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Le Parleur contrarié

Le Parleur contrarié, comédie en un acte et en vers, par A. J. de Launay, 3 janvier 1807.

Théâtre Français.

Titre :

Parleur contrarié (le)

Genre

comédie

Nombre d'actes :

1

Vers ou prose ,

en vers

Musique :

non

Date de création :

3 janvier 1807

Théâtre :

Théâtre Français

Auteur(s) des paroles :

Delaunay (de Launay-Vasary)

Almanach des Muses 1808.

Florville, jeune étourdi rempli de bonnes qualités, mais d'un babil insoutenable, prétend à la main de Julie. Il a pour rival Gercourt, homme silencieux, qui ne parle même qu'avec peine ; car il est begue. Le pere de Julie, grave magistrat, préfere Gercourt, quoiqu'il ignore pourtant le défaut principal de Florville. Celui-ci arrive ; il veut parler : mais Julie, ainsi qu'une soubrette qu'il a mise dans ses intérêts, s'efforcent de le faire taire en l'interrompant à chaque phrase. Florville est très surpris de cette conduite ; il s'emporte, et l'on finit par l'enfermer dans une bibliotheque. Le futur beau-pere revient sur la scene fort mécontent du caractere intéressé de Gercourt, et non moins fatigué du babil de Florville. Les deux rivaux sont enfin en présence. Florville parle, Gercourt bredouille ; le grave magistrat s'emporte et parle plus qu'eux tous, lorsqu'un nouveau trait d'avarice de Gercourt acheve de le déterminer en faveur de Florville. Il lui accorde sa fille, persuadé que le mariage lui apprendra bientôt à réfléchir et à se taire.

De l'esprit, de jolis vers : du succès.

Sur la page de titre de la brochure, Paris, Paris, chez Delavigne fils, 1807 : (pas la bonne pièce ?

Le Parleur contrarié, comédie en un acte et en vers, par A. J. de Launay, Représenté pour la première fois sur le théâtre Français, par les Comédiens ordinaires de S. M. l'Empereur et Roi, le 3 janvier 1807.

Courrier des spectacles, n° 3615 du 4 janvier 1807, p. 2-3 :

[Partant des terribles ravages sociaux que provoque « l’homme qui se plaît à parler », le compte rendu résume soigneusement une intrigue fondée sur l’opposition entre les deux prétendants à la main d’une jeune fille, l’un bavard impénitent, l’autre bégayant dès qu’il est ému. Une bonne part du comique de la pièce repose bien sûr sur le pauvre bègue. Pour neutraliser le bavard, on finit par l’enfermer dans la bibliothèque, ce qui ne l’arrête pas longtemps. Le futur beau-père, présenté ici comme un adepte du culte égyptien d’Harpocrate (qu’on interprète alors comme un dieu du silence) se met à parler d’abondance pour stigmatiser les deux rivaux, mais, devenu subitement bavard, c’est au parleur éternel qu’il accorde sa fille. Les interprètes de la pièce ont été brillants, avec des nuances dans le compliment, dégressif au fil des nom cités. Dans l’ensemble, « c’étoit l’élite de la scene ». La pièce a eu du succès, malgré la faiblesse de l’invention de l’intrigue et du dénouement. Elle a bénéficié de qualités dans son écriture : « beaucoup de vers heureux, un dialogue facile, des traits spirituels, et sur-tout beaucoup de gaîté ». L’auteur a été nommé, et ce n’est pas tout à fait un débutant. Il semble avoir du talent, mais il est tenté par la farce, et sa pièce « n’a pas toujours la dignité que semble requérir le Théâtre Français ». Le rapprochement avec le Parleur éternel n’est certainement pas un compliment.

La représentation commençait par une représentation de Phèdre. En dehors de l’erreur faisant d’Agamemnon un des personnages de la pièce de Racine, c’est à d'intéressantes questions d’interprétation que le critique se consacre. On relève la mention des problèmes de mémoire d’un acteur qui reprenait un rôle (dans une pièce assez connue pourtant), les comparaisons entre interprètes d’un rôle (il y a du regret dans ces changements), le comportement du public, dont les marques d’hostilité sont jugées excessives, et la vanité (le moment est peut-être trop fort) de l’actrice qui veut paraître à la fin de la pièce au risque d’être conspuée.]

Théâtre Français.

Le Parleur contrarié. Première représentation.

Rien n’est plus contrariant pour l’homme qui se plaît à réfléchir que l’homme qui se plaît à parler. C’est un fléau qui désole, qui tue tout ce qui a le malheur de l’approcher. Qu’un grave magistrat, qu’un philosophe, un savant accoutumés aux méditations redoutent les parleurs, qu’il s’en trouve même parmi eux quelques uns qui prennent en haine le bavardage, c’est une chose assez naturelle. Le principal personnage de la pièce est de ce genre ; il se nomme Dorval ; il a une fille fort aimable qu’il se propose de marier. Parmi les prétendans sont deux jeunes gens d’un caractère très-opposé. Florville est un jeune officier plein d’aimables qualités, mais étourdi, et sur-tout d’une indiscrétion et d’un bavardage que rien ne peut arrêter. Gercourt est un homme intéressé, mais silencieux ; il ne parle que quand il ne sauroit s'en dispenser, et son amour-propre est ici d’accord avec son caractère ; car, comme il est bègue, dès qu’il est contrarié et qu’il veut parler vivement, il fait rire tout son auditoire. Dorval est décidément pour Gercourt, car Dorval a vécu au milieu des avocats ; il a long-tcms présidé l’antre de la chicane, et l’a entendu, pendant vingt ans, retentir des vociférations des ardens défenseurs de la veuve et de l’orphelin. Julie préféreroit le jeune Officier, mais les ordres de son père sont impérieux, et tout se prépare pour son mariage avec Gercourt. Cependant elle est assez heureuse pour mettre dans ses intérêts les gens de la maison. Florville arrive ; on arrête un plan, on se dispose à réprimer l'impétuosité de sa langue. Comme Dorval n’est pas prévenu de son défaut principal, le point capital est de l’empêcher de parler Dès qu’il paroît. on l’interrompt, on l’engage à se taire ; car il ne sait pas lui-même que son futur beau-père est le partisan le plus zélé du culte Harpocrate. Le jeune homme ne comprend rien à la conduite qu’on tient envers lui : il s’échappe des mains qui veulent le retenir, et court au jardin trouver Dorval. On l'arrête encore, et on l’enferme dans la bibliothèque. Dans cet intervalle, Dorval, offensé de l’avance de Gercourt, se brouille avec lui, et promet à sa fille de lui donner Florville pour époux.

Malheureusement celui- ci se soustrait à ses gardiens, ouvre la fenêtre de la bibliothèque,et du haut de celle nouvelle tribune aux harangues, accable Dorval de sa loquacité. Le grave magistrat ne veut plus entendre parler de lui. On lui persuade que tout cela n’est qu’une plaisanterie ; mais Gercourt survient dans l’intention de relier la partie rompue. Les conjurés ne manquent pas leur coup ; ils le piquent, le coutrarient, et voilà Gercourt qui bredouille autant que Florville avoit parlé. Dorval hors de lui-même, s’emporte contre les deux rivaux, et dans son courroux, parle beaucoup plus qu’eux tous. Un nouveau trait d’avarice l'irrite de nouveau contre Gercourt ; et honteux lui-même de son propre bavardage, il accorde la main de sa fille à Florville. persuadé que rien n’est plus propre que le mariage à rendre un homme silencieux et pensif.

Cette pièce a été jouée d’une manière brillant par les premiers sujets de la comédie. Mlle. Mars a joué le rôle de Julie avec cette grâce, cette douceur, cette naïveté charmante qui lui gagnent tous les suffrages. Le rôle de Soubrette étoit confié à Mlle. Devienne, à laquelle on a fait les plus aimables applications. Damas étoit chargé du personnage du Parleur ; il a fait des preuves d’une admirable et inextinguible loquacité. Gercourt étoit représenté par Baptiste cadet, dont ou connoît l’originalité. Caumont, Dazincourt, Baptiste ainé remplissoient les autres rôles ; c’étoit l’élite de la scene.

La représentation a eu du succès. L’intrigue est foible d’invention, les caractères et le nœud ont peu de vraisemblance ; le dénouement n’est guères plus fort que l’intrigue ; mais beaucoup de vers heureux, un dialogue facile, des traits spirituels, et sur-tout beaucoup de gaîté ont sauvé l’honneur de la pièce. L’auteur a été demandé fort vivement, et l’on a nommé, au milieu des acclimations, M. Delaunay, auteur d’une petite piece à Louvois, ayant pour titre : L'un pour l’autre.

Le nouvel ouvrage qu’il vient de donner annonce du talent et de l'esprit ; mais il se rapproche un peu de la farce, et n’a pas toujours la dignité que semble requérir le Théâtre Français. Plusieurs scènes sont la contrepartie du Parieur éternel.

Avant cette représentation, on avoit joue Phèdre, Baptiste aîné y a paru dans le rôle d’Agamemnon, joué jusqu’à ce jour par St.-Prix, avec tant de majesté. Baptiste n’a pas les avantage physiques de St.-Prix, sa taille et son maintien nobles, sa voix solemnelle ; mais quoique sa mémoire ne fût pas très-sûre, il a rendu en acteur habile un grand nombre des plus beaux passages, sur-tout ceux de la belle scène entre Thésée et Hypolite. Mlle. Georges a joué le rôle de Phèdre avec succès dans plusieurs situations des premiers actes ; mais elle a manqué toutes les beautés du quatrième, celles sur tout où Mlle Duchesnois produit tant d’effet. Après la représentation, elle a été demandée par plusieurs voix auxquelles se sont mêlés des sifflets qu’elle ne méritoit pas. Cette lutte de partis opposés s’est prolongée pendant quelque tems. Enfin la belle Phèdre n’a pu résister a la tentation ; elle a paru sur la scene, pour être applaudie d’une part, et improuvée de l’autre.

Magasin encyclopédique, ou journal des sciences, des letres et des arts, année 1807, tome I (Janvier 1807), p. 476 :

[Compte rendu rapide, qui insiste sur l’interprétation. La dernière phrase pourrait bien être une allusion aux difficultés de la première représentation.]

Théâtre Français.

Le Parleur contrarié.

Les parleurs sont à la mode depuis quelque tems, et ils trouvent des auditeurs bénévoles. Au parleur éternel a succédé le parleur contrarié, qui ne l'a pas été par le public. La pièce a été parfaitement jouée, et mademoiselle Devienne, dans la soubrette, et Baptiste cadet, dans une caricature fort plaisante, n'ont peut-être pas peu contribué au succès. Cet ouvrage est le premier au Théâtre Français, de M. Delaunay. Ce début doit l'encourager, car les faux pas sont devenus bien fréquens sur la scène, surtout sur-la scène française, où les concurrens ne dédaignent aucuns moyens pour renverser leurs rivaux.

L’Esprit des journaux français et étrangers, tome II, février 1807, p. 279-284 :

[Article emprunté presque entièrement à la critique proposée par Geoffroy dans le Journal de l’Empire du 7 janvier 1807. Il manque essentiellement le dernier paragraphe de l’article de Geoffroy, sur l'interprétation principalement. Sinon, article long, qui croit utile de signaler des anecdotes semblables à celle de la pièce (on retrouve l’expression favorite de Geoffroy pour désigner Rousseau (« Rousseau de Genève). L’intrigue est détaillée, avec plusieurs citations qui montrent la valeur du style d’une pièce presque sans intrigue (la pièce vaut par « la vivacité des saillies et le tour piquant des vers »). Il faut lire Geoffroy pour trouver le jugement du grand critique sur l'interprétation, absente ici, de même qu’une allusion à la difficile première représentation.]

Théâtre Français.

Le Parleur contrarié.

Cette agréable nouveauté, dont la seconde représentation a été encore mieux accueillie que la première, paraît être la critique du Parleur éternel, qu'on donne au théâtre de l'Impératrice. Un personnage qui parle toujours, se fatigue beaucoup lui-même, et assomme ceux qui sont forcés de l'entendre ; les vices au théâtre ne sont plaisans et ne ressortent bien que par les contrariétés et les oppositions. L’idée d'un Parleur éternel est donc fausse; et contre les règles de l'art ; celle d'un Parleur contrarié est naturelle et théâtrale.

Dorval, homme triste et taciturne, veut marrer sa fille Julie à Gercour, espèce d'imbécille, qui lui convient parce qu'il parle très-peu ; mais ce Gercour ne convient pas du tout à Julie, parce qu'il est ennuyeux et avare. Elle aime Florville, jeune militaire plein de bonnes qualités, et qui n'a que le défaut de parler beaucoup. Il faut que Florville soit encore plus babillard qu'il n'est amoureux, puisque Julie désespère de pouvoir lui imposer silence, du moins autant de temps qu’il en faudrait pour obtenir le consentement de son père.

Rousseau de Genève raconte qu'autrefois une femme avait défendu à son amant de parler : l'amant observa si scrupuleusement la défense, que dans le monde on le crut long-temps muet : enfin sa maitresse jugeant qu'elle avait assez éprouvé son dévouement et son obéissance, lui délia la langue au milieu d'un cercle nombreux, et opéra ce miracle par ce seul mot : Parlez. Cet exemple du pouvoir des femmes est sans doute du temps de la chevalerie ; Rousseau, qui le rapporte, se demande à lui-même quelle est la femme qui pourrait se flatter aujourd'hui d'exercer un pareil empire, dût-elle payer la soumission de son amant de tout le pris qu'elle peut y mettre.

Il y a aussi dans le Recueil des Contes des Fées et des Génies, une certaine femme qui, pour éprouver son amant, le rend muet ; mais c'est un conte. La vérité est que Julie, toute aimable qu'elle est, n'a pas ce pouvoir ; elle est réduite, ainsi que tous ceux qui s'intéressent au mariage de Florville, à conspirer contre lui pour l'empêcher de parler. Les conjurés l'attendent , bien résolus de lui couper la parole au premier mot, de se relever l'un l'autre, et de ne pas lui laisser le loisir de finir une phrase. L'idée est neuve et comique ; elle s'exécute aussi heureusement qu'elle a été conçue.

Je me rappelle à ce sujet une anecdote vraie ou fausse, sur deux beaux-esprits grands parleurs, tous deux académiciens et philosophes, tous deux auteurs des Petits Soupers, endoctrinant les convives avec un zèle infatigable, et fameux à toutes les tables par un bavardage brillant et scientifique. De tels parleurs rendaient dans un repas le même service que le jeu dans un cercle : ils occupaient le tapis, pendant que chacun mangeait, et faisaient les frais de la conversation. Les deux champions dont il s'agit s'étant trouvés par hasard à la même table, le plus alerte et le plus adroit saisit la parole, entame l'entretien, et enfile ses phrases avec tant de volubilité, qu'il règne déjà sur tous les esprits, et ne paraît pas disposé à céder de sitôt le trône à son confrère. Celui-ci ronge son frein tristement ; et son voisin, pour le consoler, affecte d'entrer dans sa peine : Quel parleur impitoyable ! lui dit-il tout bas ; il ne se taira pas de toute la soirée. Vous vous trompez, répondit naïvement l'académicien condamné au silence ; je le guette, s'il tousse, il est perdu.

Après s'être bien amusé à tourmenter le Parleur en l'interrompant sans cesse, les conjurés se retirent, et alors Florville se soulage par un flux de paroles ; il cherche quelqu'un à qui il puisse parler : il frappe à la porte de Dorval, et fait tant de folies, que le prudent Fontin, son domestique, se croit obligé de l'enfermer dans une chambre, pendant qu'on travaille à faire réussir son mariage. Mais il n'aurait pas fallu venir parler de cette affaire-là sous la fenêtre du prisonnier parleur ; car à peine a-t-il entendu de quoi il s'agit, qu'il ouvre la fenêtre; et, comme un torrent qui a rompu ses digues, il se répand en discours intarissables, en présence de Dorval, son futur beau-père. La consternation est au camp, les conjurés pâlissent, le mariage de Florville est manqué, il n'y a plus d'espoir, lorsque Frontin s'avise de harceler le silencieux Gercour au point de lui échauffer la bile.

Gercour, quand il est en colère, devient encore plus babillard que Florville : c'est son caractère, et ce qui rend son babil très-comique, c'est qu’il est prodigieusement bégue et bête. Le vieux Dorval, poussé à bout, sort à son tour de sa taciturnité, et il ne parle guère plus distinctement que Gercour : il en résulte un choc de bredouillemens, un conflit de deux bavards qui bégayent et s'étouffent de colère ; ce qui forme une scène bouffonne, pendant laquelle le parleur Florville, enfin persuadé de la nécessité de se taire, garde un silence édifiant. Dorval, insulté par Gercour, irrité de sa cupidité sordide, n'a rien de mieux à faire que d'accepter pour gendre Florville qui, pendant la querelle, a donné l'exemple d'une parfaite abstinence de paroles, et par conséquent l'espoir d'une prochaine guérison. Florville, pénétré d'amour et de reconnaissance, dit tendrement à Julie :

Oui, je parlerai moins, ce sera votre ouvrage,
Mais ce cœur chaque jour aimera davantage ;
Et si je retombais encor dans ce défaut,
Dont la raison eût dû me corriger plutôt,
Dites-moi que par là j'aurais perdu Julie,
Et je serai muet le reste de ma vie,

Ces vers peuvent donner une idée avantageuse du style de cette petite comédie, qui nécessairement a peu d'action et d'intrigue, et dont le principal mérite est dans la vivacité des saillies et le tour piquant des vers. Voici un trait de la loquacité du Parleur, raconté d'une manière plaisante par son valet :

Sa tante était malade ; on appelle un notaire ?
Florville, de son bien doit être légataire ;
Tout t'arrange à son gré : bref, le notaire est là ;
On n'a plus qu'à signer. Ajoutons à cela
Que cet acte est très-juste, et l'héritage immense.
La mourante n'a plus qu'un instant d'existence.
Eh bien, dans sa douleur, mon maître parla tant,
Que notre tante, hélas, mourut en l'écoutant !

Voici d'autres vers remarquables par l'élégance et l'énergie:

Et quand les premiers mots sur ses lèvres arrivent,
Ils sont déjà pressés par cent mots qui les suivent ;
Crayon, plume, papier, pour lui tout est parole.

En voici de comiques :

Les tantes ont un style! On sait que leur coutume,
Pour vous dire bonjour, est d'écrire un volume.
.    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .

                                            L'écho lui répond :
C'est un rival de plus qu'il trouve sur sa route.

En voici de graves et de sentencieux:

Pourrait-on le blâmer de dire ce qu'il pense ?
C'est quand on est méchant qu'on garde le silence.

Julien L. Geoffroy, Cours de littérature dramatique, tome quatrième (Paris, 1819), p. 227-231 :

[Une curieuse erreur (qui peut être due à l’éditeur de ses chroniques) dans cette critique de Geoffroy, par ailleurs égal à lui-même : il attribue la pièce à Planard... On trouve dans cet article une large part de ce qui est publié dans l’Esprit des journaux français et étrangers de février 1807, qui est l’emprunteur, bien sûr : les éditeurs de la revue ont supprimé l’allusion aux difficultés de la première représentation, et la conclusion, pourtant intéressante, sur l’interprétation, qui valorise le jeu des acteurs.]

M. PLANARD.

LE PARLEUR CONTRARIÉ.

Cette agréable nouveauté paraît être la critique du Parleur éternel qu'on donne au théâtre de Louvois. Un personnage qui parle toujours, se fatigue beaucoup lui-même, et assomme ceux qui sont forcés de l'entendre. Les vices, au théâtre, ne sont plaisans et ne ressortent bien que par les contrariétés et les oppositions : l'idée d'un Parleur éternel est donc fausse et contre les règles de l'art ; celle d'un Parleur contrarié est naturelle et théâtrale.

Dorval, homme triste et taciturne, veut marier sa fille Julie à Gercour, espèce d'imbécille qui lui convient, parce qu'il parle très-peu; mais ce Gercour ne convient point du tout à Julie, parce qu'il est ennuyeux et avare. Elle aime Florville, jeune militaire plein de bonnes qualités, et qui n'a que le défaut de parler beaucoup. Il faut que Florville soit encore plus babillard qu'il n'est amoureux, puisque Julie désespère de pouvoir lui imposer silence, du moins autant de temps qu'il en faudrait pour obtenir le consentement de son père.

Rousseau de Genève raconte qu'autrefois une femme ayant défendu à son amant de parler, l'amant observa si scrupuleusement la défense, que dans le monde on le crut long-temps muet : enfin sa maîtresse, jugeant qu'elle avait assez éprouvé son dévouement et son obéissance, lui délia la langue au milieu d'un cercle nombreux, et opéra ce miracle par ce seul mot : Parlez. Cet exemple du pouvoir des femmes est sans doute du temps de la chevalerie : Rousseau, qui le rapporte, se demande à lui-même quelle est la femme qui pourrait se flatter d'exercer un pareil empire, dût-elle payer la soumission de son amant de tout le prix qu'elle peut y mettre ?

Il y a aussi dans le Recueil des Contes des Fées et des Génies, une femme qui, pour éprouver son amant, le rend muet ; mais c'est un conte. La vérité est que Julie, tout aimable qu'elle est, n'a pas ce pouvoir ; elle est réduite, ainsi que tous ceux qui s'intéressent au mariage de Florville, à conspirer contre lui pour l'empêcher de parler. Les conjurés l'attendent, bien résolus de lui couper la parole au premier mot, de se relever l'un l'autre, et de ne pas lui laisser le loisir de finir une phrase. L'idée est neuve et comique : elle s'exécute aussi heureusement qu'elle a été conçue.

Je me rappelle à ce sujet une anecdote vraie ou fausse sur deux beaux-esprits, grands parleurs, tous deux académiciens et philosophes, tous deux professeurs des Petits Soupers, endoctrinant les convives avec un zèle infatigable, et fameux à toutes les tables par un bavardage brillant et scientifique. De tels parleurs rendaient dans un repas le même service que le jeu dans un cercle ; ils occupaient le tapis pendant que chacun mangeait, et faisaient les frais de la conversation. Les deux champions dont il s'agit s'étant trouvés par hasard à la même table, le plus alerte et le plus adroit saisit la parole, entame l'entretien, et enfile ses phrases avec tant de volubilité, qu'il règne déjà sur tous les esprits, et ne paraît pas disposé à céder de sitôt le trône à son confrère. Celui-ci ronge son frein tristement ; et son voisin, pour le consoler, affecte d'entrer dans sa peine. Quel parleur impitoyable ! lui dit-il tout bas : il ne se taira pas de toute la soirée. Vous vous trompez, répondit naïvement l'académicien condamné au silence ; je le guette, s'il tousse il est perdu.

Après s'être bien amusés à tourmenter le parleur en l'interrompant sans cesse, les conjurés se retirent ; et alors Florville se soulage par un flux de paroles : il cherche quelqu'un à qui il puisse parler ; il frappe à la porte de Dorval, et fait tant de folies, que le prudent Frontin, son domestique, se croit obligé de l'enfermer dans une chambre pendant qu'on travaille à faire réussir son mariage : mais il n'aurait pas fallu venir parler de cette affaire-là sous la fenêtre du prisonnier parleur ; car à peine a-t-il entendu parler de quoi il s'agit,qu'il ouvre la fenêtre ; et comme un torrent qui a rompu ses digues, il se répand en discours intarissables en présence de Dorval, son futur beau-père. La consternation est au camp, les conjurés pâlissent ; le mariage de Florville est manqué ; il n'y a plus d'espoir, lorsque Frontin s'avise de harceler le silencieux Gercour au point de lui échauffer la bile.

Gercour, quand il est en colère, devient encore plus babillard que Florville : c'est son caractère ; et ce qui rend son babil très-comique, c'est qu'il est prodigieusement bègue et bête. Le vieux Dorval poussé à bout, sort à son tour de sa taciturnité, et il ne parle guère plus distinctement que Gercour : il en résulte un choc de bredouillemens, un conflit de deux bavards qui bégayent et s'étouffent de colère ; ce qui forme une scène bouffonne, pendant laquelle le parleur Florville, enfin persuadé de la nécessité de se taire, garde un silence édifiant. Dorval, insulté par Gercour, irrité de sa cupidité sordide, n'a rien de mieux à faire que d'accepter pour gendre Florville qui, pendant la querelle, a donné l'exemple d'une parfaite abstinence de paroles, et par conséquent l'espoir d'une prochaine guérison. Florville, pénétré d'amour et de reconnaissance, dit tendrement à Julie :

Oui, je parlerai moins; ce sera votre ouvrage :
Mais ce cœur chaque jour aimera davantage ;
Et si je retombais encor dans ce défaut
Dont la raison eût dû me corriger plutôt,
Dites-moi que par-là j'aurais perdu Julie,
Et je serai muet le reste de ma vie.

Ces vers peuvent donner une idée avantageuse du style de cette petite comédie, qui nécessairement a peu d'action et d'intrigue, et dont le principal mérite est dans la vivacité des saillies et le tour piquant des vers. Voici un trait de la loquacité du Parleur, raconté d'une manière plaisante par son valet :

Sa tante était malade : on appelle un notaire.
Florville, de son bien doit être légataire ;
Tout s'arrange à son gré : bref, le notaire est là ;
On n'a plus qu'à signer. Ajoutons à cela
Que cet acte est très-juste, et l'héritage immense :
La mourante n'a plus qu'un instant d'existence :
Eh bien, dans sa douleur, mon maître parla tant,
Que notre tante, hélas, mourut en l'écoutant !

Voici d'autres vers remarquables par l'élégance et l'énergie :

Et quand les premiers mots sur ses lèvres arrivent,
Ils sont déjà pressés par cent mots qui les suivent.
Crayon, plume, papier, pour lui tout est parole.

En voici de comiques:

Les tantes ont un style ! On sait que leur coutume,
Pour vous dire bonjour, est d'écrire un volume.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . L'écho seul lui répond :
C'est un rival de plus qu'il trouve sur sa route.

En voici de graves et de sentencieux:

Pourrait-on le blâmer de dire ce qu'il pense ?
C'est quand on est méchant qu'on garde le silence.

La pièce est très-bien jouée par tous les premiers acteurs. Melle. Mars est l'amoureuse ; Melle. Devienne, la soubrette ; Dazincourt, le valet ; Damas, le parleur ; Caumont, le père ; Baptiste aîné, le raisonneur ; et Baptiste cadet, le niais. Avec ces gens-là, une pièce va son train, et surtout une pièce comme celle-ci, qui, n'étant pas soutenue par l'intérêt et la force des situations, vaut surtout par l'esprit, les jolis mots et la gaieté du dialogue ; car c'est le talent des acteurs qui fait ressortir tous ces petits agrémens. Le poëte fournit les étincelles, l'acteur les met en œuvre. (7 janvier 1807.)

La base La Grange de la Comédie Française attribue bien la pièce à A.-J. de Launay-Vasary. La première a eu lieu le 3 janvier 1807, et elle a été jouée 27 fois de 1807 à 1812.

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