Les Capitulations de conscience

Les Capitulations de conscience, comédie en cinq actes, en vers, de Picard, 7 juin 1809.

Théâtre Français.

Titre :

Capitulations de conscience (les)

Genre

comédie

Nombre d'actes :

5

Vers / prose ?

en vers

Musique :

non

Date de création :

7 juin 1809

Théâtre :

Théâtre Français

Auteur(s) des paroles :

Louis-Benoît Picard

Les Œuvres de Louis-Benoît Picard (Paris, chez Barba, 1821) contiennent, dans leur volume 6 les Capitulations de conscience. Elle est précédée d’une épigraphe :

La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et, je pense
        Quelque diable aussi me poussant.

La Fontaine, les Animaux malades de la Peste.

Comme pour chacune de ses pièces, Picard a inséré une préface, qui est un plaidoyer pour sa pièce (p. 7-18) :

[L’auteur tente de défendre sa pièce, dont il suggère fortement qu’elle a été jugée avant d’être entendue. Pour cela, il commence par en montrer la genèse. Celle que nous lisons est la troisième version de ces Capitulations de conscience que Picard veut mettre sur la scène. Puis, une fois le constat d’échec fait, il entreprend de répondre à tous les reproches qui lui ont été faits. Il cite d’abord un long extrait d’un article qui distingue le fripon du personnage peint par lui, avant de reprendre un à un les reproches qu’on lui a faits. Il se défend d’avoir été victime des flatteries de ses amis, en finissant sur la difficulté du sujet, reconnu même par le plus sévère de ceux qui ont jugé la pièce.]

Voici celle de mes comédies qui m'a coûté le plus de temps et de travail. Elle fut sifflée impitoyablement. Je crus voir dans la manière dont la pièce fut accueillie dès les premiers vers, un dessein formé de ne pas l'entendre. Mes amis pensèrent comme moi. De six journaux qui parlèrent de cette unique représentation, trois déclarèrent que la pièce avait été proscrite et non jugée. Je me trouve dans la même situation que celle où j'étais avant cette représentation. Il ne m'est pas démontré que ma pièce méritât le sort fatal qu'elle a éprouvé. Je n'ose affirmer qu'elle en mérite un meilleur. Mais comme je crois que, dût-elle tomber encore une fois, elle offre au moins quelques bonnes parties, je l'imprime dans mon Recueil.

Le succès des Marionettes et des Ricochets m'avait fait penser qu'il y avait peut-être une nouvelle source de comédie dans les faiblesses du cœur humain, communes à presque tous les hommes. Bien d'autres avant moi avaient reconnu que la plupart des hommes se trouvent des excuses pour des actions contraires à leur devoir. Pascal dans ses Provinciales, La Fontaine dans plusieurs de ses fables*, ont dénoncé d'une manière admirable ce système si commode et si commun d'excuses et de capitulations de conscience. Jïe conçus le projet de le mettre en comédie. A ce titre de Capitulations de Conscience, tous mes amis me félicitèrent. Des personnes qui m'avaient reproché souvent de prendre des sujets trop petits, crurent voir, dans ce titre seul, le sujet d'une grande et belle comédie.

Je fis une première pièce où j'avais cherché à rassembler plusieurs des motifs qui poussent les hommes à capituler avec leur conscience. Un négociant jaloux de son crédit, pour faire honneur à sa signature, se permettait d'acheter à bas prix, de vendre cher, et quand une échéance approchait il n'était pas très-délicat sur la qualité et la quantité de ce qu'il vendait. Une gouvernante qui ne se serait pas permis de détourner un sou d'un coffre-fort, croyait pouvoir accepter des cadeaux et prendre des remises sur les emplettes qu'elle était chargée de faire. Elle avait élevé une jeune personne dans les principes de la plus austère morale ; éblouie par de beaux raisonnements appuyés de l'offre d'une récompense, elle se chargeait de remettre une lettre d'amour et de solliciter un rendez-vous. Un homme bon, généreux et juste sous tous les autres rapports, était parvenu à ne plus se faire aucun scrupule de séduire et de tromper les femmes. Un jeune homme animé de la meilleure volonté d'être honnête, se croyait autorisé à enlever et à épouser sa maîtresse, malgré ses parents, parce qu'après la lui avoir promise ils voulaient la marier à un autre. Un vieux coquin, jusque-là braconnier et contrebandier, prenait la résolution de mener une vie régulière, et bientôt, considérant que tous les prétendus honnêtes gens qui l'entouraient étaient presque aussi fripons que lui, il retournait à ses habitudes. Tenté par une bourse d'or, il se disait : Encore cette mauvaise action, et je me convertirai. Au milieu de tous ces personnages, un nouveau moliniste pesait les cas de conscience, fournissait à tous des excuses et des absolutions; enfin un homme d'un caractère à la fois noble et prudent, au lieu de raisonner avec sa conscience, s'appliquait à éviter les tentations, cherchait à ramener chacun à son devoir, parvenait à fortifier les faibles et à démasquer les méchants.

La plupart de ces personnages étaient bien trouvés pour faire ressortir le but de ma comédie ; mais l'intérêt était divisé. Les développements qu'il m'avait fallu donner à tous ces caractères rendaient la pièce confuse, et embarrassaient la marche.

En relisant Don Quichotte, je fus frappé des réflexions de Sancho, lorsqu'il a trouvé la valise de Cardenio, et que son maître l'engage à en chercher le propriétaire. « Monsieur, dit Sancho, ne serait-il pas meilleur de ne pas le chercher, parce que, si nous le trouvons, je prétends assurément lui en faire restitution ? Ainsi, comme vous voyez, cette diligence ne peut être utile, et il vaudrait mieux posséder cela de bonne foi, en attendant que nous venions à rencontrer cet homme par quelque autre voie, et peut-être dans le temps que nous aurons dépensé les écus d'or et usé les chemises, et alors nous en serons quittes par la loi du prince. »

Je crus avoir trouvé le germe d'une bonne action pour la comédie que je voulais faire. J'abandonnai ma première pièce, et j'en fis une seconde.

Dans celle-ci je représentais un jeune homme bien né, bien élevé, mais emporté par la fougue des passions. Trop tôt maître de ses actions, livré à de mauvais conseils, entouré de fripons, il avait dissipé un immense héritage, ou plutôt il avait été pillé, volé de tous côtés, et ses efforts pour tâcher de rentrer dans le bien qu'on lui avait pris, avaient achevé de le ruiner. Il trouvait un porte-feuille, son premier mouvement était de le rendre. Sa passion pour une jeune personne qu'on ne voulait lui accorder que s'il était riche, le hasard qui faisait que la somme s'augmentait entre ses mains par les chances d'une loterie, la découverte que cette somme appartenait aux fripons qui l'avaient ruiné, toutes ces circonstances excitaient dans son ame des tentations auxquelles il résistait, cédait, et résistait encore. Il était poussé à garder par un valet fripon et par un procureur casuiste ; il était poussé à rendre par un oncle honnête et ferme dans sa probité.

J'avais gagné unité et simplicité d'action ; mais dans ma première pièce j'avais cru ne devoir placer que chez des personnages subalternes des capitulations de conscience pour de l'argent ; dans cette seconde, c'était pour retenir un bien qui n'était pas à lui que mon jeune homme s'amassait des excuses, s'entourait de prétextes. Je crus qu'il me serait impossible d'inspirer de l'intérêt pour un jeune homme qui, même avec les plus fortes apparences d'excuse, balancerait sur une affaire d'argent ; mais je crus aussi que, le tableau dût-il effrayer, c’était aller, pour me servir de cette expression, droit au cœur de mon sujet, que de présenter mon principal personnage capitulant pour de l'argent. Outre qu'on peut regarder cette capitulation comme une espèce d'apologue pour des capitulations d'un autre genre, si c'est la plus révoltante, n'est-ce pas aussi la plus commune ? Je crus qu'il ne fallait pas que ce principal personnage fût un jeune homme, qu'il fallait placer l'intérêt non sur lui, mais sur son fils, qu'il le fallait comique dans ses hésitations, et inspirant non pas de l'intérêt, mais de la compassion au moment où il cédait. Je fis une troisième pièce. C'est celle que j'offre au lecteur, après avoir essayé de l'offrir au spectateur.

Il se passa près d'un an entre la réception de l'ouvrage et sa représentation. Je ne le lus d'abord qu'à des amis intimes. Bientôt je le lus devant des personnes que je connaissais, mais à qui le sort de ma pièce était fort indifférent. Enfin je fus entraîné à le lire devant des personnes que je voyais pour la première fois. J'avais oublié la leçon que j'avais reçue aux Provinciaux a Paris. Ayant lu l'ouvrage chez monsieur un tel, j'aurais eu un mauvais procédé pour un autre monsieur un tel, si j'avais refusé de le lire dans sa société; je ne crois pas exagérer en disant que ma pièce était connue de trois cents personnes avant la représentation et je ne crois pas calomnier l'espèce humaine en affirmant que dans ce nombre il y avait quelques personnes qui, précisément dans les mêmes circonstances, ne se seraient pas mieux conduites que Probincour. Ajoutez à cela quelques inimitiés, quelques envies suscitées par un bonheur constant, ajoutez surtout les nombreux défauts de l'ouvrage, et vous saurez toutes les causes de la chute complète de ma comédie.

A travers toutes les injures et les consolations qui me furent prodiguées après mon malheureux essai, il me sembla reconnaître que les reproches capitaux faits à l'ouvrage se réduisaient à ceci : un homme qui hésite à rendre un porte-feuille n'est pas un homme qui capitule avec sa conscience, c'est un fripon. Un pareil personnage ne peut être comique tout au plus que dans une scène.

Au lieu de répondre moi-même à ces reproches, je copie textuellement quelques phrases d'un des articles qui parurent sur la pièce.

« Celui qui ne rend pas un trésor évidemment perdu par un autre, qui ne cherche pas celui qui a fait la perte, qui ne provoque pas la restitution par tous les moyens employés pour la faciliter, est un fripon ; il n'y a à cet égard aucun doute, et ce personnage ne peut être présenté sur la scène, à moins qu'il ne sorte de la race des Crispins et des La Branche auxquels on pardonne ces sortes de libertés, en faveur de l'habitude. Mais supposons avec l'auteur qu'un homme trouve un porte-feuille ; que le même jour il perde un procès qui le ruine absolument ; que les effets du porte-feuille, par un jeu du sort, ou un mouvement de bourse, sextuplent dans ses mains, tandis qu'il en est momentanément dépositaire ; que le véritable propriétaire soit précisément le plaideur injuste qui le dépouille, et que l'argent perdu soit justement le capital dont est dépossédé celui qui le trouve; bien plus, supposons que l'homme au porte-feuille soit le rival du fils du dépositaire, et que la restitution ruine à la fois le père dans sa fortune et le fils dans son amour, on conviendra peut-être que dans un tel enchaînement de circonstances, dans une telle combinaison de situations, un homme, honnête d'ailleurs, aura pu éprouver un mo ment d'hésitation. La restitution, sans ce mouvement, ne serait-elle pas en effet un acte d'une haute vertu dont on ne peut pas croire tous les hommes susçeptibles ? Or, si tous les hommes ne possèdent pas cette vertu si sévère et si pure ; si quelques-uns de ceux qui remplissent leur devoir ont parfois eu une secrète pensée qui les inquiète, les agite, et leur fait entrevoir ce qui pourrait leur arriver d'heureux s'ils ne remplissaient pas ce devoir aussi scrupuleusement; si, dis-je , le mouvement d'hésitation dont il s'agit est un mouvement dans la nature, il n'est pas sans utilité d'exposer sur la scène comment il peut naître, comment il peut être combattu, comment on en peut triompher... Ceux qui ont eu la complaisance d'écouter croient que l'auteur a voulu leur dire : Veillez, veillez sans cesse sur vous-mêmes ; j'ai combiné, j'ai réuni tous les moyens de rendre excusable une hésitation à remplir un devoir de probité; cette hésitation cependant est encore criminelle ; veillez donc constamment ;....... jamais on ne capitule innocemment avec sa conscience....... Mais, dira-t-on, si un seul moment d'hésitation est à peine pardonnable, comment supporter un homme qui déclare ne pas hésiter, et qui hésite pendant cinq actes ? Ce tableau nous peint la faiblesse humaine, si voisine du vice qu'on ne saurait en soutenir la vue ; l'auteur l'a senti, et voyez dans quelle progression de contrariétés et de malheurs il a placé son personnage : d'acte en acte, la situation le saisit, le presse, l'accable ; l'auteur le présente luttant sans cesse contre de nouveaux motifs d'excuse ; et ce sont des vers très-comiques que ceux où Probincour demande si ses ennemis ont fait un pacte avec la fortune pour l'empêcher d'être honnête homme. » (Extrait du Moniteur du 9 juin 1809.)

Maintenant j'avoue que la pièce devrait avoir ou un plus grand intérêt, ou un comique plus prononcé. J'avoue que, dans le premier acte, j'ai eu tort de faire paraître trop de personnages accessoires, que Probincour, qui n'est pas encore tenté, tarde trop long-temps à faire placarder son affiche. J'avoue que le troisième acte dégénère en discussions, en controverse, que le jeune homme y joue trop le rôle d'un raisonneur ; qu'il y a des entrées brusques et multipliées dans le quatrième acte ; j'avoue que Descobard est peut-être sans modèle dans le monde : il ne reste plus guère de casuistes parmi les théologiens ; comment y en aurait-il parmi les procureurs ?

Mais je crois que le personnage d'un casuiste complaisant était une invention nécessaire à la pièce. Il a pu exister, il peut exister. Cela doit me suffire. En supposant que parfois il manque de vérité, il sert à faire ressortir la vérité des autres personnages. Je crois que l'action est simple et bien graduée ; je crois que le caractère de Probincour est vrai et malheureusement trop commun dans la société. C'est un homme dont la probité n'a jamais été mise à aucune grande épreuve; mais qui se sent au fond du cœur la volonté d'être honnête, qui se croit certain d'être honnête. Fort de cette volonté, de cette certitude, il est sévère pour les autres, il a le ridicule d'être un peu fanfaron de probité. Les plus grands malheurs lui arrivent, il est exposé aux plus grandes tentations. Il est environné des plus fortes excuses. Il résiste, il cède, il se relève. Voilà ma pièce.

Mais, me dit-on, un cocher de fiacre rend fidèlement le sac d'argent oublié dans sa voiture, et vous nous présentez un soi-disant honnête homme qui hésite à rendre un portefeuille trouvé. J'aime à croire, pour l'honneur des cochers de fiacre, qu'il en est plus d'un qui se conduirait mieux que Probincour; mais la situation n'est pas la même. C'est dans sa voiture, c'est chez lui, c'est par une personne qu'il connaît ou qu'il peut connaître qu'a été oubliée la chose rendue par le cocher de fiacre. Probincour trouve un porte-feuille hors de chez lui, dans un lieu public, sans aucune indication de propriétaire. Mais ajoute-t-on, pourquoi un porte-feuille trouvé? n'aurait-il pas mieux valu un dépôt dont on se sert, un testament qu'on soustrait ? C'eût été déguiser, mais non diminuer l'énormité de l'action. Que dis-je ? c'était l'augmenter. L'abus d'un dépôt, la soustraction d'un testament sont des actions encore plus mauvaises que le silence sur une chose trouvée.

On m'a reproché d'avoir humilié le père devant le fils. Il me fallait un motif aussi puissant que celui de ne pas subir le mépris de son fils, pour décider Probincour à revenir sur ses pas. Je crois que dans le cinquième acte il règne sur l'aveu de Probincour une obscurité suffisante pour que le père n'ait point à rougir devant son fils. Dans le troisième et le quatrième acte le fils a une si haute idée de la probité de son père qu'il ne peut pas seulement soupçonner qu'il soit question de lui. Le père est humilié non par son fils, mais par lui-même.

On a reproché au rôle de madame Probincour d'être sur le même plan que celui de son mari, et de multiplier avec des situations égales des mouvements semblables. Il fallait à Probincour un confident qui ne fît qu'un avec lui. Il me fallait pour ainsi dire personnifier sa conscience. C'est sa femme, sa femme seule qui pouvait être ce confident. 11 y a des mouvements de l'âme qu'on ne confierait pas à un ami, à un frère : on les révèle à sa femme. On lui dit tout, hors les infidélités qu'on lui fait. Cette femme qui a de la probité quand son mari est tenté, qui est tentée à son tour quand son mari revient à la probité, fait partie pour ainsi dire du rôle de Probincour. Je peux me tromper ; mais je crois que les scènes du mari et de la femme sont des scènes d'un bon et juste observateur, et marchent avec une gradation qui n'est pas tout-à-fait indigne d'éloges.

Je crois que le style ne mérite pas le mépris dont certaines personnes ont cherché à l'accabler. Je crois que les Capitulations de Conscience sont aussi bien écrites que telle ou telle comédie moderne dont les mêmes personnes ont loué le style.

Dans le journal qui s'est montré le plus rigoureux on me plaint d'avoir été entouré de flatteurs qui se sont extasiés sur ma comédie. Mes amis ne se sont point extasiés. Ils ont cru voir quelque mérite dans ma piece, et ils m'en ont fait apercevoir les défauts. J'ai cherché à en corriger quelques-uns : il y en a quelques-uns sur lesquels je n'ai point été d'accord avec eux ; il y en a d'autres qu'il m'a été impossible de faire disparaître. Enfin (je parle ici de la véritable amitié, et j'ai le bonheur de la connaître ), j'avoue que l'amitié aveugle quelquefois; mais l'inimitié n'aveugle-t-elle pas davantage ? L'amitié est accessible à une prévention favorable ; mais elle est en garde contre elle. L'inimitié se livre avec délices à la prévention contraire. Les amis jouissent des beautés et signalent les fautes : les ennemis jouissent des fautes, les grossissent et nient les beautés. Mes amis ont pu se tromper quelquefois ; jamais ils n'ont voulu me tromper.

Mais hélas ! j'ai beau me débattre, ma pièce se trouve au moins compromise par sa chute. Je crains que le lecteur prévenu ne soit choqué des défauts, et ne reste insensible à ce qu'il peut y avoir de bien. S'il en doit être ainsi, je crois ne pouvoir mieux finir cette longue Préface qu'en priant mes lecteurs de considérer l'importance et la difficulté du sujet, en réclamant leur indulgence pour mes efforts, et en leur rappelant un mot de ce même journaliste qui a si bien déchiré mon ouvrage : « Il faudrait une main extrêmement habile, un génie égal à celui de Molière pour exposer dans une pièce vraiment comique les sophismes de l'intérêt, et les illusions d'une conscience erronée. »

* Le Chien qui porte à son cou le dîner de son maître, le Loup et les Bergers, les Animaux malades de la peste.

Magasin encyclopédique, ou journal des sciences, des lettres et des arts, 14e année, 1809, tome III, p. 379-380 :

[Deux temps dans ce compte rendu : d’abord, l’analyse de l’intrigue, qui s’interrompt en même temps que la représentation, la pièce ayant été interrompue par le public après le quatrième acte. Un second paragraphe accable la pièce et son auteur (non nommé) : l’auteur est « un homme d’esprit », comment a-t-il pu croire que sa pièce réussirait avec « un fonds aussi pauvre et aussi peu comique » : « vide d’action et d’intérêt », « versification négligée ». Apparemment, rien à sauver. « Mais c'est un échec que son auteur saura facilement réparer ».]

THÉATRE FRANÇAIS.

Les Capitulations de conscience, comédie en cinq actes et en vers, jouée le 7 juin 1809.

M. de Probincour a trouvé un porte-feuille dans lequel il y a trois cent mille francs. Son intention est de le faire afficher pour le rendre à son propriétaire mais dans le moment même tout se réunit pour l'accabler ; un procès le ruine ; un ami, qui donnoit sa fille au jeune Probincour avec 100,000 fr. de dot, se dédit. Le porte-feuille pourroit raccommoder bien des choses ; par un hasard singulier, les effets qu'il renferme ont doublé de valeur. L'incertitude de Probincour augmente, rendra-t-il, ne rendra-t-il pas le porte-feuille? Il consulte un procureur nommé M. D'Escobar qui est précisément celui de sa partie adverse, et qui flatte adroitement les passions du demandeur d'avis. Le porte-feuille ne sera donc pas rendu ; mais le fils de Probincour, jeune officier plein d'honneur, fait sentir à son père la honte qu'il y a, même à balancer. Le porte-feuille sera rendu. Un incident change la face des choses. Le porte-feuille a été perdu par la partie adverse de Probincour, qui, selon lui, a gagné injustement son procès. Le porte-feuille ne sera pas rendu. Cette partie adverse est précisément le rival du jeune Probincour. . . . Les choses en étoient là lorsque le public impatienté a crié que l'on rendît le porte-feuille, et que l'on baissât la toile. Pendant quatre mortels actes, des signes d'impatience avoient éclaté, des applaudissemens avoient été donnés à quelques passages heureux; le cinquième acte n'a pas été joué.

Il est inconcevable qu'un homme d'esprit, à qui on doit tant de productions estimables, ait pensé à bâtir une comédie sur un fonds aussi pauvre et aussi peu comique. Le vide d'action et d'intérêt, la versification négligée, ont causé la chute de cet ouvrage ; mais c'est un échec que son auteur saura facilement réparer.

L’Esprit des journaux français et étrangers, tome VIII, août 1809, p. 265-273 :

[L’article raconte le presque inimaginable : Picard, dont la carrière est faite de succès remarqués, sort de sa retraite, présente une grande comédie en cinq actes et en vers, et la pièce chute  elle ne va même pas à sa fin (ce qui la condamne normalement à ne plus paraître : c’est en effet le cas). L’auteur n’est d'ailleurs pas nommé dans l’article, mais il n’est pas difficile à identifier ! Et le critique regrette d’avoir à se pencher sur les causes de cet échec. Le sujet que Picard a choisi de traiter, c’est « ces hésitations de la vertu, cette lutte de l'intérêt et de la probité » (le critique rappelle les fameux accommodements avec le Ciel de Tartuffe). Il s’agit d’un homme qui trouve un trésor que tout l’inciterait à ne pas rendre : il appartient à celui qui a provoqué injustement sa ruine et dont le fils est le rival de son propre fils. Tout s’accumule pour rendre difficile la restitution de cet argent qui le sauve, et en même temps le venge. La pièce montre tout au long des cinq actes les hésitations de cet homme vertueux. Le critique recherche quelle morale tirer de ces hésitations, et montre l’ambiguïté de la situation du malheureux inventeur de trésor. Le public n’a pas adhéré à cette recherche de la conduite à tenir dans une telle situation : il n’a pas trouvé la pièce amusante. Le rôle de la femme non plus n’a pas l’aval du critique : il le juge mal conçu, celui du fils est « déclamateur », les petits rôles ne valent pas mieux : rien ne trouve grâce à ses yeux. Il a fallu finalement baisser le rideau. La pièce est donc tombée, malgré la réputation de l’auteur que tout le monde avait reconnu. Cette chute s’explique pour certains par des problèmes de style, mais le critique y voit surtout la difficulté à produire pour ce redoutable Théâtre Français une comédie qu’on jugerait convenable.]

Théâtre Français.

Les Capitulations de conscience.

La représentation de cette comédie était un événement majeur dans la carrière dramatique de son auteur. Ce n'était pas précisément pour lui un début au Théâtre-Français ; mais après un silence assez long pour un auteur qui nous a habitués à une très-grande fécondité, après un laps de temps qu'on dut croire employé à un travail sérieux, doublant les forces d'un talent mûri par l'expérience, l'épreuve était délicate ; et je la nommerais un coup de partie, si la coup n'avait pas été perdu. Aussi le nombre de ceux qui ont voulu voir le résultat de cette épreuve difficile, était-il très-considérable. Les amis de l'auteur étaient réunis dans l'espoir du succès ; on se refuse à croire que des ennemis se soient réunis dans la pensée de contribuer à sa chute, et cependant cette chute a été complette. Faut-il accuser le choix du sujet, ou la manière dont il a été traité, le plan ou le style ? Faut-il accuser la précipitation d'un jugement sévère, et en appeller à un auditoire plus attentif, au lecteur qui promet souvent en vain de l'être ? Si la pièce eût réussi, je vois d'ici comment j'aurais fait son éloge, mot qui rappelle un vers très-piquant de l'ouvrage, où un procureur laisse entrevoir qu'il eût gagné une cause que son adresse vient de faire perdre ; mais la pièce est tombée, et je trouve plus embarrassant de dire pourquoi, et plus pénible de le chercher.

Molière, faisant un jour l'aumône à un pauvre, par erreur lui donne un louis ; le mendiant le lui rapporte : Où la vertu va-t-elle se nicher, dit le poète observateur qui rend le louis au pauvre, et lui en donne un autre pour prix de sa bonne action. Certes ce trait a dû frapper Molière ; souvent cette anecdote a dû revenir à sa pensée, et il serait curieux de savoir si, ne voulant pas mettre sur la scène comique le tableau de la vertu qui restitue, il a eu quelquefois l'idée d'y présenter celui de l'intérêt qui hésite à rendre.

Il est avec le ciel des accommodemens, dit son Tartuffe ; bien des hommes pensent qu'il en est avec leur conscience ; ils en trouvent même de faciles, et les adoptent avec complaisance. Ce sont ces hésitations de la vertu, cette lutte de l'intérêt et de la probité, que l'auteur a voulu peindre, et il importe d'abord de le justifier sur le choix de ce sujet dans un moment où l'on paraît au théâtre, se récrier sur la nature des tableaux, avant d'examiner s'ils ont de la vérité, et si leur effet est moral.

Un homme trouve un trésor : sa première loi, son premier devoir sans doute est de le rendre ; tout le inonde sait cela : celui même qui ne le rend pas est celui qui le sait le mieux, tant sa conscience lui laisse peu de repos. Celui donc qui ne rend pas un trésor évidemment perdu par un autre, qui ne cherche pas celui qui a fait la perte, qui ne provoque point la restitution par tous les moyens employés pour la faciliter, est un fripon ; il n'y a à cet égard aucun doute, et ce personnage ne peut être présenté sur la scène, à moins qu'il ne sorte de la race des Crispins et des La Branche, auxquels on pardonne ces sortes de libertés en faveur de l'habitude. Mais supposons avec l'auteur qu'un homme trouve un porte-feuille ; que le même jour il perde un procès qui le ruine absolument ; que les effets du porte-feuille, par un jeu du sort ou un mouvement de bourse, sextuplent dans ses mains tandis qu'il en est momentanément dépositaire ; que le véritable propriétaire soit précisément le plaideur injuste qui le dépouille ; et que l'argent perdu soit justement le capital dont est dépossédé celui qui le trouve; bien plus, supposons que l'homme au porte-feuille soit le rival du fils du dépositaire, et que la restitution ruine à la lois le père dans sa fortune et le fils dans son amour : on conviendra peut-être que dans un tel enchaînement de circonstances, dans une telle combinaison de situations, un homme, honnête d'ailleurs, aura pu éprouver un moment d'hésitation. La restitution, sans ce mouvement, ne serait-elle pas en effet un acte d'une haute vertu dont on ne peut pas croire tous les hommes susceptibles ? Or, si tous les hommes ne possèdent pas cette vertu si sévère et si pure ; si quelques-uns de ceux qui remplissent leur devoir, ont par fois eu une secrette pensée qui les inquiette, les agite, et leur fait entrevoir ce qui leur pourrait arriver d'heureux, s'ils ne remplissaient pas ce devoir aussi scrupuleusement; si, dis-je, le mouvement d'hésitation dont il s'agit est un mouvement dans la nature, il n'est pas sans utilité d'exposer sur la scène comment il peut être combattu, comment on peut en triompher. C'est ce qu'a voulu faire l'auteur de la pièce nouvelle.

A l'exemple des bons auteurs comiques, il n'est pas habitué à nous peindre meilleurs que nous ne sommes : il ne sait pas capter les suffrages des spectateurs en leur présentant des portraits d'une perfection imaginaire et en les priant de s'y reconnaître : il a trop pour cela le talent de l'observation et le sentiment juste de ce que doit être la comédie ; en nous peignant sans nous flatter, il espérait produire cet effet qui n'appartient qu'aux grandes et fortes conceptions théâtrales, ce retour moral du spectateur sur lui-même, et cette application utile de la scène dont il est témoin, à ses mœurs, à ses habitudes, à sa règle de conduite, à sa mesure de probité. Ce but est celui des moralistes, celui de la vraie comédie : si l'auteur ne l'a pas atteint, du moins il se l'était proposé. Ceux qui ont eu la complaisance de l'écouter, croient qu'il a voulu leur dire : « Veillez, veillez sans cesse sur vous-mêmes ; j'ai combiné, j'ai réuni tous les moyens de rendre excusable une hésitation à remplir un devoir de probité : cette hésitation cependant est encore criminelle ; veillez donc constamment ; gardez que cette hésitation ne naisse sans avoir pour excuse les circonstances dont j'ai su l'environner ; gardez que votre conscience ne prétende les disposer à son gré ; jamais on ne capitule innocemment avec elle » ; il semble que cette leçon ne peut jamais être trop renouvellée ; elle était neuve au théâtre ; peut-être est-ce pour cela qu'elle a paru trop dure ; mais, dira-t-on, si un seul moment d'hésitation est à peine pardonnable, comment supporter un homme qui déclare ne pas hésiter, et qui hésite pendant cinq actes ? Ce tableau nous peint la faiblesse humaine si voisine du vice, qu'on ne saurait en soutenir la vue : l'auteur l'a senti, et voyez dans quelle progression de contrariétés et de malheurs il a placé son personnage ; d'acte en acte la situation le saisit, le presse, l'accable; l'auteur le présente luttant sans cesse contre de nouveaux motifs d'excuse : et ce sont des vers très-comiques que ceux où Probincourt demande si ses ennemis ont fait un pacte avec la fortune, pour l'empêcher d'être honnête homme.

Dans les idées de l'auteur cette situation progressive devait assurer l'intérêt de l'ouvrage ; dans ses idées un père, ramené à la vertu par la crainte de rougir devant son fils, était un moyen de dénouement dramatique et moral à la fois, il avait cru pouvoir placer autour de son principal rôle des personnages secondaires qui tous, en prenant leur règle de conduite dans les exemples qu'ils reçoivent et les habitudes de leur métier, se croient très-tranquilles avec leurs consciences, et donnent de leur peu de probité des excuses en effet très-spécieuses. Il avait cru pouvoir opposer à un avoué joueur, en crédit, superficiel et dissipateur, un ancien praticien, procureur et marguillier, nourri tout à la fois dans les subtilités de l'école et dans celles de la chicane, régissant des affaires et dirigeant des consciences, formaliste et casuiste à la fois, très-expert dans l'art de faire valoir sur la même question deux avis opposés, et de plaider à la fois deux causes différentes. Il avait pensé que la danger pressant de Probincourt, les suggestions de sa femme, les avis de Descobar justifieraient assez les hésitations qu'il avait à peindre, et qu'il était malheureusement obligé de répéter et de reproduire. Mais la situation principale sans choquer au premier apperçu, n'a pas intéressé: Il était impossible de l'égayer; elle a bientôt fini par déplaire.

Le rôle de la femme qui, changeant de dispositions avec les événemens, prêche tantôt pour et tantôt contre la restitution, n'a pas paru bien tracé. Il a le défaut réel d'être sur le même plan que le rôle de Probincourt, et de multiplier, avec des situations égales, des mouemens semblables. Celui du fils, professant les principes d'une austère équité, a sans doute paru déclamateur, car on s'est refusé à l'entendre, et celui de Descobar trop longuement discoureur, car il a été sans cesse interrompu. De petits rôles accessoires n'ont fait que jetter du froid dans l'action, de l'obscurité dans l'intrigue, de l'incertitude sur le lieu de la scène. Les murmures qui, chose étrange, s'étaient élevés avec les premiers mots, ont été en croissant jusqu'au milieu du quatrième acte ; les acteurs, après les efforts les plus louables de talent, de bonne volonté, d'adresse, d'obstination même, ont dù prendre le parti de la retraite, et la toile a été baissée. Les cris continuez ! continuez ! se sont alors élevés de toutes parts ; mais il n'était plus temps, et ce vœu n'a point été entendu.

La pièce a pu tomber, l'événement l'a prouvé ; elle a dû tomber peut-être, j'aime à croire le public rassemblé infaillible ; mais si jamais quelqu'un a pu dire : frappe, mais écoute, sans doute c'est l'auteur d'une comédie en cinq actes et en vers, dont le nom n'était point un mystère, et devait être un présage favorable, un titre à l'indulgence, si ce nom toutefois n'était pas un éveil donné à l'envie, à cette jalousie secrette qu'inspire une suite brillante de succès récompensés à la fois par l'opinion et par les distinctions littéraires les plus honorables.

On a entendu quelques personnes fières de la sûreté de leur mémoire faire une application charitable de ce vers :

Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier.

D'autres, religieux observateurs de la dignité du Théâtre-Français, ont souvent pris prétexte de quelques hémistiches peu soignés, de quelques mots gais, mais hasardés, pour demander le renvoi de la pièce à l'Odéon ; mais ceci conduirait à une discussion tout à fait étrangère, et beaucoup trop longue sur ce qu'on entend par la comédie qui convient au Théâtre-Français ; il faudrait demander si l'on veut la comédie de mœurs, de caractères, le miroir fidèle de la société, ou bien la comédie de convention qui peint les habitudes d'une certaine classe, affecte d'emprunter, ou d'affadir le jargon qui lui est propre, ou bien encore cette comédie aussi de convention où des tableaux imaginaires excitent une sensibilité factice. On ne trouve pas le nom des maîtres de la scène attachés à des succès dans ces derniers genres ; ils se sont sentis assez forts pour n'embrasser que le premier, et peut-être est-il plus glorieux de faire un effort stérile en marchant sur leurs traces, que d'atteindre les autres dans la carrière moins difficile et plus heureuse qu'ils ont choisie.                 S...

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