La Batelière du Loiret

La Batelière du Loiret, comédie en un acte, mêlée de vaudevilles, d'Ourry et [Chazet], 28 août 1815.

Théâtre de la Porte Saint-Martin.

Sur la page de titre de la brochure, à Paris, chez J. N. Barba, 1815 :

La Batelière du Loiret, comédie en un acte, mêlée de vaudevilles, Par M. Ourry ; Représentée, pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la Porte Saint-Martin, 28 août 1815.

Journal de Paris, n° 229 du 17 août 1813, p. 2 :

Quoique Jean-Bart continue d'attirer la foule au théâtre de la porte Saint-Martin, le directeur prépare déjà plusieurs nouveautés : le premier mélodrame qui sera représenté a pour titre : Le Soldat mystérieux ou la Grotte de Fingal ; la Pie Grièche comédie en un acte, sera jouée avant le mélodrame écossais. Elle-même sera précédée de la Batelière du Loiret, dont la petite barque, si elle arrive à bon port, pourra servir de chaloupe au vaisseau de Jean-Bart. Madame Florval, débutante à ce théâtre, mais connue par des succès dans plusieurs villes de province, doit remplir le rôle de la Batelière.

Journal de Paris, n° 241 du 29 août 1815, p. 1-3 :

[Déjà annoncée de façon flatteuse deux semaines avant la première, cette batelière du Loiret a droit à un article abondant et largement positif. La pièce est une adaptation d'un conte de Marguerite de Navarre qui aurait bien convenu à La Fontaine, « le bonhomme ». Il fait « l'éloge de la vertu des dames », ce qui est inhabituel (mais le conte est situé « dans un village », et non dans la bonne société. Le résumé de l'intrigue s'attache à rendre compatible avec « notre pudique scène » un « sujet un peu gaillard », puisqu'il s'agit de montrer comme une chaste jeune fille trompe « un vieux bailli de village » qui veut la séduire en l'entraînant sur une île isolée. Elle réussit à le tromper avec l'aide de son amant de cœur, qu'elle épouse à la fin, comme d'habitude. Ce résumé est enrichi de couplets empruntés au vaudeville, et qu'on suppose bien choisis. Le critique souligne la qualité de la mise en scène  on pourrait parler de « Vaudeville à spectacle » en raison d'« une décoration charmante, des jeux, des voyages sur l'eau », le modeste bateau de Suzette, une barque pour traverser le Loiret, étant « imité presqu'avec autant de vérité que le vaisseau de Jeau-Bart ». Pour Martainville, il s'agit d'une tentative plutôt réussie de revenir au « véritable vaudeville », de montrer « que cet ancien genre ou n'était point passé ou pouvait redevenir de mode ». La pièce est presque entièrement chantée, et l'abondance des couplets « qui malgré leur nombre et leur rapprochement, ont semblé pour la plus part ingénieux et délicats ». L'interprétation manquait d'ensemble, mais « l'exécution de la partie principale a été très-satisfaisante ». Deux interprètes sont mis en avant, la débutante à ce théâtre, Madame Florval, qui a montré son expérience, avec de belles qualités, mais un peu maniérée, et avec une voix agréable, mais pas très juste, et Émile, sur lequel un jugement ambigu est porté : il « parle le vaudeville et ne chante pas le mélodrame ». Succès pour la pièce : l'auteur (unique d'après le critique) est nommé après avoir été demandé « avec un flatteur empressement ».]

THÉATRE DE LA PORTE SAINT-MARTIN.

Première représentation de la Batelière du Loiret,
vaudeville en un acte.

C'est un tableau villageois, dans le genre de ceux qui composent la galerie de MM. Piis et Barré.

Le sujet en a été fourni par un vieux conte de cette reine de Navarre, à qui le bonhomme emprunta tant

                                   D'anecdotes naïves,
Des
malices du sexe immortelles archives.

Je ne sais pourquoi il n'a pas fait son profit de celle-là ; je n'ose croire que ce soit parce que Marguerite, sans doute par distraction, a fait cette fois dans un conte l'éloge de la vertu des dames ; il est vrai qu'elle a placé la scène dans un village.

Les personnes curieuses de lire cette Nouvelle, la trouveront dans le recueil de la Reine de Navarre, sous ce titre : Comment une jeune Batelière trompa deux Cordeliers qui en voulaient à son honneur. On voit que la batelière de Marguerite aurait quelque raison de réclamer le pas sur la chaste Suzanne ; car de deux cordeliers à deux vieillards, il y a une différence entièrement en faveur de la première.

Voici comme l'auteur a tenté d'accommoder à notre pudique scène ce sujet un peu gaillard :

Un vieux bailli de village et son vieux greffier Malvisart sont également épris de la jeune Suzette, qui exerce l'état de batelière sur le Loiret. On se doute bien que la Suzanne villageoise n'écoute ni l'un, ni l'autre ; mais, n'aspirant pas à toute la gloire de sa patrone, Suzette aime un jeune villageois nommé Bastien. Ce dernier est allé chercher des rubans pour la fête qui se célèbre le jour même dans le village. Le vainqueur au jeu de l'arc doit obtenir pour prix la main de celle qui aura fixé son choix. Dans le moment où Suzette vient de rebuter ses deux antiques soupirans, Bastien paraît de l'autre côté de la rivière; malgré la résistance de la batelière, il parvient à l'attirer à son bord; il voudrait la conduire dans une petite île, surnommée l'ile du Mystère; elle s'y refuse d'excellentes raisons.

Air. Quand on ne dort pas de la nuit,

Non, non, Bastien, je ne saurais
Avec vous aborder cette île.
Souvent des amans indiscrets
Visitent les ombrages frais
Qui parent ce riant asile.
Mais quand l'amour dans ce séjour
A conduit bergère naïve,
Tout bas elle dit au retour :
Il est temps
(bis) que l'hymen arrive.

Bastien ne tient compte de ces objections ; mais la batelière parvient, malgré lui, à ramener sa barque au rivage. Tout le village survient ; le tir-à-l'arc a lieu ; Bastien est vainqueur et réclame la main de Suzette. Le bailli trouve moyen d'éluder sa promesse, et se ménage un nouveau tête-à-tête avec la batelière. Le vieux coquin a aussi du goût pour l'ile du Mystère ; il demande à Suzette de l'y conduire; ce n'est qu'à cette condition qu'il lui continuera son privilège de batelière ; et d'ailleurs, lui dit-il, pour lever tous ses scrupules:

Chez l'hymen nous débarquerons
      Au retour du voyage.

La maligne villageoise feint de consentir ; et, après avoir trouvé moyen d'avertir son jeune amant du rôle qu'il doit jouer, elle conduit son vieux soupirant à l'ile desirée. Il met pied à terre, et soudain Suzette, d'un coup d'aviron, éloigne son batcau en se moquant du pauvre bailli. Pour compléter la mésaventure de celui ci, Bastien, déguisé en courier, vient annoncer que le Loiret, grossi par des pluies abondantes, est sorti de son lit et va submerger tout ce qui se trouve sur ses bords. Le bailli effrayé consent au mariage de Suzette pour qu'on vienne le retirer de son île ; il apprend le tour qu'on lui a joué par les huées des villageois et les reproches de son greffier, auquel il avait persuadé que c'était pour lui qu'il cherchait à décider Suzette. Sauvée de tous les écueils, la batelière épouse son amant.

Voici un des couplets du vaudeville :

Air : Vaudeville des Amours d'été.

BASTIEN.

Belles, ce n'est point à vous
A nous guider vers Cythère ;
Mais pour un emploi si doux
En tout temps comptez sur nous.
Ne redoutez nul danger ;
Et vers
l'île du Mystère,
Quand vous voudrez voyager,
Laissez-nous vous diriger.

BABET.

      Jeunes tendrons,
N'écoutez pas ces leçons ;
      Et d'un amant
Défiez-vous constamment,
Puisque c'est l'plus souvent
En causant votre naufrage,
Qu'un amant sans effort
Mèn' sa barque à bon port.

Le directeur aurait pu intituler pompeusement cette pièce : Vaudeville à spectacle, car on y voit une décoration charmante, des jeux, des voyages sur l'eau, etc. ; le bateau de Suzette est imité presqu'avec autant de vérité que le vaisseau de Jean-Bart.

On a dit que les choses anciennes redeviennent nouvelles après une certaine période de temps. L'auteur de la Batelière du Loiret a peut-être voulu essayer si le genre du véritable vaudeville était déjà assez vieux pour paraître nouveau. Cette épreuve a réussi de manière à témoigner que cet ancien genre ou n'était point passé ou pouvait redevenir de mode.

La pièce est toute en chant. A peine y a-t-il par-ci par-là une ligne de vile prose pour servir de suture aux couplets qui, malgré leur nombre et leur rapprochement, ont semblé pour la plupart ingénieux et délicats.

Les tableaux paraîtront plus vifs, quand ils seront présentés avec plus d'ensemble ; mais l'exécution de la partie principale a été très-satisfaisante,

Madame Florval, nouvellement engagée à ce théâtre, a joué et chanté en actrice exercée le rôle très-long et très-joli de la Batelière. Madame Florval a de la grâce, de la gentillesse, mais quelquefois un peu de manière. Sa prononciation est pure et sa voix, qu'elle jette en éclats souvent hasardés, paraîtra fort agréable quand elle sera mieux ménagée.

Emile a joué avec originalité le rôle du greffier ; cet acteur, plein d'intelligence, parle le vaudeville, et ne chante pas le mélodrame.

Le succès de la Batelière a été complet, et le nom de l'auteur demandé avec un flatteur empressement. Thibouville, qui avait joué le rôle de Bastien, est venu nommer M. Ourry.

A. Martainville.          

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