Timon d'Athènes

Timon d'Athènes, comédie en 5 actes et en prose, imitation de Shakespeare, de L. S. Mercier, an 3 [1794-1795].

Pièce non représentée.

Titre :

Timon d'Athènes

Genre

comédie imitée de Shakespeare

Nombre d'actes :

5

Vers / prose

prose

Musique :

non

Date de création :

pièce non représentée

Auteur(s) des paroles :

L. S. Mercier

[L'Almanach des Muses annonce la pièce en 1800 sous le titre de Simon d'Athènes. Elle est rangée parmi les « tragédie, drame et pièce imprimés et non représentés », p. 281] :

Simon d'Athènes, pièce en 5 actes et en prose, imitation de Shakespeare, par le C. Mercier, de l'Institut national ; seconde édition. Prix 1 fr. 20 cent. et franc de port par la poste 1 fr. 50 cent. Paris, Cerioux, libraire, quai Voltaire.

Sur la page de titre de la brochure, à Paris, de l'imprimerie de Théodore Gérard, l'an 3.eme de la République:

Timon d'Athènes, en cinq actes, en prose, Imitation de Shakespeare, Par L. S. Mercier.

Le texte de la pièce est précédé d'une préface (p. I à V) :

[Dans la seconde édition, publiée chez Cerioux, datée de l’an 7, la première phrase est modifiée : « C’est dans les cachots de la tyrannie décemvirale, de cette tyrannie qui a pesé sur la France entière, en opprimant ses mandataires les plus purs, les plus courageux et les plus fidèles, que j'ai écrit cette pièce. » Il ajoute une note  « J'ai voulu conserver cette préface telle que je l'ai publiée au mois de Brumaire an 3, en sortant de captivité, et rentrant à la Convention Nationale. »]

PREFACE.

M'étant trouvé dans une affligeante situation d'esprit, par une suite de la tyrannie, qui a pesé sur la France entière, en opprimant ses mandataires les plus purs, les plus courageux, et les plus fidèles. Réduite à une inaction forcée, j'eûs recours à mon auteur favori, dont je recommençai la lecture ; ainsi j'éprouvai la vérité de ce qu'avait dit Cicéron, que les belles lettres nous consolent puissamment au fort de nos adversités. Le Timon d'Athènes de Shakespéare m'offrit une foule d'idées et de sentimens analogues aux miens, et je résolus fidèle à l'art que j'ai toujours chéri, de faire passer cette pièce sur la scène française. On sait combien il est difficile d'assujettir Shakespéare à nos règles théâtrales, et surtout au goût sévère d'un auditoire parisien. C'est cependant ce que j'ai tâché de faire; je ne me suis servi d'aucune traduction ; j'ai composé et dialogué à ma manière, d'après le modèle que j'avais choisi. Si l'ont rouve dans mon imitation quelques ressemblances avec le Dissipateur, c'est que Destouches avait puisé dans le Poëte anglais plusieurs intensions dramatiques, et comme la langue anglaise était alors presqu'inconnue aux gens de lettres, Destouches n'en avait rien dit.

Timon d'Athènes était surnommé le haïsseur des hommes. Ah ! si quelqu'un avait le droit de les haïr, ce serait peut-être celui qui aurait vécu en France depuis 18 mois, au milieu de tant de scènes de démence et de fureurs. L'histoire en est si effroyable que si l'on ne se hâte d'en rassembler les témoignages, on la prendra dans deux cents ans pour un roman calomnieux de la nature humaine. Baissons la tête d'avance, en signe de repentir et d'humiliation devant les races futures ! Des hommes de sang (1) et de ténèbres, au nom de la République, une et indivisible, (comme jadis les Théologiens, au nom de la Sainte Trinité.) Ont métamorphosé la sainte colère d'un grand peuple en véritable canibalisme, ont corrompu tout-à-la-fois, la politique, les lois, la langue et la morale; ont conspiré contre toute espèce de talens, ont proscrit jusqu'aux mots sagesse, humanité, moderation (2), ont transformé enfin la sublime insurrection du 14 Juillet en 2 Septembre, en 31 Mai ; car ces journées-là sont absolument les mêmes. Où trouver, dans les annales du monde, des époques plus lamentablement désastreuses ? la législation, viciée par ces organes impurs, est devenue l'effroi et l'horreur de l'Europe : et qu'ont opéré toutes ces loix draconiennes, et qui semblent avoir été dictées par les puissances ennemies ? elles n'ont servi qu'à consolider les trônes voisins, qu'à protéger la cause des rois, qu'à reculer pour des siècles peut-être, la liberté européenne, qu'à déshonorer le nom Français, si enfin la partie saine de la Nation ne se fut hâtée de signalier et de proscrire les assassins de la Patrie (3)

Des holocaustes humains devant la statue de la liberté ! la République et le crime ! Monstres, et que ne redressiez-vous plutôt l'Idole de Moloch et celle de l'affreux Theutathes ? La disparate eût été moins épouvantable.

Comment, après les ouvrages de Fénélon, de Mably, de Voltaire, d’Helvétius, de Condorcet, de Rousseau et de tant d'autres publicistes humains, a-t-on pu prêter l'oreille à la doctrine d'un Robespierre (4) qui voulut faire de sa politique une religion, et ériger en dogme ses conceptions barbares ; environné de ses jannissaires Jacobins, il ne sut qu'émettre des équivoques éternelles sur les mots peuple, liberté, égalité, révolution. Jongleurs ensanglantés ! c'était-là tout votre secret ! et c'est ainsi que vous avez commandé et exécuté à-la-fois tant de massacres inutiles, même aux progrès de vos absurdes systêmes.

Quand on a vu cette foule de Nérons législateurs, (et qui n'avaient point cependant de trônes à perdre ni à défendre), cette phalange de bourreaux obéissans, ces horribles violations du droit naturel, civil et politique, il faut bien aimer les hommes pour les aimer encore. Je me sens qnelques fois soulagé du tourment de ma sensibilité, en pensant que le ciel nous doit un Tacite, qu'il nous l'accordera sans doute, qu'il naîtra, qu'il est né peut-être, qu'il prend la plume, qu'il peindra; mais que dis-je un Tacite, non, c'est un Buffon qui doit nous décrire les penchans de ces législateurs qui portent néanmoins la figure humaine ; leurs caractères n'appartiennent qu'à l'histoire naturelle.

Les murs qui m'environnaient, les murs de ma prison m'ont du moins été favorables, ils m'ont caché, dérobé le spectacle des plus grands forfais, mêlés aux plus hautes extravagances : les villes détruites comme les individus, et ce qui est non moins douloureux à contempler, la stupeur universelle d'un grand peuple armé, et cependant percé de mille coups, à qui on avait dit: Courbez votre tète sous le joug de la terreur, il n'y a plus de justice,..... et qui hélas ! avait courbé silencieusement la tête.

On pense bien qu'affecté de telles idées, le comique de ma pièce aura dû s'en ressentir. Combien il en coûte pour renoncer à la douce philantropie ! heureusement que je n'y suis pas parvenu ; mais j'avoue qu'il y a quelque danger à souffrir long-temps de la faiblesse, de l'injustice et de la méchanceté des hommes, et que les misérables, qui n'ont aucune vertu, nous exposent au malheur réel de perdre enfin la nôtre.

Dans la seconde édition, Mercier a ajouté une note à la fin de sa préface :

N. B. Le Misantrope de Molière est inférieur au Tartuffe et dans le but et dans l'exécution. C'est un faux titre ; mais les nuances existantes alors dans la société étaient si délicates, qu’un demi-bourru était taxé de misantropie. Ce n'était pas à Molière à frapper cette franchise de caractère. Le Festin de Pierre est une pièce bien inférieure au Misantrope, mais il y règne une force qui me la fait chérir ; il y combat l'impiété et le libertinage avec des armes tranchantes. Cette pièce est parmi nous à l'ordre du jour, et sa représentation ne pourrait être que très-utile. C'est pour cela sans doute qu’on la relègue aux Boulevards.

Le Festin de Pierre est la version mise en vers du Dom Juan de Molière par Thomas Corneille. La pièce de Molière est alors inconnue sous sa forme originelle.

(1) Ils n'étaient guères plus de trente dans l'origine.

(2) Qui l'eût pensé qu'on ferait du terme modèré une injure accréditée. Il n'est que trop vrai cependant que le sang appelle le sang ; et que la politique qui consiste à le répandre, sera toujours une politique par le crime et dictée par des scélérats.

(3) Ils parlaient ouvertement de la destruction de la moitié des habitans de la France, pourvu que l'autre fut libre.

(4) Ce tyran sombre était d'ailleurs l'ignorance personnifiée. L'ignorance produit la cruauté, et la cruauté reproduit l'ignorance. Les esprits bornés sont toujours près de tomber dans les extrêmes, il n'est presque point de scélérats qui n'ait de soi une idée supérieure. Tel était le blême dictateur, qui, pour justifier l'énormité de ses crimes, imagina un jour d'en rendre responsable l'Etre suprême. Voici quatre vers que l'on a composés sous son règne :

Des cieux et de la terre, indétrônable roi,
Nous as-tu retiré ta faveur paternelle ;
L'homme n'aura-t-il plus que la rage pour loi ?
Ne doit-il plus mourir de la mort naturelle ?     G.***

 

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