Les Prétendus (1789)

Les Prétendus, Comédie lyrique, en un acte, représentée le 2 Juin 1789. Paroles de M* [Rochon de Chabannes], Musique de M. Lemoine..

Opéra

Titre

Les Prétendus

Genre

comédie lyrique

Nombre d'actes :

1

Vers / prose ?

Vers

Musique :

oui

Date de création :

2 juin 1789

Théâtre :

Opéra

Auteur(s) des paroles :

Rochon de Chabannes

Compositeur(s) :

M. Lemoyne

Almanach des Muses 1790

Julie aime Valère ; mais il se présente un peu tard : son père l'a promise à un Gentilhomme, & sa mère à un Financier. La jeune personne feint d'avoir les défauts les plus capables d'éloigner ces deux Prétendus, & réussit très bien dans ce projet ; elle épouse Valère.

Quelques scènes comiques. Musique très agréable d'un Auteur qui ne s'étoit exercé que dans le grand Opéra.

Sur la page de titre de la brochure de la nouvelle édition, Paris, chez Roullet, an V :

Les Prétendus, comédie-lyrique en deux actes, et en vers ; Représentée pour la première fois, par l’Académie de Musique, le Mardi 2 Juin 1789, et remise au Théâtre le 8 Brumaire de l'an cinquième. Paroles de *** Musique du C. Le Moine

Les paroles sont de Rochon de Chabannes.

Mercure de France, n° 24 du 13 juin 1789, p. 85-89 :

[Long compte rendu d’une comédie lyrique, un genre au statut manifestement incertain. Le début de l’article revient sur la question du genre. Il lui refuse le privilège, revendiqué par l’auteur du livret, d’être « une nouveauté » : il y a déjà eu des comédies à l’opéra, et l’absence d’originalité de l’intrigue n’est pas un inconvénient, loin de là, pour toute œuvre lyrique. La musique peut seulement « parler le langage des passions », et s'accommode mal « d'expositions, de développemens, de raisonnemens, de récits, toutes choses nécessaires dans la Comédie ». Comme pour la tragédie lyrique, c’est un avantage qu’une intrigue déjà connue, évitant ainsi largement les difficultés de l’exposition. L’analyse de l’intrigue montre en effet le peu d’originalité de l’anecdote, qui se limite donc à la « rajeunir par les détails ». Le sujet ? Un jeune homme qui veut épouser la fille d’un couple qui lui oppose deux rivaux, que la jeune fille réussit à rebuter avec la complicité de sa servante. Il a une qualité d’opposer fortement les deux rivaux, ce que le livret comme la musique montrent bien. Le livret est bien écrit, et l’auteur anonyme, que le critique connaît manifestement, est « un homme d'infiniment d'esprit, connu par de grands ouvrages ». La musique est aussi fortement louée : « parfaitement assortie aux paroles, pleine de goût, de légèreté, de fraîcheur, & du meilleur style ». Elle est l’oeuvre d’un musicien qui a à son actif des opéras sérieux. Ce qui marque le critique, outre la qualité des airs, c’est la très faible place accordée au récitatif, ce qui est une grande qualité. Et il développe sa conception du récitatif, qui interrompt l’action par des symphonies vues comme « des sons qui ne signifient rien » (puisqu’elle n’exprime pas à ce moment-là les sentiments des personnages). Pour lui, elle doit alors se réduire à « des accords plaqués pour maintenir l’Acteur dans le ton ». Moment de repos pour tous, auditeurs, instrumentistes, compositeurs, et sans doute interprètes. Après cet important passage sur la place de la musique dans l’opéra, il ne reste plus à parler que des chanteurs. Tous sont jugés positivement et jouent bien le caractère de leur personnage. Une « Actrice » qui arrive de province et débute, a droit à un traitement particulier, qi souligne combien elle est appelée à une grande carrière.]

ACADÉM1E ROYALE DE MUSIQUE.

Les Prétendus, Comédie lyrique, représentée le Mardi 2 Juin sur ce Théatre, a parfaitement réussi, & nous semble mériter tout son succès.

» Le sujet de cette bagatelle n'est pas neuf, » dit l'Auteur dans un Avertissement modeste ; » mais une Comédie est, à peu près, une nouveauté sur le Théatre de l'Opéra, & à cet égard, l'intrigue la plus originale auroit peu d'avantages sur celle-ci «.

Nous ne croyons pas qu'une Comédie soit une nouveauté sur ce théatre. Ce genre a été tenté plus d'une fois pendant le règne de l'ancienne Musique Françoise, qui n'avoit pas, à la vérité, le piquant, la finesse, la légèreté nécessaires pour le faire réussir ; mais nous pensons avec l’Autcur, non seulement qu'une intrigue plus originale auroit peu d'avantages sur celle-ci, mais même qu'elle en auroit beaucoup moins. La Musique, comme on sait, faite uniquement pour parler le langage des passions, est peu susceptible d'expositions, de développemens, de raisonnemens, de récits, toutes choses nécessaires dans la Comédie, & dont une intrigue un peu commune a beaucoup moins besoin. Si dans la Tragédie lyrique, les sujets très-connus des spectateurs sont préférables en ce qu'ils exigent une exposition moins détaillée, dans la Comédie lyrique il est mieux de n'offrir de même que des sujets déjà traités. Il ne reste plus alors à l'Auteur qu'à les rajeunir par les détails, & c'est ce qu'a fait celui des Prétendus.

Julie aime Valère, qui est venu demander sa main à ses parens ; mais il s'y est pris un peu tard. Orgon l'a promîse à un Gentilhomme de campagne, infatué de sa noblesse & de son château. La mère la destine à un Financier, qu'elle protége peut-être dans la seule vûe de contrarier son mari. L'Auteur a fort bien distingué ces caractères. Le contraste des deux Prétcndus est sur-tout très-marqué. Le Campagnard est brusque & emporté ; le Financier doux & pacifique ; le Musicien n'a pas négligé ces différences.

Cependant Valère , qui a intéressé les parens même, n'est pas tout à-fait éconduit. Julie en conçoit beaucoup d'espoir. Elle pren d le parti de dégoûter d'elle ses deux Amans. Elle propose à l’un de vendre sa Terre pour avoir une Loge à l'Opéra ; & lui tient les Propos de la plus franche Coquette. Elle feint avec l'autre une passion effrénée pour les Arts, & veut lui persuader

En Sallons de Concerts, de changer ses bureaux,
        Et ses Commis en Virtuoses.

Le Financier, toujours raisonnable, sent qu'une pareille femme ne peut lui convenir. Ces deux Prétendans vont dégager leur parole ; le père & la mère, chacun de leur côté, regardent Valère comme une ressource, & s'accordent à lui donner leur fille. L’Opéra finit par une fête préparée par la Soubrette, personnage dont nous n'avons pas parlé, parce qu’il ne tient pas essentiellement à l'action ; mais la vivacité que lui a donnée l'Auteur, contribue à répandre beaucoup de gaîté sur cet Ouvrage.

Cette agréable Comédie est écrite, avec beaucoup de naturel & de facilité. L'Auteur garde l'anonyme, mais on croit y distinguer un homme d'infiniment d'esprit, connu par de grands ouvrages, & par autant de succès sur différens Théatres.

La Musique, parfaitement assortie aux paroles, pleine de goût, de légèreté, de fraîcheur, & du meilleur style, est de M. Lemoyne, dont la réputation étoit déjà solidement établie dans un genre, sinon plus difficile, au moins plus important. En général, les caractères qu'il a eus [sic] à peindre, sont habilement variés ; il a orné du chant le plus aimable tous les endroits qui en étoient susceptibles. Ses morceaux d'ensemble sont très-bien entendus ; particulièrement le Trio entre la Soubrette & les deux Prétendans, ainsi que le final. On y trouve des passages délicieux ; mais nous devons, comme Artiste, un plus grand éloge encore à une autre partie de son Ouvrage, c'est le récitatif. Il y en a peu. Le Compositeur, en homme d'esprit, a senti que, dans un sujet pareil, le récit simple ennuieroit facilement, & il n'a écrit de cette manière que ce qui se refusoit absolument au chant proprement dit ; encore n’a-t-il pas prodigué la symphonie dans cette espèce de récitatif, & c'est en quoi consiste sen adresse. L'usage qu'on a introduit en France, d'accompagner perpétuellement le récitatif & de le couper par des traits d'orchestre, a beaucoup d'inconvéniens. A quoi sert la symphonie, si ce n'est à exprimer les sentimens du personnage, & à rendre ce qu'il ne sçauroit dire ? Mais quand ce personnage n'est ému par aucune passion déterminée, lorsque son dialogue doit marcher rapidement vers l'action, que peut faire alors la symphonie ? Elle retarde cette même action par des sons qui ne signifient rien. M. Lemoync a mieux aimé faire taire l'orchestre, que de lui faire dire des choses insignifiantes. Il s'est contenté, dans ce cas, d'accords plaqués pour maintenir l'Acteur dans le ton, & qui répondent au Clavecin des Italiens. Il a cru devoir laisser reposer l'oreille, toutes les fois qu'il ne pouvoit parler à l'esprit. Cette méthode peut être employée avec succès, même dans la Tragédie. L'action en marchera plus vîte, les développemens seront plus permis, les oreilles des Auditeurs moins assourdies, les bras des Instrumentistes moins fatigués, & les Compositeurs moins obligés de remplir leurs partitions de passages d'orchestre qui n'ont ni sens ni intérêt.

L'exécution de cet Ouvrage répond à tout le reste. MM. Laïs & Chardini ont très-bien saisi les nuances de leurs différens caractères. Mlle. Gavaudan cadette, met dans le rôle de Julie infiniment de grace & de gaîté. Les autres rôles sont trop peu importans pour rien ajouter à la réputation des Sujets qui en sont chargés, si ce n'est peut être celui d'Orgon, très-bien rendu par M. Adrien. Mais nous devons faire une mention particulière de Mlle. Rousselois, qui continue ses débuts dans le rôle de la Soubrette. Cette Actrice, qui arrive de Province avec un talent décidé, l'a déjà développé d’une manière très-brillante dans Alceste, & sur-tout dans Chimène. On lui a trouvé une méthode de chant très-pure, très-naturelle, (puisse-t elle la conserver !) avec tous les grands moyens de la Tragédie. Elle n'annonce pas moins de talens pour le comique, à en juger par le grand parti qu'elle a su tirer de ce petit rôle. Nous croyons avec tout le Public, que Mlle. Rousselois est une des plus précieuses acquisitions que ce Théatre ait pu faire.

L’Esprit des journaux français et étrangers, 1789, tome VII (juillet 1789), p. 331-335 :

On a donné le mardi 2 juin, la premiere représentation des Prétendus, comédie lyrique en un acte. L'auteur anonyme des paroles prévient, dans un avertissement , que le sujet de cette bagatelle n'est pas neuf, qu'il a cherché une intrigue simple & qui pût se développer facilement, des contrastes dans les caracteres, faciles à faire passer en musique, un ordre de personnages , un genre de comique qui convinssent à la dignité du théâtre de l’opéra. D'après cela il seroit injuste de chercher à juger avec rigueur un ouvrage sans prétention entrepris pour faire briller le musicien & pour varier les amusement du public.

Julie, fille de M. & Mde. Orgon , aime Valere, mais son pere lui destine un gentilhomme campagnard fort entiché de sa noblesse, de sa province & de sa terre ; sa mere au contraire veut la donner à un financier qui ne connoît que l'argent, ses commis & ses bureaux. Il s'agit de forcer ces deux prétendus à renoncer à Julie. Pour y parvenir, elle prend, avec le campagnard, le ton d'une coquette, d'une étourdie & d'une imprudente ; elle ne lui parle que des plaisirs de Paris.

Il lui faut de l’argent pour mille bagatelles,
    Bonnets, chapeaux, modes nouvelles,
    Jeu, loges à l'année. . . . . . . . .
Loge à la comédie, & loge à l'opéra,
Et quinze mille francs couvriront tout cela.

Le campagnard observe que c'est le produit net de sa terre. Julie répond qu'on la vendra pour avoir loge à l'opéra. De pareilles extravagances dégoutent le campagnard, il s'applaudit d'avoir connu le caractere de sa future, & se retire bien résolu de ne jamais l'épouser. On vient ensuite annoncer le financier. Julie, pour s'en débarrasser, feint un nouveau caprice ; elle prend une harpe, prélude, compose, chante ; elle a l'air de ne rien entendre & contrefait la folle & l’inspirée. Enfin après avoir forcé le financier à s'impatienter, elle veut bien lui parler & lui dit :

Vous êtes financier, eh bien ! laissant-là baux,
      Tristes calculs, projets nouveaux,
En salons de concert, changez-moi vos bureaux,
      Et vos commis en virtuoses. . . . .
Il faut, pensez-y bien, pour attendrir mon cœur,
Etre artiste, poëte, ou du moins prosateur.

Le financier sent qu'il feroit une folie d'épouſer Julie, mais moins brusque que le campagnard, il consent à devenir son ami. Le campagnard a été dégager sa parole, M. Orgon craint que sa fille n'ait un époux des mains de sa mere ; il apperçoit Valere, & pour contredire sa femme il lui promet Julie. Mde. Orgon, à qui le financier a retiré également sa parole, veut aussi contrarier son époux, elle ne trouve pas de meilleur moyen que de donner sa fille à Valere. Les deux amans chantent victoire, & les prétendus, qui s'apperçoivent qu'on les a joués, se retirent. L'opéra finit par une fête.

Cette agréable comédie est écrite avec beaucoup de naturel & de facilité. L'auteur garde l'anonyme, mais on croit y distinguer un homme d’infiniment d'esprit, connu par de plus grands ouvrages, & par autant de succès sur différens théatres.

La musique, parfaitement assortie aux paroles, pleine de goût, de légéreté, de fraîcheur, & du meilleur style, est de M. Lemoine, dont la réputation étoit déja solidement établie dans un genre, sinon plus difficile, au moins plus important. En général , les caracteres qu'il a eus à peindre, sont habilement variés ; il a orné du chant le plus aimable tous les endroits qui en étoient susceptibles. Ses morceaux d'ensemble sont très-bien entendus ; particuliérement le trio entre la soubrette & les deux prétendans, ainsi que la finale. On y trouve des paſſages délicieux ; mais nous devons, comme artiste, un plus grand éloge encore à une autre partie de son ouvrage, c'est le récitatif Il y en a peu. Le compositeur, en homme d'esprit, a senti que, dans un sujet pareil, le récit simple ennuieroit facilement ; & il n'a écrit de cette maniere que ce qui se refusoit absolument au chant proprement dit ; encore n'a-t-il pas prodigué la symphonie dans cette espece de récitatif, & c'est en quoi consiste son adresse L'usage qu'on a introduit en France, d'accompagner perpétuellement le récitatif, & de le couper par des traits d'orchestre, a beaucoup d'inconvéniens. A quoi sert la symphonie, si ce n'est à exprimer les sentimens du personnage, & à rendre ce qu'il ne sauroit dire ? Mais quand ce personnage n'est ému par aucune passion déterminée, lorsque son dialogue doit marcher rapidement vers l'action, que peut faire alors la symphonie ? Elle retarde cette même action par des sons qui ne signifient rien. M. Lemoine a mieux aimé faire taire l'orchestre, que de lui faire dire des choses insignifiantes. Il s'est contenté, dans ce cas, d'accords plaqués pour maintenir l'acteur dans le ton, & qui répondent au clavecin des Italiens. ll a cru devoir laisser reposer l'oreille, toutes les fois qu'il ne pouvoit parler à l'esprit. Cette méthode peut être employée avec succès, même dans la tragédie. L'action en marchera plus vîte, les développemens seront plus permis, les oreilles des auditeurs moins assourdies, les bras des instrumentistes moins fatigués, & les compositeurs moins obligés de remplir leurs partitions de parcages d'orchestre qui n'ont ni sens ni intérêt.

On conçoit que M. Lemoine, risquant pour la premiere fois un ouvrage de ce genre sur le théatre de l'opéra, a dû craindre de paroître burlesque en prodiguant la gaieté ; c'est ce qui est cause, sans doute, qu'il n'a pas tout-à-fait donné au baron de la Dandiniere, cette tournure comique que son caractere ſembloit exiger. Quoi qu'il en soit, cet opéra jouit d'un grand succès, qui donne tout lieu de présumer, que quand M. Lemoine s'abandonnera davantage à son génie, dans un genre qu'il paroît très-bien sentir, il agitera les grelots de la Folie, avec la même facilité qu'on lui a vu manier le poignard de Melpomene.

(Mercure de France ; Journal de Paris ; Affiches, annonces & avis divers.)

Mercure de France, tome CXXXVII, n° 39 du samedi 26 septembre 1789, p. 96 :

ANNONCES ET NOTICES.

Les Prétendus, Comédie lyrique, rerésentée par l'Académie Royale de Musique, au mois de Juin 1789, mise en musique par M. le Moyne. Prix, 14 f. A Paris, chez l'Auteur, rue Notre-Dame des Victoires, N°. 29 ; & chez M. Korwer, Facteur de Forté-Piano, rue Neuve-Saint Eustache, N°. 12.

D'après la base César, la pièce a eu de nombreuses représentations jusqu'en 1799 : 24 représentations en 1789, à compter du 2 juin ; 14 en 1790 ; 11 en 1791 (auxquelles s'ajoutent 3 représentations à la Monnaie de Bruxelles) ; 18 en 1792 ; 9 en 1793 ; elle est ensuite reprise en 1796 (7 représentations à partir du 13 novembre) ; 14 représentations en 1797 ; 15 en 1798 ; 9 représentations en 1799.

Et la pièce a survécu au XVIIIe siècle : elle est citée dans le Dictionnaire chronologique et raisonné des découvertes ... en France ... de 1789 à la fin de 1820, tome seizième (Paris, juin 1824), p. 4, parmi « les ouvrages représentés avec un véritable succès à l'Académie royale de musique, dans un espace de trente années », dans la liste des « ouvrages qui aient joui de la constante faveur du public ».

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