Le Paysan Magistrat

Le Paysan magistrat, comédie en cinq actes & en prose, imitée du Viol puni, ou l'Alcade de Zalaméa, drame de Calderon ; par M. Collot d'Herbois. 7 décembre 1789.

Théâtre de la Nation

Titre :

Paysan magistrat (le)

Genre

comédie

Nombre d'actes :

5

Vers / prose ?

prose

Musique :

non

Date de création :

7 décembre 1789

Théâtre :

Théâtre de la Nation

Auteur(s) des paroles :

M. Collot d’herbois

Almanach des Muses 1791

Pièce imitée de l'Espagnol, et comprise dans une de nos anciennes notices. Elle avoit depuis longtemps du succès en province ; elle en a aussi sur le théâtre de la Capitale.

La pièce a été publiée dès 1778, sous le titre de Il est bonne justice, ou Le paysan magistrat, et elle est donné comme un « drame en cinq actes et en prose, Imité de l'Espagnol de Calderon, d'après la traduction de M. Linguet, Mis au Théâtre Français par M. Collot d'Herbois. ». Une édition de 1780 supprime le premier titre, et fait de la pièce une comédie.

Une brochure de 1782, à Bruxelles, est donnée comme « Cinquième et Nouvelle Edition, avec les corrections de l'Auteur »

La brochure publiée en 1790 chez la veuve Duchesne, porte sur sa page de titre :

Le Paysan magistrat, comédie en cinq actes et en prose, Représentée, pour la première fois, par les Comédiens ordinaires du Roi, sur le Théâtre de la Nation, le Lundi 7 Décembre 1789. Par M. Collot d'Herbois. Seule Edition conforme à la Représentation.

Mercure de France, tome CXXXVII, n° 51 du samedi 19 décembre 1789, p. 112-113 :

[La pièce étant une « imitation d’une pièce de Calderon, c’est par le résumé de l’intrigue espagnole que le critique commence, avant de montrer que la pièce française diffère sur plusieurs points importants : le viol devient enlèvement (c’est plus correct, sur le théâtre), le caractère du ravisseur est changé, tout comme le dénouement. La pièce est, comme beaucoup d’autres, accusée d’être trop longue, point difficile à décider en un temps d’incertitude sur ce qu’est « l’Art du Théatre » dont on ne sait plus ce qu’il est. Et elle devrait être écrite d’une manière plus soignée, ce qui ne l’empêche pas d’avoir « de la sensibilité, de l'esprit, de la gaîté, & même du talent ».]

COMÉDIE FRANÇOISE.

Le Paysan Magistrat, Comédie en 5 Actes & en prose, qu'on a donnée pour la première fois le Lundi 7 de ce mois, est une imitation du Viol puni ou l'Alcade de Zalaméa, Drame de Calderon.

Dans l'Ouvrage de l'Auteur Espagnol, le Capitaine Don Alvare de Ataïde enlève & viole la fille du Paysan Pédro Crespo. A l'instant où le Capitaine blessé par Juan, fils de Crespo, est arrêté & resserré comme coupable, on élève le Paysan à la dignité d'Alcade. Comme père & comme Juge, il peut venger, par le sang, l'injure atroce qu'il a reçue, mais Crespo est doué d'une ame aussi forte que juste. Il propose au Capitaine de réparer son honneur, en devenant l'époux de sa fille & en acceptant tout son bien. Don Alvare, fier de sa naissance, de son crédit, de la puissance de sa famille, répond à Crcspo par des injures. Alors le père agit en Juge ; Alvare est condamné à la mort ; & lorsque la force de l'autorité veut essayer de le soustraire à la Loi, le coupable est déjà exécuté.

L'Auteur François a changé le viol en un simple rapt, il a donné à Don Alvare, qu'il appelle Don Louis, une de ces passions emportées, mais réelles, qui ne laissent pas la faculté d'une seule réflexion sur les moyens de les satisfaire. Il lui a prêté un caractère généreux, délicat, sensible, & il a ainsi préparé son dénouement, qui s'opère par le mariage des deux jeunes gens. On a trouvé que les fils de l'action du Paysan Magistrat étoient trop prolongés. Comme il faut toujours parler pour le temps où l'on vit, nous conviendrons qu'ils ont dû le paroître, parce que les Spectateurs, blasés sur les développemens, demandent moins des choses raisonnables, qu'une suite d'effets & de mouvemens rapidement frappés. Ces ressources sont celles de ce qu'on appelle proprement Spectacle ; ce ne sont pas celles de l'Art dramatique : mais depuis dix ans, on ne savoit plus guère où le Public en étoit relativement à l'Art du Théatre, & on le sait aujourd’hiu un peu moins que jamais. Tant pis, car en s'exaltant sur tout, il use & détruit toutes ses jouissances. Ce n'est pas qu'on ne puisse, en effet, rapprocher davantage les ressorts de la Pièce que nous annonçons ; mais il y a eu de l’injustice à la trouver aussi longue qu'on a affecté de le dire. L'Auteur a tiré un grand parti de l'Ouvrage de Calderon ; mais il a modifié, embelli les situations qu'il en a prises, & ce qui a eu le plus de succès dans cette imitation lui appartient absolument Nous aurions désiré que le style du Paysan Magistrat fût soigné par-tout comme il l'est dans quelques endroits ; que la charge comique n'y fut pas quelquefois confondue avec le comique ; que Crespo fut un peu moins déclamateur, & que les scènes qui amènent la catastrophe fussent plus nourries (1). Comme la Pièce a eu plusieurs éditions, & qu'elle est connue sur tous les Théatres de Province, nous n'en donnerons pas une plus longue analyse. On y trouve de la sensibilité, de l'esprit, de la gaîté, & même du talent.

(1) Pendant qu'on imprimoit cet Article, l'Auteur (M. Collot d’Herbois,) a prévenu notre observation, & son dénouement y a beaucoup gagné.

Révolutions de Paris, dédiées à la Nation, n° XXIII, p. 33-36 :

[Dans un article fortement imprégné des idées de la révolution en marche, l’auteur analyse la pièce en insistant sur la nécessité du respect de la loi et en condamnant tout ce qui s’écarte de la recherche de la justice. Le général est condamné, bien sûr, mais l’alcade se voit reprocher d’avoir proposé de l’argent pour amener le général à accepter un mariage qui lui semble une déchéance. Finalement, la pièce « manque d'ailleurs absolument l'effet qu'elle paroît devoir produire » parce que ce n’est pas le respect de la loi qui fléchit la décision du général.

Dans les notes, des remarques tout à fait intéressantes, l’une sur la place trop grande de l’argent dans les moyens de dénouer les intrigues, l’autre sur la nécessité de « faire un exemple » en menant à l’échafaud « un mauvais souverain, ou du moins un mauvais ministre ».]

THÉÂTRE FRANÇAIS.

II y a Bonne Justice, ou le Paysan Magistrat.

Un général d'armée ordonnant à ses soldats de faire feu sur des officiers de justice, pour arracher au supplice un capitaine, son neveu, justement condamné à mort comme ravisseur ; un juge de village qui appelle les citoyens armés au secours des loix contre le général et ses soldats, devroit présenter, dans les circonstances actuelles, un spectacle intéressant.

Cependant, le Paysan Magistrat, pièce en 5 actes, en prose, n'attire pas un grand nombre de spectateurs ; elle n'obtient que de foibles applaudissemens, quoiqu'elle soit semée de traits assez frappans sur l'égalité, sur la justice, sur le respect dû aux loix.

Un jeune capitaine est logé, avec son sergent, chez le paysan Crespo, qui a une jolie fille et une jolie nièce. Elles sont renfermées dans un pavillon; ils viennent à bout de les faire sortir, en les effrayant par une fausse querelle, où le capitaine feint de vouloir tuer le sergent. Crespo et son fils, qui est amoureux de sa cousine, s'offensent de la témérité de ces militaires. Le général d'armée fait sa ronde, arrive au milieu du tumulte, envoie son neveu loger ailleurs, et s'empare de ce logement.

Le général, qui trouve en Crespo un caractère ferme et franc, lui accorde son amitié, invite les jeunes personnes à souper avec lui, et reçoit son fils volontaire.

Pendant le repas, le neveu donne une sérénade, qui a pour objet d'attirer les jeunes personnes dans un jardin, d'où il puisse enlever la fille de Crespo. Dom Lopes fait battre la générale sur le champ pour faire partir tous les militaires.

Le capitaine et ses complices restent dans les environs, effrayent les jeunes personnes dans leur appartement : elles sortent, et la fille de Crespo est enlevée presqu'aux yeux de son père, attiré par le bruit.

II est nommé Alcade, espèce de magistrat souverain. Le ravisseur est arrêté sur la route, avec ses complices, par les habitans. Il est blessé par le fils.de Crespo, qui rejoignoit l'armée, et qui se bat avec lui.

L'Alcade Crespo procède à l'instruction ; les preuves sont acquises, le capitaine a mérité la mort. Le seul moyen de le sauver est de lui faire épouser la fille de Crespo. Celui-ci le lui propose, en lui offrant pour dot toute sa fortune, qui est immense. Le choix du neveu, qui aime la jeune paysanne, est subordonné au consentement de l'oncle.

Averti de ce qui se passe, le général revient à la tête d'un détachement de grenadiers ; il somme l'Alcade de lui rendre son neveu, en menaçant de faire mettre le village à feu et à sang. Il le somme aussi de lui livrer son fils, qui, coupable de s'être battu avec un capitaine, doit être jugé par un conseil de guerre. L'Alcade livre son fils, refuse de rendre le capitaine, et avertit le général qu'au premier signal qu'il donnera à ses soldats, son neveu sera mis à mort.

Le général hésite, puis il fait apprêter les armes. Les villageois arrivent, armés pour soutenir l'Alcade ; Crespo fait amener le coupable par des gens chargés de le supplicier sous les yeux de l'oncle, et il lui donne le choix, ou de le voir périr, ou de consentir qu'il épouse sa fille.

Les soldats et les paysans s'ébranlent pour faire feu, la jeune fille vient se jetter entr'eux : l'oncle est attendri par ses larmes; il consent au mariage.

L'accueil froid que reçoit cette pièce, n'a rien d'étonnant ; outre que l'intérét languit à tous les actes et à toutes les scènes, elle contrarie, elle choque durement l'esprit public. Des soldats prêts à égorger des citoyens qui défendent une cause juste, et qui obéissent au magistrat, ne peuvent que déplaire dans un moment où toute l'armée française a donné des preuves si multipliées de son patriotisme, de son discernement et de son humanité.

Elle manque d'ailleurs absolument l'effet qu'elle paroît devoir produire. Le général s'est montré dur, niais juste, mais ami de l'ordre. La fermeté de Crespo, et le saint empire de la loi, dévoient le faire rentrer dans son devoir, et non pas les larmes d'une jeune fille. Le général Lopes n'est qu'un vieux pécheur, qui épousera La jolie paysanne , si son neveu ne se dépêche de le faire ; et il devoit être un grand homme, qui, dans une crise terrible, devoit savoir faire taire son orgueil devant la loi.

On peut penser quel effet produiroit cette pièce, si, lorsque le général commande aux soldats de faire feu, l'Alcade leur défendoit, au nom de la loi, de lui obéir, et si, sur un second ordre du général, ils mettoient leurs armes à ses pieds.

On est fâché de voir le paysan Crespo tenter l'oncle et le neveu par l'offre d'une dot de deux à trois cent mille ducats. Ce moyen est inutile dans la piece(1) ; il est dangereux dans un moment où l'aristocrafcie des riches s'établit ouvertement.

Enfin le crime triomphe dans cette pièce. Sans les écus du bon Crespo et les larmes de sa fille, Lopes faisoit saccager le village, égorger les habitans. Il a commencé l'exécution de son crime par un ordre forcené qu'il a retracté de son propre mouvement, mais sans repentir- et sans remords.

L'Alcade n'a fait que son devoir, le capitaine est évidemment coupable, il est convaincu, son arrêt de mort est juste ; rien n'excuse donc le général, il méritoit d'être pendu pour avoir fait violence à main-armée, au magistrat et aux loix. Oh ! que ce seroit un beau jour pour la liberté, que celui où un général d'armée seroit pendu sur le verdict d'un juré de village, pour avoir abusé ce son pouvoir (2)!

César donne comme titre complet, Il y a bonne justice, ou le Paysan magistrat. Je ne l’ai guère rencontré que sur la brochure de 1778 publiée à Marseille chez Sube (ou Sure ?) et Laporte et dans les Révolutions de Paris de L. Prudhomme.

La pièce a été jouée en province avant de l'être à Paris : à Marseille en 1778, à Bruxelles en 1782, à Toulouse de 1786 à 1788. Elle a eu 9 représentations parisiennes : 2 en décembre 1789 (les 7 et 10), au Théâtre Français, puis 7 au Théâtre de la rue Martin, entre le 28 novembre 1795 et le 28 août 1796. Elle a été également reprise en janvier 1790 et en décembre 1792 au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles.

(1) Nos auteurs dramatiques d'aujourd'hui ne savent nouer & dénouer leurs drames que par des cent mille écus perdus , trouvés, volés, rendus, &c. Un pareil ressort est tout-à-la-fois si usé & si peu moral, qu'il faudroit absolument y renoncer.

(2) « J'ai entendu dire à un Wígh, fanatique peut-être, mais il échappe quelquefois aux insensés des paroles d'un grand sens. Je lui ai entendu dire que, tant qu'on ne meneroit pas à Tyburn un mauvais souverain, ou du moins un mauvais ministre, avec aussi peu de formalités, d'appareil, de tumulte & de surprise, qu'on y conduit le plus obscur des malfaiteurs, la nation n'auroit de ses droits ni la juste idée, ni la pleine jouissance qui convenoit à un peuple qui osoit se croire ou s'appeller libre». Raynal, Révolution d’Amérique, page 39.

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