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La Perruque et la Redingote

La Perruque et la Redingote, opéra comique en trois actes, paroles de M. ***, musique de MM. K[r]eutzer et Frédéric Kreube ; 25 janvier 1815.

Théâtre de l'Opéra-Comique.

Titre :

Perruque et la Redingote (la)

Genre

opéra comique

Nombre d'actes :

3

Vers ou prose ,

en prose, avec des couplets en vers

Musique :

oui

Date de création :

25 janvier 1815

Théâtre :

Théâtre de l’Opéra Comique

Auteur(s) des paroles :

***

Compositeur(s) :

Kreutzer et Frédéric Kreubé

Almanach des Muses 1816.

Qu'ai-je dit ? la Perruque et la Redingote..... un opéra comique ! Personne ne reconnaîtrait sous ce titre trompeur le mélodrame le plus invraisemblable, le plus insipide que nous aient jamais offert les longues annales des tréteaux de Nicolet et d'Audinot. L'auteur de ce misérable poëme a prétendu nous offrir sans doute le célèbre Washington en déshabillé. Triste mascarade, en vérité ! Musique faible. M. Kreutzer s'est oublié. Une fois n'est pas coutume.

Journal de Paris, n° 26 (Jeudi 26 Janvier 1815), p. 2-3 :

[Une critique sans concession : la pièce est jugée exécrable. Elle omet « toutes les formes d’usage » (on est conservateur, dans le monde du théâtre : presque pas d’amour, dans un opéra-comique ! Le fort long résumé de l’intrigue en montre à la fois le caractère convenu (le couple père-marâtre, les deux fils si différents, l’apparemment gentil, qui n’est qu’un hypocrite, et le « vit et impétueux », qui se révèle finalement meilleur que son frère) et l’invraisemblance (situation, langue, etc.). La conclusion est nette : « Le poëme est d'une nullité et d'une longueur désespérante », des musiciens qu’on peut nommer, mais pour leurs autres œuvres, parce que là... Le meilleur de la pièce, c’est l’éclairage, qui permet d’obscurcir la moitié des quinquets, et d’éclairer ou d’obscurcir la scène. « Honneur au lampiste ! »]

Théâtre de l'Opéra-Comique.

Première représentation de la Perruque et la Redingote, opéra-comique en trois actes.

Une tragédie sans amour passe pour un tour de force. Que dira-t-on d'un opéra comique sans amour et qui plus est sans mariage ? On criera à la nouveauté. Car on chercherait vainement quelque chose de nouveau dans l'opéra comique joué hier à Feydeau, à moins qu'on n'appelle nouveauté l'omission des formes d'usage.

J'ai peut-être tort de dire qu'il n'y a pas d'amour dans cette pièce ; il y en a un tout petit, mais si petit, qu'à peine l'aperçoit-on dans la perspective.

La scène se passe dans l'Amérique anglaise pendant la guerre que les Américains ont soutenue pour conquérir et défendre leur indépendance.

Lord Arthur a eu deux fils, Edouard et Roger, l'un fut le plus espiègle des enfans et devint ensuite un jeune homme étourdi et fougueux. Il n'était question que de ses tours ; personne n'en a été exempt : un jour, au grand scandale de la maison et de tout le voisinage, il se permit d'attacher au paratonnerre du château la perruque et la redingote de son père. L'espiéglerie était un peu forte, et lord Arthur qui, suivant les apparences, n'était pas un esprit du premier ordre, se laissa persuader par la femme qu'il avait épousée en secondes noces, qu'un pareil forfait annonçait un cœur profondément corrompu. L'étourdi ne fut plus qu'un maivais sujet qu'il fallait déshériter et abandonner à ses penchans vicieux et à sa malheureuse destinée ; le plus grand crime du pauvre Edouard aux yeux de miledy était d'être le fruit d'un premier mariage.

La marâtre a si bien pris ses mesures, que lord Arthur, en mourant, a institué Roger, son second fils, son légataire universel. Ce Roger, enfant respectueux, sage, économe, n'est au fond qu'un hypocrite et un égoïste, tandis que le vif et impétueux Edouard possède le caractère le plus franc et le cœur le plus sensible.

Roger, sans s'informer du sort d'Edouard, jouit tranquillement des domaines de son père, au grand déplaisir des habitans qui aimeraient beaucoup mieux être les vassaux de son BON mauvais sujet. Edouard, apprenant la mort de son père, se présente au château pour recueillir ce qui lui revient de la succession. On lui refuse la porte, et Roger, ce frère dénaturé, ne veut pas même consentir à le voir. Tout l'héritage que lord Arthur a laissé à son fils aîné consiste en deux objets qui doivent lui rappeler le souvenir de la faute irrémissible à laquelle il doit tous ses malheurs ; ce sont la perruque et la redingote qu'il a irrévérencieusement suspendues à un porte-manteau d'une nouvelle invention.

Edouard, sans maudire ni son père ni son destin, prend son parti en philosophe. Il emporte son paquet grossi du legs paternel qu'il se propose de garder comme un monument de l'offense qu'il a faite à l'auteur de ses jours ; il ne trouve que juste la punition qu'il eût pu regarder comme cruelle.

Quel parti prendra le pauvre Edouard ? La guerre est allumée : tout soldat est bien accueilli dans l'armée américaine ; Edouard est résolu à endosser l'uniforme. Il arrive dans une auvberge, où la perruque et la redingote ne tardent pas à jouer un grand rôle. Elles servent à déguiser le général Washington, qui est sur le point de tomber entre les mains d'un parti anglais. Edouard lui a rendu ce service sans le connaître. Grâce à la garde-robe héréditaire, Washington échappe au danger. Le testament de lord Arthur, qui se trouve dans une des poches de la redingote, lui apprend le nom et l'infortune de son libérateur. Edouard reçoit le prix de la pieuse conservation de ces effets qu'un autre eût peut-être rejetés avec mépris ; le général lui témoigne sa reconnaissance en lui faisant restituer les biens considérables qu'on avait confisqués à lord Arthur sur une fausse accusation de trahison.

On ne conçoit pas trop comment un homme accusé de trahison envers son pays est condamné, sans avoir été jugé, à la simple confiscation d'une partie de ses biens ; on ne comprend pas davantage que Washington ait le pouvoir de rendre ces biens. Il doit être permis de chicaner l'auteur sur le dénouement, puisque c'est à-peu-près la seule partie de sa pièce qui lui appartienne.

Il n'y a pas un mélodrame de M. Guilbert qui ne soit plus vraisemblable, pas une pièce de M. Bouilly qui ne soit plus gaie ; et le défaut de vraisemblance et de gaieté n'est jamais racheté par l'intérêt. Quel opéra comique !

Une partie des personnages baragouine l'anglais, tandis que les autres, qui sont censés ne parler que la même langue, s'expriment en bon français, ou à-peu-près. On appelle Washington Monseigneur. Je crois que ce modeste républicain n'eût pas accepté ce titre, surtout à l'époque où le succès de la cause qu'il soutenait était encore douteux. Monseigneur pouvait être pendu ; ce n'est pas la première fois que le défenseur d'une bonne cause eût reçu une semblable récompense.

Le poëme est d'une nullité et d'une longueur désespérante ; je ne connais rien de plus plat, si ce ne sont les applaudissemens qu'il a reçus. Je n'ai garde d'oublier de dire, pour le maintien de la discipline, que des sifflets ont protesté. L'auteur a eu la pudeur de garder l'anonyme. Je n'oserais pas ajouter que la musique est de MM. Kreutzer et Frédéric Kreubé, si ces deux compositeurs n'avaient pas fait plus glorieusement leurs preuves.

L'idée la plus originale qu'on ait remarquée dans toute la représentation est celle du lampiste qui, par le mouvement d'un piston, parvient à ôter et à rendre la lumière à la moitié des quinquets du lustre, et peut ainsi, au besoin, éclairer ou obscurcir la scène. Honneur au lampiste !                        A. Martainville.

Journal des débats politiques et littéraires, 27 janvier 1815, p. 1-4 :

[L’article du Journal des débats brasse un grand nombre de questions qui dépassent largement le sort de la pièce objet de la critique. L’auteur commence par un lieu commun de l’analyse des pièces de théâtre, le choix malencontreux du titre. Ici, impossible de prévoir ce qu’est la pièce, cachée derrière un titre qui annonce une sorte de comédie sentimentale, dont elle est fort éloignée. Or, on nous montre dans un opéra comique le grand héros de l’indépendance américaine, dont on ne voit pas ce qu’il fait au milieu « des ariettes brodées sur une redingote et une perruque ». L’auteur a bien fait de rester anonyme ; il a utilisé un conte allemand, « une source corrompue », que le critique rattache à ce courant romantique qui est pour lui « l’invasion des barbares » contre laquelle il faut défendre « les intérêts du goût ». Autre erreur, ne pas voir tout ce qui sépare un récit d’une œuvre dramatique. Quand l’un dispose librement du temps et de l’espace (une demi-page suffit pour changer de siècle ou d’hémisphère), le théâtre ne peut, sans perdre l’indispensable illusion sur laquelle il repose, accélérer le temps, ou changer de lieu. Le dramaturge ne peut ni simplifier, ni complexifier son intrigue, pris entre deux abîmes, l’absence d’intérêt ou l’obscurité. Arrive le moment de « l’analyse du nouvel opéra ». Elle est faite avec précision « autant qu'il est possible de la saisir à travers les complications les plus singulières ». Le critique y apporte régulièrement des commentaires portant sur l’invraisemblance de ce que la pièce montre : il conteste plusieurs des choix de l’auteur (un père ne peut déshériter son fils : cette supposition ruine la pièce « dans ses fondemens » ; un homme convaincu de haute trahison est simplement condamné à perdre la moitié de ses biens ; Washington se sent coupable d’un verdict dans lequel il n’a eu aucune part, et il peut de plus la remettre en cause, etc.). L’ensemble de la pièce est ainsi complètement mise à mal, rien n’apparaît cohérent, et le critique s’étonne que le public ait pu écouter « jusqu'au bout cet inconcevable imbroglio, qui pèche constamment par le défaut de clarté, d'intérêt et de gaieté ». La musique est un peu mieux traitée que le texte. Quelques airs ont été applaudis. Mais « l'ensemble n'en a pas moins paru fatigant », effet produit largement par un « poëme » « le plus rebelle à l’inspiration musicale ». Dernier point : on a beaucoup glosé sur le nouvel éclairage qui permet d’éclairer et d’obscurcir très vite la salle. Pour le critique, cette obscurité dans laquelle on peut mettre les spectateurs est contraire à ce que doit être celle d’une salle de théâtre, où il faut voir dans la nuit, comme on entend les aparte dans toute la salle.]

OPERA-COMIQUE.

Première représentation de la Redingote et la Perruque, opéra-comique en trois actes, paroles de M***, musique de MM- Kreuzer et Frédéric Kreübé.

Sur le titre du nouvel opéra, j'aurois parié qu'il s'agissoit de quelque travestissement grotesque, ou au moins d’un déguisement amoureux; mais c'est bien de tout autre chose qu'il est question : cette redingote, cette perruque ne sont là que pour faire briller la sensibilité d'un fils déshérité, dont ces deux objets précieux font toute la légitime ; et pour sauver la liberté et la vie, à qui... ? je le donne au lecteur à deviner en mille ; au célèbre Washington, au fondateur de l'indépendance de sa patrie, au général en chef des Américains.

Que Washington se trouve le héros d'un opéra appelé comique, c'est déjà une idée plus comique que. tous les opéras connus. Pour peu que l'on ait une teinture de l’histoire de nos jours, on se représente cet illustre guerrier avec une physionomie grave et sévère, des manières nobles, un flegme imposant, portant sur son front l'empreinte des grandes pensées et des réflexions profondes dans lesquelles il étoit habituellement absorbé. La prudence fut son caractère distinctif : elle servit merveilleusement à tempérer la fougue quelquefois indiscrète de ses brillans et intrépides alliés, et ce fut par elle, non moins que par leur courage qu'il parvint à la consommation de ses généreux desseins. On ne voit pas trop ce qu'un homme de cette trempe peut avoir de commun avec des ariettes brodées sur une redingote et une perruque.

Voilà cependant la tâche qu'un auteur très prudemment anonyme s'est imposée sur l'autorité d'un conte allemand, qu’à la vérité je ne connois pas mais qui pourroit bien appartenir à cette école romantique, à ce système tudesque sur lequel M. Dussault le premier, et après lui M. Hoffman, viennent d'épuiser les flèches de leurs redoutables carquois. Quand je rencontre sur ma route des inventions bien niaises, bien invraisemblables, sentimentales avec prétention, naïves avec trivialité, extraordinaires avec bizarrerie, je songe, malgré moi, à M. Sismondi, à M. Schlégel, et à une dame trop spirituelle pour ne pas être tôt ou tard transfuge de leurs drapeaux. Que si l’on veut à toute force introduire ce misérable genre dans notre littérature et sur nos théâtres, je joindrai mes foibles efforts à ceux de mes collaborateurs pour repousser l’invasion des barbares. D'après les principes constamment professés dans ce Journal, y combattre pour les intérêts du goùt, c'est combattre pro aris et focis.

La première erreur dans laquelle est tombé 1’auteur du nouvel opéra, est donc d'avoir cru pouvoir impunément puiser à une source corrompue ; la seconde est de n'avoir pas senti la différence d’une narration avec une pièce de théâtre. Un fait, quelque compliqué qu’il soit, reçoit dans un conte tous les développemens nécessaires, et devient intelligible à l'aide des accessoires et des details dont il est .environné. Les invraisemblances sont adoucies par la multiplicité des palliatifs Le narrateur n'est gêné ni par les temps, ni par les lieux : en une demi-page, il vous transporte d'un hémisphère à l’autre, et franchit avec la même facilité les intervalles des mois et des années. Les événemens naissent progressivement des événemens antérieurs ; on accumule sans danger les causes, les moyens, les ressorts : les effets naissent d'eux-mêmes, et tout est naturellement expliqué. Sur la scène, au contraire, l'auteur, pressé par le temps, circonscrit par le lieu, n'a à perdre ni une minute ni un pouce de terrain :.quelque claire que soit son action, .il lui faut encore un art infini pour la rendre telle au spectateur. Si pour éviter l’obscurité, il s’étudie à la rendre trop simple, il court risque de sacrifier l’intérêt ; s’il multiple les incidens, il embrouille son sujet ; s'il reste à la même place, il se prive de ressources attachantes ; s'il change de lieu, il viole les règles et détruit l’illusion. Voilà pourquoi tant de sujets tirés de nos meilleurs romans ont échoué sur le théâtre. Si nos auteurs actuels se pénétroient bien de ces principes, ils se mettroient moins à leur aise sur le choix de leurs fables ; ils ne concluroient pas du succès de la lecture à celui de la représentation ; ils ne s'étonneroient plus que telle invention de Le Sage ou de Fielding qui nous charme dans leurs livres nous laisse froids et glacés quand elle est mise en action. Mais les difficultés ne sont presque jamais appréciées que par ceux qui sont en état de les vaincre. La médiocrité ne doute de rien : un conte lui plait et vite, coûte qui coûte, elle en fait une comédie. Le moment fatal arrive ; les espérances que l'on avoit conçues sont déçues ; mais la leçon est perdue pour les intéressés et de nouveaux passagers viennent avec la même imprudence tenter les mers signalées par tant de naufrages.

Voici, autant qu'il est possible de la saisir à travers les complications les plus singulières, l'analyse du nouvel opéra.

Lord Arthur a eu deux fils nés de deux mariages : l'aîné, sir Edouard, est étourdi, mais bon, généreux et sensible ; le cadet, sir Roger, cache sous une conduite plus régulière un caractère odieux, une basse cupidité, une dureté barbare.

Sir Edouard s'est permis dan» sa première jeunesse une espièglerie répréhensible ; il s'est amusé à attacher à la girouette du château la redingote et la perruque de son père. Le père a vu dans cette folie une insulte grave et caractérisée ; sa femme, la belle mère d'Edouard, a envenimé les intentions du jeune homme : le père, aigri par ses conseils, au lit de la mort a déshérite son ainé, et, pour lui rappeler éternellement le digne motif de l'exhérédation, il lui lègue la redingote et la perruque qui ont servi à ses coupables amusemens.

Je m'arrête ici pour une observation importante. Dans aucun pays civilisé, un père ne peut déshériter entièrement son fils par des moyens directs ou par testament ; il est une portion sacrée que la loi met en réserve pour le fils 1e plus coupable. Les Lois Romaines et les Coutumes Normandes, qui forment le droit civil de l'Angleterre, et par conséquent de l'Amérique anglaise, sont d'accord sur ce point : on peut voir cette maxime de justice éternelle rappelée dans les ouvrages de Fergusson, de Blackstone et de Delolme. La pièce porte donc sur une supposition fausse ; elle est ruinée dans ses fondemens.

L'action se passe dans l'Amérique septentrionale, et l'époque est celle où ces provinces, jusqu'alors soumises aux Anglais, brisent le lien qui les attache à la métropole et courent aux armes pour conquérir leur indépendance.

Edouard,, qui s'est éloigné de la maison paternelle, y reparoît au moment où son père vient de mourir et où son frère, en vertu du testament, entre en possession de tous ses biens : de tous, je me trompe ; car lord Arthur en a perdu de son vivant la moitié par une confiscation subie comme la peine d'un crime de haute trahison : c'est Washington, trompé par de faux rapports, qui a prononcé ou fait prononcer la confiscation. Depuis il a reconnu son erreur et il cherche tous les moyens de la réparer.

Ici toutes mes idées se confondent et le romantique est si absurde ou l'absurde si romantique, que je ne conçois pas l’auteur, et encore moins le public, d'avoir pu se prêter à des suppositions aussi impossibles. Quoi ! un homme est accusé de haute trahison, il en est convaincu, et il en est quitte pour la perte de la moitié de ses biens ! Quoi ! le sage, le prudent, le vertueux Washington, revêtu alors de la seule autorité militaire dans dans un Etat qui se constitue en république, se reproche une condamnation injuste qui, sous aucun rapport, n'a pu être son ouvrage Et si l'arrêt est émané du conseil, quels peuvent être en ce cas les torts du général et de quel droit, à la fin de la pièce, détruit-il par sa seule autorité un acte de l'autorité publique, qui ne peut être anéanti que par une révision légale?

Un vieux invalide presqu'aveugle apprend à Edouard les événemens qui se sont passés dans son absence, et va lui chercher le testament de son père. Edouard se résigne aux dernières volonté de l'auteur de ses jours ; et au lieu de repousser avec indignation les deux objets qui constituent son legs, il en exige la remise et les reçoit avec une respectueuse soumission.

Tout cela est très édifiant, mais nullement théâtral. Edouard, réduit à la misère, se détermine à se faire soldat : il part, emportant, comme Bias tout ce qu'il possède au monde.

Au second acte, le théâtre représente l'auberge tenue par l'invalide, ancien concierge du château d’Arthur, que sir Roger a inhumainement congédié. Des Anglais sont occupés à boire : un militaire sans décoration, sans marques distinctives, écrit sur une table séparée ; c'est Washington, c'est ce général qui se trouve seul dans le cabaret. Par quel prodige ? C’est ce qu'on ne prend pas le soin de nous apprendre. Cette témérité est d'autant plus incompréhensible qu'il est entouré de partisans et d’espions qui le cherchent, et l'un des buveurs porteur de son .signalement, le reconnoît. Washington court le danger le plus imminent ; mais, tandis que les ennemis se sont retirés pour concerter les moyens de l'arrêter, Edouard arrive avec son paquet; et, quelque prévention qu'il ait contre l'auteur du désastre de son père, il cède à un mouvement plus noble, et pour sauver le général, imagine de l'affubler de la perruque et de la redingote de son père : le stratagème réussit. Washington échappe, et arrive sain et sauf à son camp.

Au troisième acte, on voit les tentes américaines. Edouard, harassé de fatigue, s'endort au pied d'un arbre Washington a trouvé, dans la poche de la redingote, 1e testament d'Arthur : il approche, et reconnoît son sauveur. Le moment est venu de témoigner sa reconnoissance au fils en réparant l'injustice commise à l'égard du père : il écrit au bas du testament l’ordre de restitution, et le scelle du cachet du conseil, dont je ne conçois pas qu'il puisse être le dépositaire. Il place ensuite à côté d'Edouard la redingote et le testament, et se retire après avoir établi une sentinelle auprès du jeune homme. Edouard se réveille, voit un papier, l'ouvre, apprend que sa fortune lui est rendue : Washington paroît en grand uniforme ; Edouard tombe à ses pieds en le monseigneurisant, double faute contre 1e costume et se promet de faire servir ses richesses comme son bras à l'affranchissement de sa patrie.

Le public a écouté jusqu'au bout cet inconcevable imbroglio, qui pèche constamment par le défaut de clarté, d'intérêt et de gaieté. La musique a mérité quelques applaudissemens. L'air du premier acte :

Je ne suis plus concierge
    Dans le château

Et je tiens une auberge
    Près du hameau ;

Le grand air chanté par Washington au second dont le refrain est répété en chorus par les buveurs sont l'un et l'autre d'une très heureuse facture, et on a retrouvé dans l’ouverture et dans les entr’actes des effets d’harmonie aussi agréables que savans. Mais l'ensemble n'en a pas moins paru fatigant ; la langueur du poëme a glacé nécessairement les habiles compositeurs qui n'ont pas craint d'exercer et de perdre leurs peines sur l'ouvrage le plus rebelle à l'inspiration musicale.

L'occasion s'est rencontrée de faire l'essai 4u mécanisme adapté au nouveau lustre, et dont il a été fait mention dans le Journal d'hier, à l’article Paris. Ce mécanisme est sans doute fort ingénieux et son effet rapide et instantané ; mais je ne partage point l'opinion émise sur son utilité. La nuit du théâtre ne doit pas être obscure : le spectateur desire voir, et a besoin de distinguer ce qui se passe dans l'ombre. Si l'imitation est trop parfaite en ce genre, le charme est détruit. Il faut que les ténèbres de la scène, semblables à celles de l'enfer de Milton, soient des .ténèbres visibles : Visible darckness ; comme il faut que les aparte soient entendus aux extrémités les plus éloignées de la salle.                            C.

Mercure de France, volume 62 (janvier-février 1815), n° DCLXIX (4 février 1815), p. 176-177 :

[Premier reproche fait à une pièce que le critique n’aime vraiment pas : le choix du sujet, un titre bouffon et un héros prestigieux. L’analyse de l’intrigue en souligne l’inconsistance. Le jugement qui suit confirme le scepticisme du critique : on a affaire à un mélodrame, ce qui est visiblement une condamnation sans appel. Ce qu’on a joué à l’Opéra-Comique était tout juste bon pour les théâtre de boulevard, ou pour le vaudeville, puisque la musique en est faite de romances et de chansonnettes, en raison de la place insuffisante que le parolier a laissé au compositeur et de la faiblesse des chanteurs (qui ne sont que des acteurs sans qualité vocale). Il a fallu deux compositeurs pour un si faible résultat : le critique ne relève qu’un « morceau d’ensemble » où le talent des compositeurs apparaît. Piètre image de l’opéra-comique, « à si longs dialogues et à si petites arriettes ». « Les nations musiciennes sourient » en voyant ce qu’on baptise pompeusement opéra en France. Et avis aux musiciens: il y a des « auteurs anti-musiciens» !]

Théâtre de l'Opéra. - Comique. — La Redingote et la Perruque.

Oh ! le plaisant projet d'un poëte ignorant
Qui de tant de héros, va choisir Childebrand !

On serait presque tenté d'appliquer ces vers de Boileau à l’auteur, moins ambitieux encore qu'irréfléchi, qui, pour principal personnage d'un opéra-comique, s'est avisé de choisir le grave, l'austère Washington. Ce nom imposant offre un contraste assez bizarre avec le titre bouffon de la pièce. C’est, à la vérité, tout ce qu'elle a de risible.

Dès le lever du rideau l'on se trouve avec un fils déshérité par un père impitoyable et repoussé par un frère dénaturé. Le délit le mieux constaté de ce malheureux jeune homme se réduit, cependant , a avoir affublé un paratonnerre de la redingote et de la perruque qui, d'après les termes formels du testament, doivent constituer tout son héritage. Il l'accepte avec une soumission exemplaire aux dernières volontés de l'auteur de ses jours. Le ciel ne tarde pas à l'en récompenser : il rencontre, dans une taverne, un officier américain qui est sur le point de tomber dans les mains d'un parti anglais. Le généreux Édouard lui prête sans hésiter sa redingote et sa perruque : à l'aide de ce travestissement l'officier se sauve. Quel est ce militaire qui a chanté, et bu du punch au cabaret ? c'est l'immortel fondateur des États-Unis, le grand Washington. Que peut-il faire pour témoigner sa reconnaissance à son libérateur ? Le congrès a confisqué une portion des biens de cette noble famille, qui se trouve réduite à 30,000 livres sterling de rente (près de 750,000 fr.) ; Washington prononce la restitution en faveur d'Édouard.

Il fut un temps où quelques situations de ce -mélodrame (il faut appeler les choses par leur nom) eussent produit peut-être quelqu'effet sur les spectateurs. Mais beaucoup d'entr'eux ont émoussé leur sensibilité aux théâtres des boulevarts, et le héros de l’Amérique les a trouvés de glace. De peur que sa pièce ne ressemblât à un opéra ordinaire, l'auteur n'a presque rien laissé à faire au compositeur. Un seul eût donc été plus que suffisant pour ce travail ; et il s'en est présenté deux. MM, Kreutzer et Frédéric Kreubé ont fait trop d'honneur à ce canevas. Ayant à faire chanter des acteurs qui ne chantent pas, il a fallu recourir presque continuellement à la romance et à la chansonnette. Si les nations musiciennes sourient en nous entendant décorer du nom d'opéra nos comédies à si longs dialogues et à si petites arriettes [sic], que diront-elles en voyant notre second théâtre lyrique se mettre en rivalité avec le vaudeville ? Le second acte de la Redingote offre néanmoins un morceau d'ensemble où les compositeurs ont essayé de faire usage du talent dont ils ont déjà donné de meilleures preuves. Il faut qu'ils saisissent l'occasion de nous en donner de nouvelles : celle-ci ne leur sera pas comptée. Avis aux musiciens trop complaisans pour les auteurs anti-musiciens!

Magasin encyclopédique, ou journal des sciences, des lettres et des arts, année 1815, tome I, (janvier 1815) p. 169 :

THÉATRE DE L’OPÉRA. COMIQUE

La Redingote et la Perruque, opéra-comique en trois actes, joué le 25 Janvier 1815.

La scène se passe aux Etats-Unis. Un jeune Anglois, dont les bonnes qualités sont gâtées par beaucoup d'étourderie, a fait la mauvaise plaisanterie d'accrocher à un paratonnerre la perruque et la redingote de son père. En punition de cette ridicule espièglerie, il est déshérité et mis à la porte de l'habitation dont son frère est en possession. Il ne lui reste pour héritage que la perruque et la redingote, avec lesquels il se met en route. Bientôt ces vêtemens servent à déguiser Wasinghton, qui est poursuivi par des ennemis, et ces mêmes vêtemens font ensuite, pour le jeune homme, le dénouement le plus heureux, puisqu'il trouve dans la poche de la redingote un testament qui le remet en possession de son héritage. Cet ouvrage est un mélodrame dans toute l'acception du terme, c'est-à-dire que le style et la conduite sont de la force des chef-d'œuvres du Boulevart. Quelques sifflets ont fait justice de cette pièce, dont l'auteur n'a pas été nommé.

La musique, de MM. Kreutzer et Frédéric Kreubé, n'a pas réussi à la soutenir.

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