Pyrrhus ou les Æacides

Pyrrhus ou les Æacides, tragédie en 5 actes, par M. Le Hoc, 27 février.

Théâtre Français.

Almanach des Muses 1808.

AEacide a été détrôné par Aluras : on le croit mort. Pyrrhus son fils n' été sauvé que par la pitié d'Amestris, épouse d'Alutas, devenu roi. Elle l'a fait élever sous le nom d'Agenor. Alutas apprend ce secret ; mais les instances de la reine et l'horreur que lui inspire un crime inutile, sauvent une seconde fois la vie à Pyrrhus. Son courage et ses hautes vertus lui méritent bientôt l'admiration des soldats, et l'amour d'Iphise, fille unique d'Alutas. Sur ces entrefaites un général redouté, nommé Phanès, descend des monts de l'Illyrie, à la tête d'une armée formidable, et ravage les états d'Alutas, qui n'espérant que dans le courage d'Agénor, lui promet la main d'Iphise, et le déclare son héritier. Phanès paraît à la cour d'Alutas à la faveur d'une treve. Il a bientôt une entrevue avec Pyrrhus ; il se fait connaître à lui pour son pere, ce même AEacide qui depuis sa chûte erre dans les déserts en nourrissant l'espoir de la vengeance. Il lui ordonne de le suivre. Pyrrhus balance, combattu par son respect pour son pere, son amour pour Iphise, et la reconnaissance qu'il doit à la reine. AEacide sort furieux, et laisse Pyrrhus en proie aux plus violentes agitations. Cependant les soldats d'AEacide se révoltent et menacent sa vie. Alutas, instruit de la naissance de Phanès, a excité cette sédition. Il envoie Pyrrhus au secours de son pere, espérant qu'il y trouvera lui-même la mort. Pyrrhus ne peut sauver son pere ; mais les soldats d'Alutas le proclament roi, et ne veulent que lui pour maître. Alutas se précipite alors parmi les ennemis, et perd sa vie en combattant. Pyrrhus revient vainqueur. Après avoir déploré la mort de son pere et d'Alutas, il épouse Iphise, et décerne à la reine tous les honneurs de la souveraineté.

De belles scènes et de beaux vers. Plus de verve, plus de chaleur qu'on ne pouvait en attendre d'un poète à qui l'on appliquait ces vers :

Dans ma tête un beau jour ce talent se trouva,
Et j'avais
soixante ans quand cela m'arriva.1

Sur la page de titre de la brochure, Paris, chez M. Lecouvreur, 1807 :

Pyrrhus, ou les Æcides, tragédie en cinq acres ; par M. Le Hoc. Représentée, pour la première fois, sur le Théâtre Français, par les Comédiens de S. M. l'Empereur, le vendredi 27 février 1807. Suivie De Réflexions critiques et littéraires sur cette pièce et sur l(art dramatique.

Voici le texte des « réflexions critiques et littéraires » promises sur la page de titre. Elles occupent la fin de cette brochure, p. 79-94 :

REFLEXIONS

SUR LA TRAGÉDIE

DE PYRRHUS,

ET

SUR L'ART DRAMATIQUE.

Si cette tragédie n'avait pas obtenu du public un accueil que je n'osais espérer, peut-être aurais-je trouvé quelque consolation dans les jouissances que m'a procurées mon travail. Je l'avouerai, j'éprouve en ce moment quelque embarras dans l'expression de ma pensée. Je ne voudrais pas me présenter comme un homme étranger à la littérature dramatique, qui par une présomption aveugle, se serait flatté de concevoir et d'écrire une tragédie dans un âge avancé. Je ne voudrais pas non plus que l'on exagérât cette témérité, en supposant que des travaux honorables ne m'ont pas permis de cultiver avec fruit les beaux-arts. L'amour des lettres aurait été le besoin le plus impérieux de ma vie, si j'en avais espéré la gloire et le bonheur. Mais enfin rien ne m'a détourné d'une passion plus raisonnable. J'ai constamment médité sur les chefs-d'œuvre des anciens et sur les ouvrages les plus distingués des modernes ; et c'est ainsi que l'exercice et l'application de l'esprit aux productions des autres, peut suppléer au travail personnel, et faire retrouver dans un tems plus reculé une partie des moyens acquis sans l'intention d'en faire usage. Si cette apologie paraissait exagérée, la franchise avec laquelle je vais parler de cette tragédie de Pyrrhus, obtiendra peut-être plus d'indulgence. Un auteur impartial doit entrer plus avant dans la conscience de ses fautes, que le censeur le plus ingénieux à les chercher.

Je me permettrai quelques réflexions préliminaires : elles ne sont pas neuves pour ceux qui ont le bonheur et le tems d'analyser les plaisirs de l'illusion dramatique ; elles ne peuvent être indifférentes à ceux qui négligent d'étudier les sensations qu'on leur procure. Ce n'est pas ici un traité, ce n'est pas même un essai : c'est le compte rendu de quelques réflexions fugitives ; c'est une espèce de conversation écrite, moins grave seulement que les préceptes didactiques.

Il est reconnu que de tous les intérêts qui composent le domaine de la tragédie, le plus puissant est celui de la pitié produite par un malheur immérité : la condition des personnages tragiques fait nécessairement ressortir leurs infortunes : les honneurs, la puissance et la gloire sont les instrumens des passions heureuses et d'une prospérité facile. L'on agrandit sans y songer les revers ainsi que les personnes : on les compare à soi-même dans une proportion colossale; et l'amante d'Orosmane, la fille d'Agamemnon feraient couler moins de larmes si nous les privions de leurs rangs. Remarquons néanmoins que l'attendrissement ne peut jamais se prolonger sans s'affaiblir, que les yeux séchés une fois s'ouvrent plus difficilement à d'autres pleurs ; qu'il n'existe, et que peut-être il ne peut exister un seul ouvrage où le cœur exercé par une sensibilité délicate, éprouve une émotion continue. Toutes les tragédies grecques de ce genre, tous les ouvrages modernes en sont la preuve. Les larmes dépendent non seulement du sujet, mais aussi du poëte, du personnage représenté, de l'acteur qui le représente, et beaucoup aussi de la disposition de l'auditeur : cela est si vrai que souvent, à la même représentation, un spectateur est dans les larmes, tandis qu'un autre sourit de la sensibilité de son voisin. Peut-être ne doit-on attribuer cette différence de sensations qu'au mélange mal entendu de la pitié et de la terreur qui devraient être inséparables. Le goût, dans tous les arts, consiste essentiellement dans la justesse des proportions : trouver ces proportions, voilà tout le problême. Si la cause, les moyens et les effets de la terreur ne sont pas en harmonie, si les situations ne sont pas le produit des caractères, si les caractères ne se soutiennent pas dans les situations données, si des expressions exagérées veulent peindre une action hors de la nature et de la vraisemblance, tous les efforts de l'art sont impuissans : des manœuvres trop évidentes détruisent tout l'enchantement de l'optique. La froide combinaison d'une barbarie criminelle*, bien loin de faire ressortir l'énergie d'un grand caractère, avilit même le sentiment de la vengeance, sentiment qui serait honorable s'il était réduit à son élévation naturelle. Toutes ces exceptions à l'humanité produisent sans doute des effets très-sensibles, mais tristes, douloureux, pénibles. On voudrait fuir le spectacle que l'on voit, l'oublier quand on l'a vu. Je ne suis plus pour quelques heures à Rome, en Grèce, ou chez un peuple policé ; plus de charmes pour le cœur, pour l'oreille et pour l'esprit : je ne rapporte plus dans ma famille cette émotion amie de l'âme et du goût, qui m'attache au plus noble des arts ; ce sentiment de plaisir, d'attendrissement et de bonheur qui me rend plus cher tout ce qui m'environne. Je cherchais à placer ma pitié, vous ne m'inspirez que de l'horreur : je suis environné d'assassins, abreuvé de poisons : je frémis moins du danger de l'opprimé que de l'atrocité de l'oppresseur. J'ai le besoin de les bannir tous de ma pensée.

Je le répète, la terreur n'est vraiment dramatique que lorsque l'attendrissement l'accompagne : elle doit avoir ses lois comme la pitié elle-même a sa raison : j'aime des passions violentes, rares si l'on veut, mais vraisemblables, mais possibles : je ne puis accorder un intérêt soutenu qu'à des situations que je m'explique : je veux plus encore ; je veux que le personnage paraisse plus pénétré que moi-même du sentiment qu'il me commande, et du malheur que je déplore.

L'admiration, autre ressort de la tragédie, ressemble trop au genre démonstratif dans l'éloquence oratoire, pour captiver des auditeurs qui exigent des émotions plus passionnées. Ce genre offre aussi des difficultés très-dangereuses. Par combien de combinaisons il faut graduer les actions supposées de son héros ! Combien de sacrifices l'auteur fait à la vérité, à la vraisemblance, à son talent même, pour traverser cette filière de détails qu'il exagère pour les rendre intéresssans, ou qu'il affaiblit pour qu'ils ne dominent point sur le trait principal. C'est alors qu'arrivent des épisodes étrangers, des personnages inutiles et subalternes ; c'est alors que le style devient aussi terne que les idées. Alors on prodigue les sentences emphatiques d'une philosophie mal appliquée ; les déclamations contre les grands, que l'on dénonce à la superstition de la jeunesse ; les menaces, les injures que les acteurs, hors de la scène, ne se permettraient pas plus entre eux que les personnages qu'ils représentent.

Ce n'est pas ainsi que l'on peut suppléer au développement des caractères, à la logique des passions qui, toutes différentes qu'elles sont de la raison, n'en ont pas moins leur marche et leurs degrés. L'admiration, pour être dramatique, étant nécessairement exaltée, la mesure est très-difficile à saisir. Si l'auteur a l'âme, ou trop ardente pour s'arrêter avec discernement, ou trop calme pour s'élever avec chaleur, il court tous les dangers d'une disgrace, sans pouvoir espérer de grands succès.

Entre ces ressorts connus de la tragédie, la terreur, la pitié, l'admiration, il en existe plusieurs autres qui deviennent plus ou moins heureux, en raison du talent qui les essaie. Je ne parle point ici de la politique, qui ne peut se dévoiler sur le théâtre qu'environnée des intérêts du premier ordre. On aimerait à les voir liés au sort des nations plus encore qu'à celui des individus qui les gouvernent. Mais le génie seul peut enfanter ces prodiges de l'art ; le génie seul peut les entendre et les juger.

Les combinaisons dont il s'agit, en s'éloignant plus ou moins des premières, peuvent encore être avouées par le goût et la raison : mais elles seront toujours inférieures à cette conception franche, à cette inspiration du génie qui s'empare d'une seule idée, ne s'en distrait jamais, la poursuit dans toutes ses nuances, la développe dans des situations bien ménagées, et la conduit par gradation à de grands résultats. Les anciens et les modernes n'ont produit que très-peu d'ouvrages distingués par cette pureté d'exécution et de motifs. Si j'avais acquis le droit d'énoncer une opinion, je tenterais de la justifier en analysant sous ce rapport presque tous les chefs-d'œuvre qui font la gloire et l'ornement du théâtre. J'offrirais peut-être la preuve que le genre mixte est celui qui de nos jours, et surtout en France, appartient le plus à notre scène. L'intérêt que l'on inspire peut approcher d'un sentiment plus vif, ou plutôt d'une sensation plus attachante que la simple curiosité, et c'est ainsi que nous pouvons étendre et multiplier nos jouissances. On ne se méprendra pas sans doute sur le sens véritable de cette idée : on ne croira pas que j'approuve la dégradation du premier théâtre du monde, que je veuille accoutumer les oreilles ou les yeux aux prestiges d'une imagination désordonnée, au bruit des armes sans dangers, aux convulsions réelles produites par les convulsions simulées. Non, il ne faut agiter l'âme que pour l'enchanter et l'ennoblir. Les tragédies grecques en général ne produisent qu'un sentiment. Presque toutes les nôtres en excitent plusieurs. Je ne sais si je me rends bien compte à moi-même de ce genre que je voudrais appeler mixte. Cependant je plains Iphigénie en admirant Achille : j'admire Mithridate comme guerrier en plaignant Monime comme amante. Fondre ensemble ces intérêts sans qu'ils se nuisent ou se séparent, c'est un secret de l'âme et du goût, que Racine possède dans un degré de perfection, dont on éprouve le sentiment mieux qu'on ne peut le définir. Peut-être aussi la magie du style est-elle ici d'une nécessité première ? On peut être indulgent par distraction, lorsque l'âme s'attache avidement à l'intérêt qui l'entraîne ; mais l'oreille est plus difficile lorsque le cœur est moins ému ; et c'est aussi par cette raison que le lecteur tranquille est bien plus sévère que l'auditeur passionné.

Le public, les critiques, les acteurs, les amis même, tous répètent constamment le mot action, et toujours action, lorsqu'il s'agit d'une production dramatique. Je crois que l'on ne s'entend pas assez sur l'expression et sur l'idée. Certes on ne veut pas dire que les personnages doivent agir physiquement ; ce serait demander une pantomime parlée, ce qui est une contradiction dans le sens et dans les mots.Agir dramatiquement, c'est donc produire, dans un caractère donné, un sentiment dont quelque événement intéressant est la cause ou la suite. Cette définition est incomplète sans doute : ce n'est qu'un aperçu que j'indique, et sous ce rapport partiel, je le crois assez juste. Je dis partiel, parce que l'on ne manquerait pas de m'objecter comme action physique et théâtrale, tous les poignards tragiques ; celui de Séide, d'Orosmane, etc., la coupe de Cléopâtre, etc., etc. Mais à ces actions appelées jadis coups de théâtre, et qui font exception au plus grand nombre de tragédies, j'opposerai toutes celles de ce poëte inimitable, l'éternel prodige de notre scène. On ne trouve dans Racine aucune autre action matérielle et visible que celle du poison présenté un moment à Monime. Eh ! dira-t-on cependant que partout l'action, que j'appèle alors le sujet, ne se développe pas, ne s'agrandit pas, ne se consomme pas avec une perfection de force et de sagesse, d'intérêt et de convenances, d'imagination et de style qui doivent désespérer tout blasphémateur et tout profane ? Dira-t-on qu'Agrippine n'agit pas, quoiqu'elle n'ait plus aucun pouvoir d'agir ? quoiqu'elle, n'empêche ni l'exil de Pallas, ni la mort de Britannicus ? Que Mithridate n'agit pas, quoiqu'il détaille dans plus de cent vers le projet d'envahir Rome, détail étranger en apparence aux trois amours dont Monime est alarmée ? Dira-t· on que Clytemnestre n'agit pas, quoiqu'un événement étrange lui rende Iphigénie ? Tous ces développemens de passions, tous ces épanchemens des cœurs fiers et sensibles, heureux ou misérables, cruels par ambition ou par vengeance, faibles avec des vertus, criminels avec des remords ; tous ces vers, toutes ces expressions trouvées dans l'âme du poëte, et transmises au ravissement des auditeurs, ne sont-ce pas là des actions dont les tableaux sont mille et mille fois préférables aux objets mêmes ? Oh ! qu'il est égaré l'auteur qui cherche des effets tumultueux et fugitifs ! Qu'il est malheureusement organisé l'auditeur qui ne conçoit que par les yeux et ne jouit que d'un spectacle.

Je ne m'aperçois pas qu'en prolongeant ces réflexions, en parlant de chefs-d'œuvre, je fais involontairement la critique de mon ouvrage. Qu'il me soit permis d'en justifier quelques détails. Je dois ici faire un aveu ; sa sincérité serait attestée par des personnes dont on ne récuserait pas le témoignage. Cet examen de Pyrrhus, je l'ai rédigé il y a plus de deux ans. Je n'ai rien changé depuis à mes observations. J'ai pensé seulement que ma déférence pour MM. les journalistes, la reconnaissance que je dois à la distinction personnelle dont ils m'ont honoré, exigeaient de moi une réponse plus approfondie sur quelques objets de leur critique. Je ne releverai point des erreurs dans leurs extraits : la célérité à laquelle ils sont condamnés par la curiosité publique, les justifie. Je ne rétablirai pas quelques vers qui ne sont pas les miens, quoique cités avec éloge. Le spectateur et le lecteur reconnaissent parfaitement ces différences, et l'auteur se retrouve bientôt à sa place. Je suis d'ailleurs trop satisfait de ce qu'on m'accorde, pour réclamer ce qu'on me refuse. J'avoue cependant que je n'ai jamais bien conçu comment un censeur, quelque prompte et facile que soit l'habitude de ses conceptions, se flattait de saisir, dans le cours d'une première représentation souvent tumultueuse, le plan, la conduite, le caractère et le style d'une tragédie ; comment dans quelques phrases rédigées en quelques minutes pour une impression nocturne, il s'instituait partie publique, et même juge du plus pénible et du plus dangereux des ouvrages. Je craindrais, moi, d'arriver au spectacle avec mes préventions, et d'en sortir avec les préventions des autres ; de compromettre mon jugement ou ma véracité, en analysant ce que j'aurais cru au lieu de ce que j'aurais dû entendre ; en supposant que l'auteur, quel qu'il soit, n'a fait avant, pendant et après son travail, aucune des réflexions que je lui présente comme une inspiration nouvelle. Je me hâte de répéter ici que ce n'est plus la tragédie de Pyrrhus que je défends. Je m'estime heureux, très-heureux d'avoir fait sortir d'une combinaison très-défectueuse, ainsi que je vais le prouver, quelques scènes, quelques vers qu'on a jugé n'être pas indignes du théâtre français. Je proteste que tout ce qui va suivre n'est qu'une discussion purement littéraire, à laquelle j'attacherais beaucoup plus de prétention, si je défendais un autre ouvrage.

Lorsque j'ai voulu faire une tragédie, je me suis arrêté à une conception qui, sans être entièrement nouvelle, m'a paru très-dramatique. J'ai voulu qu'un jeune homme ardent, impétueux, organisé pour les passions les plus nobles, fût placé entre les devoirs de la piété filiale d'un côté, et de l'autre ceux de la reconnaissance et de l'amour. J'ai voulu que sa naissance fût inconnue, qu'il eût été élevé sous un nom supposé, à la cour d'une reine qui lui eût sauvé la vie ; que le roi, époux de cette reine, eût profité d'une révolution qu'il aurait provoquée pour s'asseoir sur le trône à la place du père de mon héros dont il était parent ; que ce père, cru mort depuis long-tems, reparût sous un autre nom ; que secouru par un roi voisin, il rentrât dans ses états en conquérant ; qu'il mît le siége sous les murs de la capitale, séjour des rois ; que le jeune prince, déjà distingué par des victoires, fût absent à cette époque ; que les dangers pressans, le désespoir du peuple, sa confiance dans le guerrier qu'il chérit, déterminassent le roi à le rappeler, à déclarer sa naissance, à le nommer l'héritier du trône en lui donnant sa fille unique : j'ai voulu que son père fût présent à cette proclamation, que dans une scène amenée naturellement , ce roi détrôné et conquérant se fît connaître à son fils, et qu'il en résultât une opposition de sentimens et un combat de devoirs. Ce n'est donc point un trait d'histoire que j'ai saisi : j'ai au contraire cherché dans l'histoire un événement et des noms que je pusse appliquer à mon roman. Justin, Plutarque, etc. m'ont appris qu'Æacide, roi d'Epire et descendant d'Achille, avait été chassé du trône par Néoptolême ; que Pyrrhus, fils d'Æacide, avait été sauvé et porté à Glaucias , roi d'Illyrie , qui l'avait rétabli sur le trône. C'est le sujet d'une tragédie de Crébillon. Il est évident que je n'ai rien emprunté de cet auteur. Le nom d'Alcétas appartient aussi à la famille des Æacides, et je l'ai préféré à celui de Néoptolême, sans avoir égard aux autres démentis que me donnait l'histoire. D'ailleurs toute cette famille d'Achille appartient presque à la fable poétique. Aristote, Corneille et Racine permettent aux poètes tragiques d'altérer des incidens ; c'est surtout dans de pareils sujets que cette licence est pardonnable. Encore un mot de l'avant-scène.

La conduite d'Amestris, dit-on, peut bien paraître le produit du caractère qu'on lui suppose. Elle ignore les projets d'Alcétas ; elle apprend que le palais est rempli de révoltés ; elle y vole avec courage, avec cette conscience du respect que l'on inspire. Mais comment le roi laisse-t-il la vie à cet enfant qu'il a voulu faire périr avec son père ? Je réponds : Si Amestris a sauvé Pyrrhus et caché son larcin jusqu'au moment où le roi, son époux, pouvait être clément sans danger, il est évident qu'Alcétas, dont j'ai fait un ambitieux capable d'un crime politique, n'est pourtant pas un monstre sans pudeur. Il veut régner, il règne. Mais lorsque Pyrrhus lui est présenté, long-tems après, par une épouse vertueuse et suppliante, qu'il respecte et qu'il aimerait, si l'ambition pouvait aimer ; lorsqu'il n'y a aucun danger pour lui à ne pas être assassin féroce, pourquoi refuserait-il un moyen presque expiatoire à sa conscience ? Pourquoi ne donnerait-il pas le trône à sa fille en y plaçant un autre héritier d'Achille ? Cette conduite n'a rien d'un tyran sans courage ; et pourtant quelques critiques ont ainsi caractérisé Alcétas, quoiqu'il n'y ait pas un seul mot, pas un seul fait dans la pièce qui justifie cette dénomination. Il est, au contraire, présenté sous des rapports, sinon opposés, au moins très-différens : les circonstances seules le paralysent : c'est une faute dans le plan, mais non pas dans la situation d'Alcétas. Amestris aussi ne pourrait se plaindre qu'après avoir dit , en parlant de ces grands événemens :

J'ai su les préparer, je saurai les conduire.

Elle n'est plus qu'un instrument secondaire. Mais combien de princesses aussi illustres sur la scène pourraient la consoler par leur exemple ? On agit dramatiquement, lorsque l'on contribue par son caractère, et même par sa présence, à l'effet général. Léontine ne contribue pas au dénouement d'Héraclius ; Jocaste est purement passive, etc., etc. J'ajouterais beaucoup d'autres personnages à ceux que j'ai déjà nommés. Quoique la situation soit assez forte dès le premier moment, quoique l'intérêt paraisse se renforcer et se compliquer au second acte, cependant il y a peu d'action proprement dite, dans cette pièce où les développemens sont prolongés. Au premier acte, Amestris fait connaître à Iphise qu'Agénor est Pyrrhus. Au second, elle découvre à Agénor qu'il est Pyrrhus, fils d'Æacide. Il en résulte pour le spectateur, qui connaissait, dès la première scène, tous ces secrets, une lenteur d'exposition qui le fatigue. Sans doute, c'est une condition rigoureuse de l'auditeur de se mettre précisément à la place du personnage qu'il écoute ; mais c'est un devoir de l'auteur de ne placer son juge lui-même que dans une situation qui l'occupe et l'intéresse. J'ai cru faire supporter ce dont on est instruit, par la curiosité de ce qu'on veut apprendre. Agénor, après avoir annoncé l'ennemi des Romains, épanche une âme fière, mélancolique et profonde dans celle de Néoclès, son gouverneur et son ami. Il n'est pas Pyrrhus ; mais il est digne, il a besoin de l'être. Il fait à la reine l'aveu de son amour pour Iphise avant d'être instruit de sa naissance. Amestris le place sous l'œil des dieux en lui parlant d'Alcétas. Si ce n'est pas là de l'action, c'est au moins ce qui peut la faire espérer, et un second acte comporte l'achèvement des notions nécessaires.

Eh bien ! toute cette apologie ne justifie pas à mes yeux les défauts qu'il fallait mieux dissimuler, s'ils étaient inévitables. Si Alcétas, qui n'est ni sans dignité, ni sans jugement, croit pouvoir donner sa fille et son trône à Pyrrhus ; si Amestris se répond à elle-même de la soumission et de la reconnaissance du héros, il n'existe aucun danger pour personne dans ces deux premiers actes. Pyrrhus, retenu par des considérations plus fortes que le désir d'une vengeance inutile et peut-être funeste, ne se livrera qu'à des chagrins, à des ressentimens passagers ; il ne se portera pas à des crimes. Alors l'intérêt, sans porter tout-à-fait à faux, est médiocre, insuffisant. Ce défaut est dans le plan ; il est inexcusable. On a besoin d'espérer que Phanès renouera l'action plus fortement, et vivifiera la tragédie, c'est ce qu'exige un troisième acte. Alors je commence à demander grâce en faveur d'un caractère que l'on a jugé fortement prononcé. Eh ! pourquoi se défendre du plaisir que ce Phanès a paru faire en attaquant sa vraisemblance ? La tragédie, en la comparant à un autre art, doit-elle toujours présenter la vérité de face, et jamais de profil, et quelques traits reconnaissables n'indiquent-ils pas suffisamment la ressemblance ? Est-il donc dramatiquement impossible qu'un roi banni ait l'orgueil de rester seul dans un désert, d'éviter partout sa honte et de s'abreuver de son fiel ? Est-elle donc impossible cette idée de chercher la guerre pour se consoler par la gloire et la vengeance ? Il est des objections plus sérieuses, et les voici :: Comment Æacide s'expose-t-il aux yeux qui pourront le reconnaitre ? Quel interêt peut l'amener près d'Alcétas ? Je réponds : Toute l'Epire est persuadé qu'Æacide a péri. Il a régné peu de tems : il a toujours éloigné de sa cour Alcétas Une longue misère, un teint basané, un habit étranger, & des blessures au visage, la presque certitude de ne voir qu'un moment le seul Alcétas dont il est peu connu, tous ces détails justifieraient une indiscrétion dangereuse, et j'invoque ici la vraisemblance dramatique et suffisante.

Je deviens plus hardi, et j'ai peine à regarder la démarche d'Æacide comme une inconséquence. Ce prince a pu se hâter d'employer le ravage et l'incendie pour parvenir aux murs de Buthrote sa capitale Mais pourquoi brûler ses monumens, régner sur des débris, et se faire à lui-même des maux irréparables ? Il doit le croire, il se croit maître de son Empire : avec un caractère aussi fougueux, avec des succès aussi décisifs, à l'aspect de ce palais héréditaire où il a régné avec tout l'orgueil du despotisme, il doit être pressé d'y rentrer sans le détruire. Il est odieux aux chefs de son armée, aux soldats indignés d'obéir à cet étranger inconnu : il n'a pas un moment à perdre. D'ailleurs , il faut satisfaire la critique, j'avouerai qu'Æacide commet une imprudence. Eh bien ! quel personnage tragique fait toujours ce qu'il y a de mieux dans sa situation et dans son intérêt ? Cent exemples prouveraient, au contaire, que presque toujours les situations fortes sont le produit de démarches hasardées. J'ajoute qu'il se trouve une grande différence entre des actions téméraires, dont l'effet est fatal à celui qui les hasarde, et celles qui échappent aux périls qu'on a courus. Cette observation n'est point une subtilité, puisque la démarche n'étant point funeste, le spectateur la justifie sans s'en douter, et je me range parmi les spectateurs.

J'ai prévu les objections contre le récit qu'Æacide fait à son fils des maux qu'il a soufferts ; et j'éprouve quelque répugnance à les combattre. Comment ne pas juger simple, naturel et nécessaire, l'épanchement et le bonheur d'un père qui parle pour la première fois de ses tourmens à un homme, à son fils, au fils dont il pleurait la mort ? Quelle soif de la vengeance et de l'Empire ne céderait pas à l'ascendant, au cri de la nature ? Ils sont seuls : leurs premiers momens sont à leurs âmes; les seconds seraient à leurs intérêts ; on les sépare. Eh ! ne m'a-t-il pas fallu parvenir à ce troisième acte, en suppliant, pour ainsi dire, l'attention des auditeurs ? Oui, Pyrrhus doit dans cette scène appartenir sans restriction à son père ; il le voit, il l'entend, il l'a blessé, il est, il doit être à ses pieds, dans ses bras, dans son cœur. Après l'avoir quitté il ne veut pas cesser d'être fils ; mais il ne veut pas cesser d'être amant : voilà, je crois, la marche du cœur humain, telle au au moins que je me plais à la connaître Trahir son père est impossible ; être ingrat et parjure est impossible. Les poignards et les poisons causent des douleurs bien plus faciles et moins aiguës que ces combats de l'âme : c'est ma faute si je n'ai pas su les exprimer.

Me voici parvenu aux objections les plus décourageantes, à celles auxquelles je ne répondrai que par un aveu qui me rendra moins excusable. J'ai senti, dès le moment où j'ai conçu la tragédie de Pyrrhus, qu'il fallait s'abandonner à une présomption dangereuse en exécutant un pareil plan. J'ai tout étudié, tout reconnu. J'ai appelé à mon secours tous mes faibles moyens : j'ai cherché dans l'esprit ce que le génie seul aurait dû faire, si toutefois le génie n'avait pas rejetté cette conception toute entière J'ai travaillé péniblement ma pensée ; j'ai cherché des palliatifs où je ne trouvais pas de remèdes. Pour tout dire enfin, j'ai eu l'orgueil de croire que quelques détails jugés heureux, et l'expression quelquefois juste de sentimens élevés obtiendraient grâce pour des défauts attachés au sujet même. Oui, il y a dans tout ce cinquième acte, dans le dénouement, dans tout ce qui l'annonce, l'amène et le termine, un embarras, et, si je puis ainsi m'exprimer, une fatigue de ressources, une combinaison artificielle dont les ressorts décèlent l'insuffisance et la faiblesse. Je ne sais si l'on me saura gré de reconnaître des difficultés que je n'ai pas vaincues, et si cette espèce d'amour-propre, assez nouveau, me sera pardonné ; mais le problême que j'avais à résoudre m'a toujours paru insoluble, et je suis bien plus confirmé dans cette opinion par la diversité des critiques écrites ou parlées qu'il m'a fallu subir. En effet, Pyrrhus, reconnu roi, prêt d'épouser Iphise qu'il aime avec fureur (non pas subitement, comme on l'a dit), mais depuis qu'il peut aimer, gendre d'Amestris à laquelle il doit la vie, son amante et le trône... doit-il massacrer ce peuple, sa mère adoptive et son épouse ?... (Lisez cette scène du quatrième acte.) Eh ! quand il voudrait être vil, ne semblerait-il pas qu'il va librement donner le bras au général ennemi, traverser le palais, les rues, et croire que les portes de la ville assiégée vont s'ouvrir à sa voix ? Non, Pyrrhus ne peut suivre son père, ni le combattre. Je reste imperturbable dans cette opinion, en me soumettant à toutes les autres condamnations de la critique. Ce n'est pas tout : je dis que Pyrrhus deux fois vainqueur, déjà héros, ne peut être passif dans sa propre cause, et recevoir le trône comme l'enfant Joas dans Athalie ; et voilà encore une des difficultés du sujet. Autre objection. Alcétas fera-t-il égorger Pyrrhus, car on voudrait, n'importe comment, le voir agir ? Mais Pyrrhus est connu ; mais il est l'idole du peuple et des soldats frappés de terreur et sans espoir ; mais les ennemis sont aux portes : plus de révolte dans l'armée d'Æacide ; Illyriens, Molosses, tous sont indignés, furieux : le trône est perdu pour Alcétas et pour Iphise : crime inutile ! atrocité sans fruit ! mémoire exécrable ! Plus de tragédie de Pyrrhus, c'en serait une autre, et ce n'est pas celle-là que j'aurais voulu faire.

Reconnaître tous ces défauts, n'est-ce pas m'avouer coupable d'une entreprise au-dessus de mes forces ? n'est-ce pas avoir tendu un piége à la bienveillance que rien ne m'autorisait à présumer ? n'est-ce pas enfin avoir compté sur les talens de mes acteurs ? Tout cela est vrai généralement et en détail ; mais je dois le redire, ce sont des amis très-éclairés et trop complaisans qu'il faut accuser de leurs suffrages. Si un homme de goût, un véritable ami des lettres, voit deux fois cette pièce, s'il la lit de suite et toute entière, je serai flatté de mon succès.

Geoffroy, Cours de littérature dramatique, tome quatrième (1819), p. 239-245 :

M. LE HOC.

PYRRHUS.

le héros de cette tragédie est mort de la chute d'une tuile ; mais ce n'est pas de sa mort dont il s'agit, c'est de son rétablissement sur le trône. Son père Œacide, roi d'Epire, a été détrôné par un de ses parens, nommé Alcétas. L'usurpateur, qui a chargé des brigands de l'assassiner, ne s'imagine pas qu'ils aient manqué leur coup. Sa femme Amestris a sauvé du massacre le jeune Pyrrhus, fils d'Œacide ; elle l'a fait élever sous le nom d'Agénor : son mari ne l'ignore pas, et n'en éprouve aucune crainte. Tout irait bien si Glaucias, roi d'illyrie, n'avait pas envoyé contre le successeur d'Œacide une armée commandée par un certain Phanès, guerrier farouche et sans miséricorde, qui menace d'envahir la capitale de l'Epire, et de renverser Alcétas du trône. L'usurpateur juge alors qu'il faut révéler à Pyrrhus sa naissance, et se servir de son bras pour chasser Phanès. Il le proclame même son héritier en présence du peuple ; il lui accorde la main de sa fille Iphise, dont le jeune Pyrrhus est éperduement amoureux. Cependant on vient encore essayer la négociation : il y a une entrevue entre Phanès et Alcétas ; mais les propositions du général de Glaucias ne sont pas admissibles :

L'esprit ne se sent point plus vivement frappé
Que lorsqu'en un sujet d'intrigue enveloppé,
D'un secret tout à coup la vérité connue ,
Change tout, donne à tout une face imprévue.

C'est ce qui arrive lorsque Phanèjs reconnaît son fils dans le jeune guerrier qui, jusqu'à ce moment, avait porté le nom d'Agénor. Cette reconnaissance est fort théâtrale ; et le récit que fait Phanès de ses aventures, si l'on en excepte quelques traits de déclamation, est fort tragique : sa soif de la vengeance est exprimée avec une singulière énergie. Cet acte, qui est le troisième, est le plus beau, et il a été vivement applaudi ; mais ces grandes beautés coûtent toujours quelque chose, et même s'achètent souvent fort cher.

Voilà Pyrrhus fort embarrassé entre sa maîtresse et son père : ira-t-il dans l'armée d'Œacide pour combattre le père d'Iphise ? Le gendre et l'amant seront-ils tout à coup changés en ennemis ? Il semble qu'un fils ne doit pas hésiter à suivre son père pour l'aider à se venger de son assassin. L'amour de Pyrrhus pour la fille de cet assassin peut-il balancer le devoir de la piétié filiale ? Pyrrhus ne sort pas très-bien de cet embarras : c'est l'endroit le plus périlleux de la pièce, et le vice radical du sujet. Cependant le jeune fils d'Œadice argumente contre son père avec une éloquence capable de donner un tour favorable à la plus mauvaise cause ; et lors même qu'il plaidait pour l'amour contre la nature, il a été applaudi avec transport.

Le cinquième acte s'est ressenti du fond vicieux sur lequel porte le quatrième. L'usurpateur fait d'abord arrêter Pyrrhus ; mais, se fiant ensuite aux mesures qu'il a prises pour se défaire d'Œacide par trahison, il rend la liberté au jeune prince, et le renvoie à son père : le tyran se trompe un peu dans son calcul ; car, s'il réussit à faire périr Œacide, Pyrrhus, à son tour, l'immole lui-même aux mânes de son père. Ce dénouement est un récit, et le récit a deux malheurs ; il est fait par Després, et il offre quelques vers qui, sur la fin d'une tragédie, dans le moment le plus critique, peuvent offrir une pâture à la malignité : on n'a donc pas laissé l'acteur raconter fort tranquillement les aventures d'Alcétas, d'Œacide et de Pyrrhus.

Cet ouvrage d'un littérateur distingué, nourri des bons principes et des bons modèles, n'est pas à la vérité sans défauts, particulièrement du côté du plan. Les deux premiers actes languissent un peu ; le troisième n'est que trop plein ; le quatrième est embarrassé, et le cinquième n'a pas assez de mouvement : l'auteur remédiera facilement à quelques-uns de ces inconvéniens. A la seconde représentation, le cinquième acte sera refondu presqu'en entier ; mais le principal mérite de l'auteur est dans le style et dans la versification. Il y a dans la foule quelques vers maniérés et à prétention ; mais la grande majorité se distingue par l'énergie et la richesse de l'expression. Voici quelques vers de ceux qu'on a le plus applaudis :

Eh bien, s'il respirait !.... Dans un affreux silence,
S'il avait lentement amassé la vengeance.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'ose à de tels guerriers commander la victoire.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Dans leur orgueil avide, ils ( les Romains ) mesurent la terre
Comme un tribut certain, garanti par la guerre.
Hâtons-nous ; et sachons, plus grands, plus généreux,
D'un futur esclavage affranchir nos neveux.

(le peuple)

Qui ne voit qu'un spectacle où le ciel voit un crime.

(Œacide, sous le nom de Phanès, dit en parlant de lui-même) :

. . . . . . Au bruit sourd des torrens,
A ce choc éternel de tous les élémens,
J'osais mêler ma voix. Seul dans l'espace immense,
Je forçais les échos à répéter vengeance !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais c'est en combattant qu'il faut punir le crime,
Non par de vils complots, de lâches attentats :
Qu'il expire vaincu sous l'œil de ses soldats.

Melle. Raucourt, chargée du rôle d'Amestris, joue avec intelligence, et noblesse et mesure. Talma, dans le rôle de Pyrrhus, est plein de vigueur et d'énergie en plusieurs endroits ; en d'autres, il pousse la fureur tragique au delà des bornes : il se permet des cris et des hurlemens qui ne conviennent point au théâtre ; quelquefois il est pesant, lamentable et monotone. Saint-Prix, qui remplit le personnage de Phanès, a une superbe pantomine, un ton mâle et fier, des éclats imposans, mais aussi une volubilité qui fait perdre beaucoup de choses : on l'invite à prononcer plus exactement, à soutenir les dernières syllabes. Ce jugement n'est que l'aperçu d'une première représentation. Je reviendrai sur cette tragédie. (1er. mars 1807.)

— Une première représentation doit être regardée comme la dernière répétition générale : c'est la seule qui puisse véritablement éclairer un auteur sur l'effet de son ouvrage. L'auteur de Pyrrhus a profité de l'intervalle précieux et court qui a séparé la seconde représentation de la première ; il a fait disparaître, autant qu'il était possible, ce qui avait paru déplaire au public connaisseur et impartial ; c'est d'après ces corrections qu'il a été jugé définitivement : on lui a tenu compte de sa déférence et de sa soumission pour ses juges. L'arrêt, qui ne pouvait être plus favorable, porte en substance : « Attendu que la nouvelle tragédie de Pyrrhus offre de belles situations, des caractères énergiques, et surtout une versification mâle et vigoureuse, cette production sera regardée comme très-honorable pour son auteur, lui assurera un rang parmi les poètes dramatiques, et sera distinguée avantageusement entre les nouveautés qui depuis un certain nombre d'années ont paru sur notre scène. »

On ne peut dissimuler que M. le Hoc s'est créé à lui-même un obstacle presqu'insurmontable, et qu'il a fait un saut périlleux lorsqu'il a mis son héros entre son père et sa maîtresse. Je sais que dans plusieurs tragédies célèbres les combats de la passion et du devoir sont une source d'intérêt : Chimène est touchante quand elle veut venger son père sur l'amant qu'elle adore ; Zaïre attache lorsqu'on la voit se débattre entre la religion, l'honneur et la nature.

L'Académie française blâma autrefois Corneille d'avoir trop fait éclater l'amour de Chimène pour le meurtrier de son père ; les censeurs rigides furent scandalisés de la faiblesse de Zaïre, beaucoup plus amoureuse que chrétienne, bien plus occupée de son amant que de son père, et murmurant contre cette religion qui la contrarie. La mesure est difficile à garder ; et un poëte dramatique est bien embarrassé quand il faut régler la dose de passion qui doit lutter contre la vertu et le devoir. La philosophie, ou plutôt l'égoïsme et l'apathie moderne, ont ôté à ces combats une grande partie de leur intérêt ; car il n'y a que des spectateurs pénétrés eux-mêmes des sentimens de vertu et de devoir, qui puissent être attendris des tourmens d'une âme ainsi déchirée. Combien n'y a-t-il pas aujourd'hui de raisonneurs et de calculateurs qui trouvent que Zaïre est une sotte de croire si facilement à un père et à un frère qui lui tombent des nues tout exprès pour mettre opposition à son mariage et détruire sa fortune ! Assurément, sur cent filles esclaves élevées dans un sérail, quatre-vingt-dix-huit, au moins, auraient assez de bon sens pour envoyer promener deux captifs chrétiens qui viendraient se dire leur père et leur frère, pour les empêcher d'épouser un Soudan.

Il faut avouer que Pyrrhus est dans une position plus critique qu'aucun des personnages tragiques que l'on connaisse. D'abord, son amour est peu intéressant par lui-même, et tient fort peu de place dans la pièce : au théâtre, on juge de la violence de la passion d'un amant, à proportion du fracas qu'il fait. Ensuite, cet amour est d'une mauvaise espèce ; c'est la fille de l'assassin de son père, de l'usurpateur de son trône. Il semble qu'un pareil amour ne soit pas fait pour lutter un instant contre la piété filiale, surtout lorsque Pyrrhus retrouve un père qu'il croyait mort. La reconnaissance de Pyrrhus pour Amestris qui l'a sauvé, pour Alcétas qui l'a élevé, qui veut en faire son gendre et son successeur, ne peut être qu'un sentiment bien faible. Pyrrhus peut dire à la femme de l'usurpateur : Je ne vous ai pas beaucoup d'obligation de ce qu'en m'ôtant un père et un trône, vous ne m'avez pas aussi ôté la vie. Il peut dire à l'usurpateur lui-même, qui lui offre sa fille et son trône :

Mais que me donnes-tu, puisque l'un est à moi,
Et l'autre en est indigne, étant sorti de toi?

Une pareille reconnaissance peut-elle tenir contre la voix de la nature, au moment où un père ressuscite en quelque sorte pour son fils ? A peine un vétéran dans l'art tragique se serait-il sauvé d'un tel écueil ; et M. le Hoc vient de le franchir dès la première tentative de son noviciat. Ce coup d'essai vaut un coup de maître.

La promptitude avec laquelle l'auteur de Pyrrhus a fait toutes les coupures, tous les changemens indiqués par le goût du public, annonce les plus grandes ressources, une extrême facilité dans l'esprit et dans l'imagination. Jamais négociation ne fut plus rapide et plus heureuse ; jamais ministre n'a mieux su apaiser les mécontentemens d'une puissance, et l'amener à un accommodement. Il y a deux jours qu'il s'était élevé quelques nuages entre le parterre et M. le Hoc; et grâce à sa dextérité merveilleuse, M. le Hoc vient de contracter avec le parterre une alliance solide ; voilà ce qui s'appelle un chef-d'œuvre de diplomatie. Si on me demande, au reste, comment un homme enfoncé toute sa vie dans les affaires, honoré de missions importantes, chargé de rôles considérables sur le grand théâtre du monde, a pu composer une tragédie digne de la scène française, je répondrai qu'un bon esprit est propre à bien faire tout ce qu'il entreprend. Le goût de la littérature s'allie parfaitement avec le talent des négociations ; il faut du jugement et une grande force de tête pour combiner le plan d'une tragédie, de même que pour suivre une opération diplomatique ; le poëte, comme le négociateur, doit connaître le cœur humain, et savoir à propos mettre en jeu les passions. (4 mars 1807.)

La Biographie nouvelle des contemporains, volume 11, affirme p. 282 que « des allusions, que la police impériale prétendit y trouver, en firent défendre la représentation ».

1 Ces deux vers reprennent ceux qui sont prononcés par Francaleu, dans la Métromanie de Piron. Mais c'est à cinquante ans que le personnage de Piron dit avoir été ainsi touché par le talent.

* Le mot crime afflige l'âme et déplaît à l'oreille, lorsqu'il s'applique à une action dramatique; non que ce mot ne soit propre à tout forfait qui trouble l'ordre de la société, quels que soient les criminels; mais parce qu'on suppose toujours que l'infamie est atténuée par des circonstances fortes et par des caractères exagérés. Les crimes, dramatiquement parlant, sont les effets des passions souvent nobles, quoique toujours impardonnables.

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