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Les Originaux

Les Originaux, comédie en un acte, de Fagan, remise au théâtre et arrangée par Dugazon, Théâtre Français de la République, 6 brumaire an 11 [28 octobre 1802].

Présentée comme une « comédie en un acte, en prose, de Fagan, remise au Théâtre et arrangée par le cit. Dugazon, avec trois scènes de sa composition ».

Sur la page de titre de la brochure, à Paris, chez le Citoyen Cocatrix, an 10 (1802) 

Les Originaux, comédie en un acte et en prose, de Fagan, Remise au Théâtre et arrangée par le Cit. Dugazon, avec trois scènes de sa composition.

Julien-Louis Geoffroy, Cours de littérature dramatique, tome 3, p. 192-194 :

[Reproduction du feuilleton du Journal des débats du 8 brumaire an 11 [30 octobre 1802], p. 3-4.

La pièce de Fagan date de 1737. Geoffroy traite cette nouvelle version à sa manière habituelle : un peu de morale, la condamnation du titre, sous prétexte que les personnages ne sont guère originaux, le tour des pièces ayant porté le même titre, de Palissot, de Lamotte-Houdard, mais elle sn'ont pas non plus droit de porter ce titre. La pièce de Fagan est une pièce à tiroir : des personnages viennent tour à tour à l'invitation de la mère d'un jeune marquis qui souhaite « lui faire voir de plus près ces hommes méprisables qui couvrent, dans la société, leurs vices et leurs ridicules d'un vernis d'amabilité » (les originaux n'ont pas l'agrément de Geoffroy, sévère moraliste !). Trois défilent successivement, un magistrat qui « s'imagine être dispensé du sens commun », « un jeune seigneur ivre », « une femme de chambre médisante ». Il y avait aussi un »homme de plaisir, fou de la danse et de la musique ». Jusqu'à ce point, il est question de la pièce de Fagan. La suite de l'article va parler du travail de Dugazon. Premier reproche : ne pas avoir repris une scène de Fagan, une « excellente scène, aussi plaisante qu'instructive. Deuxième reproche : la volonté de Dugazon d'« arranger la pièce » conduit en fait à la gâter, par l'ajout de « deux ignobles farces », qui ne s'accordent pas « au bo comique et à la fine morale de Fagan ». Rien de ce qu'apporte Dugazon ne trouve grâce aux yeux du critique, qui ajoute un troisième reproche : une des scènes nouvelles est reprise d'une pièce de Dufresni (c'est dans la Joueuse, comédie en cinq actes avec un divertissement (1709] qu'on trouve un personnage musicien appelé Triolet). Quant à « la scène de la femme de chambre médisante », elle est totalement défigurée, si bien qu'elle devient une troisième scène à son actif, « trois scènes, dont le ton et le style sont absolument de la même nature que son jeu : quand on connaît le comédien, on peut apprécier l'auteur ». On n'est pas plus aimable !]

FAGAN.

LES ORIGINAUX.

La comédie des Originaux s'est soutenue au théâtre par l'agrément du dialogue et l'excellence de la morale : le titre d'Originaux ne lui convient guère; car les personnages ridicules qu'on fait passer en revue devant un jeune homme, pour l'en dégoûter, ne sont pas des originaux, ce sont des fous pareils à ceux dont la société était remplie, lorsque la pièce fut jouée en 1737. En bien comme en mal, le monde offre peu d'originaux, et la France moins qu'aucune autre nation, puisque la mode est l'idole du pays, et que le meilleur ton est d'y faire ce que fait tout le monde : ce n'est que dans les pays étrangers qu'un Français est vraiment original.

D'autres pièces ont porté le même titre sans y avoir plus de droit. Dans les Originaux de Palissot, comédie jouée à Nanci, en 1755, il y avait un véritable original ; c'était Jean-Jacques Rousseau, lequel fit dans cette occasion un trait d'originalité fort rare dans tous les temps ; car il demanda et obtint le pardon du poëte satirique qui l'avait insulté, et que le roi Stanislas voulait faire punir. Lamotte-Houdart débuta dans la carrière dramatique par une comédie des Originaux, jouée au théâtre italien : désespéré par la chute de cet ouvrage, il alla cacher sa honte à la Trape, et le poëte parut alors un personnage bien plus original que ceux de sa pièce.

Les Originaux de Fagan sont des ilotes qu'on fait danser pour l'éducation d'un citoyen de Lacédémone. La mère d'un jeune marquis, gâté par les travers du jour, imagine, pour le corriger, de lui faire voir de plus près ces hommes méprisables qui couvrent, dans la société, leurs vices et leurs ridicules d'un vernis d'amabilité. Le premier qui se présente est un sénéchal, un magistrat, une espèce de Bridoison, qui, après avoir payé sa charge, s'imagine être dispensé du sens commun : à travers sa gaieté, son insouciance, il laisse percer l'ignorance la plus honteuse de la grammaire, de la géographie et de l'histoire : c'est un original qui a bien des copies.

Un jeune seigneur ivre arrivé ensuite : c'était alors la mode de s'enivrer ; les petits-maîtres abandonnaient les ruelles pour le cabaret : de bons repas étaient leurs bonnes fortunes, et leurs rendez-vous les plus chers se donnaient chez le traiteur. Cette scène est morale, mais un peu froide : le radotage et les lazzis d'un ivrogne sont aussi insipides sur le théâtre que dans la société.

Une femme de chambre médisante succède au baron ivre, et fait sentir au marquis à quel point une langue méchante est un instrument dangereux. La soubrette est remplacée par un spadassin qui veut se couper la gorge avec le père de sa maîtresse, parce qu'il lui a défendu sa porte, et se battre avec son ami, parce qu'un démenti lui est échappé dans la chaleur de la conversation. Ce rôle est très-plaisant ; mais l'esprit de calcul et de philosophie me paraît avoir un peu tempéré cette manie du point d'honneur, aussi ridicule que barbare, long-temps inconnue aux peuples polis de la Grèce et de Rome, et qui nous vient de nos aïeux les sauvages du Nord.

Un des meilleurs originaux de la pièce, est un certain Gelas, homme de plaisir, fou de la danse et de la musique, qui passe son temps à faire des gargouillades, et donne un diamant pour une ariette : ruiné par ses dissipations, il a banni ses enfans, mis sa femme au couvent, et son bien à fonds perdu ; mais il se console, puisque son cuisinier lui reste. Cette excellente scène aussi plaisante qu'instructive a été supprimée par Dugazon, qui nous apprend sur l'affiche qu'il s'est donné la peine d'arranger la pièce, ce qui n'a fait que la gâter : il a jugé à propos de joindre au bon comique et à la fine morale de Fagan, deux ignobles farces : l'une est celle d'un maître de langue italienne, qui a l'air d'un mendiant affamé, et qui mêle à sa leçon de grammaire des préceptes sur la manière d'accommoder les macaronis ; l'autre nous offre un maître à danser, en grand deuil, qui vient donner leçon au marquis, et qui fait un mélange burlesque des expressions de sa douleur et des termes de la danse ; par exemple : « Ma femme, à l'agonie, me tend les bras et me dit : donne-moi.... la queue du chat, etc. » Voilà un petit échantillon de la délicatesse et du bon ton du dialogue. Au reste, l'idée de cette scène est prise d'une comédie de Dufresni, dans laquelle un M. Triolet, maître de musique, arrive en deuil, le cœur navré de douleur, et finit par chanter un petit air. Mais Dugazon n'a pas pu prendre la finesse et l'esprit de Dufresni.

La scène de la femme de chambre médisante a été tellement changée, qu'elle appartient aujourd'hui à Dugazon : il put donc réclamer trois scènes, dont le ton et le style sont absolument de la même nature que son jeu : quand on connaît le comédien, on peut apprécier l'auteur. (8 brumaire an 11.)

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