L'Autre Tartuffe, ou la Mère coupable

L'Autre Tartuffe, ou la Mère coupable, drame intrigué en cinq actes, de Beaumarchais (26 juin 1792). Sylvestre.

Théâtre du Marais

Titre :

Autre Tartuffe (l’), ou la Mère coupable

Genre

drame

Nombre d'actes :

5

Vers / prose

prose

Musique :

non

Date de création :

26 juin 1792

Théâtre :

Théâtre du Marais

Auteur(s) des paroles :

Beaumarchais

Almanach des Muses 1794

Suite du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro. Intrigue toujours fort compliquée, et dont il est impossible d'indiquer seulement les détails. Ce sont les mêmes personnages, présentés dans un âge plus avancé.

Faiblesses réciproques du comte et de la comtesse Almaviva. Ils ont eu chacun des enfans naturels.

Très-belle scène au quatrième acte ; explication terrible entre les deux époux, laquelle est entendue par le fils de la comtesse, caché près d'eux. Elle apprend que tout est découvert ; on époux tient entre ses mains la preuve convaincante de sa faute : il finit par lui pardonner, ayant lui-même besoin de pardon.

Même style que dans les autres pièces de Beaumarchais.

Sur la page de titre de la brochure, Paris, chez Sylvestre, an ii :

L'autre Tartuffe, ou la Mère coupable, drame intrigué, en cinq actes, de Beaumarchais.

Sur la page de titre de la brochure de 1797, Paris, chez Rondonneau :

L'autre Tartuffe, ou la Mère coupable, drame en cinq actes, en prose ; Par P. A. Caron-Beaumarchais. Remis au Théâtre de la rue Feydeau, avec des changemens, et joué le 16 Floréal an V, (5 mai 1797) par les anciens Acteurs du Théâtre Français.

On gagne assez dans les famille,
quand on en expulse un méchant.

dernière phrase de la Pièce.

Édition originale.

Dans la brochure publiée par Maradan l'an deux de la République française, le texte de la pièce est précédé d'un avertissement mettant en garde contre une édition contrefaite, ainsi que de la rituelle liste des personnages; ici présentés de manière à les caractériser.

AVERTISSEMENT.

Cette Pièce n'aurait pas été imprimée, au moins dans ce moment, si de misérables Contrefacteurs n'en avaient pas annoncé une édition subreptice. Les amis de l'Auteur ont cru devoir la prévenir ; et pour épargner au Public une édition vicieuse, faite d'après une copie informe, ils ont pris sur eux d'en donner une correcte, et de la publier avant l'époque déterminée par l'Auteur lui-même. L'usage auquel il en destinait le produit a été pour eux une considération de plus, et en serait une nouvelle de poursuivre les Contrefacteurs avec la rigueur autorisée par la loi.

Il a fallu peu de travail pour mettre cette Pièce entièrement à l'ordre du jour. La manière connue de l'Auteur, trop hardie sous le règne -du despotisme, respirait d'avance l'amour de la philosophie; il avait pressenti le règne de la liberté : cependant le peu de mots qui auraient pu effaroucher des oreilles nouvellement républicaines, en ont été soigneusement retranchés; et comme cet ouvrage contient une excellente leçon de mœurs, il ne pouvait être offert au Public dans un moment plus favorable que celui où notre Gouvernement s'établit sur les bases de la vertu,

 

PERSONNAGES.

ALMAVIVA, d'une famille noble, mais sans orgueil.

Mme ALMAVIVA, très-malheureuse, et d'une piété angélique.

LÉON, leur fils, jeune homme épris de la liberté, comme toutes les ames ardentes et neuves.

FLORESTINE, pupille et filleule d'Almaviva, jeune personne d'une grande sensibilité.

BÉGEARSS, Irlandais, Major d'infanterie espagnole, ancien secrétaire d'Almaviva, homme très-profond, et grand machinateur d'intrigues, fomentant le trouble avec art.

FIGARO, valet-de-chambre, chirurgien et homme de confiance d'Almaviva, homme formé par l'expérience du monde et des événemens.

SUZANNE, première Camariste de madame Almaviva, épouse de Figaro, excellente femme, bien attachée à sa Maîtresse, et revenue des illusions du monde.

M. FAL, Notaire d'Almaviva, homme exact et très-honnête.

GUILLAUME, Allemand, valet de M. Bégearss, homme trop simple pour un tel Maître.

 

La Scène est à Paris, dans la maison occupée par la famille d'Almaviva, vers la fin de 1790.

Mercure universel, tome 16, n° 486 du jeudi 28 juin 1792, p. 446-448 :

[La pièce de Beaumarchais a été longtemps attendu (peut-être parce que Beaumarchais souhaitait faire naître la curiosité du public) : le critique juge une telle attente dangereuse parce qu'elle exagérerait la sévérité d'un public s'il venait à être « trompé dans son attente ». Le premier soin du critique est ensuite de relier la pièce nouvelle à ce qui est pour lui la première partie de « l'histoire du comte Almaviva », en occultant le Barbier de Séville. Il souligne la profonde différence de ton entre les pièces, de « gaie et amusante » à « lugubre et tragique ». Le résumé de l'intrigue occupe une large place dans la suite de l'article, mais il ne s'agit que « la machine », et non des « ressorts » qui font agir les personnages : il prétend cacher les moyens employés par l'auteur, « parfois fort dramatiques », mais aussi « la plupart foibles, insuffisans », avec un contraste très important entre « les trois premiers actes », peu appréciés par le public (c'est là que sont concentrés le moyens « foibles et insuffisans ») et les deux derniers aux « beautés mâles », que le critique croit de nature à frapper les spectateurs. Mais le public a manifesté par « des murmures violens ». Est-ce seulement à cause « d'une quantité prodigieuse d'expressions recherchées, triviales, basses et ridicules » ? C'est donc d'abord une affaire de style qu'il est question (et dans ce cas il suffirait que l'auteur « consentît à émonder son style » auquel le critique attribue les qualificatifs de « bizarre et gigantesque »). Mais il faut aller plus loin que la qualité de l'écriture : les personnages ne sont plus les mêmes, et c'est particulièrement la cas du Comte, de « libertin déterminé » devient « rangé, scrupuleux, susceptible à l'excès ». Le critique pense que les reproches que l'époux volage fait à son épouse ayant commis une seule faute « par imprudence et légéreté, et non par corruption » ne sont pas légitimes. Bien sûr, ce n'est que l'avis du critique, et il ne s'impose pas à tous... L'article s'achève par un jugement positif sur les interprètes d'une pièce « à laquelle ce théâtre attache beaucoup d'importance ».]

Theatre du Marais.

Est-il avantageux pour un auteur dramatique de faire connoître ses ouvrages avant la représentation, de leur donner une réputation prématurée, d'ajouter enfin une longue attente à la curiosité qu’inspire toujours une nouveauté ? Cette question est encore à résoudre. Cependant il est vrai que le public se montre alors d’autant plus sévère qu’il a été trompé dans son attente.

Tout Paris, depuis long-temps, parlait de la Mère coupable, tout Paris a voulu la voir : aussi une foule immense s’est portée à la première représentation, qui a eu lieu avant-hier à ce théâtre, sous le double titre de la Mère coupable, ou l'autre Tartuffe.

Cet ouvrage fait suite à la pièce de Figaro, mais la seconde partie de l'histoire du comte Almaviva est aussi lugubre et tragique que la première a été gaie et amusante.

Le comte et sa famille habitent la capitale, vingt années se sont écoulées depuis que le comte obligé de voyager, a laissé la comtesse seule pendant trois années. A cette époque, elle a mis au monde un fils, fruit de son amour pour Chérubin. De son côté, le comte est père d’une fille qu'il reçoit dans sa maison sous le titre de pupille. Le comte est tourmenté par les plus cuisans chagrins ; il a perdu un fils chéri qu’il avoit de la comtesse ; et l’unique héritier de son nom et de ses biens est le fils de sa femme, qu’il sait ne pas lui appartenir. Cette idée le déchire, empoisonne ses jours; il confie ses peines à un certain Béjarre, fourbe consommé : s’approprier les richesses du comte en le brouillant avec son épouse par la conviction de son infidélité, s’emparer de son esprit en étouffant dans son cœur toute amitié pour le fils de sa femme ; épouser sa fille naturelle pour cimenter la possession des biens immenses du comte, gagner toute sa confiance pour obtenir de lui de dénaturer sa fortune pour en disposer en sa faveur ; tels sont les vastes projets de ce Béjarre, qui, sous le masque perfide d’une fausse amitié, abuse auprès des deux époux de leur secret mutuel, se rend nécessaire à tous deux, arbitre de leur démêlés, médiateur entre deux amans dont il comble la misère, et pour tout dire, le moteur de la trame la plus subtilement ourdie. Jamais l'enfer n’inventa tant de ruses. Déjà il s’est rendu maître de trois millions en or, appartenans [sic] au comte ; il va le soir même épouser son aimable fille, envahir avec sa main l’autorité d’un gendre dans la maison du comte, et disposer à son gré du sort de deux infortunés ; lorsque Figaro, qui ne s'est jamais trompé sur 1e caractère de Béjarre, dévoile la fourberie, désille les yeux du comte et de sa famille, et parvient à confondre le traître après lui avoir fait avouer qu’il tient les trois millions du comte et les lui avoir remis. Le projet d’unir deux jeunes gens qui ne sont point parens quoique frères, vient répandre un beaume [sic] salutaire sur les blessures du comte et de la comtesse, et leur fait oublier avec leurs erreurs les peines qui en ont été la punition.

Tel est le fonds de ce drame, dont nous ne montrons que la machine en cachant les ressorts ; ce n'est point desservir l’auteur que de dissimuler ses moyens, dont quelques - uns sont fort dramatiques, mais la plupart foibles, insuffisans, sur-tout dans les trois premiers actes, dont le public a paru mécontent. Les deux derniers offrent des beautés mâles dont nous avons cru tous les spectateurs frappés. Cependant le succès n’a pas été complet ; des murmures violens ont souvent interrompu les acteurs, et les gens de goût ont été choqués d'une quantité prodigieuse d'expressions recherchées, triviales, basses et ridicules. Il seroit à souhaiter que M. Beaumarchais consentit [sic] à émonder son style, qui est souvent bizarre et gigantesque.

Nous hasarderons ici une réflexion : il nous semble que les personnages ne sont plus les mêmes ; le comte, libertin déterminé dans Figaro, est ici rangé, scrupuleux, susceptible à l’excès ; celui qui a fait commettre tant de fautes à tant de femmes, a-t-il le droit d’être si rigide, et de s’affecter jusqu'au désespoir pour la seule que sa femme ait commise par imprudence et par légèreté, et non par corruption ? Pour une erreur dont il accable sa femme, elle peut lui en opposer mille, tolérées par son indulgence. Tel est notre avis que nous présentons sans prétendre qu’il devienne celui de tout le monde.

Tous les acteurs ont redoublé de zèle et de talent pour faire valoir une pièce à laquelle ce théâtre attache beaucoup d’importance.

Mercure Français, n° 29 du 21 juillet 1792, p. 75-80 :

[Le critique a une opinion favorable de la pièce de Beaumarchais, et il commence par la défendre : les difficultés qu’elle a rencontrées à la première représentation s’expliquent autant par les effets de la cabale que par le manque d’assurance des acteurs. Il choisit d’ailleurs de présenter son propos comme une généralité, valable pour « toutes les productions d'Auteurs célebres » dont le public attendrait trop, avant de l’appliquer à la Mère coupable. Il s’attelle ensuite à une tache tout aussi difficile, donner une idée de l’intrigue. Il lui faut d’abord déméler les fils d’une « avant-scène » bien compliquée, avant de résumer l’intrigue de la pièce, qui n’est elle-même pas si simple, jusqu’à un dénouement qu’il apprécie beaucoup, mais qu’il se garde bien de dévoiler : on sait qu’il est l’oeuvre de Figaro, sans savoir quels moyens l’industrieux valet a mis en action. Verdict : les trois premeirs actes sont bien lents, mais les deux derniers produisent un effet extraordinaire. le critique parle de « grande explosion ». Les objets de critique ne manquent d’ailleurs pas : le style, mais il fallait bien faire parler les personnages comme ils parlent dans le Barbier et la Folle journée ; le titre, où certans voudraient remplacer la mère par l’épouse. Sans parler d’autres critiques, non détaillées, et que le succès de la pièce rend vaines.]

Si les Journaux qui paraissent tous les jours ont l'avantage de la célérité dans le compte qu'ils rendent des Pieces de Théâtre, s'ils sont plus à portée de satisfaire l'impatience du Public en lui annonçant dès le lendemain le premier succès d'un Ouvrage, ils sont exposés aussi à partager avec les Spectateurs les fautes de jugement trop fréquentes aux premieres représentations. Entraînés comme eux par les efforts d'une cabale, trompés sur l'effet de la Piece par le jeu mal assuré des Acteurs intimidés, égarés enfin par mille autres circonstances, il leur arrive souvent de traiter avec une injuste rigueur les Ouvrages qui finissent par réussir le plus, & dont les représentations nombreuses accusent la précipitation de leurs jugemens. Les Auteurs de Journaux hebdomadaires, à l'abri des erreurs du premier moment, avant de parler d'un Ouvrage, sont à portée d'en voir plusieurs représentations, de recueillir dans le Public des opinions plus réfléchies, & de porter des jugemens plus dégagés de passions. Nous en citerons pour exemple la Mere coupable, dont plusieurs Journaux ont annoncé la chute, & qu'ils ont analysée de maniere à justifier mauvais . ce succès (1), tandis que cet Ouvrage, redonné trois jours de suite, au grand déplaisir de ceux qui avaient intérêt à y nuire, joué avec plus d’ensemble, plus de soin & sur-tout plus d’assurance, s'est relevé avec éclat, & a repris le rang qu'il mérite parmi les Ouvrages de M. Beaumarchais. Au surplus, le sort de ce Drame ne doit pas étonner : il est celui de toutes les Pieces que cet Auteur a mises au Théâtre, & nous pouvons dire de toutes les productions d'Auteurs célebres, qui annoncées long-temps d'avance, ne remplissent jamais l'idée exagérée que s'en est formée le Public.

· Voici le sujet de la Mere coupable. Pendant une absence du Comte Alma-Viva , la Comtesse s'est retirée dans le petit château d'Astorga, que son époux a acquis de Léon, de Chérubin, de ce jeune Page qui adressait à sa marraine des Romances si naïves, & à qui sa marraine prenait un intérêt si tendre sans s'en appercevoir. Léon, véritablement amoureux, est arrivé un soir dans ce château dont il connaît tous les détours ; it a pénétré dans l'appartement de la Comtesse, & en employant les efforts de la persuasion, même ceux de la violence, toujours victorieuse de la part d'un Amant aimé, il a triomphé de sa vertu. Il en est né un fils, dix mois après le départ du Comte. Une lettre de Rosine a fait part de ce fâcheux événement au complice de sa faute. Celui-ci, qui la déplorait également, a répondu sur la même lettre au moment d'un combat d'où il est revenu blessé à mort : les dernieres lignes sont écrites de son sang. Cette lettre jointe à d'autres a été apportée par un Officier Irlandais, nommé Béjart, auquel Léon s'est confié. Ce Béjart, esprit souple & adroit, profite de l'intimité que doit lui donner une confidence pareille. Il a toute la confiance de la Comtesse : il n'est pas moins habile à s'emparer de celle du Comte. Son caractere grave & sa fausse vertu lui donnent également des droits sur celles des enfans de la maison, c'est-à-dire du jeune Léon, malheureux fruit de l'égarement de Rosine, & d'une jeune pupille du Comte, nommée Florestine, & dont il prend soin, les seuls que ses dehors affectés n'aient pu séduire, c'est l'adroit & toujours alerte Figaro, & sa Suzanne éclairée par son mari.

Nous avons insisté sur ces détails qui sont dans l'avant-scène , parce qu'ils servent à fonder l'intrigue & les caracteres. Esquissons la Piece plus rapidement. Le Comte, qui a perdu dans un duel son fils aîné, assez mauvais sujet, d'après des soupçons inspirés par Béjart sur la légitimité du jeune Léon, a quitté l'Espagne & s'est établi en France. Se livrant à sa haine pour cet étranger introduit dans sa famille, il change ses biens de nature, & veut les faire passer sur la tête de cette Florestine, sa prétendue pupille, & qui est sa fille naturelle. Il veut la donner en mariage à Béjart, avec trois millions de dot. Mais les deux jeunes gens sont épris l'un de l'autre. Pour vaincre cet obstacle, l’Irlandais engage le Comte à déclarer à Florestine qu’elle est sa fille ; mais il ne manque pas de rappeler à la jeune personne , qu'étant sœur de Léon, elle ne peut plus se livrer à son amour. Ce n'est pas assez : pour augmenter la haine du Comte contre le jeune homme, il veut qu'il ne lui reste plus de doute sur sa naissance. Il trouve un prétexte pour lui faire visiter le coffre où la Comtesse serre ses diamans, a l'adresse d’en faire ouvrir le double fond par Alma-Viva lui-même, qui y trouve la lettre du Page dont nous avons parlé. Le Comte furieux est plus disposé que jamais à donner sa fille à Béjart, & à faire partir Léon pour Malte. Celui-ci, qui répugne extrêmement à ce voyage, engage sa mere à obtenir de son époux qu'il reste à Paris la Comtesse, se préparant à employer toutes les ressources de l’éloquence maternelle, veut que son fils en soit lui-même témoin ; elle le fait cacher dans un cabinet. Mais l'effet de cette conversation est bien différent de celui qu'elle espere. Les éloges qu'elle donne à Léon, la comparaison qu'elle en fait avec le fils aîné qu'ils ont perdu, enflamment la rage du Comte ; il accable la malheureuse Rosine de tout le poids de cette faute qu'elle croyait si bien cachée, qu'elle pleure & qu'elle répare depuis vingt ans ; elle ne peut soutenir cette situation déchirante qui la couvre de honte aux yeux de son époux & de son fils ; elle éprouve toutes les angoisses de la mort, & le Comte, qui déjà en lisant cette lettre fatale, n'y avait pas vu le caractere d'une méchante femme, attendri de l'état affreux où il l'a mise,se repent de son emportement. Il rapproche sa vie entiere, ses vertus, sa longue pénitence de la faute d'un jour , & s'empresse de la pardonner. Mais tout s'explique ; c'est par Béjart qu'on a tout su ; c'est lui qui a trahi le Comte, la Comtesse , & il possede déjà les trois millions qui doivent être joints à la main de Florestine. Il s'agit de les lui faire rendre ; · c'est à quoi s'engage Figaro, & ce qui fait le sujet du cinquieme Acte, développé avec beaucoup d'adresse. Nous ne croyons pas devoir prévenir nos Lecteurs sur ses moyens qui ont besoin du Théâtre pour produire tout leur effet.

On ne peut pas se dissimuler que l'action des trois premiers Actes ne soit lente : la nécessité d'exposerr un avant-scène long & assez compliqué, de fonder des caracteres profondément conçus, & qui ne peuvent avoir tout leur développement dans la Piece, a entraîné des longueurs qui refroidissent un peu l'intérêt jusqu'au moment de sa grande explosion, à laquelle il est impossible de résister. Mais la force même de ces caracteres, l' habileté avec laquelle ils sont tracés, l'énergie de cette leçon de vertu donnée aux jeunes femmes imprudentes ; mais la chaleur brûlante du quatrieme Acte, la conception fine & vraiment dramatique du cinquieme, dédommagent amplement de l’espece de langueur que le commencement peut faire éprouver, & de cette impatience qui est elle-même une preuve de l'intérêt qu'inspire le fond de la Piece.

On a beaucoup critiqué le style : il n’est pas exempt de tout reproche; mais on ne s'est pas assez rappelé que ce style est celui des personnages connus de cette famille : que l'Auteur aurait été condamnable s'il avait fait parler Figaro, Suzanne , & les autres, dans la Mere coupable, un autre langage que dans le Barbier & la Folle Journée.

On a aussi critiqué le titre. On a dit que c’était l’Epouse plutôt que la Mere coupable. Sans doute ce titre aurait été plus précis ; mais on sent qu'il y a ici une sorte d'ellypse. C'est l'Epouse coupable d'être mere, que l'Auteur a voulu représenter.

On a fait beaucoup d'autres critiques à la premiere représentation ; mais pour en apprécier la valeur, il suffit de remarquer qu'on murmurait avec éclat au seul nom de Béjart, toutes les fois qu'il était prononcé.

(1) Quelques Journaux, rédigés, à la vérité, par des Gens de Lettres, tels que celui de Paris, la Chronique, le Moniteur, ont senti, dès la premiere représentation, le mérite de l’Ouvrage, & ont prédit qu'il se releverait

L'Esprit des journaux français et étrangers, septembre 1792, p. 333-340 :

THEATRE DU.MARAIS.

Le mardi 26 juin, on a donné la première représentation de l'autre Tartuffe, ou la Mere coupable, comédie en cinq actes & en prose, de M. Beaumarchais.

La Mere coupable étoit connue & annoncée depuis long-tems. Plusieurs théâtres se l'étoient disputée, & cette lutte honorable pour l'ouvrage sembloit en présager le succès.

Peu de familles ont eu un bonheur aussi constant que celles des Almaviva & des Figaro. Dans le Barbier de Séville, nous avons vu le comte Almaviva jeune, amoureux, & secondé par l'ingénieux Figaro, triompher d« la prudence de Bartholo, moins aisé à tromper que les autres tuteurs de comédie.

Le Mariage de Figaro nous a offert toutes les tracasseries domestiques d'un château, où le comte, ennuyé de la solitude, & même un peu de la femme, voulant séduire à-la-fois la camaris de la comtesse, & la fille de son jardinier, est joué lui-même tour-à-tour par son page & par son valet-de-chambre, & commence déja à être puni par l'inclination naissante de Rofine pour Chérubin.

Plus de vingt années se sont écoulées entre l'époque du mariage de Figaro & de la Mere coupable. La première représentation de celle-ci a attiré un concours prodigieux de spectateurs. On s'attendoit à admirer un chef-d'œuvre, qu'a-t-on vu? Un mélange monstrueux de beautés dramatiques, & de trivialités absurdes & ridicules, un fonds riche, mais une exécution plus que bizarre, & sur-tout un style qu'on ne peut pardonner qu'à un auteur qui cherche à se singulariser en tout. Les trois premiers actes ont été entendus au milieu du bruit & des huées, le quatrième a excité un enthousiasme général, & le cinquième s'est soutenu à la faveur du précédent. Esquissons le plan de cet ouvrage, plan compliqué, informe, ingens & horrendum; mais vaste cependant, profond & dramatique.

On a joué avec beaucoup de succès en Italie, une piece del signor Albergati, intitulée : la Madre colpevole (la Mere coupable) qui justifie beaucoup mieux son titre que celle de M. Beaumarchais. La Madre colpevole est une femme, épouse & mere, qui, après avoir abandonné son mari pour faire, de ville en ville, le métier d'intriguante, devient amoureuse d'un jeune homme, élevé par amitié dans la maison d'un vieillard généreux, & qu'elle excite à assassiner son protecteur, à-peu-près comme dans Jenneval. Elle reconnoît, à la fin, son fils dans son amant, & cette mere vraiment coupable, expire accablée sous le poids de ses remords. Ici les spectateurs ont cherché vainement la Mere coupable dans le personnage à qui l'auteur avoit donné ce nom : ils n'ont vu qu'une mere tendre au contraire, délicate, attentive au bonheur de ses enfans, & prête à se sacrifier pour eux. C'est plutot l'Epouse coupable : on va en juger :

Le comte Almaviva a quitté l'Andalousie depuis vingt ans ; il est venu s'établir en France, avec toute sa famille, à l'instigation d'un certain Bejart, d'abord son secrétaire, puis élevé, par ses bontés, au grade de major dans son régiment. Ce Bejart est le personnage que l'auteur a désigné sous le titre de l'autre Tartuffe : c'est un monstre qui cherche à s'approprier, & les biens, & même les titres de la maison Almaviva. Le page Léon d'Astorgas, plus connu sous le nom de Chérubin, est mort après avoir séduit la comtesse Almaviva, qui en a un fils nommé Léon. De son côté le comte élève dans sa maison une fille naturelle nommée Florestine, & qui passe pour sa pupille. Tel est l'état de ces époux vicieux, lorsque Bejart, qui est l'ami, le confident de tout le monde, excepté de Figaro, cherche à brouiller toute cette famille pour parvenir à son but. Par son moyen, le comte a la certitude que le jeune Léon n'est point son fils, mais celui de Chérubin. Par lui, la comtesse découvre que Florestine est la fille naturelle de son mari. Il apprend à Léon & à Florestine, qui s'aiment, qu'ils sont frère & sœur. Il tente de séparer Susanne de son mari, en envoyant Figaro accompagner à Malte le jeune chevalier Léon. La récompense de toutes ces horreurs, que chacun regarde comme des actes d'une tendre amitié, est la main de Florestine que le comte lui donne avec trois millions d'or, que Bejart doit faire regarder comme un héritage venu de son côté. Toutes les machinations de ce perfide sont au moment de réussir, lorsque la comtesse fait demander un entretien à son époux, pour l'engager à ne point éloigner de chez elle son fils Léon, & pour lui demander la cause de la haine qu'il porte à ce jeune homme. Ici la fureur du comte éclate : il montre à sa coupable épouse une lettre de Chérubin qui lui a découvert son crime ; & la comtesse oppressée par ses remords, éprouve les angoisses de la mort en voyant son fatal secret dévoilé.... Le comte qui l'a traitée d'abord avec toute la barbarie d'un homme jaloux & trompé, s'attendrit enfin sur le fort de son infortunée Rosine. Tout se découvre ; Bejart est accusé par tout le monde ; ce traître seul devient l'objet de la haine du comte, & Figaro parvient à retirer de ses mains les trois millions qu'il avoit déja reçus du foible Almaviva, & à chasser cet homme dangereux, après lui avoir ôté tous les moyens de nuire à la malheureuse famille qui l'avoit comblé de bienfaits.

Tel est le fonds de cet ouvrage, qui offre une superbe scène au quatrième acte, & un dénouement très-heureux. Des longueurs interminables en obstruent la marche, & le style, outre qu'il est presque toujours bas & trivial, offre souvent du néologisme, des circonlocutions originales & des expressions du plus mauvais goût.

Nous avons bien des mères au théâtre, nous demandait ingénuement quelqu'un, à la première représentation de la Mere coupable ? En effet, nous avons la Mere coquette, de Quinaut ; la Mere embarrassée, par Pannard ; la Mere jalouse, par Caroles ; la Mere ridicule, par un anonyme ; la Mere confidente, par Marivaux ; la Mere jalouse, de Barthe ; la Mere parricide, cannevas italien en 5 actes ; la Mere rivale, par Beauchamps ; une autre Mere rivale, par Carnot ; & encore une autre Mere rivale en un acte, par un anonyme ; mais nous n'avons pas une Mere coupable ; car toutes les Mères que nous venons de citer, remplissent au moins leur titre ; celle de M. Baumarchais ne le justifie pas du tout. Examinons ce qui a pu engager l'auteur à donner cette dénomination à sa comtesse Almaviva. Cette mere tendre a prodigué l'amour le plus vif à un fils qu'elle a eu de son époux, & qu'elle a élevé jusqu'à l'âge de 21 ans : ce fils d'Almaviva a été tué en duel par une suite de sa mauvaise conduite. Rosine est-elle une Mere coupable pour avoir associé, aux droits du fils de son époux, Léon, fils de Chérubin & son fils à elle ? Est-ce sous ce point de vue que l'auteur l'a envisagée comme Mere coupable ? cela ne peut pas être : le titre de mere est un titre purement relatif à l'enfant que nous donne l'amour ou l'hymen. II est également sacré pour un enfant, quelque illégitime que soit sa naissance ; & dès qu une femme éleve son fils avec tendresse, elle est bonne mere, relativement à ce fils. Les loix, les convenances sociales, si elle les a blessées, en feront seulement une épouse coupable, mais ne pourront dégrader en elle tous les droits, toutes les vertus de la maternité si elle en a rempli les devoirs. Ainsi la comtesse, chérissant également, & son fils, que lui a donné l'amour, & le fils de son époux, fruit de son hymen, & même la fille naturelle du comte, qu'elle adopte & qu'elle aime comme une mere sensible, est, dans tous les cas, une bonne mere, mais en même-tems une femme adultere, une épouse coupable, en ce qu'elle a introduit un étranger dans la famille de son mari.

Cela posé, nous croyons avoir prouvé que le titre de la piece de M. Beaumarchais, est faux sous tous les rapports. Quant à l'immoralité de ce drame, il est encore très-facile de la prouver. Les deux premiers personnages de la piece sont vicieux, & le but de l'ouvrage est, non de corriger, mais d« faire excuser le vice, de l'élever même à la hauteur de la vertu, en lui donnant pour causes les sentimens les plus doux de la nature, ceux de la maternité & de la tendresse conjugale. Que deux époux aient eu chacun un enfant naturel avant le mariage ; qu'ils soient par la suite embarrassés pour se présenter ces fruits de l'amour, nés avant qu'ils se connussent, rien, dans cette action, ne peut blesser les devoirs de l'hymen ; mais que deux époux dérangés se pardonnent réciproquement leurs torts, en adoptant mutuellement les fruits de leur adultère, c'est un tableau qui, s'il existe malheureusement dans la société, ne doit jamais être mis au théâtre ; c'est donner au vice les couleurs de la vertu ; c'est contrarier, amoindrir les loix sociales, en effrayant sur leur juste rigueur ; c'est enfin encourager au crime les époux coupables, en leur montrant la ressource des pleurs, des évanouissemens, &c.

Nous avons dit que la composition de ce drame étoit monstrueuse : en effet, des redites continuelles, des sorties non motivées, des longueurs, des déclamations, des épisodes qui ne sortent point du fonds du sujet, en obstruent à chaque instant la marche. Les acteurs rentrent & sortent à tout moment, sans qu'on sache pourquoi : c'est pour aller voir un buste de Wasingthon ; c'est pour demander du chocolat qu'on ne prend point, c'est pour aller chercher un discours récité par Léon, dans un club patriotique, & qu'on ne lit point : à chaque instant on voit apporter & remporter une boîte de diamans. La comtesse demande du feu, tandis qu'elle a une athénienne dans son appartement : ces mouvemens, propres aux drames, mais quand ils sont motivés comme dans le Pere de famille ou dans Eugénie, fatiguent le spectateur, coupent l'intérêt & découvrent le peu de ressources de l'action. Joignez à tout cela, un style en pointes, en calembourgs (« un sot est un fallot, la lumière passe à travers ») & vous aurez une juste idée de cet ouvrage bizarre, qui cependant offre une scène superbe, à laquelle l'auteur a été entraîné au quatrième acte, & un dénouement très-heureux. C'est, en un mot, nous le répéterons, un fonds riche, mais mal encadré, un mélange bizarre de beautés dramatiques & de trivialités, une composition hardie & une exécution gênée & manquée.

Voilà l'ouvrage tant désiré de M. Beaumarchais qui d'ailleurs est très-bien joué par MM. Baptiste & Perroud. Le premier y fait briller un talent de diction & de préparations, au-dessus de tout éloge ; le second met beaucoup d'ame, de jeu & de rapidité dans le rôle de Figaro, rôle bien fait : M. Perroud y est très-bien, sur-tout dans les deux derniers actes, où l'action marche mieux, & où cet acteur met une chaleur & une vérité qui lui méritent les plus vise applaudissemens.

Courrier des spectacles, n° 125 du 22 floréal an 5 [11 mai 1797], p. 3-4 :

[Après être revenu sur son appréciation positive de la Forêt périlleuse – un jugement positif porté sur un drame ! – le critique explique pourquoi il n'a pas parlé de la pièce de Beaumarchais : c'est une reprise, et le Courrier des spectacles ne parle que des nouveautés, du moins en principe. Il n'a de toute façon pas pu assister à la première, en raison de l'affluence, et à la représentation à laquelle il a assisté, il a beaucoup apprécié l'interprétation de mademoiselle Contat. Il en profite pour dire que pour lui c'est une pièce qui a grand besoin de très bons interprètes (sans lesquels « elle seroit plus que foible ») et dont le titre est mal choisi : épouse coupable, et non mère coupable, puisque sa culpabilité est antérieure à la maternité. La question du titre est souvent délicate en ce temps.]

D’autres personnes ont paru étonnées que nous n’eussions point parlé de la Mère coupable. Cependant cette pièce n'étant pas nouvelle , nous étions dès-lors dispensés d’en parler. Nous n’aurions cependant pas manqué de le faire, si nous eussions pu voir la première représentation donnée au théâtre Feydeau. Le jeu sublime de mademoiselle Contat, la force avec laquelle elle joue le rôle de la comtesse Almaviva, sur-tout la fameuse scène du quatrième acte, semblent ajouter encore à sa réputation. Elle est fort bien secondée, et cette pièce est en général parfaitement bien jouée ; nous croyons au reste qu’elle a grand besoin d’être rendue avec cette perfection sans laquelle nous pensons qu’elle seroit plus que foible. Nous ne savons pas trop pourquoi ce drame porte le titre de la Mère coupable. Nous y voyons une épouse devenue coupable en devenant mère, mais non une mère coupable, puisque la faute a précédé en elle la qualité de mère.

L. P.          

La base César confirme le succès de la pièce de Beaumarchais : créée le 26 juin 1792 au Théâtre du Marais, elle y a été jouée 20 fois en 1792, 19 fois en 1793. Reprise au Théâtre Feydeau en 1797, elle y est jouée 19 fois cette année-là, et 7 fois en 1798. La même année, elle connaît 4 représentations au Théâtre Français de la rue de Richelieu. 10 représentations encore en 1799, au Théâtre de la Cité et au Théâtre du Marais.

D’après la base La Grange de la Comédie Française, l’Autre Tartuffe ou la Mère coupable a été reçue en février 1791, mais elle n’a été jouée à la Comédie Française qu’en 1799, le 27 novembre (indication qui ne concorde pas avec ce que dit la base César). Elle aurait connu 167 représentations de 1799 à 1991.

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