La Petite ville

La Petite ville, comédie épisodique en quatre actes, en prose, par le cit. Picard. 19 floréal an 9 [9 mai 1801].

Théâtre français, d'abord rue Feydeau et maintenant rue de Louvois

Titre :

Petit ville (la)

Genre

comédie en prose

Nombre d'actes :

4

Vers ou prose ,

prose

Musique :

non

Date de création :

19 floréal an 9 (9 mai 1801)

Théâtre :

Théâtre Français (Théâtre Louvois)

Auteur(s) des paroles :

Picard.

Almanach des Muses 1802

Un jeune homme fuyant, avec son ami, sa maîtresse, qu'il croit infidelle, est forcé de s'arrêter, par l'incident de sa chaise rompue, auprès d'une petite ville. Il est prêt à s'enthousiasmer pour les mœurs provinciales ; mais à peine a-t-il mis le pied dans la petite ville, qu'il se trouve en but à toutes les mésaventures comiques que lui suscite une foule d'originaux : c'est une demoiselle romanesque et surannée qui se persuade qu'il doit l'épouser, et qui lui fait intenter un procès par son frère, grand chicaneur ; c'est une coquette qui, par ses agaceries, lui attire un duel avec un de ses courtisans, gentillâtre fanfaron et ridicule ; c'est une babillarde qui veut lui faire épouser sa fille, et dont il ne peut éviter les politesses importunes qu'en se disant marié.

Heureusement sa maîtresse, qui l'a suivi dans ses courses vagabondes, trouve le moyen, grace aux soins de son ami, de se justifier, de se raccommoder avec lui, et de l'arracher à toutes les tracasseries de cette petite ville, qu'il abandonne sans regret.

Point d'action réelle ; mais de jolis tableaux, et des ridicules saisis avec adresse : un dialogue très-piquant, une gaieté intarissable. Grand succès.

Sur la page de titre de la brochure, Paris, chez Huet et chez Charon, an IX (1801) :

La Petite Ville, comédie en quatre actes et en prose, Représentée pour la première fois par les Comédiens de l'Odéon, sur le théâtre de la rue de Louvois, le 19 Floréal an 9. Par L. B. Picard.

J'approche d'une petite ville, et je suis déjà sur une hauteur d'où je la découvre....... Je me récrie et je dis : Quel plaisir de vivre sous un aussi beau ciel et dans un séjour si délicieux ! Je descends dans la ville, où je n'ai pas couché deux nuits que je ressemble à ceux qui l'habitent ; J'en veux sortir.

La Bruyère chap. V.

Courrier des spectacles, n° 1532 du 20 floréal an 9 [10 mai 1801], p. 2-3 :

[Une nouvelle pièce de Picard, c’est un événement, et il faut lui faire un sort particulier. C’est surtout important quand la pièce ne correspond pas aux critères de la bonne dramaturgie. Ici, pas de plan bien combiné, pas de succession d’une exposition, d’un nœud et d’un dénouement qui ne soit pas évident, pas de respect des bienséances et des bonnes mœurs. La pièce a été applaudie, malgré quelques sifflets, mais le critique attribue ce succès à la réputation de l’auteur plus qu’à la pièce. Celle-ci repose sur dix personnages principaux, toute la bonne société d’une petite ville. Chaque acte montre un lieu différent de cette ville. Quant à l’intrigue, elle semble compliquée au critique (« Tâchons maintenant de suivre la marche de l’ouvrage ») et il tente d’en montrer le manque de vraisemblance (« On ne sait trop comment... ») tout comme la place faite à des coïncidences troublantes. Et bien sûr, le caractère immoral des situations est vertueusement souligné. Le dénouement convainc peu, comme le souligne l’ironique « tout finit par des chansons ». La pièce va être réduite à quatre actes, mais là n’est pas l’essentiel pour le critique : cela ne fera pas « disparoître la double immoralité » imputée à deux personnages féminins – ce n’est sans doute pas un hasard, les hommes de la pièce pouvant se voir reprocher des manquements à la morale au moins aussi importants. L’article se contente ensuite à souligner la qualité globale des interprètes.]

Théâtre Louvois.

S’il suffisoit pour faire une bonne comédie de choisir plusieurs originaux, de peindre naturellement leurs ridicules et de faire rire par des traits comiques adroitement tirés du fond du sujet , nous aurions à annoncer un nouveau succès du citoyen Picard dans sa comédie, la Petite Ville, donnée hier pour la première fois ; mais un ouvrage dramatique doit offrir un plan tellement combiné qu’il compose un tout dont on puisse distinguer les diverses parties. Il faut une exposition, un nœud, un dénouement. L’art est de savoir suspendre ce dernier en intéressant le spectateur à l’action principale. Il faut de plus ménager les convenances, respecter les bienséances, les bonnes mœurs. Le citoyen Picard qui connoît ces règles et plusieurs autres qui concourrent à produire un bon ouvrage, semble les avoir pour la première fois négligées presque toutes.

On a applaudi avec une véritable satisfaction tous les endroits de sa comédie où l’on a reconnu le vis comica qu’il possède si bien. On a été froid, on a même murmuré à quelques autres.

Nous ne parlerons pas de quelques sifflets comprimés par une bienveillance tant de fois méritée, mais nous dirons que si l’auteur a été demandé et vivement applaudi il n’a pu s’y méprendre , et que c’est à ses autres ouvrages qu’il a dû l’indulgence qu’on a témoigné pour celui-ci.

Dix personnages principaux figurent dans cet ouvrage : Desroches et Delile, parisiens voyageant ; M. Senneville, vieillard infirme ; Mlle Senneville, sa nièce, veuve qui desire fortement cesser de l’être ; madame Guibert, qui a grande envie de marier sa fille ; Mlle Guibert, petite provinciale dans toute l’étendue du terme, qui répond à tout : Oui, ma mère ; Riflard, amant peu discret de madame Senneville ; Vernon, plaideur à outrance et autre amant de Mlle Senneville ; Mlle. Vernon , jeune fille de trente-cinq ans qui veut bien de tous les hommes parce qu’aucnn ne veut d’elle ; Mlle Belmont, qui court après Desroches, et qui quand elle l’a rejoint veut le fuir.

Le premier acte se passe sur une route d’où l’on apperçoît la petite ville. Le second présente une place publique, l’auberge des deux Pari siens d’un côté,1a maison de Vernon de l’autre. Dans le troisième on arrive chez mad. Guilbert. Mademoiselle Senneville loge nos voyageurs au quatrième : ils se trouvent au cinquième à l’auberge de la Poste.

Tâchons maintenant de suivre la marche de l’ouvrage :

Desroches, amant de madame Belmont, cousine de Delile, l’a vue parler à un officier. Cette prétendue trahison lui fait abandonner la capitale : il s’en éloigne avec Delile son ami. Leur voiture casse : une petite ville se trouve sur la route, un chasseur, M. Rifflard les rencontre : madame Senneville arrive en voiture. Grandes invitations. Nos jeunes gens se choisissent une auberge.

Desroches a la vue basse. Il a appercu de sa fenêtre une femme qui a répondu à ses signes. Le voilà très-amoureux. Mademoiselle Vernon est l’heureux objet de sa flamme; il lui suppose seize ans, et quand il la voit de plus près il la prend pour la mère de sa Dulcinée.

Mademoiselle Senneville, qui l’avoit d’abord charmé lui paroit plus belle encore depuis qu’il est détrompé sur le compte de sa nouvelle conquête.

On ne sait trop comment, parti sans dessein de s’arrêter à la petite ville, il se trouve avoir des lettres de recommandation pour plusieurs de ses habitans. Il se rend chez madame Guibert.

Celle-ci apprenant qu’il a trente mille livres de rente, forme les plus beaux projets pour sa fille. Delile les déjoue en disant que son ami est marié. Cette bonne mère, qui auparavant vouloit loger les deux étrangers, trouve un prétexte pour se dédire.

Heureusement madame Senneville arrive et leur offre sa maison. Cette bonne et charitable veuve convoite la fortune de Desroches : si elle ne l’épouse pas elle se rejettera sur Rifflard. Eprouvera-t-elle un refus ? plutôt Vernon que rien.

D’après ce noble projet, tandis que son oncle infirme cause assis un banc devant la porte de sa maison avec le confiant Desroches, elle se promène à neuf heures du soir, et se rend dans une allée où elle a donné rendez-vous à Riflard, le quitte pour, après avoir passé devant son oncle, rejoindre dans une autre allée Vernon, son autre galant, et offre ainsi une scène rien moins que morale, en la supposant vraisemblable. Mais nos rivaux se rencontrent, se racontent tout. Desroches lui-même ouvre les yeux, et veut quitter la petite ville qu’il aimoit beaucoup depuis cinq ou six heures.

Son ami le mène à l’hôtel de la Poste, où loge madame Belmont qui a tout quitté pour suivre son amant. Informée de sa triple infidélité, elle veut fuir pour jamais , tout semble accabler le pauvre Desroches ; Vernon le fait sommer d’épouser sa sœur ; Riflard veut le forcer de se battre pour lui avoir enlevé le cœur de madame de Senneville. madame Guibert apprenant qu’il n’est pas marié, vient de nouveau lui présenter sa fille. La tendre Belmont, pour le sauver d’embarras, l’épouse comme première en date, et Riflard qui ne se bat que contre des célibataires, rengaine, et tout finit par des chansons.

On vient nous dire que la pièce est réduite en quatre actes : mais indépendamment des autres défauts qu’elle présente, pourra t-on faire disparoître la double immoralité qu’offrent mad. Belmont courant après un homme qui la quitte, et madame Senneville poursuivant à-la-fois trois amans, et leur donnant des rendez-vous nocturnes ?

Mesdames Molé et Molière ont tiré le plus grand parti des rôles de madame Guibert et de madame Senneville. Vigny a bien joué celui de Delille. Barbier a rempli d’une manière satisfaisante celui de Desroches. Un frère de Picard a débuté par un rôle de valet peu important, mais qui peut donner des espérances.

Le Pan.

Magasin encyclopédique, ou journal des sciences, des lettres et des arts, VIIe année, tome Ier, an IX-1801, p. 124-125 :

[Le compte rendu s’ouvre sur un constat sévère, opposant qualités concédées et défauts improuvés : « des ridicules peints avec vérité, des traits comiques, un dialogue vif, voilà ce qu'on y a applaudi : mais un fond trop léger, un plan vicieux, un mauvais dénouement, et surtout plusieurs invraisemblances ». Le passage de cinq actes à quatre améliore le dénouement, mais « ne corrige pas le vice du sujet ». L’aperçu qu’il donne du sujet est conclu par un jugement qui souligne la gaieté de la pièce, et le fait qu’elle est « inférieur[e] à ses dernières productions ». Deux débuts d’acteurs sont signalés ensuite (dont un Picard jeune: c'est le frère de l'auteur).]

La petite Ville.

Cette pièce a été jouée le 19 floréal an 9.

Des ridicules peints avec vérité, des traits comiques, un dialogue vif, voilà ce qu'on y a applaudi : mais un fond trop léger, un plan vicieux, un mauvais dénouement, et surtout plusieurs invraisemblances, voilà ce qu'on a improuvé fortement. Le C. Picard, auteur de cette comédie, a refait un quatrième acte qui dénoue beaucoup mieux les trois premiers, mais qui ne corrige pas le vice du sujet. En voici l'aperçu : Desroches, amant de M.me Belmont, cousine de Delille, l’a vue s'entretenir avec un jeune officier. Cette prétendue infidélité lui fait quitter la capitale : il en part avec Delille son ami,.et ignore que M.me Belmont le suit de loin, désolée de sa fuite. Leur voiture casse, une petite ville se trouve sur la route ; un chasseur, M. Rifflard, les rencontre ; M.me de Senneyille, jeune veuve, arrive en voiture, et leur fait de grandes invitations. Ils se rendent à la petite ville, et prennent une auberge. Desroches, qui a la vue basse, aperçoit de sa fenêtre une femme qui répond à ses signes. Le voilà très-amoureux ; mais il voit de près sa Dulcinée, qui est une M.lle Vernon, âgée de 35 ans ; il la laisse pour M.me de Senneville, et se rend bientôt après chez M.me Guibert pour laquelle il a (par hasard) une lettre de recommandation. Celle-ci apprend qu’il a trente mille livres de rentes, et formant des projets pour sa fille, elle veut lui donner un logement ainsi qu’à son ami. Mais pour renverser les projets de M.me Guibert, Delille lui dit que Desroches est marié ; alors la vieille trouve moyen de se dédire. Heureusement M.me Senneville arrive et leur offre sa maison. Mais Rifflard, qui donne le ton à la petite ville, décide tout le monde à congédier les Parisiens. M.me Senneville les prie de sortir de chez elle. M. Rifflard envoie à Desroches un cartel pour le lendemain ; et M.lle Vernon, une sommation de l'épouser. Une chose qui le surprend, c’est l'arrivée de M.me Belmont, avec qui il se réconcilie et qu’il épouse ; ce qui termine toutes les disputes, et rétablit la paix dans la petite ville.

La gaieté est le principal mérite des ouvrages du C. Picard ; celui- ci même, sous ce rapport, est inférieur à ses dernières productions.

M.lle Adeline, qui a débuté dans cette pièce par le role de la fille de M.me Guibert, mérite des encouragemens, ainsi que le C. Picard jeune, qui a débuté par un petit role de valet.

L’Esprit des journaux français et étrangers, trentième année, tome IX, prairial an IX [juin 1801], p. 189-195 :

[Les débuts de la pièce de Picard n’ont pas été faciles, mais il a su rétablir la situation par le moyen habituel, se mettre en quatre (actes). Cela ne veut pas dire qu’elle soit parfaite, mais ces « défauts mêmes » font naître le comique. L’auteur de comédie doit montrer le ridicule, et celui-ci peut être partout, et le choix d’une petite ville anonyme (un anonymat considéré ici comme « une faute grave contre les règles de l'art » excusée toutefois pour la tranquillité de l’auteur. La peinture de cette petite ville fera rire les Parisiens, mais rien n’empêche un habitant d’une petite ville de rendre la pareille aux Parisiens en peignant leurs ridicules. La Petite ville n’a guère de plan, c’est une comédie épisodique, variante que le critique fait semblant de ne pas savoir définir. Il trouve pourtant à la pièce un but moral, un effet qui est d’amuser. Certes, elle n’a guère d’intrigue, ni d’action, et elle n’est pas toujours vraisemblable, mais « toutes les situations sont piquantes; & [...] elles sont décidément comiques ». Et la galerie des personnages qu’on y voit défiler sont tous « la copie d'originaux qu'on voit par-tout », et le critique se fait un plaisir de les énumérer en en montrant le ridicule. Quant au style, s’il est négligé, « quelquefois ou diffus, ou même trivial », c’est le style adapté au genre de la pièce. Une comparaison un forcée avec les Précieuses ridicules permet in fine de dire que sans être une grande comédie la Petite ville a bien des charmes.]

THÉATRE LOUVOIS.

La Petite Ville, comédie.

Cette pièce avoit d'abord été donnée en 5 actes, mais réduite depuis en quatre, elle a obtenu le succès le plus complet. On peut encore y critiquer bien des défauts sans doute; mais en les analysant, le souvenir seul des traits comiques auxquels les défauts mêmes donnent lieu, forceroit à rire le censeur, justifieroit la pièce, & feroit naître encore une scène assez gaie.

Le poëte vraiment comique ne cherche & ne doit chercher à peindre que le ridicule, reconnoissable par tout à ses traits mobiles, à sa physionomie inconstante, à ses mille couleurs, à ses innombrables nuances, mais sur-tout à l'universalité de son empire. Où le trouver ? où est-il ? Il seroit plus juste de dire où n'est-il pas ? Il est dans les cours , il est au village : il est par tout où il y a de la vanité ; il est donc par-tout où il y a des hommes.

Picard l'a cherché encore une fois dans une petite ville : sans partialité pour celle où j'écris, cela étoit assez naturel : une autre fois il le cherchera ailleurs, & ne sera pas moins certain de le rencontrer, de quelque côté qu'il tourne la vue. Rien de plus facile que de l'appercevoir : mais rien de plus difficile que de le peindre.

La scene est à *** : cette fois le lieu de la scène n'est pas indiqué : c'est une faute grave contre les règles de l'art, mais ce n'est ici qu'une réticence adroite & politique. Grâce aux trois étoiles, notre auteur est en sûreté : s'il eût donné indirectement un nom à sa Petite Ville, pour peu qu'elle eût été voisine de Paris, sa muse étoit par prudence consignée aux barrières : on notera d'ailleurs que ce n'est pas la première fois qu'il se brouille avec des villes dont le nom lui est échappé : mais s’il s'est permis d'égayer les Parisiens aux dépens du ridicule provincial, cette orgueilleuse complaisance avec laquelle le parterre de Paris sourit à ces tableaux, ne donneroit-elle pas aussi à un poëte une belle occasion de saisir & de peindre le ridicule particulier aux habitans des capitales ? Eh ! qu'y auroit-il de plus raisonnable que cette espèce de revanche ?

Picard a peint les mœurs assez libres, les habitudes surannées, les ridicules nés de l'esprit d'imitation qu'il a remarqués dans une petite ville. Eh ! bien, que dans cette ville même un homme plus habile ou plus gai que Picard, s'il s'en peut trouver un, prenne à son tour ses crayons, qu'il retrace les nombreux ridicules dont la capitale abonde ; qu'il intitule son tableau la Grande Ville, nous voilà quittes & sans rancune : qu'il promène son tableau dans toute la France ; d'accord : on rira de Paris dans la Petite Ville. On rira de la Petite Ville à Paris : rien de plus naturel : Démocrite eût été de cet avis: Molière, Regnard, Dancourt & Dufresny eussent été de l'avis de Démocrite.

Quel est, dira-t-on, le plan de la Petite Ville ? Il y en a peu, ou point : ce n'est donc point une comédie ? si fait ; car elle peint des originaux que nous voyons tous les jours, des scènes, dont chacun de nous a été le témoin : ce n'est donc point une haute comédie ? non; sans doute, c'est une comédie gaie. Elle n'est point régulière ? non ; son auteur a eu le bon esprit de l'appeler comédie épisodique. Mais, qu'est ce qu'une comédie épisodique ? A mon tour, je pourrois demander qu'est ce qu'une comédie ballet ? Molière intitule ainsi le Bourgeois gentilhomme, Pourceaugnac & tant d'autres. Les ballets ont passé : mais les comédies ont survécu : l'épithète accessoire & de circonstance est oubliée ; le titre de gloire est demeuré impérissable. Ne disputons point sur les mots : attachons-nous aux choses, au genre de l'ouvrage, au but qu'il atteint, à l'effet qu'il produit. Quant au but de la Petite Ville, il a sa moralité comme un autre ; quant à son effet, on ne dira pas qu'il soit d'ennuyer. Dès-lors la Petite Ville n'a-t-elle pas déjà gain de cause ? N'est-ce rien que d'avoir les rieurs de son côté ? Il faut l'avouer, cependant, l'intrigue est peu soutenue, peu liée : l'action n'est pas une : beaucoup de scènes sont rigoureusement parlant invraisemblables ; quelques incidens sont mal amenés ; une méprise qui produit au second acte une scène très-plaisante, auroit sur-tout besoin d'être mieux motivée, pour que cet acte fût un des plus amusans qu'il y ait au théâtre. Mais toutes les situations sont piquantes; & si on consent à les voir séparément, à les isoler de l'ensemble, elles sont décidément comiques.

Quant aux personnages, ils sont si bien la copie d'originaux qu'on voit par-tout, ces originaux sont tellement du domaine de la comédie, qu'il seroit difficile de trouver un nom à
la pièce qui les présente réunis, si le titre de comédie lui étoit refusé.

Ne sont-ils pas en effet des personnages vraiment comiques, & ce jeune Desrochers qui, fuyant Paris & sa maîtresse qu'il croit infidelle, vient chercher au sein d'une petite ville l'innocence, la tranquilité, le bonheur, & n'y trouve que coquetterie, fourbe, discorde & mésaventure.

Et ce Delille, ami de Desrochers, qui le suit dans sa fuite pour veiller sur lui, veut le réunir à l'amante qu'il accuse injustement, personnage dont le sang-froid observateur & la présence d'esprit répandent sur l'ouvrage tout l'intérêt dont il étoit susceptible.

Et ce hobereau qui, saluant des étrangers qu'il voit pour la première fois, leur prouve sa modestie en vantant ses aïeux chimériques, affecte la discrétion en nommant ses maîtresses, & fait de son endroit une telle description qu'il fait juger détestable le séjour qu'il vouloit peindre en beau.

Et cette fille qui, à 35 ans, se reconnoît pour nubile, & doute qu'elle soit majeure ; qui voit un mari prêt à se charger d'elle dans toutes les diligences qui arrivent, & cherche dans tous les hommes l'amour parfait dont elle a trouvé le modèle dans les romans.

Et le frère de cette folle si plaisamment appelée Nina, homme qui par goût plaide avec tout le monde, qui ne peut se débarrasser de son importune sœur, qui, au défaut d'un mari bénévole, veut lui donner un mari par force, en vertu d'un arrêt de la cour ?

Et cette mère non moins embarrassée de sa fille, honnête selon les gens, hospitalière selon ses espérances, qui attendant Ie jeune Desrochers, par précaution, met du rouge à sa fille en lui parlant de modestie, & lui dégage son fichu au nom de la pudeur ?

Et cette Agnès qui dans sa coquetterie mal apprise, bien moins que dans son ingénuité, prie sa mère de ne pas congédier les deux jeunes gens à la fois, parce que si l’un des deux est marié, l'autre peut ne l'être pas encore ?

Enfin cette coquette qui en sa vie a fait à Paris deux voyages de quinze jours, lesquels l'ont prodigieusement formée, & lui ont appris l'art de joindre à la retenue qu'imposent la décence & la société , l'exactitude & le mystère qu'exigent trois amans à ménager, trois intrigues à mener de front ?

Les rôles tracés dans la Petite Ville sont donc justifiés, même par cette esquisse, quelque insuffisante qu'elle soit.

Nouveau reproche, autre réponse : la pièce est négligemment écrite ; le style est quelquefois ou diffus, ou même trivial ; mais on doit remarquer que l'auteur, évitant un usage devenu trop commun, n'a pas choisi précisément ses personnages dans cette classe qu'il y a quelques années on présentoit exclusivement, comme si elle eût été la seule à imiter. Il faut considérer sur-tout que le style doit être conforme au genre que l'on a adopté, & que celui des Précieuses Ridicules n'est pas celui du Tartuffe.

On ne peut parler des Précieuses Ridicules, sans se rappeler ce mot d'un vieillard qui a peut-être décidé du destin de Molière : Courage, voilà la bonne comédie : on ne dira pas après la Petite Ville : Voilà la bonne comédie : il en est une en effet d'un genre éminemment supérieur que 1'homme de génie confie à son siècle, & à laquelle la postérité conserve les témoignages de son respect & de son admiration : mais après cette dernière, marche d'un pas plus libre, sous les auspices de la gaieté , & sous le masque de la folie, celle dont nous nous plaisons à retracer les agrémens ; celle-ci n'est que la sœur cadette, mais certainement elle est de la famille, & notre ingénieux Picard est son favori.

Julien L. Geoffroy, Cours de littérature dramatique: ou Recueil par ordre de matières, tome 4 (1819), p. 373-378 :

LA PETITE VILLE.

C'est une cruelle nécessité pour les petits théâtres de ne pouvoir attirer la foule qu'avec des nouveautés : cette nécessité les ruine en les faisant subsister ; car des nouveautés si nombreuses ne peuvent être soignées ; ainsi ces petits théâtres ont beaucoup de pièces et point de répertoire ; leur scène est le tonneau des Danaïdes ; elle absorbe et engloutit les minces bagatelles qui s'y succèdent rapidement, et les premières représentations suffisent pour épuiser toute la curiosité du public. Telle est la situation de la colonie que Picard vient de conduira dans la rue de Louvois : quelque fécond que soit son génie, il ne peut accoucher d'une pièce toutes les semaines : cette précipitation le déshonorerait sans l'enrichir ; mais il était naturel qu'il signalât l'époque de son établissement par un ouvrage nouveau, et la Petite Ville convient parfaitement à la petite maison de Thalie.

Le premier des comiques de tous les siècles et de tous les pays avait déjà esquissé, dans la Comtesse d'Escarbagnas, les ridicules de la province ; Picard, en marchant sur les traces de Molière, a essayé de convertir cette légère esquisse en un grand tableau, où l'on reconnaît le ton, les usages et les mœurs des petites villes ; il a voulu amuser les Parisiens aux dépens des provinciaux : le sujet était abondant et riche, et quoiqu'il semble n'admettre qu'un comique très-familier, il renferme une excellente morale.

On croit communément qu'il y a moins de corruption et plus de vertus dans les petites villes que dans les capitales ; c'est le contraire ; plus la société est resserrée, plus la perversité humaine a d'intensité : tels sont les hommes, dont les philosophes nous tracent des portraits si romanesques ; il n'y a que les plaisirs et les affaires qui puissent opérer quelque diversion à leur méchanceté ; ils ne peuvent ni se rapprocher, ni se connaître sans se haïr, et si on est plus heureux, plus tranquille à Paris qu'en province, c'est qu'on y vit plus isolé ; si on y fait moins de mal, c'est qu'on a quelque chose de mieux à faire ; dans une petite ville, la seule occupation, le seul plaisir est le tourment d'autrui.

Desroches, jeune homme qui a une mauvaise tête et un bon cœur, se croit trahi par madame de Belmont ; dans son dépit jaloux il s'arrache brusquement de Paris, et court en province chercher les vertus et le bonheur ; s'il ne se fixait qu'après les avoir trouvés, il pourrait voyager long-temps, mais sa voiture verse à l'entrée d'une petite ville, et le force d'y faire un séjour de quelques heures ; il a pour compagnon de voyage Delisle, son ami, cousin de madame de Belmont, et beaucoup plus sensé que lui. Pendant qu'ils examinent l'un et l'autre la situation de cette petite ville, ils entendent un coup de fusil, et ne tardent pas à voir paraître en habit de chasse un des hobereaux du pays, M. Rifflard, homme à bonnes fortunes, bien empesé, bien fatigant, bien gauche, et qui paraît être une copie de M. Thibaudier. Ce galant provincial fait aux voyageurs les honneurs de sa petite ville, dont il vante beaucoup les agrémens, les curiosités, et même les monumens ; mais il se tait à l'aspect de la carriole de madame de Senneville, qu'elle appelle son cabriolet, et s'élance pour lui donner la main.

Cette madame de Senneville est exactement la comtesse d'Escarbagnas ; deux voyages qu'elle a faits à Paris ont mis la dernière main à ses ridicules ; elle étale aux yeux des deux Parisiens toute sa coquetterie provinciale, entre dans le détail de tous les plaisirs de la petite ville, et finit par inviter les étrangers à son assemblée du soir, sans préjudice d'un dîner qu'elle doit leur donner le lendemain. M. Vernon, autre original non moins plaisant que M. Rifflard, vient présenter ses hommages à madame de Senneville : Vernon et Rifflard sont rivaux, aussi poltrons et aussi fanfarons l'un que l'autre ; madame de Senneville les ménage tous les deux : Rifflard est grave et chevaleresque ; Vernon est fourbe et grand chicaneur.

Cet acte est très-joli et très-gai, brillant de traits ingénieux et de descriptions charmantes ; mais il finit un peu tristement ; madame Belmont, abandonnée de son cher Desroches, a pris la poste pour courir après lui, et lorsqu'elle le rencontre elle ne veut pas le voir ; elle ne confie ses chagrins qu'à son cousin Delisle, et va se reposer à l'auberge de la poste en attendant le dénouement. Ce personnage est froid et postiche, d'une couleur discordante avec le ton général de la pièce ; mais il fallait un cadre pour enfermer tant d'agréables scènes : s'il est échappé quelquefois à Molière des dénouemens peu naturels, pourquoi Picard serait-il plus heureux que son maître ?

Desroches , qui a la vue basse, aperçoit une demoiselle du pays, et de loin il la croit jeune et jolie : son cœur s'enflamme sans se donner le temps d'y regarder de plus près ; il la suit de ses yeux, et remarque sa maison ; aussitôt il lui envoie, par son domestique, un billet amoureux, auquel son agnès répond en lui donnant un rendez-vous : cette agnès est une fille de trente-cinq ans, sœur de M. Vernon, et qui demeure avec son frère ; elle a la fureur du mariage, assez ordinaire aux vieilles filles ; mais, ce qui est plus étrange, elle se croit une jeune pupille sous la garde d'un tuteur sévère ; elle a la manie de vouloir être gênée et surveillée ; l'indifférence de son frère la désole ; toutes les fois qu'il sort, elle lui reproche d'abandonner ainsi une jeune personne aux entreprises des séducteurs, et met sur sa conscience tous les accidens qui peuvent en résulter ; du reste, à l'affût des étrangers qui passent, elle s'imagine que chaque diligence lui amène un époux : la Bélise des Femmes Savantes a pu fournir l'idée de ce caractère ; mais Picard se l'est rendu propre par des développemens nouveaux, et par la manière ingénieuse dont il a su l'employer. Desroches vient au rendez-vous, et le premier coup d'œil éteint son ardeur ; le frère, qui ne cherche qu'à se débarrasser de sa sœur, surprend l'amant avec elle, crie à la séduction, et veut forcer Desroches à l'épouser ; mademoiselle Vernon, outrée des refus de son infidèle, est prête à s'évanouir ; ce qui forme une scène singulièrement comique, et qui le serait encore davantage si mademoiselle Delisle, qui joue le rôle de la vieille fille, se faisait mieux entendre.

Les deux voyageurs ont une lettre de recommandation pour madame Guibert, femme dure et intéressée, qui a une jeune fille à marier ; elle fait d'abord un accueil assez froid à ces jeunes gens, qu'elle regarde comme des aventuriers qui cherchent fortune ; mais lorsque la lettre lui apprend que Desroches a trente mille livres de rente, elle se jette dans un excès de politesses, force les étrangers à lui promettre de venir loger chez elle, et envoie chercher leurs effets à l'auberge : en attendant leur retour, elle prépare sa fille à une entrevue décisive ; lui met du rouge, en lui disant que la simplicité est la plus belle parure des filles ; écarte son fichu, en lui recommandant la pudeur et la modestie : trait comique, excellent, et justement applaudi.

Flore, fille de madame Guibert, est une fille bien niaise, élevée comme on élève les filles en province, et dont tout l'esprit consiste à répondre : Oui, ma mère ; elle chante devant les jeunes gens, et commence : Non, non, non, j'ai trop de fierté, etc. La mère l'interrompt avec colère : — Mais c'est de la belle Arsène. Votre belle Arsène n'est qu'une bégueule. La fille chante alors une autre chanson à la louange de l'hymen ; les actions sont au mariage dans cette maison ; et dans le jeune homme aux trente mille livres de rente, la mère voit un époux pour sa fille ; mais Delisle lui joue un cruel tour, en lui assurant que son ami est marié ; dès lors plus de politesses, plus de logement; la mère renvoie durement sa fille, qui lui dit avec beaucoup de naïveté : Mais , ma mère, l'autre n'est peut-être pas marié.

Le spectateur est transporté dans le jardin de madame Senneville : son assemblée finit à huit heures et demie ; M. Vernon et sa sœur, madame Guibert et sa fille, s'en retournent éclairés par des fallots ; l'oncle de madame de Senneville, goutteu et paralytique, vient prendre le frais sur un banc à la porte du salon ; le jeune Desroches a la patience d'écouter les récits du vieux asthmatique pour faire sa cour à madame de Senneville, qui pendant ce temps-là va dans une allée sombre à droite entretenir M. Rifflard, et le quitte bientôt pour aller trouver, dans une autre allée à gauche, M. Vernon. Ce tableau du manége de la galanterie provinciale, est neuf et très-piquant. Les rivaux se rencontrent ; toute l'intrigue se découvre, et Desroches est furieux d'être ainsi joué par une coquette de province. Il s'est élevé ici quelques murmures assez injustement, selon moi; car ces incidens sont aussi plaisans que naturels ; mais il faut convenir que le dénouement n'a pas le même mérite. Après tant de gaieté et de folie, on revient avec peine au triste amour de madame Belmont, qui, sur le point de partir, est surprise par son amant ; se justifie, lui pardonne, l'enlève à toutes les tracasseries de la province, en partant avec lui pour Paris.

Le genre de comique qui règne dans cette pièce est trop vrai, trop dans la nature, pour être aujourd'hui de mode : la bonne compagnie croit qu'il est facile et même ignoble de faire rire ; chacun s'imagine qu'il en ferait bien autant :

. . . . . . . . . Sibi quivis
Speret idem ;
sudet multùm frustrà que laboret
Ausus idem  . . . . . . . . . .

On a ri pendant tout le cours de la pièce; mais ceux qui rient sont presque toujours des ingrats, qui ne savent ni connaître ni estimer ce précieux avantage. La pièce a été applaudie, et l'auteur demandé, plus par l'intérêt que Picard inspire, que par un juste sentiment du mérite de son ouvrage. Il était peut-être possible de trouver un cadre plus heureux ; mais il me semble que la forme de cette comédie est originale et neuve ; plusieurs petites actions comiques sont liées ensemble par un but commun ; l'agrément de la variété répare le défaut d'unité ; l'amusement qu'un tel spectacle procure n'est pas tout à fait légitime, et n'en est que plus piquant ; l'art peut en murmurer ; mais une foule de traits dignes de Molière, demandent grâce pour l'irrégularité du plan ; et j'avoue que cette peinture libre et naïve des ridicules bourgeois, me paraît préférable à plusieurs homélies plus nobles et plus régulières du théâtre français, (21 floréal an 9.)

Nicole Mozet, La ville de province dans l’œuvre de Balzac: l'espace romanesque : fantasme ..., p. 20, évoque le très grand succès de la pièce :

« Jusqu'en 1830, toute description des mœurs provinciales passe obligatoirement par La Petite Ville (1801) de Picard, dont la célébrité est telle que la pièce a été constamment rejouée pendant tout le XIXème siècle et au début du XXème. »

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