La Pie voleuse, ou la Servante de Palaiseau

La Pie voleuse, ou la Servante de Palaiseau, mélodrame historique en trois actes et en prose, de Caigniez et d’Aubigny, musique d’Alexandre Piccini, ballet de M. Rhenon, 29 avril 1815.

Théâtre de la Porte Saint-Martin.

Titre

Pie voleuse (la) ou la Servante de Palaiseau

Genre

mélodrame historique

Nombre d'actes :

3

Vers / prose ?

en prose

Musique :

oui

Date de création :

29 avril 1815

Théâtre :

Théâtre de la Porte Saint-Martin

Auteur(s) des paroles :

MM. Caigniez et d’Aubigny

Compositeur(s) :

M. Alexandre Piccini

Chorégraphe(s) :

M. Rhenon

Sur la page de titre de la brochure, à Paris, chez Barba, 1815 :

La Pie voleuse, ou la Servante de Palaiseau, mélodrame historique en trois actes et en prose, par MM. Caigniez et d’Aubigny ; Musique de M. Alex. Piccini, Ballet de M. Rhenon ; Représenté, pour la 1er. fois, à Paris, sur le Théâtre de la Porte St.-Martin, le 29 avril 1815.

Journal de l’Empire, 25 avril 1815, p. 2 :

[L’actualité politique, très dense en avril 1815 (les Cent-Jours...) laisse un peu de place au théâtre ce 25 avril, et le critique en profite pour analyser quelques nouveautés récentes. Il va jusqu’à parler d’une pièce à venir, dont on dit qu’elle est promise à un grand succès.]

On prépare à la Porte Saint-Martin un mélodrame dont le principal personnage court grand risque de faire oublier le fameux Chien de Montargis ; c’est la Pie voleuse : elle aura du moins sur son rival l’avantage incontestable de la parole, et, si elle est bien sifflée, elle pourra se tirer d’affaires tout comme une autre.

Journal de l’Empire, 3 mai 1805, p. 1-3 :

Article repris dans l’Ambigu-Comique, ou Variétés littéraires et politiques, volume XLIX, n° CCCCXXXVI du 10 mai 1815, p. 411-414 :

[Mélodrame et prise de conscience morale : le critique ouvre le compte rendu de ce mélodrame au dénouement larmoyant par une puissante réflexion sur la justice, autrefois arbitraire, et devenue juste grâce à « ces institutions sacrées que la constitution et les lois nous accordent ». La pièce raconte une anecdote dont il importe peu qu’elle soit vraie ou fausse, et le critique en fait l’analyse précise et bienveillante. Il s’extasie en particulier sur le mécanisme de la pie, joint à une femme cachée derrière le décor pour lui donner une voix : c’est une illusion parfaite. Sinon, rien ne lui paraît invraisemblable dans cette histoire bien triste et bien attendrissante, jusqu’à la solution qui assure le salut de la pauvre jeune fille, passée bien près de la pendaison. L’article s’achève sur un jugement très positif : succès mérité, grâce aux « combinaisons les plus piquantes », réalisées sans faire « aucun sacrifice au bon sens ». L’intérêt est toujours croissant, et on a bien à voir la pièce tout le plaisir qu’on peut attendre de ce « genre de spectacle. Deux acteurs sont mis en avant, l’actrice qui joue Annette, dont c’est le début, et l’acteur qui joue Blaizot.]

THÉATRE DE LA PORTE SAINT-MARTIN.

Premiere Représentation de la Pie voleuse, ou la Servante de Palaiseau, Mélodrame historique en trois Actes et en Prose, par MM. Caignez et Daubigné ; Musique de M. Alexandre Piccini, Ballet de M. Rhénon.

Est-il vrai que par une erreur aussi fatale qu'irréparable, une malheureuse fille ait subi autrefois à la potence la peine d'un crime qu'elle n'avait pas commis ? Est-il vrai que le voleur domestique fût une pie, dont on ne découvrit les rapines que lorsque cette découverte était devenue inutile à l'infortunée victime de la prévention et de l'injustice ? Il y a des histoires qui sont arrivées partout, et que, par cette raison, je soupçonne n'être arrivées nulle part. Cependant, la tradition ici parait constante ; les compilateurs de causes célebres ont grossi leur recueil du procès de la servante de Palaiseau : la religion elle-même en a gardé le souvenir : une expiation journaliere avertissait les magistrats du danger des jugements précipités ; précaution salutaire à une époque où la procédure criminelle ne présentait qu'une faible garantie contre la faiblesse, l'arbitraire et les passions, et qui plaçait au moins dans l'opinion publique le contre poids de cette puissance terrible, arbitre absolue de l'honneur et de la vie des citoyens.

La publicité, le droit de la défense solennelle, et surtout l'établissement du jury, voilà aujourd'hui notre triple sauve-garde. Défendons ces institutions sacrées que la constitution et les lois nous accordent ; elles seules préviendront le retour de ces assassinats juridiques dont on ne connaît encore qu'une faible partie ; avec elles nous n'aurons pas à craindre qu'une pie ou qu'une mouche nous envoie à l'échafaud.

Vraie ou fausse, l'histoire de la Servante de Palaiseau est sans doute très-intéressante ; mais il était difficile de l'adapter à la scene. Le principal personnage, je veux parler de l'oiseau voleur, n'était pas ce qu'il y avait de moins embarassant à introduire sur le théâtre. L'exemple du Chien de Montargis était, à la vérité, un grand encouragement. Cependant l'instinct d'un barbet est plus aisé à façonner que celui d'une margot : toutes ces difficultés ont été aplanies par le génie de la mécanique ; et quant aux paroles, une femme cachée dans la coulisse supplée au silence forcé de l'oiseau artificiel ; c'est à s'y tromper, cette femme parle absolument comme une pie.

La jeune Annette, fille de M. Granville, autrefois honnête fermier, aujourd'hui soldat, est servante chez Gervais, riche cultivateur à Palaiseau. Richard, fils de Gervais, est amoureux d'Annette, et il revient le même jour de l'armée avec son congé et l'espoir d'épouser sa maitresse. Mme Gervais n'approuve point ce mariage disproportionné ; mais Richard, avec le consentement de son pere, n'aura pas de peine à triompher d'un seul rival qui est le vieux bailli de Palaiseau, homme haineux et vindicatif, et amant rebuté de la belle et intéressante Annette.

Tout semble annoncer une journée heureuse. On fait des préparatifs pour fêter l'arrivée de Richard. Une grande table, où sa place est marquée, se dresse sous le feuillage ; elle se couvre de mêts, et l'aisance de Gervais éclate dans l'argenterie qu'il y fait étaler. Le soin de cette argenterie est confié a Annette ; Mme Gervais lui recommande la plus grande vigilance ; il y a quinze jours une fourchette a disparu. Richard arrive ; on se met à table : grand festin, danses de tous les villageois, libations copieuses ; tout exprime ou excite la gaieté. Enfin, Annette reste seule sur la scene; elle range tous les siéges, tous les débris du repas, et recueille avec attention les couverts qu'elle met un à un dans la corbeille ; elle tient le dernier à la main lorsqu'un étranger arrive. Sous des vêtements grossiers et un grand chapeau rabattu sur les yeux, elle a d'abord de la peine à reconnaître son pere : toutefois c'est lui ; ce malheureux, dans une dispute avec son capitaine, a osé tirer le sabre contre lui ; il a encouru la peine de mort ; il fuit déguisé ; il est sans ressources ; il ne lui reste pour continuer sa route d'autre moyen que la vente d'un couvert d'argent qu'il a toujours conservé précieusement comme souvenir de la mémoire de sa femme : il faut qu'Annette le vende, et en dépose le prix dès le lendemain matin au plus tard dans un saule creux qu'il lui indique. Un juif se trouve par hasard dans le village ; Annette se charge de vendre le couvert et d'en faire remettre le prix à l'endroit convenu.

Dès le commencement de cette scene, Annette troublée a laissé négligemment sur la table le couvert de Mme Gervais. Le bailli vient pour parler de son amour ; on lui apporte un ordre pressé qui contient le signalement de Richard, et l'ordre de le faire arrêter s'il se présente à Palaiseau. Annette, par un stratagème très-ingénieux, déroute le bailli qui laisse évader, sans le reconnaitre, l'homme qu'il est chargé d'arrêter, et qu'il a devant lui. C'est dans ce moment qu'une pie, dont la cage est ouverte, et que l'on a vue et entendue plus d'une fois dans ce premier acte, s'élance sur la table, prend une cuiller dans son bec, et s'envole avec elle vers le clocher du village. Aucun des acteurs présents ne l'aperçoit : mais pour les spectateurs, la machine s'exécute de maniere à produire une illusion parfaite.

Au second acte, le juif Isaac, demandé par Annette, se rend à son invitation, et lui achete dix-huit francs le fatal couvert. Mme Gervais rentre dans la maison, et, en bonne ménagere, jette l'œil sur tout, et compte elle-même son argenterie. Il y manque une cuiller. On furette, on fait chercher partout ; la cuiller ne se trouve point. On se figure les plaintes, les reproches, et même les soupçons. Le bailli entend parler de la disparition de la cuiller ; il y voit une occasion de se venger d'Annette : il se transporte avec son greffier dans la maison de Gervais, dresse un procès-verbal, et procede à l'interrogatoire et à l'audition des témoins. Quoique dans le tumulte d'une fête. il soit naturel d'imputer à la malveillance de quelque inconnu la soustraction d'une piece d'argenterie, la haine du bailli ramene tous les soupçons sur Annette. La pauvre enfant, au désespoir, tire son mouchoir pour s'essuyer les yeux ; les trois écus qu'elle a reçus du juif, tombent et roulent à terre. D'où lui vient cet argent ? Il est avoué que huit jours auparavant elle a envoyé à son pere tout celui qu'elle possédait ; une espece de niais qui a vu le marché du matin avec le juif, veut justifier Annette, et dépose de ce dont il a été témoin : on envoie chercher M. lsaac. Que vous a vendu Annette aujourd'hui, dit l'interrogeant bailli ? Isaac hésite, et déclare que c'est un couvert d'argent à filets, et marqué d'un G. C'est aussi la forme et la marque des couverts de M. Gervais. Les préventions sont si fortes que les amis d'Annette, que Richard lui même son amant ne savent plus que penser. Le bailli fait conduire Annette en prison, et la livre aux mains du grand-prévôt qui, dans sa tournée, arrive ce jour même à Palaiseau.

Le théâtre représente la prison ; Richard, Gervais, Mme Gervais, et enfin le bon Blaizot viennent y porter leurs consolations à la malheureuse Annette. Annette, dont les dix-huit francs sont déposés au greffe, profite des offres de service que Blaizot lui a faites. Elle le prie de lui prêter cette somme, de la porter dans le saule creux qu'elle désigne ; elle lui donne sa croix d'or en nantissement. Blaizot va s'acquitter de la commission. Le théâtre change ; on voit la place du village, le clocher, une partie de l'église et le baillage où, dans ce moment même, le grand-prévôt juge Annette, et la condamne à mort. Blaizot revient; il a remis l'argent dans le saule ; il veut compter ce qui lui reste; il étale son petit trésor sur un banc, et met à l'écart une piece de vingt-quatre sous toute neuve qu'Annette lui a donnée il y a quelques jours. La pie survient, prend la piece dans son bec, et s'envole avec sa proie dans le clocher. Blaizot, qui n'entend pas raillerie, se hâte de l'y suivr  : cependant Annette-sort du bailliage On lit sa condamnation sur les visages consternés des habitants de Palaiseau. Elle passe devant l'église, s'agenouille, et part avec résignation pour son supplice.

En ce moment, on entend un grand cri au haut du clocher ; en cherchant sa piece de 24 sous, Blaizot a trouvé à côté d'elle le couvert de M. Gervais. Hors de lui, transporté de joie et de crainte il imagine de sonner le tocsin ; à ce signal le funebre cortége revient sur ses pas ; Blaizot jette le couvert dans le tablier de Mme Gervais : on court au grand-prévôt ; on reconnaît, on proclame l'innocence d'Annette. Un ami de son pere lui apporte la grâce que l'officier offensé a lui même sollicitée ; et le mariage d'Annette avec Richard la dédommage des angoisses et des dangers affreux dont la Providence vient de la sauver.

Le succès le plus éclatant et le plus mérité a couronné ce mélodrame qui fera époque dans ce genre ; les combinaisons les plus piquantes n'y coûtent aucun sacrifice au bon sens. L'intérêt y va toujours croissant ; on y éprouve dans toute sa vivacité le genre de plaisir que l'on va chercher à ce genre de spectacles. Mlle Jenny Vespré a débuté par le rôle d'Annette, et en créant ce rôle, elle s'est en même temps créé une réputation qui serait enviée par l'actrice la plus consommée ; Bourdais est excellent dans le rôle de Gervais, et Pierson déploie une gaité et un naturel inimitables dans celui de Blaizot.

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