L'Espoir de la faveur

L'Espoir de la Faveur, comédie en cinq actes et en prose, d'Étienne et Gaugiran-Nanteuil, 16 germinal an 13 [6 avril 1805].

Théâtre de l'Impératrice.

Titre :

Espoir de la Faveur (l’)

Genre

comédie

Nombre d'actes :

5

Vers / prose

prose

Musique :

non

Date de création :

16 germinal an 13 [6 avril 1805]

Théâtre :

Théâtre de l’Impératrice

Auteur(s) des paroles :

Etienne et Gaugiran-Nanteuil

La date de création est donnée par le Journal de Paris, n° 196 du 16 germinal an 13 (6 avril 1805), p. 1380 tout comme par le Courrier des spectacles, n° 2973 du même jour. La date fournie par M. Étienne, essai biographique et littéraire de Léon Thiessé (Paris, 1853), p. LIII, le 12 avril, est inexacte.

Almanach des Muses 1806.

Un baron allemand, brave et franc militaire, se propose d'unir Amélie, sa jeune pupille, à un simple lieutenant sans fortune, mais plein de mérite. Ses parens, peu flattés de ce mariage, rompent avec lui, et refusent d'assister aux noces sous divers prétextes aussi légers qu'insultans. Cependant un page du prince apporte à Amélie un riche écrin, comme un gage de l'impression qu'elle a faite sur le cœur du souverain. Cette nouvelle se répand bientôt dans la famille, et chacun s'imaginant qu'elle va devenir au moins la maîtresse du prince, s'empresse de lui faire la cour. Ils se liguent pour la forcer à répondre à leurs vues ambitieuses et à rompre son mariage avec son jeune amant. Elle leur résiste avec courage lorsque le page revient sur ses pas, et lui avoue avec confusion qu'il s'était mépris en lui remettant cet écrin que le prince avait destiné à une autre. Dès-lors tout change, plus d'espoir de faveur, chacun retourne chez soi. Le baron et les deux amans s'applaudissent d'un incident qui assure leur bonheur.

Sujet riche et vraiment dramatique ; mais que les auteurs ont à peine effleuré. Point de succès.

[La pièce d'Étienne et Nanteuil se trouve au cœur d’une affaire de plagiat, une autre pièce exactement contemporaine ayant été jouée à un autre théâtre, Thomas Muller ou les Effets de la Faveur au Théâtre du Vaudeville. Les divers comptes rendus qu’on trouve ci-dessous traitent abondamment de cette question.]

Courrier des spectacles, n° 2994 du 17 germinal an 13 (7 avril 1805), p. 2-3 :

[Les deux pièces jouées dans les deux théâtres et dont la rumeur publique fait des imitations d'une pièce inédite de Fabre d’Eglantine, la mythique Orange de Malthe, ont entretenu une polémique pour tenter de savoir qui a copié qui : les gens du Vaudeville auraient-ils espionné leurs collègues du Théâtre de l’Impératrice. Mais ce n’est pas au critique de départager les rivaux. Il commence par la pièce du Théâtre de l’Impératrice, au succès mitigé : devant un sujet difficile, il aurait fallu que les auteurs travaillent bien plus : leur œuvre n’est qu’esquisse des situations, ébauche des caractères. Et le style est peu soigné, le dialogue est peu naturel. Le résumé de l’intrigue, fait avec précision, révèle que la pièce est la satire des milieux de cour, si facilement trompé par les marques de faveur du souverain, et prêts à renier leurs principes pour plaire à celle que le prince a distinguée, jusqu’à la révélation d’une erreur qui renvoie la jeune fille et son oncle à l’obscurité : la jeune fille épousera finalement l’officier que sa mère refusait : un simple colonel, c’est insuffisant.

Le critique passe ensuite à l’examen de la pièce du Théâtre du Vaudeville, pour laquelle il se contente de montrer qu’elle est identique, au prix de quelques substitutions (un fabricant au lieu d’un feld-maréchal, par exemple). Les deux pièces ont beaucoup de points communs, sans qu’il soit possible de dire si elles ont copié indépendamment la pièce de Fabre d'Églantine, ou si les gens du Vaudeville ont « écouté à la porte du Théâtre Louvois » (mais l’inverse n’est pas envisagé). De toute façon, les deux pièces ont en commun un sort moyennement favorable, sifflets et applaudissements, et auteurs demandés.]

Théâtre de l’Impératrice, et du Vaudeville.

L'Espoir de la faveur, et l'Effet de la faveur, ou Thomas Muller.

On faisoit courir beaucoup de bruits malins avant la representation de cette pièce. On parloit d’une comédie manuscrite de Fabre-d’Eglantine, intitulée : l'Orange de Malthe. On annonçoit que cette Orange de Malthe auroit beaucoup d’affinité avec la pièce nouvelle, et l’on insinuoit avec quelque adresse que le manuscrit de Fabre-d’Eglantine ne s’étoit pas trouvé après sa mort. On s’arrêtoit là, et on laissoit à la malignité du public le soin d’interprêter le reste.

D’un autre côté, les auteurs de l’Espoir de la faveur paroissoient se plaindre qu’on jouât dans le même tems au Théâtre du Vaudeville une pièce sur le même sujet, et presque avec le même titre. On parloit de quelques répétitions faites au Théâtre de l’Impératrice, en présence de quelques personnes, et on laissoit à penser que ces personnes avoient bien pu s’emparer de quelques idées des poètes leurs confrères.

La représentation des deux pièces mettra le public à même de prononcer sur ces bruits.

L’Espoir de la faveur n’a obtenu qu’un médiocre succès au Théâtre de l’Impératrice ; le sujet étoit difficile à traiter ; il demandoit du tems, des ménagemens, et sur-tout beaucoup d’adresse. Il paroît que les auteurs se sont hâtés de produire ; qu’ils n’ont pas donné à leurs idées le tems de se coordonner ; qu’ils n’ont point suffisamment travaillé leur sujet ; qu’ils se sont contentés d’en exquisser les principaux traits, et d’ébaucher les caractères. Le style porte avec lui des signes visibles de précipitation et de negligence ; le dialogue manque de rapidité, de chaleur et d’élégance, et cependant l’ouvrage n est point sans mérite.

Un Officier bavarois, d’une naissance distinguée, élevé par ses services au grade de feld-maréchal, mais pauvre, est tuteur d’une nièce nommée Amélie, dont il destine la main à Frédéric, jeune colonel de beaucoup de mérite, qui aspire à l’honneur d’entrer dans une famille recommandable.

Le Feld-Maréchal a pour sœur une baronne de Dolbach, femme hautaine, ambitieuse, entichée de sa naissance, qui s’oppose au mariage de sa fille avec un simple colonel. Ses autres parens sont un Conseiller, un Commandeur, un Chanoine et un Philosophe. Ce dernier est frère du Feld-Maréchal. Il affecte les idées de liberté et d’égalité ; il professe hautement les Droits de l’homme, est athée, et se nomme Xénocrate ; c’est un philosophe du genre de ceux que les galetas de nos villes avoient autrefois réunis dans les Comités révolutionnaires. Tous ces hommes ont fort peu de considération pour le Maréchal ; les premiers, parce qu’il est pauvre, et le Philosophe , parce qu’il est militaire, et que la philosophie réprouve la profession des armes.

Dès que le mariage d’Amélie et de Frédéric est annoncé, chacun d’eux trouve un prétexte pour n’y point assister ; le Conseiller, parce qu’il est fatigué d’une audience ; le Commandeur, parce qu’il a la goutte ; le Chanoine, parce qu’il donne à dîner, et le Philosophe, parce qu’il se propose d’écrire sur des matières de philosophie politique et morale.

Mais Mad. de Dolbach, dont la vanité est révoltée de la pensée de donner sa fille à un simple Colonel, se détermine à une action d’éclat : elle remet Amélie entre les mains d’une dame de Rosenthal, femme coquette et assez mal famée, et la prie de la mener an bal de la cour.

Le lendemain, un jeune page se présente à Amélie, et se retire précipitamment, après lui avoir remis un magnifique écrin de la part du Prince. Dès que cette nouvelle est répandue, tous les parens qui dédaignoient le Feld-Maréchal s’empressent de venir lui témoigner tout leur intérêt et leur dévouement ; des hommes même dont il n’avoit point entendu parler arrivent avec des cartes généalogiques, toutes tracées, pour prouver leur parenté.

Le prétendu Philosophe quitte sa perruque noire, ses gros souliers et son habit grossier pour prendre un costume de cour ; il prouve très-bien que la philosophie s’accommode de ces changemens ; que prendre les couleurs du Prince en certaines circonstances est ce que le véritable sage peut faire de mieux. Tout conspire pour le déshonneur d Amélie, excepte Frédéric et son vertueux oncle, qui forment le dessein de la soustraire à l’opprobre en l’enlevant Le Philosophe qui les surveille empêche l’exécution de leur dessein, qu’il regarde comme immoral ; toute la famille triomphe ; les placets pleuvent dans les mains d’Amélie, lorsque le petit Page vient avouer qu’il s’est trompé, que l’écrin n’étoit point destiné pour Amélie, mais pour Mad. de Rosenthal. Cette nouvelle confond tous les parens qui se hâtent de fuir une maison où il n'y a plus d’espérance de fortune ni de grandeur. Amélie rendue à ses vœux et à l’honneur, épouse Frédéric.

Substituez maintenant un fabricant à la place d’un feld-maréchal, et nommez-le Thomas Muller, appelez sa pupille Clara au lieu d’Amélie , et l’amant Eugène au lieu de Frédéric, mettez Mad. la Baronne de Felsen à la place de Mad. de Rosenthal, changez l’écrin en nid d’amour, supposez que ce nid d'amour n’est pas remis par l’effet d’une méprise, mais par celui d’une intrigue, donnez enfin à Thomas Muller tous les ridicules de M. Jourdain, et appliquez à ces personnages le sujet presque tout entier de la pièce joué au théâtre de l’Impératrice, vous aurez une idée juste de celle qu’on a jouée au théâtre du Vaudeville. Nous n’examinerons pas ici de quelle source proviennent ces ressemblances, si les auteurs des deux pièces ont également pressé l’Orange de Malthe, ou si les auteurs du Vaudeville ont écouté à la porte du Théâtre Louvois ; nous nous contenterons de remarquer que si les deux ouvrages ont eu des ressemblances du côté de la composition , ils eu ont eu aussi du côté du succès. On a siffle et applaudi au Théâtre de l’Impératrice ; on a sifflé et applaudi de même au Théâtre du Vau deville : on a demandé les auteurs à la rue de Louvois ; on a voulu les connoître à la rue de Chartres. Les premiers sont messieurs Etienne et Nanteuil ; les autres , messieurs Chazet, Gersain et Dieu-laFoi.

Mercure de France, tome vingtième, n° CXCVII (23 germinal an XIII, Samedi 13 Avril 1805), p. 182-185 :

[Pièce plagiée donc. Mais le résultat du plagiat est mauvais : elle manque de mouvement et d’intérêt (il faut être un grand auteur pour s’en passer). « La marche est faible, languissante ; le style lui ressemble ». La pièce a été chahutée (« le parterre était mi-parti de siffleurs et d'applaudisseurs »), mais on pourrait la sauver en la resserrant en trois actes et en corrigeant le style.]

Théâtre De L'Impératrice.

(Rue de Louvois.)

L'Espoir de la Faveur, comédie en cinq actes et en prose, de MM. Etienne et Nanteuil.

L'Espoir et l'Effet de la Faveur1, deux pièces jouées le même jour, à la rue de Louvois et à la rue de Chartres, ayant pour type la même idée dramatique, supposent au moins un plagiat : on prétend qu'ici il y en a deux, et que les deux sociétés d'auteurs qui ont exploité ce sujet, l'ont puisé l'une et l'autre dans une source étrangère : c'est, dit-on, à Fabre-d'Eglanline qu'ils l'ont dérobé. On suppose que cet écrivain barbare, mais non sans verve et sans originalité, l'avait traité dans une comédie intitulée l'Orange de Malte, qu'il avait lue à ses amis, et qui ne s'est point trouvée parmi ses œuvres posthumes. Madame de Pompadour et les courtisans du dix-huitième siècle en étaient 1es principaux personnages, et l'on peut bien croire que les flatteurs de la cour n'étaient pas épargnés par le flatteur de la populace. Au reste, une grande partie de l'Espoir de la Faveur n'est que le développement de ces deux vers devenus proverbe : Donec eris Félix, etc., et une imitation du Dissipateur.

Malheureusement les associés n'ont guère emprunté à l'inventeur que son sujet, et fort peu de son talent ; car il y en a dans les comédies de Fabre, et il est incontestable que dans les jngemens qu'on en a portés depuis quelque temps, on a confondu l'homme et l'auteur, et que le premier a beaucoup nui à l'autre.

L'action de la nouvelle pièce est très-simple, c'est un érimte [mérite?] ; mais il faut bien des ressources dans l'esprit pour soutenir l'attention sans le secours d'une forte intrigue, et faire que tout soit plein avec peu de matière ; c'est le secret et le privilège des plus grands maîtres. Les autres ne sauraient se passer de mouvement et d'intérêt.

La baronne de Dolbach doit, dans le jour, marier sa fille Amélie à Frédéric, simple lieutenant, mais homme de mérite. C'est par égard pour son fière, feld-maréchal de Bavière et tuteur d'Amélie, que cette femme, fière de sa haute naissance, et humiliée de sa modique fortune, a consenti à ce mariage ; elle témoigne même du regret de sa condescendance. Sa famille dédaigne d'abord de se trouver à cette pauvre noce, entr'autres son frère, le philosophe Xénocrate, qui ne trouve pas bon qu'on épouse un homme dont l'état est, dit -il, de combattre l'indépendance ; un conseiller n'y peut pas venir, parce qu'ayant été rapporté endormi de l'audience, il ne s'est pas réveillé depuis vingt-quatre heures.

Cependant la future a été la nuit dernière au bal de la cour, avec une dame Rosenthal, femme d'une mauvaise réputation, à laquelle sa mère l'avait imprudemment confiée. L'électeur les a beaucoup regardées. Un page vient de sa part porter un écrin à Amélie. La tête en tourne à sa mère ; elle ne veut plus qu'elle épouse son petit lieutenant. Toute la parenté accourt au bruit de la faveur d'Amélie ; il a réveillé le conseiller de sa léthargie, guéri un commandeur de sa goutte. Un généalogiste arrive avec son arbre généalogique, se dit de la famille, en donne pour preuve la conformité des armes : c'est des deux côtés une tête de cerf avec son bois. Le feld-maréchal, militaire rempli d'honneur, est le seul à qui cette apparence de faveur déplaise ; mais c'est beaucoup que, même dans la Germanie, sur six personnes il s'en trouve une qui ne se prosterne pas devant la fortune, à quelque prix qu'il lui plaise de mettre ses faveurs. Le philosophe n'a point balancé, il est à ses pieds, il provoque un conseil de famille pour prononcer sur le mariage ; on arrête sa rupture ou sa surséance, malgré l'avis du feld-maréchal contre lequel tout le monde se soulève. Le page revient annoncer une visite du prince sous deux heures. Xénocrate, qui a quitté bien vite son costume philosophique pour prendre celui d'un courtisan, renvoie toute la famille, voulant entretenir le page en secret. Il lui dit (le mot est plaisant), qu'il a été nommé tuteur ad hoc pour cette affaire ; il ne se possède pas de joie : « Je gouvernerai ma nièce, s'écrie-t-il dans un monologue ; ma nièce le prince, le prince le peuple, à la fin le peuple sera gouverné par un philosophe ». Chaque parent a, dans sa poche, un plan dont il veut charger Amélie.

Xénocrate la félicite de ce qu'elle va (par l'entremise de la philosophie) contribuer au perfectionnement de l'esprit humain, à l'abolition de la féodalité. Amélie est encore une ingénue, car il est décidé que nous en aurons au moins une dans chaque comédie nouvelle. « Perfectionnement, sensibilité, se dit-elle a parte, qu'est cela ? on m'avait bien averti qu'un quart d'heure avant mon mariage, ma famille me tiendrait des discours auxquels je ne comprendrais rien. » La petite qui n'y entend pas malice, se félicite de pouvoir ajouter à sa parure des diamans qui vont l'embellir aux jeux de Frédéric ; mais son amant et le feld-maréchal 1a désabusent et lui apprennent qu'on la pare comme une victime. Amélie ne veut point être victimée, et souscrit avec joie au projet de son bon oncle, qui, de concert avec Frédéric, veut l'enlever à sa mère, pour sauver sa vertu ; le philosophe fait manquer l'enlèvement qu'il traite d'immoral.

Le page vient pour la troisième fois, et déclare qu'il s'est trompé, que l'écrin n'était pas pour Amélie. Le généalogiste s'enfuit avec son arbre, et toute la famille le suit. Le philosophe dit en sortant : « Retournons à la philosophie, et reconnaissons la petitesse des grandeurs. » Amélie ravie de n'avoir plus un écrin qui la compromettait, épouse son amant de l'aveu de sa mère. L'électeur instruit de ce quiproquo, et du mérite de Frédéric, lui envoie un brevet de colonel.

Cette pièce, qui est jouée avec beaucoup d'ensemble, n'est dépourvue ni d'intérêt, ni de comique ; mais l'un et l'autre y sont dans une trop petite dose. La marche est faible, languissante ; le style lui ressemble. Il y a une jeune personne, rivale d'Amélie, qui ne dit que trois ou quatre demi-mots. Je n'ai jamais pu deviner pourquoi elle se trouve là. Le changement du philosophe est trop brusque. La baronne est bien vile, quoique, pour sauver un peu le décorum, quelqu'un s'avise de remarquer que le prince est garçon, et qu'elle répète : « Oui, le prince est garçon ».

Le parterre était mi-parti de siffleurs et d'applaudisseurs. La victoire, disait le grand Frédéric, appartient toujours au plus obstiné. Les amis de la société n'ont pas manqué de patience, et l'avantage leur est resté. Resserrée en trois actes, et avec des corrections dans le style, cette pièce pourrait se soutenir quelque temps; mais il faudrait la refaire pour l'élever au-dessus de la médiocrité. Je ne répéterai point ce que j'ai dit ailleurs sur ces ouvrages faits de compte à demi. Cela peut passer pour un petit vaudeville qu'on fagotte inter scyphos et pocula ; mais une comédie en cinq actes ne se fabrique pas de même.

La Revue philosophique, littéraire et politique, an 13, troisième trimestre, n° 22, du 10 Floréal (30Avril 1805), p. 244-246 :

[Article repris dans l’Esprit des journaux français et étrangers, tome IX, prairial an XIII [mai 1805], p. 284-288.

Point de départ du compte rendu : l'accusation de plagiat au détriment de Fabre d’Eglantine, par des auteurs « qui par malheur n'ont ni sa touche ni ses moyens ». L’analyse de la pièce montre « que la base en est vicieuse et mal conçue, puisqu'ils n'avaient dans ce plan à présenter qu'un tableau fort dégoûtant », celui d’une famille qui passe son temps à mal agir, tableau immoral, mais aussi trop limité pour une pièce en cinq actes.]

Théâtre de l'Impératrice, rue de Louvois.

L'Espoir de la Faveur, comédie en cinq actes et en prose.

Fabre D'eglantine avait, dit-on, conçu le projet de mettre en scène, à sa manière, le portrait moral de quelques-uns de ces courtisans du pouvoir, de ces êtres toujours rampans et vils, toujours prêts à sacrifier leur tems, leurs goûts, leur opinion, leur conscience, leur réputation, et jusqu'à l'honneur de leur famille à l'espoir de la faveur, c'est-à-dire au désir de s'agrandir et de s'enrichir. Sa touche fermé et vigoureuse, son pinceau hardi, cette énergie de conception qu'il a manifestée dans le Philinte, dans les -Précepteurs, dans quelques autres de ses ouvrages, font penser qu'il eût enrichi la scène française d'une bonne comédie ; et sous ce rapport il est fâcheux que le manuscrit de sa pièce, intitulée l'Orange de Malte, ne se soit point retrouvé. C'est évidemment d'après ce dessin dont l'invention lui appartient, que des auteurs qui par malheur n'ont ni sa touche ni ses moyens, ont cru pouvoir risquer l'exécution d'une comédie en cinq actes, dont voici l'analyse.

Un ancien et honnête militaire allemand, feld-maréchal, oncle et curateur d'une jeune personne modeste et jolie, a le projet de la marier, selon son cœur, à un simple lieutenant de la garde du prince, officier plein de sentimens, d'honneur et de plus aimé d'elle. Une tante âgée, tutrice de la jeune personne, très-entichée de ses seize quartiers et désespérée d'avoir subi eu quelque sorte les disgrâces de la cour, voudrait bien trouver une occasion de rompre ce mariage, un peu trop obscur pour son orgueil et son ambition. Les .autres parens du feld-maréchal, dont l'un est conseiller aulique, et l'autre commandeur de Malte, désapprouvent également cette union et se dispensent, sous de vains prétextes, de.se trouver à la signature du contrat. Ce mariage a, qui pis est, le malheur de déplaire encore à une espèce d'original, parent aussi, qui le dit philosophe, ami de l'indépendance, qui affiche le mépris des grandeurs, le costume d'un quaker, les maximes exagérées d'un jacobin de 1793 ; mais par un hasard assez singulier, au moment où l'on s'y attendait le moins, un page du prince apporte à la jeune pupille un écrin, gage de l'impression que sa vue a faite sur le souverain, au bal où il l'a remarquée. A peine le bruit s'en est-il répandu que les visites abondent chez le feld-maréchal ; on voit accourir le commandeur, malgré sa goutte ; le conseiller aulique, malgré ses affaires ; le Xénocrate, malgré son mépris des grands ; enfin tous ceux qui dédaignaient une heure auparavant de venir chez ce militaire presque disgracié. Grand conseil entre tous ces parens, dont le résultat est qu'il faut absolument éconduire le futur, s'opposer formellement au mariage, et profiter de la faveur de la jeune personne pour satisfaire respectivement ses vues d'ambition personnelle. La tante elle-même partage cet avis, et feint assez gauchement de croire que les vues du prince sont légitimes et pourraient avoir pour objet un hymen avec sa sujette. Le feld-maréchal seul, indigné de la bassesse de ces vues et de la corruption de ces intrigans, se résout à soustraire sa nièce à ces infâmes projets. Il reçoit cependant du prince la commission honorable de gouverneur des provinces du Nord, et la famille enchantée croit qu'il va se ranger de son côté ; mais il se détermine à refuser cette grâce, dès qu'elle n'est pas le prix de ses services. Un petit événement vient tout à coup changer la face des choses, rendre l'espoir aux amans et le repos au brave curateur ; c'est que le page s'est mépris ; il vient rechercher l'écrin qui a produit tant de mouvement. La tante désespérée s'évanouit, le commandeur reprend la goutte, le conseiller ses affaires, Xênocrate ses diatribes et son costume prétendu philosophique : tout fuit ; le feld-maréchal garde seul sa commission, parce qu'elle était indépendante de la prétendue faveur de sa nièce.

Telle est la fable dont MM. Estienne et Nanteuil ont essayé le développement. Il n'est déjà que trop clair que la base en est vicieuse et mal conçue, puisqu'ils n'avaient dans ce plan à présenter qu'un tableau fort dégoûtant par lui-même, celui d'une famille entière de Bonneaux, s'occupant cinq actes entiers à trafiquer en espoir du déshonneur de leur jeune parente, et spéculant sur leur propre infamie. Un peu de goût et. de réflexion leur eût fait sentir que ces tableaux ont besoin de beaucoup d'art pour être soufferts, qu'il ne faut que les effleurer ; que la crudité des détails et la continuité d'indécence finissent par révolter ; ils auraient senti qu'ils s'étaient même donné trop peu de matière pour l'étendre en cinq actes; qu'ils avaient négligé de tirer de ce sujet le comique réel qui pouvait s'y trouver : car le rôle de Xénocrate n'est qu'une caricature sans sel, sans esprit et sans vérité, peu saillante si elle tombe sur des hommes totalement ensevelis dans la poussière du mépris, et coupable si l'on y supposait l'intention de flatter les ennemis de la vraie philosophie et de s'y réunir pour la calomnier. Il en résulte donc un ouvrage dont ils ont gâté le fond, faute d'en connaître la richesse ou faute de l'avoir méditée. C'est une erreur qui leur sera d'autant plus profitable par la suite, qu'ils s'accoutumeront à ne pas croire légèrement qu'on fait avec de l'esprit seul des pièces en cinq actes, qu'ils méditeront plus long-tems des sujets lorsqu'ils présentent une certaine importance, ou que si la méditation les fatigue, ils reviendront à ces légères bluettes qui n'en ont pas besoin, et dans lesquelles ils ont souvent obtenu des succès flatteurs et mérités.             L. C.

Magasin encyclopédique, ou journal des sciences, des lettres et des arts, 10e année,1805, tome II, p. 423 :

[Le compte rendu s’attache particulièrement à l’accusation de plagiat qui pèse sur des pièces très proches, et dont il montre qu’il s’agit d’une série de plagiats, les auteurs présents reprenant à Fabre d’Eglantine un sujet que lui-même a emprunté à un auteur allemand. Signe de l’incapacité des auteurs modernes à trouver un sujet neuf. De plus, les deux pièces, certes morales, abusent des détails triviaux et abondent en situations peu naturelles. Une curiosité : les auteurs ont tenu à se faire nommer.]

THÉATRE LOUVOIS.

L'Espoir de la Faveur, comédie en cinq actes et en vers.

Il y a eu, au sujet de cette pièce, des discussions assez vives. Les auteurs ont accusé ceux du Vaudeville de leur en avoir volé le sujet pour composer Thomas Muller, ou les effets de la faveur, pièce en trois actes, jouée le même jour. Le fait est que les uns et les autres ont pris leur fond dans une comédie de Fabre-d'Eglantine, intitulée l’Orange de Malte, qui a été perdue et que Fabre lui-même avoit emprunté son idée d'une pièce allemande ; tout cela prouve combien nos auteurs ont d'invention ; et le peu de succès des deux ouvrages leur a démontré que la faveur du public n'étoit pas aussi facile à obtenir qu'ils le croyoient. Le but des deux comédies est moral ; mais les détails offrent plus de trival [sic] que de vrai comique, et la plupart des situations sout peu naturelles. Les auteurs des deux ouvrages ont cependant voulu se faire connoître. Ceux du théâtre Louvois sont MM. ETIENNE et NANTEUIL ; ceux du Vaudeville, MM. CHAZET, DIEU-LAFOY et GERSIN-

La pièce a été jouée le même jour que Thomas Muller, ou les Effets de la faveur, en trois actes, de Dieu-la-Foi, Chazet et Gersain.

1 Titre exact : Thomas Muller ou les Effets de la Faveur, en trois actes, par MM. Dieu-la-Foi, Chazet et Gersain.

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