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La Femme invisible

La Femme invisible, vaudeville en un acte, d'Alexis Daudet et Randon, 5 prairial an 8 [25 mai 1800].

Théâtre des Troubadours.

Il règne une certaine confusion autour du titre de cette pièce : elle devient facilement la Dame invisible, si bien qu'on risque de la confondre avec la pièce de Jardinet qui porte ce titre. Confusion que fait le rédacteur de la Décade philosophique (voir ci-dessous).

Titre :

Femme invisible (la)

Genre

vaudeville

Nombre d'actes :

1

Vers / prose ?

en prose, avec des couplets en vers

Musique :

vaudevilles

Date de création :

5 prairial an 8 (25 mai 1800)

Théâtre :

Théâtre des Troubadours

Auteur(s) des paroles :

Alexis Daudet et Randon

Almanach des Muses 1801

On a beaucoup parlé de la femme invisible ; on s'est porté en foule à cette sorte de spectacle, qui a donné l'idée de la pièce représentée au théâtre des Troubadours.

Julie, fille d'un médecin très-curieux de savoir le secret de la femme invisible, a rencontré Dermance au bal. Elle est éprise du jeune homme, qui n'est pas moins épris d'elle. Il voudraient s'épouser ; mais le docteur ne veut pour gendre qu'un physicien. Dermance imagine de se présenter comme le fils de M. Jérôme, inventeur du secret, s'engage à l'apprendre au docteur, et à cette condition obtient sa maîtresse.

Fonds bien léger ; titre qui a trompé l'attente des spectateurs ; une scène assez piquante, quelques couplets malins.

La femme invisible est un spectacle de curiosités célèbre à partir de 1800. Elle a fait l'objet d'un grand nombre d'articles dans diverses revues. Le site de la Bibliothèque magique populaire de Mariano Tomatis en fait une recension :

https://www.marianotomatis.it/index.php?page=biblioteca&lang=FR&query=%7B%22year%22%3A%221800%22%2C%22category%22%3A%22Donna+invisibile%22%7D.

Ne pas confondre avec la Dame invisible, sa contemporaine du Théâtre Montansier-Variétés.

Courrier des spectacles, n° 1178 du 6 prairial an 8 [26 mai 1800], p. 2 :

[Pas de vrai jugement sur la pièce : elle est réduite à « quelques couplets épigrammatiques » qui ont plu au public, et ont assuré le succès de la pièce. L’intrigue est vite résumée : elle est réduite à bien peu de choses.]

Théâtre des Troubadours.

Quelques couplets épigrammatiques, dont plusieurs ont été redemandés, ont procuré une espèce de succès à la pièce donnée hier pour la première fois à ce théâtre, sous le titre de la Femme invisible.

L’auteur a été demandé : on est venu nommer le citoyen Alexis Dordey.

Darmance a vu Julie au bal, et en est devenu éperduement amoureux. Il sait que le père de cette jeune personne, médecin très curieux de connoître le secret employé par l’inventeur de la Femme invisible, vient souvent chez ce dernier, et que plein d’admiration pour son art, il ne veut donner sa fille qu’à un physicien. Il parvient à gagner M. Jérôme (c’est le propriétaire de ce nouveau genre de spectacle) qui fait passer Darmance pour son fils. Il promet de faire connoître son secret au Médecin, s’il consent à donner sa fille à ce jeune homme. La condition est acceptée et les jeunes gens sont unis.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, volume 25, n° 249 (9 prairial an 8), p. 1007 :

Théâtre des Troubadours.

La Femme invisible a occupé tout Paris quelques jours, et diverses feuilles publiques assez longtems : il était présumable que ce spectacle singulier serait bientôt le sujet de quelque pièce de circonstance. Les Troubadours viennent de s'en emparer et lui doivent une bluette qui a obtenu assez de succès.

Il est peu nécessaire de dire comment l'auteur a su lier une intrigue amoureuse à quelques couplets assez piquans sur Paris et sur les merveilles qu'on y montre pour peu d'argent ; sur les affiches du charlatanisme et les contradictions des savans, sur les modes nouvelles et les ridicules du jour, sur les lieux publics, et les oisifs ou les originaux que les curieux y rencontrent. Cette intrigue amene deux scènes assez comiques, heureusement conçues, mais faiblement tracées ; elles pouvaient être filées avec plus d'art, offrir plus de développemens, et beaucoup mieux remplir l'intention de leur auteur.

Dans la premiere de ces scenes, un médecin rencontrant sans le connaître l'amant de sa fille au spectacle dont il s'agit, prétend lui en expliquer tout le mystere : il lui permet d'adresser la parole à sa fille, comme si elle était le personnage invisible ; mais où sera le coffret mystérieux ? un valet adroit, caché sous un masque niais, se charge de ce rôle ; ses deux bras étendus figurent les tuyaux conducteurs de la voix : les deux amans s'entendent ainsi, et se font de mutuels aveux, sans que le pere, qu'il eût fallu peut-être affubler du manteau de Cassandre, y voie rien autre chose que la démonstration de son systême, et la découverte du secret qu'il croit avoir trouvé.

La seconde scene est celle où, cherchant à mettre à profit ce mot singulier de Beaumarchais, un sot est un falot, la lumiere passe à travers, le médecin tâche de surprendre au valet le secret de l'expérience mystérieuse qui attire la foule chez son maître. Elle a été fort applaudie.

Ces deux scenes font regretter que l'ouvrage, quoique très-léger, ne soit pas mieux conduit, et que les couplets agréables qui s'y trouvent, ne sortent pas plus souvent du sujet. C'est, nous le croyons, le premier ouvrage du cit. Alexis Daudet qui a été demandé et nommé.

La piece est jouée avec gaieté, et doit une grande partie de son succès à Bosquier-Gavaudan, et au vaudeville piquant qui la termine, vaudeville dont nous empruntons le refrein pour dire qu'à moins d'être très-exigeant, on peut, aux Troubadours,

Voir la Femme invisible ;

et cela cependant sans conséquence pour l'avenir ; car l'auteur peut et doit faire beaucoup mieux.                S....

Le second auteur, supposé par la formulation de l'Almanach des Muses, est Randon.

Magasin encyclopédique, ou journal des sciences, des lettres et des arts, 6e année, 1800, tome I, p. 418 :

[Compte rendu rapide et quelque peu condescendant : pièce vide, « quelques couplets épigrammatiques », et cela suffit à faire un succès éphémère. Le critique porte sur le théâtre du moment un regard bien sombre...]

La Femme invisible.

Cette pièce a été jouée le 5 prairial. Point d'intrigue, quelques couplets épigrammatiques, et une espèce de succès. C'est ce que l'on peut dire de presque toutes les pièces de circonstances qui paroissent et disparaissent chaque jour. L'auteur est le C. Dordey.

 

La Décade philosophique, littéraire et politique, n ° 27 (30 prairial an 8, 3e trimestre), p. 559 :

[Le critique se perd entre les dames invisibles et les femmes invisibles : il donne à l'une le titre de l'autre, et vice versa. Il juge très sévèrement la pièce du jour, au fonds très mince, et sans originalité. Elle n'est pas tombée complètement, mais elle le doit à « quelques épigrammes » des couplets. Les auteurs n'ont pas été nommés.]

Théâtre des Troubadours.

La Dame invisible, Vaudeville en un acte, représenté le 5 Prairial.

Le fonds de cette infiniment mince bagatelle n'a qu'un rapport très indirect avec la Femme invisible, dont le mystère a occupé pendant quelques jours les oisifs et même les Savans.

Julie, fille d'un Médecin très-curieux de connaître ce secret, a rencontré Darmance au bal. Ils s'aiment, il s'agit de s'épouser; mais l'Esculape ne veut marier sa fille qu'à un Physicien. Darmance se donne à ses yeux pour le fils de M. Jérôme, inventeur du secret de la Femme invisible, et le Médecin consent à lui donner sa fille, à condition d'être initié dans le mystère.

Il n'y a pas comme on voit, un grand effort d'imagination dans cette pièce. Elle n'est cependant pas décidément tombée ; quelques épigrammes l'ont soutenue, et le public a fait volontairement grâce à un méchant ouvrage, en faveur de quelques couplets méchans.

R. P. D.          

Le thème de la femme invisible est à la mode en cette année 1800, comme le montre Jann Matlock, « Reading Invisibilité », in Field Work, Sites in Literary and Cultural Studies, edited by Marjorie Garber, Paul B. Franklin and Rebecca L. Wolkowitz, p. 192, note 13 :

Dans un article du 22 prairial an VIII, un collaborateur du Courrier des spectacles (pp. 3-4) dit qu'il a eu cinq Spectacles de la Femme invisible dans les six mois précédents. Je n'ai trouvé de trace que de trois – Laurent à Saint-Germain l'Auxerrois, Étienne-Gaspard Robertson dans l'ancien couvent des Capucines, et Rouy Charles rue de Longueville – mais on peut ajouter deux œuvres dramatiques de l'an VIII (La Femme invisible, de Jardinet au Théâtre Montansier et La Femme invisible d'Alexis Daudet et Randon au Théâtre des Troubadours) aux trois spectacles magiques pour arriver au total de cinq.

La pièce de Jardinet s’appelle en fait la Dame invisible, et elle a été jouée en germinal an 8.

Courrier des spectacles du 22 prairial an 8 [11 juin 1800], p. 3-4 :

Expérience publique de la cinquième Femme invisible, depuis six mois.

Rien de nouveau sous le soleil.

Il paroît décidé que nous sommes arrivés à l’une de ces périodes où l’on voit se renouveller le règne des magiciens et des sorciers, où des charlatans à l’aide du prestige, du mensonge et de l'effronterie, remettent en scène les antiques chimères, que les lumières de la physique avoit reléguées dans les vieux livres des Paracelse, des Flud, des Digby, des Campanella, et même du père Kircher, qui croyoit au Diable. On a dit que c’est illustrer les charlatans et se dégrader aux yeux du public, que de se compromettre avec eux. On a dit vrai, mais quand une grande partie de ce public est dupe de ces charlatans, quand des hommes justement célèbres tombent dans leurs pièges, il faut vaincre sa répugnance, et s'exposer même pour arrêter ces pas rétrogrades de l'esprit vers les siècles d’ignorance et de barbarie.

Déjà nous avons des Fantasmagories, des Fantasmaparastasies, des évocations du Diable, des Femmes invisibles, des Automates qui se fâchent, des Oracles, des têtes parlantes comme celle qu’on montra à Dom-Quichotte, et celle qu’on montroit à Paris en 1783, dont le crâne, doublé de fer-blanc, réfléchissoit les sons qui lui étoient transmis par un porte-voix, quoique isolé de cet instrument. Nous aurons bientôt la séquelle de ces fameux Pantagoniens de bois ou de chair ; l’Allemagne va revoir ses Gassner, l’Irlande ses Gréterich, l’Espagne ses Saludador, l’Angleterre ses Wirdig ; la France a son Léon le Juif, et on lui promet son Mesmer.

L’amour du merveilleux, aujourd’hui si fort à la mode, leur présage une fortune rapide. Nos .tribunaux eux-mêmes sont occupés de ces visions, et le procès des Ombres de Robert-Son et Clysorius est honoré d’un auditoire qu’on ne vit jamais si nombreux aux causes qui intéressent le plus l’état des citoyens (*). Je renvoie à un autre tems ce que je veux écrire au sujet de nos modernes Thaumaturges, pour rendre au Physicien de l’Hôtel Longueville le même service que vous m’aidâtes à rendre, de son propre aveu, au physicien de St-Germain-l’Auxerrois, en publiant ma critique dans votre journal.

Tout l’appareil de l’expérience acoustique, mécanique, et d’invisibilité, consiste dans un globe de verre un peu plus gros qu'un potiron, suspendu au plancher, et traversé par quatre tuyaux de cuivre, à hauteur d’appui. Le tout est entouré d’une balustrade de bois, assez épaisse, dont les pieds s’enfoncent dans le plancher. Un nommé Denis avoit annoncé que cette balustrade étoit creuse, et criblée de petits trous dans la partie qui est en face des embouchures des tuyaux. Il ajoutoit que si on ôtoit toute communication, en appliquant des mouchoirs à la balustrade l'effet seroit détruit.

Denys lie s’est point fait connoître à la séance publique qui devoit le convaincre d'erreur. On a cherché les prétendues criblures, on ne les a point trouvées ; on a appliqué des mouchoirs, le son de la voix a été diminué d’une manière sensible ; le Physicien a voulu expliquer la cause de cette diminution, mais ses preuves n’ont convaincu personne. Des élèves de l’école Polytechnique, qui assistoient à l’expérience, en ont sur-tout paru mécontens, et n’embarrassoient pas peu le physicien par leurs malignes questions.

En frappant sur la balustrade, j’ai trouvé des points de sa surface qui sonnoient le creux ; il me sembloit au tact sentir du fer-blanc ; j’allois examiner plus sérieusement, mais le soi-disant Physicien (R. Charles, qui n'est pas le Physicien Charles) m’honorant d’une attention particulière, et me suivant par-tout, m’en a empêché, et m’a fait le reproche de manquer de délicatesse, c’est-à-dire, d’aveugle crédulité.

Il en est du globe de verre comme du coffre de verre : c’est un appareil spacieux et entièrement inutile. En exigeant que l’invisible parle haut, on l’entend dans toutes les parties de la salle, et si on l'entend mieux auprès de l’appareil, c’est que les cornets de cuivre, comme nos cornets acoustiques de théâtre présentent un orifice beaucoup plus grand que celui de l’oreille, qui reçoit par conséquent beaucoup plus de vibrations sonores, et réfléchit le son comme tout autre écho.

Si la balustrade est creuse, comme j’étois porté à le croire, c’est plutôt pour transmettre les questions à l’lnvisible que pour en recevoir la réponse, qui s’entend par toute la salle, et qui semble partir des murs bien plus que des cornets de cuivre,qui ne font que l’écho, et qui ne touchent point au porte-voix caché dans la balustrade.

Auvray.

(*) Ce fameux procès n'eut pas eu lieu, si une première faute n’eût donné un brevet d’invention pour des miroirs constellés, des ombres, des phantômes, et autres puérilités qui n’ont pas même le mérite de la nouveauté, et dont les trois volumes in-folio de Paracelse, Genève, 1658, fourniront d'amples magasins. (Avis aux avocats des ombres).

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