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La Perruque blonde (Picard)

La Perruque blonde, comédie en un acte et en prose. Par le C. L. B. Picard. 22 brumaire an 3 [12 novembre 1794].

Théâtre de la République

Almanach des Muses 1796.

Sujet tiré d'un conte inséré dans la Décade philosophique et littéraire, sous le titre de l'inconvénient des Perruques des Dames.

Première représentation fort orageuse ; ensuite du succès.

Sur la page de titre de la brochure, Paris, chez Barba, an V :

La Perruque blonde, comédie en un acte et en prose ; par L. B. Picard. Représentée pour la première fois, sur le théâtre de la République, le 22 brumaire, an troisième de la République française.

Réimpression de l'ancien Moniteur, volume 22, Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 54 du 24 Brumaire, an 3 (vendredi 14 Novembre 1794), p. 492 :

THÉATRE DE LA RÉPUBLIQUE.

Une comédie intitulée la Perruque blonde ! Ce titre assez piquant avait attiré la foule. Les femmes se doutaient bien qu'on en voulait au ridicule trop commun aujourd'hui parmi elles de déguiser des beaux cheveux naturels sous une hideuse crinière factice ; aussi quelques-unes d'entre elles n'étaient pas disposées très-favorablement pour la pièce nouvelle, et cette bagatelle a été jugés sévèrement dans un temps où le public est coutumier d'une excessive indulgence.

Un négociant d'Elbeuf envoie sa fille à Paris travailler chez une lingère ; le jour même de son arrivée chez cette marchande, il s'y donne un bal ; Adèle y parait dans la mise la plus simple, avec un extérieur qui répond à la candeur de son caractère ; elle y fait la conquête de Dorval, jeune homme aussi sage qu'aimable. Mais bientôt un fat, neveu de la lingère, se met sur les rangs ; comme Adèle doit être riche un jour, la tante favorise les prétentions du petit-maitre, et Dorval est éconduit.

Entraînée par l'exemple, et docile aux leçons de Valcourt, la jeune personne suit et outre même les modes ; il est clair qu'elle ne peut se passer d'une perruque blonde.

Ce n'est pas tout : Adèle a dans Paris un oncle que son père a prévenu, par écrit, de son voyage, mais sans lui donner l'adresse de la lingère ; en sorte que cet oncle sait bien l'arrivée de sa nièce, mais il ignore sa demeure. Dans la règle, la jeune personne aurait dû aller voir son oncle en arrivant ; mais le goût de la toilette et des plaisirs l'ont distraite de ce devoir, dont elle ne s'est pas encore acquittée depuis quinze jours qu'elle est dans la capitale.

C'est ici que la pièce commence. Dorval, l'amant rebuté, vient chez l'oncle, dont il n'est pas connu ; il l'informe de la conduite d'Adèle, de la métamorphose qui s'est faite en elle, et n'oublie pas la perruque dont elle s'est affublée ; mais il ajoute que le fonds de son heureux naturel n'est pas encore gâté ; il avoue enfin qu'il en est amoureux. L'oncle, fort content du jeune homme, l'invite à revenir dîner avec lui.

A peine Dorval est sorti qu'Adèle arrive, mise avec beau, coup d'élégance et déguisée par sa perruque blonde ; son oncle feint de la méconnaître ; elle insiste et montre son passeport : il porte qu'elle est brune, le front découvert, etc... L oncle se sert du signalement pour appuyer son persifflage. Adèle est fort embarrassée. Dorval revient ; elle invoque son témoignage, mais celui-ci prend le parti de l'oncle ; il assure qu'il ne reconnaît point en elle la jeune personne si simple et si naturelle avec laquelle il a dansé une fois. Adèle sort au désespoir. L'oncle écrit alors à sa nièce de venir dîner chez lui ; elle y vient en effet dans le costume modeste d'une ouvrière ; c'est alors que son oncle la reconnaît, et lui raconte à elle-même qu'une élégante, une femme ridicule, s'est présentée chez lui, sous le nom de sa nièce ; mais qu'il n'en a pas été la dupe. Tout finit par l'explication et le pardon que le bon oncle accorde. La scène épisodique d'un perruquier gascon, qui vient demander le payement de la perruque qu'il a fournie, est fort gaie, et jouée plaisamment par Dugazon.

Les détails de ce petit ouvrage ont de la gaieté, du naturel, de l'esprit, et sont semés de traits d'une force morale fort sage ; aussi ont-ils été souvent applaudis. Mais il s'y est trouvé souvent des redites, des mots maladroits ; les dernières scènes surtout ont offert une situation trop prolongée : ces défauts ont été saisis, et ont excite des murmures d'improbation. Avec quelques changements, la pièce aura probablement du succès, et les femmes raisonnables seront les premières à rire d'une plaisanterie très-innocente. On voit d'ailleurs, dans toute la pièce, que l'auteur (le citoyen Picard), en cherchant à corriger un léger ridicule, s'est plu à rendre hommage à tous les charmes moraux et physiques dont la nature a gratifié la plus aimable moitié du genre humain.

La Décade philosophique, littéraire et politique, an III, tome troisième (Vendémiaire à Frimaire), n° 21 (30 Brumaire), p. 362-367 :

Théâtre de la République.

Un conte qui se trouve dans le numéro 18 de ce journal, sous le titre de l'inconvénient des perruques des dames, et qui avait pour but de jeter sur cette mode le ridicule qu'elle mérite, a fourni à Picard le sujet de la comédie qu'on a donnée, duodi, au théâtre de la République, sous le titre de la Perruque blonde. Picard n'a pas suivi exactement le cannevas du conte : voici le sien.

Un oncle attend sa nièce, qui doit arriver d'un département, et demeurer à Paris, chez une lingère. Un jeune homme se présente chez cet oncle , et lui apprend que sa nièce est arrivée depuis une quinzaine de jours, qu'il a dansé avec elle, qu'il a conçu pour elle de tendres sentimens ; mais il ajoute, avec douleur, que depuis peu de jours elle a donné dans tous les travers de la mode, et qu'elle vient de s'affubler d'une de ces énormes perruques blondes avec lesquelles nos prétendues élégantes se déguisent maintenant. L'oncle forme, dès ce moment, le projet de la corriger ; et l'occasion ne tarde pas à s'en présenter, car la jeune écervelée paraît elle-même avec son air évaporé. Elle se nomme, demande de l'argent ; mais l'oncle feint de ne pas la reconnaître, et la chasse poliment de chez lui, en lui fesant entendre qu'il la prend pour une intrigante, qui est venue pour le duper, sous le nom de sa parente.

Il écrit sur-le-champ à celle qu'il appelle sa véritable nièce, et lui mande qu'ayant appris qu'elle était à Paris, il sera bien aise qu'elle vienne lui demander à dîner. Elle se rend à son invitation ; mais corrigée par la leçon qu'elle vient de recevoir, elle reparaît sous un costume simple, qui la rend beaucoup plus jolie. On se met à dîner ; le jeune homme amoureux est de la partie ; et on congédie un certain fat, qui avait des prétentions sur elle, et qui avait été la cause de ses travers : il avait fait, disait-il, son éducation.

Picard a introduit dans sa pièce un certain Craps, perruquier gascon, qui vient demander à l'oncle deux cents livres pour la perruque de sa nièce. « Elle n'est pas chère à ce prix, dit-il, car elle tire sur le roux. » Mot très-plaisant, et qui ne paraîtra chargé qu'à ceux qui sont assez éloignés du centre de cette mode, pour en connaître toute 1'extravagance. Craps, qui dans les commencemens de la révolution a inventé les perruques à la Brutus, pour déguiser les aristocrates, voyant que son état va tomber entièrement, part pour l'armée de Sambre et Meuse, afin de donner le dernier coup de peigne aux Autrichiens.

On retrouve dans cette pièce l'esprit aimable et la gaieté de Picard ; mais on lui a fait plusieurs reproches, dont quelques-uns ne sont pas dénués de fondement. Il est peu vraisemblable qu'une nièce soit arrivée depuis quinze jours, sans avoir fait visite à un oncle à qui elle est recommandée, et qui doit fournir à ses besoins. Cette invraisemblance se fait sentir, malgré les soins que l'auteur a pris pour la colorer. Dans le conte, l'oncle est en voyage : il a laissé à un de ses amis, juge-de-paix, l'ordre de lui payer un quartier de la pension qu'il lui fait. Elle ne connaît le juge-de-paix que comme un homme qui doit lui compter de l'argent, il n'est pas étonnant qu'elle tarde à le voir, jusqu'à ce qu'elle ait dépensé le sien. Et, pour le dire en passant, il nous semble que cette dernière situation aurait, par d'autres motifs, été plus morale et plus piquante au théâtre : le juge-de-paix, qui est un étranger, ne reconnaît réellement pas la nièce pour la personne que l'oncle lui a désignée dans une lettre, et lui refuse, sans badinage, la somme qu'elle vient demander. Cette leçon, qui sort naturellement des événemens, n'est-elle pas plus forte, et sur-tout plus comique, qu'une leçon préparée, donnée d'avance à titre de leçon ? Jean-Jacques préfère ce qu'il appelle l'éducation des choses, celle qui sort de la nature des choses, à l'éducation des hommes : il a donné par-là, sans s'en douter, une règle aux auteurs dramatiques ; car, puisque les leçons données par la nécessité sont les plus fortes, elles sont donc les plus utiles et les plus piquantes à voir représenter. Que deviendrait le chef-d'œuvre de Molière, si Tartuffe ne mettait en peine son bienfaiteur et son hôte, que dans la vue de le corriger d'accorder sa confiance aux semblans de vertu ?

Cette différence se fait sentir bien vivement encore dans les fables qui sont de petits drames. Chez le fabuliste anglais, Gay, c'est presque toujours un animal plus raisonnable que les autres qui leur fait la leçon ; dans la Fontaine, c'est la belette qui ne peut plus sortir du grenier, parce que son intempérance l'a rendue d'une taille disproportionnée à son trou : c'est le hibou, qui, cédant à la faiblesse quelquefois si dangereuse d'un père, désigne à l'aigle ses petits comme les plus beaux du monde : l'aigle, qui a l'intention de les épargner, rencontre de vilains petits oiseaux ; et ne pouvant les prendre pour ceux qu'on lui a dépeints, les dévore. Voilà ce qui est dramatique ; voilà ce qui corrige. On entend souvent répéter : il faut que vos pièces soient morales : ceux qui parlent ainsi n'en donnent pas toujours les moyens ; la Fontaine et Rousseau vous les indiquent. Suivez leurs préceptes, et rappelez-vous souvent que les pièces les plus morales ne sont pas celles qui ne renferment que des moralités.

Revenons à la pièce de Picard. A-t-il bien fait de s'écarter encore du conte, pour faire de sa nièce une fille à marier, plutôt qu'une femme mariée ? N'est-ce pas une opposition qui devient trop commune, que celle d'un amoureux sensible, qui finit par réussir, et d'un amoureux petit-maître, qui finit par être congédié ? le dénouement aurait-il été moins intéressant, s'il eût offert une femme corrigée de quelques égaremens, et rendue à son mari, plus modeste et plus jolie ? C'est ce qu'il ne nous appartient pas de décider.

La première représentation de cette pièce a été fort orageuse ; car le public, qu'on a vu pendant long-tems d'une débonnaire indifférence aux représentations théâtrales, se remet à vouloir être difficile. Quelques longueurs ont provoqué sa sévérité : la situation de la nièce, lorsqu'elle est méconnue par son oncle, était trop prolongée ; et ensuite lorsqu'elle reparaît vêtue simplement, son oncle appuyait trop souvent sur l'idée qu'une intrigante, une effrontée était venue se présenter à sa place. Ces deux situations étant très-pénibles pour la nièce, le devenaient pour le spectateur, qu'elle intéresse, sur-tout après sa dernière démarche.

Mais ce qui a le plus contribué au tumulte qui s'est fait remarquer à la première représentation, ce sont deux causes qui, nous aimons à le dire, sont étrangères à l'auteur. Il était bien facile de s'apercevoir que beaucoup de dames, qui voulaient être fort belles, et qui auraient pu l'être bien davantage avec un ajustement plus simple et mieux entendu, s'étaient rendues au spectacle avec une forte prévention contre l'ouvrage ; prévention qu'elles laissaient percer, nous ne savons pourquoi, dans les meilleurs endroits.

L'autre cause tient à la citoyenne Vanhove qui faisait le rôle de la nièce : elle n'a pas assez considéré qu'elle avait à peindre un grand ridicule, et qu'il résidait principalement dans le costume ; elle s'est d'abord montrée avec un ajustement qu'on pouvait, à la rigueur , trouver d'assez bon goût ; sa perruque n'avait ni cet étalage, ni ces serpenteaux frisés au four, qui caractérisent la mode en question ; sa tête n'était point surmontée de ces larges chapeaux, appliqués par derrière, et ensevelis dans des rubans, digne couronnement de cette épouvantable coiffure ; de sorte qu'il a paru assez hors de propos de faire une comédie pour critiquer son costume ; et que l'oncle qui se charge de la leçon, a pu paraître trop sévère et trop dur. Ensuite, lorsqu'elle a reparu vêtue simplement, elle l'était à tel point, que sa mise approchait beaucoup de celle d'une cuisinière un peu propre ; et ce costume, qui est annoncé comme un modèle, comme devant rendre les femmes plus jolies, n'a tenté personne, pas même ceux qui aiment le moins les perruques.

Quand on propose un mieux, un modèle, il ne faut pas le rendre tel qu'il soit impossible de se résoudre à l'imiter ; à plus forte raison, ne faut-il pas le rendre pire que ce qu'on a prétendu corriger.

Au moyen de quelques coupures que l'auteur a faites dans sa pièce, elle a eu beaucoup de succès aux représentations qui ont suivi la première ; et nous serions tentés de croire que la petite contrariété qu'elle a d'abord éprouvée, ne nuira pas à son effet.

D'après la base César, la pièce a été jouée 10 fois, du 18 août 1794 au 3 février 1795 au Théâtre français de la rue de Richelieu. Elle a également été représenté au Théâtre Feydeau (16 décembre 1794), au Théâtre de la rue Martin (22 février 1795), au Théâtre de la République (12 novembre 1795), à l'Opéra (30 et 31 décembre 1795), au Théâtre français de la rue de Richelieu (7 janvier 1796) et au Théâtre d'Emulation (salle Louvois) (le 19 novembre 1798).

La date de création proposée par César n’est pas possible. On a un compte rendu dans la Gazette nationale dès le 14 novembre.

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