Oh ! c'est l'ordinaire, c'est comme chez nous, dit naïvement Nicodême.Ça fait (répond Lolotte) que tout va mal pour nous, & qu'on a bin de la peine à s'assurer le pain qu'on gagne à la sueur de son front. – Comment, (dit le voyageur) est-ce que vous manquez de pain queuque» fois ? – Mon Dieu, (dit Frérot) on a vu ça pus d'une fois : car quand i faut payer tant d'impôts, tant de droits, tant de sottises dont les riches profitent... – N'avoir pas de pain tout son saoul, (dit Nicodéme) ah ! bin, ça n'est pas d'jeu ça ; mais semble à voir que vlà l'occasion de vous plaindre, si vot' empereur viant de ce côté. – Ahl oui, (dit Lolotte) mais qu'est-ce qui l'i en parlera le premier ? Car ce n'est pas la hardiesse qui nous manque, mais c'est qu'on n'ose pas, voyez-vous ? « Nicodême offre de s'en charger: » I n'est pas connu, i n'est pas du pays ; & si ceux qui entoureront sa majesté veulent se fâcher, quoiqui l'i parle bin poliment, vlà ( dit - il ) ma voiture, je saute dedans , & pis je décampe. «

Jaco apporte du pain, du vin & des fruits à Nicodême, qui ne se fait pas prier. Tandis qu'il mange, plusieurs piqueurs de la chasse paroissent ; ils se disent envoyés par sa majesté pour savoir en quel endroit est tombée une nacelle qu'on a apperçue en l'air, avec un homme dedans. Un d'eux apperçoit la nacelle, qu'il reconnoît, & demande où est le voyageur. Le vlà, monsieur, dit Nicodême lui-même en se présentant.

Arrive un des seigneurs de la suite du prince ; c'est le ministre. II veut avant tout causer avec l'étranger. Nicodême s'approche de lui & s'exprime ainsi : » C'est moi, monseigneur, qu'arrive en droite ligne d'la province d'la terre où c'etqui gnia le royaume de France, dont j'peux vous raconter de fieres nouvelles... Mais auparavant, (dit-il à l'oreille du ministre, qu'il prend pour l'empereur) j'serois bin aise de parler un p'tit brin en particulier à V. M. – Il me prend (dit le ministre) pour l'empereur : profitons de la méprise. Volontiers, mon cher ami : j'aime à contenter tout le monde. – Il est pourtant bon, c't empereur-là (dit à part Nicodême). Tous ces paysans qui sont par-là derriere, i n'osont vous dire qu'i font bin malheureux ; mais moi, tout nouveau débarqué dans c'pays, i m'ont conté leux misères, & je me suis chargé de vous dégoiser tout ça, à celle fin qu'étant leux avocat je commence par une bonne œuvre mon séjour dans vote royaume «. (Le ministre lui recommande de parler plus bas, & Frérot dit à ses compagnons que vlà le voyageur qui parle sûrement de leux affaires.) Nicodême chante à voix basse ce couplet sur l'air du Cousim Jacques :

J'vous dirai donc en vérité
Q'vote peuple se désespere,
Et qu'a l'insçu de vot' majesté
On l'plonge dans la misere.
Moqué parci-cí, foulé par-là,
Nuit & jour il travaille.
Vos courtisans sont cause de ça.
T'nez, moi j'vous dis qu'tous cet gens-là
N'front jamais rien qui vaille.

Le ministre trouve fort heureux que ce soit à lui que l'étranger adresse ses plaintes, & que l'empereur ne soit pas là... Nicodême lui chante un second couplet :

J'peux bin vous ajouter franch'ment
Q'gnia rien là qui m'étonne,
Et qu'on a toujours pus d'tourmens
Que d'agrément sur l'trône.
Un roi souvent est détesté
Quand i mérit' qu'on l'aime ;
Tout l'mond'li cache la vérité,
Et c'est partout d'même.

Le ministre n'y tient point, & il dit à Nicodême que l'empereur n'est point là, qu'il se trompe, & qu'il n'est que le ministre. – » Ah ! mon Dieu (s'écrie Nicodême) queu balourdité j'ai faite ! Oh ! si je pouvois rengainer mes paroles « Le ministre, qui craint la franchise du François tombé des nues, veut l'emmener avec lui, de peur que le prince n'arrive & ne lui parle ; mais au moment où il va sortir, sa majesté entre ; elle donne ordre que les équipages retournent au palais, où elle veut rentrer à pied. A propos, (ajoute-t-elle) & le voyageur céleste, n'est-ce point une fable ? Le ministre, cachant Nicodême, dit à l'empereur que c'est une plaisanterie. » Oui, (dit Nicodême en s'avançant) c'est eune plaisanterie que monseigneur le ministre veut vous faire.... C'est moi q'arrive de bin loin «

L'astrologue Ustace se mêle à la conversation, & dit que l'étranger arrive de la terre dans la machine qu'il lui montre. » De la terre, dit l'empereur ! Allons, vous rêvez. – Pas- du tout, (dit Nicodême) j'commence par dire à votre majesté que je n'sis qu'un pauvre carmpagnard de c'te boule que vous voyez dans le ciel pendant la nuit, tout comme nous voyons cheux nous vot' boule drez que le soleil s'couche. C'telle là s'appelle la terre, & c'telle-ci, c'est ce que nous appelions la lune. «

Ustace, avec une importante gravité, dit à l'empereur que l'étranger lui parle vrai, que lui Ustace est astronome, & qu'il s'y connoît Etonnée de voir à la campagne quelqu'un qui lit dans les astres, sa majesté invite Ustace à venir à sa cour, & elle dit à Nicodême de poursuivre. Celui-ci reprend le fil de son histoire. » Si j'faís tout ça, (dit-il) c'n'est pas q'je sois sçavant dà ; mais c'est mon pauvre maître qui me la tappris... Ah ! l'pauvre homme ! j'ions pardu dans le chemin. C'est eune tarrible histoire, allez, que c'telle-là « L'empereur veut l'apprendre ; mais auparavant il jette les yeux sur tous- les habitans du pays. » Comme ils sont tristes, s'écrie -t-il ! Quel air morne & soucieux ! Ils n'ont pas l'air d'être heureux «. Puis, s'adressant à son ministre, » Est-ce là (lui dit-il) cette gaieté champêtre que vous me vantiez tant « ? Le ministre donne pour cause de leur souci l'arrivée de l'étranger, qui les frappe encore d'étonnement. Le seigneur du lieu ajoute que la présence de sa majesté les interdit probablement aussí. » C'est vous (dit l'empereur à ce dernier) à qui appartient cette terre : vous devez savoir plus que personne ce qui cause leur tristesse, puisque vous devez par-tout les soulager dans leurs besoins « Le seigneur prie son curé de le tirer de ce mauvais pas, & l'empereur lui demande quel est le vieillard auquel il parle. Aussi-tôt les deux vieilles disent à sa majesté que c'est leur bon curé... le pere des pauvres, & tous les habitans élevent la voix pour dite combien ils le chérissent. » Eh bien, M. le curé, (dit le prince) vous satisferez à ma demande, vous «. Le curé chante sur l'air de charmante Cabrielle :

Un prince est une rose
Qu'amuse le zéphyr.
A peine est-elle éclose,
Qu'on cherche à la flétrir :
Une épine cruelle,
    Offrant des traits,
De cette fleur si belle
    Défend l'accès.

Un prélat de la suite du prince, le ministre & le seigneur s'écrient entr'eux à l'audace du curé, qui redouble la leçon :

Cette rose est .l'emblème
De votre majesté.
Chez vous le diadème
Couronne la bonté ;
Mail ce qui nous chagrine,
    Hélas ! Seigneur,
Vos flatteurs sont l'épine,
    Et vous 1a fleur.

Le prince, vivement affecté de tout ce qu'il entend, garde un moment le silence, & Nicodême veut reprendre son récit pour le tirer de sa rêverie. » Un peu plus tard, mon pauvre homme, lui dit l'empereur. J'ai besoin de vous questionner sur bien des choses, ainsi que M. le curé. Suivez-moi tous les deux. Je charge le duc de vous introduire à ma cour, & de veiller à ce qu'il ne vous manque rien. « Il dit adieu aux paysans, qu'il traite d'amis au milieu desquels il laisse son cœur. Comme il donne ordre de marcher vers son palais, le duc lui rappelle qu'on lui avoit fait espérer de le recevoir chez lui ; mais il oppose de sérieuses affaires qui le rappellent à sa cour. » Vous savez (dit-il) qu'il commence à régner une fermentation dans mes états : je crois ma présence plus nécessaire à la cour que jamais : excusez, je vous prie. « Le prélat de sa suite dit ici d'un ton de fat : » Bon ! Seigneur, une fermentation ! Ce sont de faux bruits par lesquels on voudroit frapper votre imagination. « Puis, s'adressant au ministre, il lui dit à voix basse : » Nous sommes perdus, si nous n'agissons avec promptitude. « Quelques couplets terminent ce premier acte, à l'analyse duquel nous avons donné plus d'étendue que nous n'en donnerons aux deux autres, parce qu'il fait assez aisément préjuger ce qui doit en être la suite.

Nicodême, dans la salle d'audience, où il attend le prince, fait l'ouverture du second acte. » Mais (dit-il) j'nen reviens pas : c'que c'est que de nous ! Vlà ce ballon qu'est parti de France à cause que la révolution li a fait peur... Eh bin, i m'a mené dans la lune, & justement v'là qu'là révolution eommence par ici..... C't empereur est une bonne personne qui a du bon sens ; il a eu le courage d'm'entendre quatre heures de suite raconter mon histoire ; mais comme il ouvroit les oreilles ! comme il faisoit de grands yeux quand j'lions dit comme quoi les François avoient voulu faire dénicher l'esclavage d'leux pays, comme quoi ils aviont assemblé eune belle assemblée d'gens capables pour faire de bonnes loix, comme quoi leur roi s'y étoit prêté de bonne grace, & comme quoi il avoit reconnu qu'on n'est jamais pus heureux sur le trône que quand on est entouré d'gens vrais & qui vous aimont sincérement ! «

11 faut bien un peu de galanterie dans une piece françoise, & voici comment l'auteur s'est tiré de cette difficulté : car nous conviendrons qu'elle y est étrangere. L'empereur, pour récompenser Nicodême de tous les bons avis qu'il lui a donnés, & de toutes les bonnes idées qu'il lui a fait venir, lui a promis de le gratifier à son départ d'une jolie femme. Ce prince en a trois pour lui seul, Aglaè , Zilia, Bibi. Chacune a son caractere particulier, comme le demande l'art de la scene, dont la monotonie est le poison principal.

Aglaé se présente à Nìcodême, qui croit d'abord que la petite personne vient s'assurer de lui ; mais elle aime véritablement le prince, & la grace qu'elle demande au voyageur, c'est de la défaire de ses deux rivales, s'il le peut, afin qu'elle soit aimée toute seule. Ce petit résultat rabaisse, comme on le sent, la confiance un peu prompte de Nicodème, qui cependant n'en murmure pas. Aglaé entend du bruit, & se doutant que c'est une de ses rivales, elle voudroit pouvoir se cacher & l'entendre : Nicodême la place derriere une coulisse où elle se tapit. Elle ne se trompait pas : c'est Zilia, petite étourdie, jeune coquette, qui dit au voyageur mille choses agréables. Quant à Nicodême, la leçon qu'il vient de recevoir d'Aglaé l'a rendu modeste, & il croit que tout cela sinira par lui notifier qu'on est fidele au souverain, & qu'on ne veut point le quitter ; mais il est encore dans l'erreur : car Zilia le supplie expressément de l'emmener avec lui dans son ballon. Nicodême trouve qu'elle va un peu vite en affaires ; & quoiqu'elle lui paroisse jolie, il ne s'engage à rien. Nouveau bruit. Zilia veut se cacher, & Nicodême la place derriere une colonne du côté opposé à celui où est Aglaé. C'est Bibi, qui paroìt avec un air très-froid & même dédaigneux. Elle trouve le voyageur un peu bête, & sur-tout très-ganche, ce qui ne plaît pas trop à Nicodême. C'est une espece de folle sans cesse en contradiction avec elle-même, exigeant dans la minute ce qu'elle vient de rejetter. On a vraiment de la peine à concevoir qu'il y ait des êtres aussi bizarres que Bibi, se déclarant pour le peuple quand on en dit du mal, se déchaînant contre lui s'il est question de le croire susceptible de quelque bien, voulant, comme les deux autres, se cacher à l'approche d'un tiers, & puis ne voulant plus, au point que le patient Nicodême en est excédé, &. lui déclare que tout ce quelle fera lui fera fort indifférent. Elle imite cependant les deux premieres, elle se cache en signifiant au voyageur qu'il ait toujours bien soin de la préférer à ses rivales.

Lolotte, la bonne amie de Frérot, vient se présenter comme les autres, afin d'obtenir la préférence d'une place dans le ballon, pourvu qu'il y en ait une pour Frérot qui la suivra. Les vieilles tâchent aussi d'intéresser l'étranger en leur faveur, par le seul attrait de la curiosité naturelle au sexe apparemment ; & lorsqu'il s'est débarrassé de toutes ces prétendantes, il croit que, pour ne pas faire de jalouses, le mieux seroit de partir tout seul.

L'empereur, qui s'étoit fait annoncer, arrive au milieu de ses gardes ; il veut communiquer à Nicodême 1e projet qu'il doit exécuter d'après ce qu'il lui a dit que le roi de son pays avoit, par son exemple, entraîné tous ses sujets dans le bon parti. C'est cet exemple qu'il veut suivre ; il veut provoquer la révolution que les mécontens méditent dans son royaume, sans attendre que d'autres aient l'honneur de la commencer. » Pendant que l'orage gronde, il faut (dit-il) le détourner ; s'il éclatoit, nous aurions beaucoup plus de peine. « Le voyageur, enchan, & fixant le prince, lui dit : » Vous m'ravissez... Attendez que j'vous regarde... Jvoulons graver dans mes yeux l'image d'un prince si juste, si sage & si bon... Ça sera une fiere belle chose à voir que çà... Tant pus je l'vois, tant pus j'l'admire (dit-il quand le souverain l'a quitté.) Queu dommage pourtant si ça vous avoit toujours été niché dans l'fond d'un palais ! Oh! n'y a qu'à se rapprocher des hommes pour ete bon prince. « Tel est le fond des scenes du second acte.

A la premiere du troisieme acte, le prélat de la cour & le bon curé chantent un couplet dialogué qui caractérise leur différence essentielle: & Nicodême arrive ensuite.

Le Prélat.

Si tous les rangs sont confondus,
    Quel chaos dans le monde !

Le Curé.

Le rang que donnent les vertus
N'a rien qui se confonde.

Le Prélat.

Chacun veut élever la voix.

Le Curé.

Dés qu'on veut toucher à vos droits,
Vous criez vite à l'anathême,
Et c'est-là tout votre systême.

Le ministre, qui survient, est suivi par l'astrologue Ustace, auquel il reproche de ne l'avoir pas instruit de la découverte qu'il avoit faite du ballon dans les airs ; il auroit empêché sa descente à terre, ou bien il se seroit emparé sur le champ du voyageur & de sa voiture, qui n'auroient pas reparu. Mais il apperçoit Nicodème. » Je vais lui parler (dit-il) : nous verrons s'il me tiendra tête... C'est donc vous, mon ami, (lui dit-il) qui... Oh ! (répond Nicodême) je n'sis l'ami que des hommes justes, & qui consacront tous leux momens à faire du bien à leux semblables. — Voyez-vous ce ton, dit le prélat ? Je gage que cet homme pervertiroit tous les habitans de cet empire, s'il y restoit encore quelque tems. – G'nia (dit Nicodême) que les mauvaises mœurs qui pervertissent les états. La justice & l'courage n'y font jamais q'du bien... Par ainsi voyais qui de nous deux est l'pervertisseux. « Le bon curé lui-même recommande au voyageur plus d'égards. – Laissez donc, répond Nicodême, est-ce q'je sis de son diocese, moi ? – Respectez au moins l'habit, reprend le curé. – Quand i g'nia que ça de respectable, le respect n'est pas grand'chose. «

» Mais savez-vous (dit le ministre) qu'il faut suivre l'usage des pays où l'on se trouve ? – Oh l'usage (dit Nicodême) étoit aussi dans mon pays de smett' à genoux devant des habits ; mais du depuis que l'peuple a voulu se servir du sens commun que l'bon Dieu lui a donné comme à vous autres, i ne s'met pus à genoux que devant son créateur, & i n'estime les gens qu'autant qui sont dans leux état : par exemple, moi je ne sis qu'un paysan ; je travaille, parce qu'on n'est pas venu au monde pour ne rien faire ; & si l'bon Dieu m'avoit fait pour et'ministre ou archevêque, j'regarderois ça comme une charge de pus ; (au prélat) j'porterois l'habit d'ordonnance, & j'n mamuserois pas à courir les lievres, ou à quêter des pensions à la cour pour navoir rien fait. – I1 n'y a pas moyen (dit le ministre) de lui faire entendre raison. Cet homme vient du pays des ours. – Et ces ours-là (reprend Nicodême ) sont quelquefois des lions quand il s'agit du salut de la patrie. «

Le souverain paroît au milieu des acteurs précédens. II demande au curé s'il y a bien long-tems qu'il est dans sa cure. – » Quarante ans, répond celui-ci. – Et vous, Monsieur, (dit l'empereur au prélat) quel âge avez-vous ? – Bientôt 30 ans, répond-il. – Et qui vous a donc fait ce que vous êtes, demande le prince ? – Mais, vous-même, dit le ministre. – Oui, moi-même, à mon insu, n'est-ce pas, c'est-à-dire, vous en mon nom, dit l'empereur à son ministre, qui s'excuse sur ce que le jeune prélat est d'une naissance.... – Vous voulez rire, interrompt le souverain. La naissance donne-t-elle des lumieres & de l'expérience ? «

Les trois femmes du prince, Lolotte & les deux vieilles viennent annoncer de la rumeur & de la commotion dans le peuple, qui se mutine. Un piqueur vient en faire autant. » Ceci devient sérieux, dit le prélat au curé : fuyons ensemble. « Mais le curé, qui n'a rien à se reprocher, s'y refuse, & tient au poste où la providence l'a placé. Le ministre est inquiet du parti que prendra le prince, qu'on avertit encore de se hâter, parce que son indécision augmente le danger, & l'empereur, d'un air serein, ordonne qu'on ouvre toutes les portes de son palais, qu'on laisse arriver jusqu'à lui son peuple. Le ministre, effrayé de cette clémence & de cette bonté, dit à voix basse au souverain qu'il n'y pense pas, & que le peuple.:.. » Est ma force, répond l'empereur. Ce sont mes sujets comme vous   pourquoi ne les verrois-je pas auprès de moi ? Mais (dit le ministre) si les rebelles osoient s'écarter des bornes du respect.... – Oh ! (dit l'empereur avec un attendrissement qui se communique) ils n'ôteront au respect que pour donner à la tendresse. « C'est ce qui arrive en effet, & ce qui est le fond du plus heureux dénouement. » Allons, Messieurs, (dit le souverain à ses courtisans) du caractere. Nous perdons un éclat mensonger, & nous gagnons des cœurs ; félicitons-nous de cet échange ; notre bonheur est plus assuré, & notre puissance même plus respectée. «

Tel est en gros ce drame, ou plutôt cet intermede comique, que Paris, depuis six mois, voit toujours avec une égale satisfaction. Falloit-il comparer ce long succès à celui de Jeannot ? Nous ne le croyons pas, & nous pensons que, d'après l'idée que peut en donner cet extrait, nos lecteurs décideront comme nous qu'une piece où l'on trouve de l'imagination, de la vérité, d'heureuses allusions, des applications sensibles, des détails intéressans, des scenes piquantes, des mots du cœur, &c. étoit faite pour se présenter long-tems victorieusement sur le théatre. Nous oserons pourtant faire appercevoir ici à l'auteur ce qui, rarement à la vérité, nous a blessés dans plusieurs de ses couplets : ce sont ces mots de rose à peine éclase, de zéphire, d'épine cruelle, &c. qui se trouvent sur-tout dans la bouche du bon curé. Ces vieux petits brillans gâtent tout ce qu'ils entourent. Ces enluminures ont été répétées si long-tems, qu elles causent aujourd'hui de la nauzée. De la nature, de la nature, & le moins d'art & de coquetterie possible. M. Beffroy-Reigny n'a pas besoin de ce secours.

(Journal encyclopédique ; Spectateur national ; Affiches , annonces & avis divers.)

D'après la base César, la pièce connaît un immense succès : elle est jouée 26 fois en 1790 (du 7 novembre au 30 décembre 1790, 171 fois en 1791, 47 fois en 1792 (jusqu'au 29 mars 1792), soit près d'une fois tous les deux jours pendant près d'un an et demi. Toutes ces représentations ont lieu au Théâtre français comique et lyrique. Dans la même période, on signale 4 représentations au Théâtre de Caen (12 décembre 1791, 15 janvier, 5 février 1792, 6 janvier 1793) et 1 au Théâtre des variétés (7 avril 1792). Elle est reprise au théâtre de la Cité à partir du 29 décembre 1796 pour une suite de 20 représentations, jusqu'au 20 avril 1797.

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