Turlututu, empereur de l'Isle verte

Turlututu, empereur de l'Isle verte, folie, bêtise, farce ou parade et en prose en 3 actes, etc. paroles et musique du Cousin Jacques. 17 messidor an 5 [5 juillet 1797].

Théâtre de la Cité

Titre :

Turlututu, empereur de l’Isle verte

Genre :

folie, bêtise, farce ou parade

Nombre d'actes :

3

Vers / prose

prose, avec couplets en vers

Musique :

oui

Date de création :

17 messidor an 5 (5 juillet 1797)

Théâtre :

Théâtre de la Cité

Auteur(s) des paroles :

le Cousin Jacques

Compositeur(s) :

le Cousin Jacques

Almanach des Muses 1798.

Sur la page de titre de la brochure, Paris, Moutardier, an Ve, 1796 :

Turlututu, empereur de l'Isle Verte ; Folie, Bêtise, Farce ou Parade, comme on voudra. En prose et en trois actes. Avec une Ouverture, des Entr'actes, des Choeurs, des Marches, des Ballets, des Cérémonies, du tapage, le diable, &c. &c. &c. Paroles et musique du Cousin Jacques. Représentée à moitié le Lundi 3 Juillet 1797 (15 Messidor An V.), et ensuite, tout-à-fait, le surlendemain, Mercredi 17 Messidor, sur le Théâtre de la Cité.

« Honni soit qui mal y pense » !

Le texte de la pièce est précédé de deux textes, une épitre dédicatoire et un message de l’auteur « à ses vrais cousins » (p. iij à viij) :

ÉPITRE DÉDICATOIRE,

A Messieurs T...., R.... D. L...., M.... accompagnés de plusieurs autres.

Citoyens Cabaleurs,

Souffrez que moi chétif, qui ne valais, en vérité, pas la peine que vous vous missiez en frais pour mes pauvres diables d'ouvrages, j'aie l'honneur de vous dédier UNE MAJESTÉ, qui offre au public cette différence entre vous et elle, qu'elle n'en a que le titre, sans en avoir le pouvoir, au lieu que vous, vous en usurpez le pouvoir, sans en avoir le titre.

Turlututu, comne vous le verrez, n'a pas l'honneur d'aimer les anarchistes ; aussi n'a-t-il pas le bonheur d'être aimé de vous ; mais, avec un peu de bonne-foi ; vous verrez qu'il n'aime pas non plus les aristocrates forcenés, et qu'il n'est pas du tout porté pour les partis extrêmes. Je souhaite qu'il vous amuse et vous déride un moment ; car vous en avez besoin pour vous étourdir un peu... Une lecture récréative pourra vous consoler aussi de la perte de l'argent, que vous avez si généreusement prodigué à la cabale ; argent, comme vous voyez, très mal placé, puisqu'il n'a servi qu'à faire le succès de la pièce... ce qui est d'autant plus fâchenx pour Vos Seigneuries Jacobites, que le numéraire devient rare à présent, et que l'on a bien de la peine à s'en procurer, même quand on est Jacobin.

Je suis avec le plus profond respect,

Citoyens Cabaleurs,

De vos Seigneuries,

Le très-soumis, très-dévoué, très-obéissant et très reconnaissant serviteur,

Le Cousin Jacques.

L’AUTEUR A SES VRAIS COUSINS.

La voilà, cette Pièce pitoyable, déplorable, épouvantable, abominable, conspuable, détestable, exécrable ! et, pour comble d'horreur, la voilà, mot pour mot, telle qu'elle était avant sa chûte ; telle qu'elle devait être jouée à la première représentation ; telle qu'elle avait été répétée la veille ; telle enfin, que moi Cousin-Jacques, qui suis son père, j’aurais voulu qu'elle fût représentée, si mes Anti-Cousins les cabaleurs eussent permis aux Acteurs de parler. Car je ne veux pas qu'on coupe bras et jambes à ma fille, attendu que ma fille, comme toutes les autres filles qui existent sur la terre, est toute différente de ce qu'elle était, avec un œil poché, une mâchoire édentée, le chignon arraché, le toupet ébourifé; et qu'un nez de plus ou de moins fait beaucoup à la figure d'une demoiselle.

Au reste, je ne puis en vouloir aux artistes-Sociétaires du Théâtre de lu Cité, (puisqu'Artiste y a (1)) de ce qu'ils ne jouent plus la pièce telle qu’elle était. A leur place, moi, j'eusse été fort embarrassé ; car, après un charivari comme celui qui avait servi d'accompagnenent à la première représentation de Turlututu, non-seulement il était fort douteux qu'on pût risquer la tentative une seconde fois, mais les Acteurs, livrés à eux-mêmes et naturellement divisés d'opinion, en l'absence de l'Auteur, devaient hésiter sur ce qu'ils laisseraient, sur ce qu'ils retrancheraient. Car l’effet d’une cabale, (et sur-tout d'une cabale qui ressemblait au sabbat comme deux gouttes d'eau) est toujours une sorte de prestige, qui tourne toutes les têtes, qui laisse le public entier dans l’indécision sur ce qui est bon ou mauvais, et qui ne permet plus à l'homme le mieux intentionné de juger sainement des choses. Certes ; si, à la première représentation de la Petite Nannette, un énergumène soudoyé se fut écrié aux endroits les plus saillans : Oh ! oh ! que c'est bête ! ah ! ah ! que c'est mauvais ! les meilleures plaisanteries eussent passé pour des calembours détestables ; les épigrammes les plus délicates n'eussent paru, que de plates puérilités.

Cette observation est tellement fondée sur le caractère des hommes, en général, que j'ai vu quelques amis, toujours empressés à me défendre, venir chez moi se lamenter de la meilleure foi du monde, sur le malheur que j'avais eu de faire une pièce aussi mauvaise que Turlututu, après l'avoir trouvée fort bonne aux répétitions. Mais il s'était formé un nuage pendant la bataille des cabaleurs ; le tableau avait changé de couleurs, et les points d'optique n'étaient plus les mêmes. C'est une des raisons qui m'ont déterminé à livrer ma fatale pièce à l'impression.

Nos cousins les Acteurs de La Cité ne sont donc nullement blâmables d'avoir changé l'habillement et la parure de ma fille à leur gré. Au contraire, puisqu'il est évident qu'ils ne pouvaient faire autrement , et qu'en la risquant une seconde fois, ils ont fait preuve d'un courage très-rare, que le succès a complettement couronné ; il s'en suit que je leur dois des remercimens pour mon compte; et je les leur fais de tout mon cœur, malgré la parodie qu'ils annoncent de ma pièce, et malgré tous les Rangaines qu'on pourra jouer sur leur Théâtre, aux dépens de mon pauvre Turlutatu. Je ne suis pas vindicatif , de mon naturel ; et Rengaine dût-il me faire rangainer mon immense amour-propre d'auteur, je promets aussi de rangainer ma colère. D'ailleurs, je ne connais pas la pièce.

Mais, après les avoir félicités et remerciés pour ma part, et de leur zèle et de leur fermeté, je prie en grace qu'on ne soit pas surpris si je les gronde comme on va le voir. Car c'est en mon propre et privé nom que je les aime bien, et c'est au nom du public éclairé que je vais les agonir de sottises, mais de sottises encore bien peu proportionnées à la valeur de celles qu'ils méritent. Car enfin, ces Acteurs-là sont de véritables scélérats ; non seulement les Acteurs, mais il est clair que le Machiniste de la Cité est aussi un scélérat ; les Musiciens de l'orchestre, item , des scélérats ; les Peintres décorateurs , ite it , des scélérats ; les Garçons de théâtre , item, des scélérats ; et ce qui est bien pis encore, le Cousin-Jacques, item, un scélérat ; et même, ce dernier, un monstre de noirceur, un appendice de scélératesse ; et tous les autres ne sont scélérats qu'en sous-ordre ; c'est-là le cas de dire : après lui, s'il en reste ; ou bien : après lui, tirez l'échelle.

C'est ce que je dois prouver ; quoiqu'il en coûte à mon amour-propre, pour faire au public un pareil aveu.

Quant aux Sociétaires de la Cité, leur scélératesse se borne à n'avoir pas rougi de représenter sur leur Théâtre, une pièce infâme, horrible, tendant à exciter la guerre civile, payée par Pitt et Cobourg , etc. etc. etc. ; encore, s'ils se fussent contentés de la jouer une seule fois ! mais l'avoir jouée six, sept, huit fois de suite après sa chûte ! Voilà vraiment un acte de résistance à la volonté nationale, qui n'est pas excusable ! Car, on sait que la volonté de trente coquins, payés à 3 et 4 livres par tête, pour faire du bruit dans les Spectacles, est bien certainement la volonté de tous les Français ! sur-tout depuis que Messieurs T..., R... de L... et M...., qui étaient à la tête des Enragés, ont opiné qu'ils étaient eux seuls toute la Nation.

Mais enfin ! les scélérats d'Acteurs, tout scélérats qu'ils sont, peuvent encore rejetter leur scélératesse sur leur scélérat d'Auteur, et dire pour leur justification :

« Nous sommes bien coupables, en effet, envers la patrie, d'avoir joué Turlututu, de l'avoir rejoué, et de vouloir encore le rejouer... mais Monsieur le Cousin-Jacques est bien plus coupable de l'avoir fait; attendu que, s'il ne l'eût pas fait, nous n'aurions pas conçu l'idée de le lui demander ; si nous ne le lui eussions pas demandé, il ne nous l'eût pas donné ; s'il ne nous l'eut pas donné, nous ne l'aurions pas eu ; si nous ne l'avions pas eu, il nous eût été extrêmement difficile de l'apprendre, de le répéter et de le jouer : ergo, c'est à ce coquin de Cousin-Jacques qu'il faut en vouloir ; pour nous, nous nous en lavons les mains ».

Oh ! qu'il est bien facile de prouver aux plus incrédules que la Pièce du Cousin-Jacques est une mauvais rapsode qui n'a pas de sel, pas de goût, pas d'esprit, pas de sens commun ! On pourra me dire : Mais, Monsieur, (ou, si c'est un scrupuleux : Mais, Citoyen! en quoi donc cette Pièce est-elle si mauvaise ?

D'autres vous répondraient bien à ma place qu'elle est détestable, parce qu'ils n'en ont pas entendu un mot, à cause du tapage des Révolutionnaires ; car, quand ces citoyens-là s'en mêlent, ils n'ont pas la voix douce et mieilleuse ; mais moi, qui me pique d'être un éplucheur, un analiseur et un faiseur de syllogismes, quelque bonne soit cette raison, j'en trouve de meilleures encore, et après l'exposé desquelles on n'a pas le plus petit mot à dire.

D'abord , cette Pièce est intitulée : TURLUTUTU... à ce titre seul, on doit lever les épaules jusqu'au point de devenir bossu. En effet, comment un ouvrage peut-il avoir du mérite et s'appeller Turlututu ? Il est clair que c'est une chose impossible. Ah ! si je l'avais appellé Caton, ou Fabricius, Aristide, ou Epaminondas ; et qu'au-lieu de mettre sur l'affiche : Folie en trois actes, on eût mis : Tableau moral, politique, métaphysique, philosophique et patriotique du cœur humain, du caractère humain, de la nature humaine et du genre humain ; avec cette devise, par apostille, peuple, nation, despotes, tyrans, coalition, royalisme, vive la fraternité ! vive la mort ! Oh ! pour le coup, c'était alors que tous les grands hommes du jour m'eussent ôté respectueusement leur chapeau, en me voyant passer dans les rues ! et quelques plates balivernes dont j'eusse farci ma pièce d'un bout à l'autre, on l'eût prônée dans tous les Clubs, comme un véritable chef-d'œuvre... Mais Turlututu ! ah, bon Dieu ! cela fait pitié ! Jamais il ne paraîtra rien de bon sous un nom burlesque comme celui-là ; par la même raison que l'Auteur du monde le plus sensé ne serait jamais qu'un fou, s'il osait s'appeller Cousin-Jacques. Ces argumens sont d'une force victorieuse, assurément.

Ensuite, il est évident que mes intentions sont on ne peut plus criminelles. Dès la première scène, qui ne voit pas que j'ai voulu jouer le Gouvernement présent, le Gouvernement passé, et tous les Gouvernemens futurs ? Quel est le nigaud, qui me s'apperçoit pas que j'ai voulu traîner dans la boue, l'Assemblée constituante, l'Assemblée législative, l'Assemblée conventionnelle et toutes les Assemblées qui s'assembleront jusqu'à la fin du monde ? Où est le butor qui ne devine pas , au premier coup d'œil, que ma Pièce est une satyre atroce contre toutes les Puissances alliées de la France ; contre leurs Ambassadeurs, contre l'Empereur de la Chine ; contre le Crand Lama des Indes ; et même, contre Poulaho, Roi des trois cents Isles des Amis dans la mer du Sud ? De sorte qu'il n'y a point de supplice capable d'égaler le crime d'un Auteur qui a l'audace de provoquer sur un Théâtre, le courroux de l'Europe, de l'Asie, de l'Amérique et de la mer du Sud ? On m'a même assuré (mais le fait n'est pas encore consigné officiellement dans le Rédacteur ; et je ne crois que le Rédacteur ; parce qu'il n'a jamais menti), que les conférences du Lord Malmesbury à Lille, étaient tout-à-fait rompues, et que l'Angleterre renonçait à la paix, pour cinquante ans, à cause de Turlututu : ce que c'est que de dire sur la scène, que deux et deux font quatre !

Aussitôt voilà des applications saisies avec avidité par ce malin public de Paris, qui a le diable au corps pour applaudir avec transport, quand on lui parle des coquins, des charlatans et des hypocrites, qui trompent le peuple à cinq mille lieues d'ici, tout près du Pôle Antarctique.... Comme si ces choses-là pouvaient regarder notre bienheureuse patrie ! comme s'il y avait le moindre rapport entre les fripons du Pôle Antarctique et les honnêtes et braves Jacobins de notre hémisphère ! comme si enfin, il y avait en France des hypocrites, des charlatans dans les places ! ce qu'à Dieu ne plaise !

Au reste, tout le monde n'est pas du même avis sur mon Turlututu.... N'y a-t-il pas des gens assez osés, pour dire tout haut, que j'ai caché sous ce voile de plaisanterie burlesque, des vérités utiles, et une morale saine ? (Comme ils mentent) ! que j'ai frappé avec une égale force sur tous les abus, sur tous les crimes, et sur toutes les factions ? ... (Comme ils se trompent) ! que cette folie ou parade, comme on voudra, offre un but et un résultat très-philosophique ? (Comme ils sont prévenus) ! que si j'eusse présenté un pareil sujet sous des dehors sérieux, c'eût été de ma part une insigne maladresse ? (Comme ils sont bons) ! qu'enfin Turlututu, tout Turlututu qu'il est, ne sera bien saisi qn'à la longue et par le public et même par les Acteurs (2), parce qu'en effet il n'est pas plus facile de le bien jouer, que d'en deviner l'Auteur tout de suite ? ….

Observez bien que ce n'est pas moi qui parle ; je ne fais que citer un bon nombre de frondeurs audacieux qui, sans doute par esprit de parti, ou par trop de prévention en ma faveur, s'obstinent mordicùs à soutenir que ma Pièce a le sens commun (3). Car pour moi, j'en avais fait mon deuil sans regret et sans amertume, lorsqu'il a plu à ces entêtés d'Acteurs de la ressusciter ; ce dont bien me fâche pour Barrère qui a dit que les morts ne reviennent pas ; voilà pourtant un mort qui est revenu ! ... et je crois bien (soit dit entre nous) que, grace à la charmante union qui règne entre les Français, il en reviendra encore d'autres !..

OR SUS ! messieurs les auteurs du petit genre, qui, comme moi, faites de petits ouvrages, avec de petits chœurs, de petits couplets, de petits dialogues, une petite prose, de petites allusions, un petit patois de village qui retrace les petites gens selon leur petite nature, souvenez-vous bien qu'il ne faut, tous tant que nous sommes, nous attendre qu'à de petits suffrages et à de grosses cabales, toutes les fois que nous mettrons en scène de petits caractères, de la petite gaîté, et sur-tout des petits hommes qui se croient bien grands ! Préparez-vous à soutenir l'assaut contre les trente-six divisions et subdivisions des cabaleurs de toute espèce , qui se donneront le mot pour vous souffler un succès, et qui, afin qu'on ne vous entende ne s'entendront pas eux-mêmes, à force de faire un bruit à ne pas s'entendre. Mais, nous autres compagnons de malheur, entendons nous ; rien n'est plus aisé Un petit proverbe du petit peuple dit qu'un barbier rase l'autre ; venez me claquer, à mes pièces ; j'irai vous claquer, aux vôtres ; et de ces claquemens, résultera l'impuissance des meneurs, des criailleurs , des tapageurs, des sabreurs, des noyeurs, des mitrailleurs, des chauffeurs, des siffleurs, des batteurs, des brailleurs, des hurleurs, et non-seulement de toute la sequelle de ces estimables messieurs, mais encore de la race moutonnière des gobbe-mouches, qui applaudissent en extase tout ce qu'un sot admire, et qui sifflent ponctuellement tout ce qu'il plaît à un polisson de siffler !

(1) Je n'ai jamais partagé ce délire du néologisme français, qui croit changer la nature des choses, parce qu'il a changé les mots. On ne sait si l'on parle du Décorateur, du Machiniste, des Musiciens, ou des Acteurs, avec ce grand mot d'Artiste ... Quelle bêtise !

(2) Cependant on m'assure qu'hier jeudi 2 thermidor, à la huitième Représentation, les acteurs ont joué avec beaucoup d'ensemble, de chaleur et d'intelligence. La pièce est imprimée ; et ils la joueront encore mieux.

(3) Le Rédacteur du Journal d'Indication, (notre cousin Rabié) a fait une espèce de satyre contre Turlututu. Mais, je l'avoue, il l'a tournée si plaisamment, que, bien loin de m'en fâcher, je n'ai pas pu m'empêcher de rire avec lui de bon cœur. Cependant je crois, qu'il n'avait pu ni bien voir, ni bien entendre à la deuxième représentation ;, la lecture de l'ouvrage le fera peut-être changer d'opinion. Je lui observe seulement aujourd'hui que je ne crois pas mériter le reproche qu'il me fait d'avoir fait parler mon Turlututu tantôt en Empereur, tantôt en meûnier. Eh ! mon ami ! y songez-vous ? Si je l'eusse toujours fait parler en meûnier, la classe nombreuse des personnes qui s'exaltent un peu trop en faveur d'un autre régime que le nôtre, se serait grièvement offensée de na mal-adresse ; ce ton bas et avilissant l'eût offusquée plus qu'on ne pense... S'il eut parlé toujours en Empereur, les Jacobins, et même les Républicains eussent crié au scandale. Quoi ? donner à un Monarque, sur la scène, plus de noblesse et de dignité qu'on n'en voit chez quelques-uns de nos Gouvernans ! il y avait-là de quoi être quatre fois déclaré suspect !

TURLUTUTU,

Le Courrier des spectacles, ou Journal des théâtres, n° 179, du 16 messidor an 5 (mardi 4 juillet 1797) p. 2 :

[Plutôt que de parler de la pièce, le critique parle de ce qu’a été la représentation, un beau chahut, avec cris et peut-être même coups. Le public a écouté un acte, avant d’interrompre la représentation par son indiscipline. Le critique est sans doute un peu moqueur quand il dit n’avoir rien vu.]

Théâtre de la Cité.

Jamais pièce ne fit tant de bruit dans sa chûte que celle de Turlututu, empereur de l’île Verte, folie en trois actes, à grand spectacle, donnée hier au théâtre de la Cité. On ne peut s’imaginer le tumulte horrible qu’elle y a occasionné. Le premier acte, où il n’est question que de la mort d’un empereur et de l’inauguration de son successeur, a été entendu favorablement, par rapport à beaucoup d’applications que l’on y a applaudies. Mais au second acte le tapage a commencé, et au milieu du même le bruit s’est tellement accru qu’il étoit impossible d’entendre ce qui se disoit. Un acteur a vainement annoncé au public que l’auteur étoit sans prétention. On n’a pas écouté avec plus de faveur, et l’on a été obligé de baisser la toile. Il y a eu des scènes fort vives aux premières galeries ; on s’y est fortement disputé, et peut-être même battu. On dit que l’on a arrêté du monde ; mais nous n’en parlons que par ouï-dire.                    D. S.

Le Courrier des spectacles, ou Journal des théâtres, n° 181, du 16 messidor an 5 (mardi 6 juillet 1797) p. 2 :

[La pièce du Cousin Jacques a ressuscité, et il faut bien que le critique se décide à en rendre compte. Il donne l’analyse de ce qu’il appelle une « folie » et qui est bien une histoire pleine de fantaisie. Les modifications faites par l’auteur « rendent sa pièce du moins plus supportable » (on est encore loin de la perfection !). Les reproches sont encore nombreux : « style bas, triviale et souvent même dégoûtant »; des invraisemblable (même dans une folie, un bon critique en repère ! l’exemple donné mérite sans doute un peu d’indulgence), un langage manquant d’unité chez le personnage principal, tantôt trivial, tantôt « assez bien », quand le critique attend qu’il s’exprime « toujours de même ». Des applications nombreuse sont assuré le succès, de même que l’interprétation de Brunet. Belles décorations, chœurs mesquins.]

Théâtre de la Cité.

Après une chute aussi complette que celle qu’avoit essuyée, le 15 de mois, la pièce de Turlututu, empereur de l’île Verte, il n’étoit pas à présumer qu'elle auroit d’autres représentations, mais l’auteur y a fait divers changemens, ce qui donna lieu hier à une seconde représentation. Voici l’analyse de cette folie :

 Ostrogolopoupo, quatrième du nom , et empereur de l’île Verte , vient de mourir. Azael, son neveu, qui doit épouser Gabouska, fille d’Ostrogolopoupo, est celui qui doit lui succéder ; mais l’empereur a laissé en mourant un papier par lequel il déclare que son fils, que l’on avoit fait passer pour mort, demeure dans le village voisin, chez un nommé Lourdant, meunier, qui a pris soin de son enfance. Les honneurs funèbres étant rendues à l’empereur défunt. Le cortège prend la route du village, pour aller chercher Turlututu (c’est le nom du fils d’Ostrogolopoupo) le nouvel empereur est proclamé avec toutes les cérémonies d’usage. Il ne sait à quoi attribuer ce grand changement de fortune : on l’instruit de tout. Turlututu envoie chercher Lourdant, sa femme et Madelon leur fille, dont il est amoureux, et avec laquelle il a promis de se marier. On annonce au nouvel empereur que des ambassadeurs de l'ile de Madagascar sont arrivés, et demandent à être introduits. Turlututu ordonne qu’on les fasse entrer. Un des ambassadeurs vient offrir à l’empereur de l’ile Verte de re[se]rrer l’amitié des deux nations en épousant Palmire, fille de leur empereur. Turlututu leur répond qu’il examinera cette demande dans son grand conseil d’état. Le Conseil est d’avis de ne point accepter cette alliance, qui pourvoit nuire aux intérêts de l’île Verte. L’empereur en est d’autant plus satisfait, que, malgré sa nouvelle grandeur , il ne veut point se marier avec d’autre que Madelon. Celle-ci craint que Turlututu ne l’oublie et n’épouse la princesse qui lui est offerte par les ambassadeurs de l’ile de Madagascar : mais Turlututu, après avoir donné, en vingt-quatre heures de règne, des preuves d’un grand caractère et d’un homme de bon sens, abdique la couronne en faveur d’Azael son cousin, qui épouse Gabouska. Turlututu épouse Madelon. Cette folie a déja essuyé beaucoup de changemens. La première représentation étoit d’un style bas, triviale et souvent même dégoûtant. L’auteur, le Cousin-Jacques, a fait une infinité de suppressions qui rendent sa pièce du moins plus supportable. Il y a encore des invraisemblances, entr’autres celle de l’urne : comment le corps d’Ostrogolopoupo peut-il avoir été brûlé si promptement, tandis qu’au moment qui précédoit le cortège, l’empereur ne faisoit que d’expirer.

Turlututu parle quelquefois assez bien, et dans d’autres momens il parle d’une manière triviale tandis qu’il devroit s’exprimer toujours de même. On a beaucoup applaudi dans les premier et second actes , de fortes applications auxquelles on peut dire que le succès de cette pièce sera dû, ainsi qu’à tout ce qui concerne l’agrément du spectacle. On ne peut qu’encourager les sociétaires de ce théâtre qui font de grands efforts pour s’assurer la bienveillance du public. M. Brunet a très-bien joué le rôle de Turlututu. Les décorations des second & troisième actes sont fort belles ; les chœurs sont un peu mesquins.                 D. S.

D’après la base César, la pièce du Cousin-Jacques a connu 13 représentations au Théâtre de la Cité, du 3 juillet au 20 août 1797.

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