La Cinquantaine infernale, ou la Baleine avalée par Arlequin

La Cinquantaine infernale, ou la Baleine avalée par Arlequin, pantomime dialoguée en cinq actes et à grand spectacle, de Lazzari, musique de Gebauër, 10 frimaire an 6 [30 novembre 1797].

Variétés amusantes.

Le Courrier des spectacles, n° 282 du 10 frimaire an 6 (30 novembre 1797), p. 2, annonce pour le Théâtre des Variétés amusantes : « Aujourd’hui, la première représentation de la Baleine avalée par Arlequin, pantomime en 4 actes, grand spectacle ; précédée de la Cinquantaine infernale, prologue en un acte ».

Courrier des spectacles, n° 283 du 11 frimaire an 6 (1er décembre 1797), p. 2 :

[A pièce bizarre, compte rendu bizarre. L’article tente de rendre compte de deux objets sans grand lien entre eux, et d’abord une arlequinade au cours de laquelle Arlequin est censé avaler une baleine, spectacle inédit pour le pauvre critique qui, en plus, n’a pas vu grand chose, Arlequin étant masqué par les vagues censées représenter la mer, mais aussi par une forêt de cordes . Le tout étant destiné à cacher plus ou moins entièrement comment l’acteur s’y prenait pour avaler un aussi gros morceau. Le critique nous donne une solution (le cétacé aurait été en gaze), mais il continue à se montrer sceptique. Pas besoin de faire l’analyse d’une telle pièce, elle n’a « aucune suite aucune liaison dans les scènes », et les sifflets n’ont cédé aux applaudissements qu’à la fin, où on voit un ballet d’arlequins. Le tout a dû coûter fort cher, et le critique inventorie tout ce qu’on voit sur la scène, une sorte d’inventaire à la Prévert avant Prévert. Et puis, inclus dans cette arlequinade, une célébration des grands personnages du temps, Rousseau, Voltaire, Franklin... et Carlin. Seul Carlin était à sa place dans la pièce, « les trois premiers ne pouvoient guères être chantés dignement dans un pareil cadre ». Des transparents donnaient « les noms des acteurs qui se sont distingués dans le genre d’Arlequin ».]

Théâtre des Variétés amusantes.

Jusques à présent on a trop vu des baleines avaler des hommes, mais on n’avoit point encore vu d’homme avaler de baleine ; aussi beaucoup de monde s’etoit-il porté hier au théâtre du cit. Lazary, pour le voir dans le rôle d’Arlequin, remplir le titre de sa pantomime ayant pour titre : la Baleine avalée par Arlequin. Chacun de vouloir expliquer d’avance de quelle manière il alloit s’y prendre, mais aucun ne pourroit, je pense, assurer avoir vu de quelle manière il s’y est pris. D’abord sa position au milieu des flots le déroboit en partie aux yeux du public, mais ce qui l’y cachoit entièrement, c'étoit une pluie assez forte, imitée par l’agitation de nombreuses cordes, dont je n’approuverois point l’effet, si elles n’eussent eu celui de favoriser l’acteur dans son petit escamotage. Des gens qui se prétendoient fort instruits, assuroient que le simulacre de baleine étant de gaze, il devoit la faire entrer par le haut de son gilet, et sortir par le bas. Je répete que je n’en ai rien pu voir. Cette pièce dont je n’entreprendrai point de donner l’ana1yse , parce qu’il n’y a aucune suite, aucune 1iaison dan» les scènes, a été très-justement sifflée dans les premiers actes, et assez justement applaudie dans le dernier qui ne présente qu’une danse d’arlequins fort agréable et bien exécutée. La décoration de ce dernier acte est fort belle, et mériteroit, ainsi que les ballets, d’être placés dans une autre pièce. Le cit. Lazary a du faire beaucoup de dépenses pour cet ouvrage, dans lequel les décorations changent presque à chaque scène. On y voit des diables, des Pèlerins, une forêt, une chasse, des voleurs, une cuisine, une prison, des palais enchantés, etc.

On doit louer le cit. Lazary d’avoir voulu dans cette pièce célébrer Voltaire, J. J Rousseau, Franklin et Carlin, quelque singulier que soit cet assemblage ; mais les trois premiers ne pouvoient guères être chantés dignement dans un pareil cadre. Carlin pouvoit mieux y trouver place ; aussi son éloge a-t-i1 été le mieux accueilli. Dans le dernier acte, le seul de la pièce qui réponde à la dépense qu’elle a occasionnée, on remarque avec plaisir sur des transparens les noms des acteurs qui se sont distingués dans le genre d’Arlequin.

L. P.

La Décade philosophique, littéraire et politique, volume 15, premier trimestre de l’an 6 (vendémiaire à frimaire), n° 8 du 20 frimaire an VI, Dimanche 20 décembre 1797, p. 495 :

[Une brève note un peu ironique, sur un spectacle un peu trop copieux. Aucune allusion à la Conquantaine infernale.]

L’année passé, on courait pour voir au théâtre de Lazzari, Arlequin avalé par la Baleine ; Lazzari a voulu se surpasser lui-même, et il donne maintenant La Baleine avalée par Arlequiin. Les spectateurs ne paraissent pas goûter ce repas autant que l’autre.]

D’après Voltaire et Rousseau dans le théâtre de la Révolution, p. 61, note 22, la pièce a eu un succès certain : elle a eu 34 représentations en 1797-1798. La base César donne une liste de représentations bien plus abondante, mais je la soupçonne de mélanger plusieurs choses.

Ling-Ling Sheu, Voltaire et Rousseau dans le théâtre de la Révolution, p. 61 :

À l’acte I, sorte de prologue, Pluton, roi des Enfers, tient sa cour dans une grotte, où il fête le cinquantième anniversaire de son union avec Proserpine. Il demande à Minos, un des juges des Enfers, d’ouvrir le registre des ombres pour voir celle qui, arrivée dans l’au-delà depuis cinquante ans, pourra « sortir de ces lieux sombres » et participer à la fête. Minos ouvre un livre in-folio et commence... par Voltaire. Un autre juge des Enfers, Rhadamante, commente :

Voltaire illustra son pays.
Cet inimitable Protée
Semblait animer ses écrits
Du feu divin de Prométhée.
C’est Voltaire qui le premier,
Chez Melpomène, chez Thalie,
Dans tout son éclat fit briller
Le jour de la philosophie.

Minos intervient :

        Il doit rester : c’est l’ordre des destins.
Il faut que le soleil ait, parmi les humains,
Fait de siècles nombreux couler une série,
Avant qu’on y revoie un semblable génie...

Puis il passe à un deuxième nom : Jean-Jacques. Et maintenant c’est au tour du troisième juge des Enfers, Éaque, à prendre la parole :

        Ah ! ce serait à Lycurgue, à Solon
Causer trop grande peine : il est leur compagnon.
Toujours dans l’Élysée on les voit comme frères.
Leurs avis réunis nous sont très nécessaires.

Ne sont évoqués ensuite que Franklin et le vieil Arlequin Carlin. Mais cette évocation est interrompue par Mégère qui descend du ciel dans un char, avec un nouveau et jeune Arlequin. Les actes suivants nous ramènent à l’intrigue principale et avec les vivants : le jeune Arlequin, qui avale une baleine pour sauver sa bien-aimée Célestine.

D’après la Bibliothèque de Monsieur de Soleinne, tome troisième, p. 192 et Édouard Fournier, Énigmes des rues de Paris, p. 231, la pièce était accompagnée d’une musique de Gebauër.

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