L'Émigrante, ou le Père Jacobin

L'Émigrante, ou le pere Jacobin, comédie en trois actes, en vers ; par M. Dugazon, 24 octobre 1792.

Théâtre de la république, rue de Richelieu

Titre :

Émigrante (l’), ou le père Jacobin

Genre

comédie

Nombre d'actes :

3

Vers / prose ?

en vers

Musique :

non

Date de création :

24 octobre 1792

Théâtre :

Théâtre de la République, rue de Richelieu

Auteur(s) des paroles :

M. Dugazon

Mercure Français, n° 48 du 1er décembre 1792, p. 30-35 :

[Pièce à succès, l'Émigrante est une pièce politique : elle stigmatise une femme désireuse d’aller rejoindre l’homme qu’elle souhaite donner comme époux à sa fille, un marquis qui est parti en émigration. Heureusement cette fille, comme son père et comme celui qu’elle aime sont de bons patriotes (la mère est bien isolée !). Au milieu de gens peu recommandables (la mère n’est finalement pas si isolée...), tout finit bien sûr par s’arranger, tout finit par un mariage, et par le bon.« Beaucoup de traits comiques, de mots & de vers très-heureux », un style qui pourrait être plus correct, une « contexture critiquable, mais d’impeccables « sentiments patriotiques », et c’est ce qui compte. A ce moment, le compte rendu pourrait s’arrêter, mais il rebondit, pour un assez long exposé sur ce qui devrait être « le but principal » du théâtre, être « une école de mœurs », et non dresser un tableau complaisant des mœurs régnantes. Il faut évidemment faire l’historique de cette belle idée, depuis les Grecs jusqu’à Molière, Voltaire et même Beaumarchais, avec distribution de bons et de mauvais points. Finalement, le critique constate que le théâtre, par prudence, s’est réduit, dans les comédies, à « nous présenter des intrigues romanesques » et même « des intrigues de boudoirs », à marier des aristocrates entre eux. Cet abaissement de la comédie est lié au « Gouvernement Monarchique » et à la prédominance de la Cour : le théâtre est soumis à la volonté des Grands et à leurs histoires de cœur. Sous une République, surtout naissante (elle a moins de trois mois !), c’est d’abord l’amour de la Patrie qu’il faut enflammer dans le cœur du public, en représentant « les belles actions de ceux qui la servent, & les actions infames de ceux qui la trahissent ». On était loin de l'Émigrante ? Pas tant que cela : l’auteur est félicité d’avoir mis sur la scène des sentiments patriotiques et de donner à ses confrères l’exemple d’un théâtre libre.]

On donne avec succès, depuis quelque temps, sur le Théâtre de la République, une Comédie en trois actes, intitulée l’Émigrante, ou le Pere Jacobin.

La femme d'un simple Bourgeois a la folie de la noblesse. Après avoir obtenu jadis de son mari d'acheter une Charge, qui anoblissait, elle veut aujourd'hui marier sa fille à un Marquis. Mais ce Marquis est émigré; il s'agit de l'aller retrouver hors des Frontieres. Elle y engage en vain son mari, qui, revenu de ses préjugés, est excellent Patriote, & même Jacobin dans la meilleure acception du mot, la jeune personne partage d'autant mieux les sentimens de son pere, que son cœur s'est donné à un jeune homme, Avoué près des Tribunaux ; mais elle n'ose pas manifester ouvertement ses opinions. Des Valets aristocrates, un Abbé réfractaire, qui offre de faire son Serment pour plaire au mari, sauf à le rétracter pour plaire à la femme ; des Marchands d'argent qui veulent voler à l'Abbé pour cent mille écus d'Assignats, sous prétexte de les échanger contre de l'or, forment la péripétie de la Piece. A la fin, la femme est confondue par son mari même, & revient de ses erreurs ; l’Abbé est pris comme émissaire d'Émigrés, & la jeune personne obtient son Amant.

Il y a dans cette Piece beaucoup de traits comiques, de mots & de vers très-heureux. Si le style manque d'une certaine correction, & si l'on peut critiquer la contexture de l'Ouvrage, on en est bien dédommagé par les sentimens patriotiques dont elle est remplie, & c'est particuliérement sous ce point de vue qu'il faut la juger.

Assez & trop long-temps le Théâtre s'est écarté du but principal auquel il doit être consacré ; au lieu d'en faire une école des mœurs, d'y répandre de ces leçons vigoureuses, d'autant plus efficaces qu'elles sont présentées avec tout ce que l’appareil Dramatique a de frappant, on s'est long-temps contenté d'en faire un tableau des mœurs régnantes ; tableau extrêmement adouci, où, excepté les actions véritablement criminelles, & les ridicules bien marqués, tout était offert avec beaucoup de ménagement.

Les Grecs Républicains avaient senti que la Comédie devait employer des armes bien plus aiguës. Sans cesse occupés de leur gouvernement, ils attaquaient tout ce qui leur semblait pouvoir y porter atteinte ; ils ne ménageaient rien, ni les choses, ni les personnes ; & si Aristophane mérite quelques re proches, ce n'est pas sur la force des traits qu'il emploie, mais sur l’injustice trop fréquente de leur application.

Les Romains n'eurent-point de Comédie qui leur fût propre. Cet Art qu'ils imiterent des Grecs, naquit chez eux lorsque la République commençait à se corrompre, & tendait au despotisme. Ce n'était pas le moment d'en faire un moyen de censure publique : l'Aristocratie du Sénat Romain ne s'en serait pas mieux accommodée que l'orgueil des Empereurs.

Les premieres tentatives des Français, tontes grossieres qu'elles étaient du côté de l'exécution, toucherent de bien plus près au véritable but que cet Art doit se proposer Aussi les Rois, les Magistrats, les Prêtres, qui devinerent à sa naissance ce qu'il pourrait devenir en grandissant, employerent-ils tout leur pouvoir pour l'empêcher de s'étendre. A peine eut-il poussé ses premieres branches, qu'on le vit s'abâtardir. Charlemagne défendit les jeux publics dans son Empire. On voit des Troubadours. fêtés par les Princes, tant qu'ils flattent leurs passions & leur orgueil ; mais persécutés comme les freres d'Uzès, dès qu'ils s'avisent de faire des Syrventes contre les Potentats, pour inspirer l'horreur des Tyrans (*). On sait tout ce que les Moralités & Sotties des Clercs de la Basoche eurent à souffrir des Parlemens. Louis XII, le seul des Rois peut-être qui pourrait empêcher de haïr la royauté, rétablit tous les Théâtres & les libertés dont ils avaient joui avant Louis XI & Charles VIII, anéantis par le despotisme Parlementaire ; & il voulut même que les Poëtes pussent reprendre dans leurs Pieces les vices & les défauts de toutes les personnes de son Royaume, sans aucune exception. En sa qualité de Roi, la vérité ne pouvant parvenir jusqu’à lui, » il permit (au rapport de Guill. Bouchet) les Théâtres libres, & voulut que sur iceux on jouât librement les abus qui se commettaient tant en sa Cour, comme en son Royaume ; pensant par-là apprendre & savoir beaucoup de choses, lesquelles autrement il lui était impossible d'entendre «

Ce qu'on reprochait le plus aux Clercs de la Basoche & aux Enfans sans-souci, c'étaient les personnalités. On voulait bien qu'ils dénonçassent les abus, mais on leur ordonnait de respecter ceux qui les commettaient ; comme si en pareille matiere on pouvait séparer les personnes des choses ; comme si des reproches vagues & une censure générale que personne ne s'appliquait, & qu'on n'osait appliquer à personne, pouvait produire assez d'effet pour en attendre quelque bien. La responsabilité imposée par le Gouvernement aux Fonctionnaires publics, peut bien les empêcher de commettre les crimes que la Loi punit, mais elle ne les corrige pas de ces fautes qui n'ont d'autre vengeur que l'opinion publique. C'est au Théâtre à se charger de cette censure ; & l'homme d'État, environné de flatteurs qui l'étourdissent sur les cris de sa propre conscience, tremblera d'entendre sur la Scène les reproches que ces prétendus amis s'efforcent d'étouffer.

Moliere, & après lui quelques hommes dignes de marcher de loin sur ses traces, employerent ce moyen avec succès. Mais il eut besoin de toute la protection de Louis XIV, pour oser peindre des hommes connus, & pour se soutenir contre les Médecins qu’il ridiculisait. Il ne fallut pas moins à Voltaire que toute sa réputation pour livrer Fréron sur le Théâtre au mépris qu'il méritait, & dont il n'a pu se relever depuis ce moment. Le Tribunal de Figaro a été regardé comme une hardiesse inouie, & encore n'a-t-elle été supportée que parce qu'on l'appliquait à un corps qui n'avait existé qu'un instant, & qui n'avait plus de crédit.

Toutes ces entraves éteignirent presque entiérement le génie dramatique ; aussi de nos jours, la Scène Comique n'a presque plus nous présenter que des intrigues romanesques, ou, ce qui est encore pis, des intrigues de boudoirs, de petites jalousies, & toujours des mariages entre des Comtesses & des Marquis, des Baronnes & des Chevaliers.

Sous un Gouvernement Monarchique, où la Cour est tout, où les caracteres usés à force d'être polis, n'offrent plus que des nuances imperceptibles, où les Citoyens n'ont ni autorité, ni même intérêt dans la chose publique, où l'obéissance aveugle aux volontés des Grands est le seul sentiment que l'on ose prescrire ; on n'a sans doute rien de mieux à faire que de toucher des ressorts amoureux pour arriver au cœur. Mais dans une République, & sur-tout dans une République naissante, le Génie doit parcourir une plus vaste carriere, & c'est sur-tout au Théâtre qu'il a des moyens de se déployer. Si l'amour de la Patrie n'a pas moins de force que tout autre sentiment, pourquoi ne chercherait-on pas à l’enflammer encore, en mettant sur la Scène les belles actions de ceux qui la servent, & les actions infames de ceux qui la trahissent ? On ne connaît pas encore assez parmi nous le pouvoir de l'éloquence sur des hommes rassemblés, & que parti avantageux la Liberté peut tirer de ses effets dans une République.

Ces réflexions pourraient nous mener loin, & sont un peu graves pour la Piece de l'Émigrante. L’Auteur n'a pas encore élevé ses prétentions si haut ;. mais on doit lui savoir beaucoup de gré d'avoir cherché à inspirer des sentimens patriotiques, & d'avoir attaqué un ridicule, qui devient même un crime dans les circonstances présentes, celui de l Émigration. Cette matiere pouvait fournir encore de plus grands développemens, & elle les recevra sans doute lorsque les esprits agités par la fermentation qu’elles pourront retourner vers les Arts; & quand les Muses qui s’endorment au bruit des dissentions [sic] domestiques, & ne veillent que dans le calme, ranimeront les Poëtes & les rameneront vers des Théâtres vraiment libres, rendus à leur primitive destination.

(*) Ebles, Guy & Pierre d'Uzès, Auteurs & Acteurs d'une Piece intitulée la Vida dels Tyrans, qui leur valut la persécution du Légat.

L’Esprit des journaux français et étrangers, 1793, volume 1 (janvier 1793), p. 375-377 :

[Assez curieusement, l’essentiel de cet article est repris dans la livraison de juillet 1794, p. 300-302.]

[Compte rendu plutôt positif d’une pièce dont le critique évoque l’auteur supposé (le nom de l’auteur ne doit être révélé qu’à la fin de la représentation. Manifestement, Dugazon est très populaire, et son nom suffit à faire venir les spectateurs. Après le résumé de l’intrigue, jugée ensuite « un peu compliquée », il regrette qu’il y ait « souvent des mouvemens trop rapides, & souvent encore des scenes parasites, & d'autres trop longues, qui jettent du froid & de la lenteur dans l'action ». Mais ensuite, que de compliments ! Si la pièce « a fait un grand plaisir », c’est que « le style, sans être très-soigné, offre par-fois de la facilité, & même trop : il y a cependant une foule de vers naturels & de bonne comédie ; les caracteres y sont bien tracés, la morale y est pure ; le patriotisme ardent & raisonné ». L’auteur, qui est en même temps l’acteur principal, a connu un grand succès.

On retrouve dans le compte rendu l’affirmation du patriotisme de la pièce.]

Cette piece avoit attiré, à la premiere représentation , un concours prodigieux de spectateurs. Peut-être que, mise à part la curiosité que devoit exciter le titre de cette piece, le public se doutoit aussi du nom de son auteur, & qu'il vouloit lui donner une marque de son empressement & de l'intérêt qu'il prend à tout ce qui le regarde. Cet ouvrage, qui a très-bien réussi, est le coup d'essai du citoyen Dugazon, &, à ce titre, il ne mérite point un examen trop sévere. Un bourgeois de Paris, entraîné par l'ambition aveugle de sa femme, a changé autrefois son nom de Bignolet en celui de M. de Basseroche : il a fait plus; un certain marquis du Haut-Pin lui a cédé la jouissance d'une terre, à condition qu'il lui donneroit sa fille Constance en mariage, ou qu'il payeroit un dédit considérable : mais, depuis le 10 août, le marquis du Haut-Pin a émigré. Mde. de Basseroche, entichée de noblesse, & dominée par les conseils d'un abbé réfractaire, nommé le Noir, veut à tout prix émigrer à son tour, & conduire sa fille au marquis. Constance n'aime point ce marquis ; elle a donné son cœur à Monval, avoué aux tribunaux, excellent patriote, & qui l'adore. Basseroche, de son côté, est Jacobin décidé ; il gémit des folies de sa femme, & sur-tout de ce qu'elle lui a fait acheter, à grands fraix, une noblesse qu'il n'a jamais estimée : car, dit-il, si j'avois attendu la révolution, qui nous a amené l'égalité,

J'étois tout aussi noble; & j'avois mon argent

L'émigrante cependant veut engager son mari à la suivre : celui-ci s'y refuse absolument : alors elle arrange tout, avec son abbé, pour partir à minuit, sans son époux ; mais, comme il lui faut de l'argent, elle vend pour cent mille francs d'effets : l'abbé, un domestique fripon, une suivante & de vils agioteurs se donnent du mouvement pour lui procurer une somme en or, afin que cela soit plus portatif. L'époux jacobin, qui a découvert toutes les menées de sa femme, se rend à minuit dans l'appartement désigné pour le rendez-vous du départ. Sa présence confond tous ces conspirateurs : il se trouve que les assignats de l'émigrante ont été volés : l'abbé & les autres fripons, ses agens, s'accusent mutuellement de ce vol : heureusement Monval, attiré par le bruit qui se fait autour de la maison, arrive à propos pour retirer les assignats des mains d'un des scélérats, qui cherchoit à s'évader. L'émigrante, au désespoir, se retire ; l'abbé & les complices sont livrés à un commissaire de police, le pere jacobin paie le dédit auquel il s'est engagé envers le marquis du Haut-Pin, & donne sa fille à Monval.

L'intrigue de cette piece est un peu compliquée : il y a souvent des mouvemens trop rapides, & souvent encore des scenes parasites, & d'autres trop longues, qui jettent du froid & de la lenteur dans l'action : mais, au total, elle a fait un grand plaisir. Le style, sans être très-soigné, offre par-fois de la facilité, & même trop : il y a cependant une foule de vers naturels & de bonne comédie ; les caracteres y sont bien tracés, la morale y est pure ; le patriotisme ardent & raisonné : en un mot, c'est un coup d'essai qui doit faire beaucoup d'honneur à son auteur : on l'a demandé, & il s'est offert gaiement aux nombreux applaudissemens que le public, ami des talens & du zele, lui devoit à plus d'un titre. Le citoyen Dugazon joue, dans sa piece, le rôle du pere jacobin, & le citoyen Michaut rend très-plaisant le rôle de Comtois, domestique fripon & aristocrate.

César : auteur inconnu. Pièce jouée 11 fois, du 24 octobre 1792 au 26 décembre 1792.

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