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Philippe ou les Dangers de l'ivresse

Philippe ou les dangers de l'ivresse, comédie en 1 acte, par le c. Pujoulx, musique de Louis Jadin, 25 Prairial an 2 [13 juin 1794].

Théâtre de la République

La présence de musique est signalée par André Tissier, les Spectacles à Paris pendant la Révolution, tome 2, p. 76.

Almanach des Muses 1795.

Imitation d'une scène de Garrick, présentant un ivrogne, qui laisse tomber son enfant dans un puits.

Sur la page de titre de la brochure, à Paris, de l'Imprimerie de Cailleau, l'an second de l'Ere Républicaine :

Philippe, ou les Dangers de l'ivresse, comédie en un acte et en prose, Par J. B. Pujoulx, Représentée pour la premiere fois sur le théâtre de la République, le quintidi 25 prairial, l'an second de la République Française.

Qui fait aimer les mœurs fait aimer la Patrie.

Le texte de la pièce est précédé d’un Discours préliminaire, dans lequel l’auteur répond aux critiques qui lui ont été faites, et insiste sur le sens profondément moral de sa pièce :

DISCOURS PRÉLIMINAIRE:

Voici celui de mes ouvrages qui a eu le moins de succès ; cependant je ne sais pourquoi, je ne le changerois pas contre telle de mes pieces qui a eu plus de soixante représentations. Les Auteurs seraient-ils donc comme ces pères qui, ayant voué une tendresse particulière à un de leurs enfans, la conservent en dépit des observations étrangeres et même des fautes qu'on leur impute ?

On m'a fait tant d'observations sur cette petite comédie, que je me sens entrainé à répondre à quelques-unes ; mais lorsqu'il s'agit d'un ouvrage moral, je ne dois répondre sérieusement qu'aux citoyens qui sentent la dignité du véritable homme de lettres, et le but qu'il doit se proposer en composant une pièce de Théâtre.

Que l'homme qui n'a jamais écrit que pour les plaisirs de la courtisanne et du libertin ; que le peintre de boudoirs trouve que Philippe n'est pas assez amusant, cela doit être ; mais que de sang froid, un journaliste imprime qu'un ivrogne peut donner sur le Théâtre quelques scènes amusantes, et que le róle- méprisable qu'il y joue est plus que suffisant pour dégoûter de ce vice. Voilà ce qui exciteroit mon indignation, si un sentiment de pitié n'était pas le juste salaire d'une si lâche observation,

Eh bien, monsieur l'aristarque, je suis de meilleure foi ou de meilleur goût. Je ne défendrai point ma pièce comme œuvre dramatique ; mais je dirai avec tous les hommes qui ont quelque moralité qu'on devrait rayer du théâtre ces scènes prétendues comiques, où un homme ivre est présenté comme un aimable modèle. Je dirai que le but moral de mon ouvrage qui est de corriger cette affreuse passion, est de la plus grande importance dans un pays dont le gouvernement se fonde sur les mœurs. J'engagerai les hommes de lettres à l'offrir de nouveau au théâtre, mais toujours avec énergie et sans transiger avec les modérés en littérature.

On a représenté le joueur sous plus d'un aspect; mais qu'est la fureur du jeu près de ce goût qui ravale l'homme au-dessous de la brute ? Que sont tous les défauts, tous les vices réunis, comparés à cette passion abrutissante qui rend l'homme capable de tous les excès, et peut l'entrainer au crime?

Hommes superficiels, qui croyez critiquer mon ouvrage, en disant que dans la scène où Philippe revient chancelant, défiguré, cet infortuné vous fait horreur. Ah ! que ne suivez-vous, jusques dans l'intérieur de leur ménage, ces misérables que vous rencontrez dans les lieux publics, ou couchés sur le pavé, et couverts de sang et de boue ! osez-les suivre avec moi ? – Ecoutez. C'est un jeune homme de dix-sept ans qui chérit tendrement sa mère, mais qui, égaré par l'effet de cette fatale liqueur, ne la connoit plus, ne se connoit plus lui-même. - Montons jusqu'à leur porte ? Elle pleure.... L'horreur de sa situation lui arrache quelques reproches..... Dieu ! quels cris !... Ce fils dénaturé a levé une main criminelle... Je vous entends, c'est un monstre que l'on devroit.... Non, cet homme n'est qu'ivre.

Mais voyez cette épouse éplorée qui tient d'une main son enfant, et de l'autre soutient avec peine son malheureux époux, pâle, ensanglanté ; elle l'a arraché de la table où d'infâmes compagnons vouloient le retenir ; il gronde, il la menace... Cette infortunée vous intéresse sans doute, car elle est mère, et porte dans son sein un nouveau gage... Oh ! qu'une femme dans cet état est respectable aux yeux d'un bon citoyen ! eh-bien, suivons les, ils entrent. Mais quelle fureur le transporte ! il veut de nouveau sortir ; elle ôte la clef de la porte. – Regardez par cette ouverture ? Son délire est au comble ; il l'a [sic] poursuit.... ah ! il l'a frappe.... elle tombe.... au secours ! Avant quinze jours, la mère expirera peut-être avec l'enfant enfermé dans son sein, en cachant à toute la terre la cause de sa mort... Je vous enteads ; c'est un scélérat, un assassin. Non c'est un homme ivre.

Je m'arrête. Je pourrois offrir d'autres esquisses tracées de mème d'après nature. Je pourrais, au besoin, nommer les personnages.

Mais ces tableaux sont encore moins repoussans que l'être dégradé que j'ai vu trop souvent ; je veux dire une femme ivre. C'est ici que je dois raconter ce qui m'a fait naitre l'idée principale des dangers de l'Ivresse,

Il y a plus de douze ans que des amateurs du Théâtre me racontèrent la scène que le célebre Garrick joua dans son voyage, en France, dans quelques sociétés. Ce grand comédien s'affublait d'un vêtement de femme, figurait avec un oreiller un enfant au maillot, le prennait dans ses bras et après avoir fait naître l'illusion dans l'ame des spectateurs, par une foule de caresses, de petites attentions maternelles, de chansonnettes qu'il chantait, appuyé sur une croisée, l'enfant lui échappait involontairement des bras, et tombait dans la rue... Alors le talent, le génie, l'ame du grand comédien se développaient dans la physionomie; le silence, des cris, la douleur, non de Garrick, car ce n'étoit plus lui, m'a-t-on dit, mais de la plus tendre, de la plus malheureuse des mères.

Ce n'était, comme l'on voit, qu'une scène propre à développer les miracles d'un grand talent; mais rien n'offrait à l'homme de lettres le but moral qu'il doit chercher dans une situation forte.

Il y a plusieurs années, je fus témoin d'un événement qui me frappa davantage. Je logeais au quatrième étage ; il était onze heures et demie du soir ; j'étois couché depuis environ une demi-heure, lorsque des cris qui partaient de l'escalier, me réveillèrent en sursaut. Je me jettai à bas de mon lit, j'ouvris ma porte. Voici le tableau qui s'offrit à mes regards, à la clarté des flambeaux que tenaient plusieurs personnes qui étaient sorties de leur appartement. Une femme d'environ trente ans, pâle, immobile, les muscles tendus, le corps penché sur la rampe de l'escalier, et tenant de la main gauche, par l'extrémité de ses vêtemens un faible enfant suspendu, la tête pendante, prêt à lui échapper, et à tomber de la hauteur de quatre étages..... Après qu'on eut secouru l'enfant, elle tomba presque sans connoissance, au milieu de quelques femmes, mères sans doute, qui l'accablaient de reproches, et ne voulaient pas lui rendre son fils sur lequel elles la trouvaient indigne de veiller. Trois quart-d'heures se passèrent ainsi ; cependant après beaucoup de prières, de pleurs, et sur-tout de protestations, de sermens de ne plus s'oublier, on rendit l'enfant à sa mère.

J'appris que cette femme buvoit quelquefois ; que ce jour-là elle étoit ivre ; qu'en montant sans lumière, elle avait bronché ; qu'en se retenant sur la rampe, son enfant, âgé de quinze mois, avait glissé de ses bras ; que par un mouvement rapide elle l'avoit retenu par ses vêtemens..... J'ai dit le. reste.

Rentré dans ma chambre, vivement agité par ce que je yenais de voir, je traçai le plan des Dangers de l'Ivresse, en substituant un père à une mère, un puits à l'escalier ; mais je l'avouerai, je fus long-temps arrêté par le dénouement ; cependant l'idée de faire soustraire l'enfant du berceau, m'étant venue. Je repris ce sujet, que je gardai en porte-feuille, ne sachant à quel Théâtre confier un tableau dont le principal personnage demandait un homme d'un véritable talent, qui voulut faire, pour ainsi dire, une nouvelle étude. Le citoyen Baptiste, ainé, vint à Paris, précédé par une grande réputation. Je lui parlai de cet ouvrage, et je trouyai en lui non un acteur borné à tel ou tel emploi, mais un artiste, mais un comédien qui, sentant toutes les ressources de son art, saisissait avec plaisir les occasions de l'envisager sous toutes ses faces.

Il vit que la situation que Garrick rendait avec tant d’ame, était peut-être moins forte que la transition rapide d'un homme ivre à qui un événement cruel rend toute sa raison. Il ne fut point arrêté par les difficultés, et me dit qu'il aurait au moins le courage de tenter de les surmonter. Le succès a couronné cette étude. Il serait en effet difficile de rendre avec plus de naturel un personnage dont le caractère est si éloigné de ceux qu'il joue habituellement. C'est sur-tout dans les dernières scènes qu'il est d'une vérité effrayante, et qu'il prouve que le véritable comédien ne connait de rôles difficiles que ceux qui s'écartent de l'imitation de la nature.

Quant à moi, ce n'est point des applaudissemens que j'ai recherché en composant cet ouvrage, mais la satisfaction intérieure d'avoir tenté un sujet très-moral. J'ai prouvé même avant la révolution que je prisais sur-tout les succès qui tenaient plus au cœur qu'à l'amour-propre, et ce n'est pas sans fondement que j'ai pris pour, épigraphe de cette pièce une vérité dont j ai de tout temps été pénétré:

Qui fait aimer les mœurs fait aimer la parie,

D'après la base César, qui donne pour titre Les Dangers de l'ivresse, ou Philippe, la pièce a été jouée 5 fois au Théâtre français de la rue de Richelieu, les 13, 15, 17, 22 et 28 juin 1794.

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