Sophie, ou la Malade qui se porte bien

Sophie, ou la Malade qui se porte bien, comédie en trois actes et en vaudevilles, de Dupaty, 19 pluviose an 10 [8 février 1802].

Théâtre du Vaudeville

Titre :

Sophie, ou la Malade qui se porte bien

Genre

comédie avec vaudevilles

Nombre d'actes :

3

Vers / prose

prose

Musique :

vaudeville, morceaux parodiés

Date de création :

19 pluviôse an 10 (8 février 1802)

Théâtre :

Théâtre du Vaudeville

Auteur(s) des paroles :

Dupaty

Almanach des Muses 1803

Sur la page de titre de la brochure, à Paris, chez Made Masson, an X – 1802 :

Sophie, ou la malade qui se porte bien, comédie en trois actes, mêlée de vaudevilles, Par Emmanuel Dupaty. Représentée pour la première fois, sur le Théâtre du Vaudeville, le 19 pluviose an 10 (8 février 1802.)

Courrier des spectacles, n° 1806 du 20 pluviôse an 10 [9 février 1802], p. 2-3 :

[La nouvelle pièce, un vaudeville en 3 actes, ce qui est rare, bat un record de complexité pour l’intrigue, et le critique ne garantit pas qu’il va réussir à en « suivre la marche » sans erreur, et il dégage sa responsabilité : « c’est à l’auteur qu’il faudra s’en prendre ». La lecture de son résumé est en effet une assez rude épreuve, les incidents étant aussi nombreux que les personnages. C’est encore une histoire de tuteur qu’ils ‘agit de tromper, mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il faut beaucoup de persévérance pour y arriver. Mais les jeunes amants y arrivent, finalement. Le jugement porté ensuite se ressent de cette complexité : plutôt qu’un vaudeville, où les couplets ralentissent l’action, il eût été préférable de faire une « comédie d’intrigue ». Si le premier acte est « assez rapide », avec une exposition « assez claire », l’acte 2 « est trop embrouillé », et le changement de costumes des médecins « n’a produit qu’un mauvais effet ». Quant à l’acte 3, il languit. Certes, la pièce ne manque ni d’esprit, ni d’imagination, mais cette imagination est peut-être plus de la mémoire, quand une scène de la pièce nouvelle est la copie conforme de la scène entière du dénouement de l’Intrigue épistolaire. Le critique aurait bien cité quelques couplets, mais la place lui manque, et il attend que la pièce reparaisse avec des modifications qui pourront lui assurer encore plus de succès. L’auteur a été nommé, de même que l’interprète principale. L’ensemble de la distribution a fait preuve d’un « ensemble rare ». Un autre article est promis.]

Théâtre du Vaudeville.

Sophie, ou la Malade qui se porte bien.

Le Vaudeville a bien en répertoire quelques pièces en 3 actes, telles que Honorine, Pauline, etc. ; mais il n’a pas encore eu d’ouvrage aussi intrigué que celui donné hier sur ce théâtre. Il est très-difficile d’en suivre la marche et d’en rapporter tous les incidens. Nous allons néanmoins tâcher de satisfaire nos lecteurs à ce sujet, si nous nous égarons, c’est à l’auteur qu’il faudra s’en prendre.

Sophie de Saint-Ange a été conduite par Dorfeuille, son tuteur, dans une maison de campagne isolée. Là, obsédée sans cesse par ce vieillard, dont la jalousie égale l’avarice, elle pleure l’absence de Linval son amant. Celui-ci cependant a su le lieu de sa retraite, et aidé de son oncle qui connoît les rapports établis entre les deux amans par l’âge et la fortune, il cherche à pénétrer dans le château. L’oncle s’assure d’abord du portier François, qui sait que Dorfeuille le paie avec l’argent de la pupille, et qui par conséquent doit servir la pupille. Dès ce moemnt François devient le factotum de la pièce, le Figaro de l’intrigue, et pour commenecr il se charge d’une lettre pour Sophie. Au moment où il va la lui remettre, une vieille gouvernante, madame Brunot, la saisit ; François, sans se déconcerter, prétend qu’ila voit envie de la rendre à Dorfeuile, et ce premier artifice lui réussit. Cependant au moyen de la facilité qu’il a , comme portier, de laisser ouverte la petite porte du jardin, Linval et son oncle et son valet Jasmin arrivent dans les bosquets où se promène notre belle malade (car Sophie feint de l’être, et son tuteur qui a appris que le galant rodoit aux environs, veut lui faire prendre l’air afin de la voir guérie au plutôt et de pouvoir la transporter dans un lieu plus sûr). On attend trois médecins que Dorfeuille a invités à venir visiter la malade. François imagine de donner à Linval et à ses deux compagnons les habits des trois membres de la faculté. Il déclare donc aux médecins qu’il a l’ordre de ne les admettre que sous un autre costume, et prenant leurs habits il leur prête ceux de Linval, de l'oncle et du valet. Dorfeuille qu’il a instruit à dessein de l’arrivée de l’amant, arrive, surprend nos médecins déguisés et les fait mettre dehors, parce qu’il prend celui qui porte l’habit de Linval pour Linval lui-même.

Après les avoir congédiés, il conduit les faux médecins dans son logement, et leur présente ensuite sa malade. Il aovit voulu la tromper sur les sentimens de Linval, en supposant une lettre qui le representoit comme un volage, soupirant à Toulouse aux pieds d’une jolie femme et voulant l’épouser.

Sophie l’avoit cru, puis elle avoit douté, puis des morceaux d’une lettre déchirée, puis enfin la voix de Linval répondant à sa romance amoureuse , tout 1’avoit confirmée dans l’opinion qu’elle reverroit bientôt son amant. Par défiance Dorfeuille avoit écarté Linval qui lui paroissoit bien jeune pour être médecin, mais Sophie veut avoir la consultation d'un troisième et le tuteur va le chercher ; il conseille à la malade de se prêter à tout ce qu'il entreprendra pour elle, et lorsque les jeunes filles du village viennent féliciter Sophie sur le rétablissement de sa santé et sur son mariage, le notaire est appelé par Linval. Sophie demande à son tuteur une nouvelle preuve de la perfidie de son amant : il lui lit la lettre qu’il| a supposée, et durant cette lettre analogue à la scène, elle agit, elle agit, elle signe son contrat de mariage avec Linval qui est à ses pieds. A cette vue le tuteur s’emporte et ensuite il sort furieux et désespéré.

Nous ne dissimulerons pas à l'auteur que cette pièce, comme comédie d'intrigue, eût été beaucoup mieux au théâtre Louvois, et sur-tout que c’est contre l'intérêt de son ouvrage qu’un auteur travaille lorsqu’à une action compliquée il joint des couplets qui nécessairement en ralentissent la marche. Le premier acte est assez rapide, l'exposition est assez claire, mais le second acte est trop embrouillé. Le changement de costumes des médecins n’a produit qu’un mauvais effet. Le troisième acte languit, sur-tout au commencement, mais on doit convenir qu’il y a dans cet ouvrage beaucoup d’esprit et d’imagination : cette dernière pourroit bien un peu s'appeler mémoire, sur-tout lorsqu’on retrouve dans la nouvelle pièce la scène entière du dénouement de l’Intrigue épistolaire (l'oncle de Linval accusant un des médecins d'être Linval lui-même, et lui enlevant sa lettre de recommandation dont il se sert à son tour).

Nous regrettons que le défaut d’espace ne nous permette pas de citer deux ou trois couplets de cette agréable production, qui après avoir éprouvé des corrections, obtiendra encore plus de succès.

L’auteur a été vivement demandé, c’est le cit. Dupaty.

Mad. Henry chargée du rôle de Sophie a été unanimement redemandée après la pièce. Les autres rôles ont été rendus avec un ensemble rare. Nous nous ferons un plaisir de revenir sur cet ouvrage.

F. J. B. P. G***.          

Courrier des spectacles, n° 1808 du 22 pluviôse an 10 [11 février 1802], p. 2 :

[L’article porte sur les modifications que l’auteur a faites à sa pièce, et c’est toute une série de changements, venus souvent de la réaction du public à la première, qui sont énumérés. Moins de longueurs, un second acte allégé. Le critique pense toutefois qu’il aurait fallu aller plus loin dans l’usage des ciseaux. En particulier, le tuteur sort et rentre sans cesse sans beaucoup agir ; Linval se laisse aller à un lyrisme déplacé au lieu de suivre son oncle, et le portier fait inutilement part des félicitations que lui a adressées l’oncle. Car de légers murmures se sont encore fait entendre. Et le personnage du tuteur est trop proche d’un crédule Cassandre. Une telle pièce, construite sur un imbroglio, ne demande qu’à être vue une seule fois, puisque « le mot de l’énigme est connu », et qu’il ne reste plus pour sauver la pièce que les traits d’esprit dont elle fourmille. L'article s’achève sur une remarque de détail sur une attitude du portier qui tente de réconforter Sophie. D’après le critique, son attitude donne à penser qu’il lui dit des choses importantes, alors qu’il ne fait que de l’inviter à espérer.]

Théâtre du Vaudeville.

A la première représentation de Sophie, ou la Malade qui se porte bien, le public avait indiqué à l’auteur les passages qui paroissoient choquer ou le goût, ou la vraisemblance. Hier, à la seconde, le citoyen Dupaty avoit fait disparoître beaucoup de longueurs. L'intrigue avançoit plus rapidement, la marche n’étoit plus autant entravée et arrêtée par des couplets inutiles, quoique spirituels. Le second acte sur-tout paroît avoir subi l’opération la plus sévère, le valet ne chante plus à l’oncle un couplet sur son déguisement, les véritables médecins ne s’habillent plus en scène et ont moins l’air d’une mascarade. On peut dire 1a même chose de l’intendant ; mais toutes ces améliorations ne suffisent pas encore. On a porté les cizeaux sur la pièce et on n’a pas osé couper. Le tuteur en effet a dans chacun des deux premiers actes six ou huit entrées et sorties ; il se donne beaucoup de mouvement et il fait si peu de chose ! Linval entraîné par son oncle et par son valet, prend encore le tems d’adresser un couplet amoroso aux arbres du jardin où se promène sa Sophie, et à la fin du second acte, au moment où chacun se retire, le portier (le Figaro) arrête toute l’assemblée, et c’est pour entendre les félicitations du tuteur sur les mesures qu’il a prises pour empêcher Linval de pénétrer jusqu’à sa maîtresse. Le chœur qui termine cet acte ne sert pas peu à réchauffer le parterre refroidi par la conversation chantée du tuteur et du portier.

Si nous nous attachons à ces détails, c'est que le public d’hier a paru confirmer par de légers murmures ceux qui s’étoient fait entendre à la première représentation. Et puis il faut l’avouer, ce tuteur est bien un vrai Cassandre, pour croire de la meilleure foi du monde à tous les rapports que lui fait successivement son portier, homme suspect et qu’il s'est proposé de renvoyer. Néanmoins puisqu’il y est qu’il y reste. A ces taches près la pièce a été favorablement accueillie, mais elle aura malheureusement le sort des jolis imbroglio, on les voit une fois et on n'y retourne plus. Le mot de l’énigme est connu. Les traits d’esprit dont elle fourmille peuvent seuls la sauver.

Nous nous permettrons une légère réflexion au citoyen Hippolite, chargé du rôle de portier. Lorsque Sophie, assise dans le jardin, se livre à la tristesse, il s'approche, quoique surveillé par la vieille Brunot, et lui dit presqu’à l’oreille, de ne pas perdre l’espérance, ou quelque chose semblable. Que ne lui apprend-t-il [sic] l’arrivée de Linval ? ce n’est pas, me dira-t-on, l’intention de l’auteur ; d’accord, mais alors l’acteur doit éviter de s’approcher de manière à faire croire qu’il peut dire plus qu’il ne dit eu effet.

La Décade philosophique, littéraire et politique an X, troisième trimestre, n° 26, 20 prairial, p. 498-499 :

[Compte rendu plutôt sévère : l’auteur, nommé d’emblée, est spécialiste « des ouvrages spirituels, mais toujours un peu bizarres dans leur conception ». Un imbroglio « fatigant à suivre », que le critique trouve impossible à analyser, mais aussi, autres bizarreries, des couplets qui viennent interrompre l’action, et une pièce étirée sur trois actes, ce qui dépasse la mesure habituelle des vaudevilles. En fait, c’est une déformation du vaudeville que d’inclure dans ces pièces des morceaux de musique, qui n’ont pas leur place dans un tel contexte. En plus, sur un sujet qui n’a rien de neuf, qu’il faudrait rajeunir par la nouveauté des moyens comiques : ce n’est pas le cas ici, où on voit une dupe trop facile à tromper par des adversaires caricaturaux et un dénouement arbitraire.]

Théâtre du Vaudeville.

Sophie, ou la Malade qui se porte bien.

L'aùteur de Sophie, déjà connu au théâtre par des ouvrages spirituels, mais toujours un peu bizarres dans leur conception, n'a pas voulu déroger cette fois à son usage.

L'imbroglio qu'il a mis en scène paraît avoir été fait pour dérouter quiconque serait tenté d'en faire l'analyse : il est extrêmement fatigant à suivre, même pour le spectateur.

C'était déjà une première bizarrerie de vouloir adapter ce genre de comédie au Vaudeville : des couplets dans une action de cette nature en ralentissent le mouvement et nuisent à la rapidité qu'elle exige.

C'en était une seconde de. vouloir étendre la comédie-vaudeville à la mesure de trois actes énormes. Peu d'exemples heureux justifient cette entreprise, et l'esprit de saillie qui fait l'essence du genre, est un de ces alimens qui satisfont le goût à dose mesurée, mais qui rassasient facilement quand on les prodigue.

Pour en éviter l'inconvénient, on a coutume de mêler dans ces sortes d'ouvrages des morceaux de musique parodiés ; c'est dénaturer entièrement le vaudeville, c'est lui donner la physionomie d'un mauvais opéra-comique : ces morceaux de musique y sont nécessairement affaiblis par la parodie, et toujours mal chantés, ce qui les rend insupportables.

Ce n'est pas malheureusement là le seul reproche qu'on puisse faire à cet ouvrage ; il pèche en outre contre les règles du genre même adopté par l'auteur.

Un tuteur qui enferme sa pupille, qui lui fait croire que son amant est infidèle, et qui finit par être trompé, n'est assurément plus un sujet neuf. On ne pourrait, à la rigueur, le rajeunir que par la nouveauté ou la force des moyens comiques, et lutter contre l'Ecole des Maris, le Barbier de Séville et l'Intrigue épistolaire ; c'est beaucoup présumer de ses forces.

Pour soutenir au moins la comparaison, il ne faut pas créer une dupe trop ridiculement facile ; il ne faut pas que les ruses de ses adversaires soient des caricatures inutiles ; que le retard du dénouement dépende de la volonté seule de l'auteur et non de ses situations : or c'est précisément ce qu'on pourrait reprocher au C. Dupati, qui ne s'est pas assez rendu compte de son plan et de ses moyens.                     L. C.

L’Esprit des journaux français et étrangers, trente-unième année, floréal, an X [mai1802], p. 191-192 :

[Le compte rendu commence par l’analyse du sujet, en en soulignant à la fois l’usure (le tuteur trompeur trompé), et les nombreuses invraisemblances. La pièce est jugée « agréable », mais aussi « fatigante », parce que son intrigue est trop compliquée, et que les couplets ont l’inconvénient d’en interrompre le court. Si l’échange des costumes entre personnages est amusant, il est aussi un rien invraisemblable. En fait, ce n’est pas un vrai vaudeville, et plutôt une comédie, du genre (pas défini ici) Variété. D’autre part, « le dialogue de cette pièce est mêlé de plaisanteries de mauvais goût & beaucoup trop répétées ». L’interprétation est jugée remarquable, tant par l’ensemble qui règne entre les acteurs que par le jeu de Mme Henry, très applaudie.]

THÉATRE DU VAUDEVILLE.

Sophie, ou la Malade qui se porte bien, vaudeville.

En voici le sujet en peu de mots :

Un vieux tuteur veut épouser sa jeune pupille ; c'est l'usage : celle-ci lui préfère un jeune officier ; c'est encore l'usage. On ne sait pourquoi le tuteur a fait croire à Sophie qu'elle étoit malade, & encore moins comment celle-ci l'a cru. On ne conçoit pas comment ce tuteur se laisse attraper si facilement par son portier, qui n'est qu'un paysan, &, encore moins, comment ce portier a assez d'esprit pour mener seul une intrigue dans laquelle il conduit trois personnes, l'amant, son oncle & son valet, & dans laquelle il en trompe six, toutes ayant mille raisons de se méfier de lui.

A ces petites inconvenances près, la pièce est agréable ; fatigante, par fois, à force d'imbroglio, & surtout parce qu'il semble très ridicule dans une situation, ou intéressante ou très-vive, d'entendre chanter un couplet épisodique, & qui ne sert qu'à ralentir l'action.

L'échange des costumes qui a lieu entre les trois médecins, & ceux qui viennent pour les remplacer, est comique, mais ne produit pas tout ce qu'on pouvoit en attendre. Cependant, lorsqu'à la fin, les faux médecins se découvrent, & que l'amant signe le contrat, que le tuteur croit être le sien, le tableau est plus joli que vraisemblable.

On ne peut s'empêcher de remarquer que ce genre ne convient pas au Vaudeville ; que c'est tout à fait celui de la comédie, dite Variété, que le dialogue de cette pièce est mêlé de plaisanteries de mauvais goût & beaucoup trop répétées, & que les roses, dont les couplets sont remplis, avoient fait deviner l'auteur long-temps avant qu'il fût nommé. C'est le C. Dupaty.

Le plus grand ensemble a régné dans la représentation ; Mme. Henry, surtout , a mérité les applaudissemens qu'on n'a cessé de lui donner pendant toute la pièce.

Annales dramatiques, ou Dictionnaire général des Théâtres, tome huitième (Paris, 1811), p. 366-372 :

[Une tentative courageuse de résumé de l’intrigue, qui conforme qu’elle est d’une rare complexité!]

SOPHIE, ou La Malade qui se porte bien, comédie en trois actes, mêlée de vaudevilles, par M. Dupaty, au Vaudeville, 1802.

Sophie de Saint-Ange, jeune personne riche et belle, s'est laissé persuader par un ancien procureur, son oncle et son tuteur, que le colonel Linval, son amant, lui était infidèle. La pauvre Sophie, en proie à la douleur la plus vive, consent à se retirer dans une maison de campagne écartée, où le rusé tuteur se plaît à entretenir sa mélancolie, et lui persuade qu'elle est dangereusement malade. L'ame de Sophie est en effet très-affectée, mais son corps se porte bien. Il s'agit de la tirer des griffes de ce dur procureur : la chose n'est pas facile ; car c'est bien l'animal le plus inquiet, le plus soupçonneux qui existe dans ce bas-monde. M. de Formond, oncle du colonel, secondé d'un de ses anciens domestiques, maintenant portier du procureur, tente l'entreprise. 1l remet à François une lettre pour sa jeune maîtresse, dans laquelle on lui fait part du projet, et s'éloigne, muni de tous les renseignemens qui lui sont nécessaires pour la réussite. A peine est-il sorti, qu'on voit entrer le procureur, suivi de tous ses valets, auxquels il donne une nouvelle preuve de sa défiance et de sa ladrerie. A ceux-ci succèdent M. Griffard et Mlle Bruno, l'un son intendant, et l'autre gouvernante de Sophie. Ne pouvant faire autrement, il leur apprend qu'il a surpris une lettre où l'amoureux prévient la pupille qu'il a découvert sa retraite, et qu'il ne tardera pas à se rendre près d'elle. Dès lors il faut s'éloigner; mais pour cela faire, il faut persuader à la malade qu'elle se porte bien : il en charge Mlle Bruno. François arrive à son tour pour recevoir les instructions de son maître, qui lui ordonne de venir, suivi de tous les domestiques, complimenter Sophie sur le rétablissement de sa santé. François, sans trop savoir où il en veut venir, conclut tout naturellement que, puisque le procureur veut que sa pupille se porte bien, l'intérêt de Linval exige qu'elle se porte mal. D'après ce raisonnement, il va trouver ses camarades, et leur recommande de dire à Sophie qu'elle est au plus mal. Tout cela s'exécute. Le tuteur, fort en colère, chasse tous ses valets et le» conduit à la porte. Dans ce court intervalle, François, qui regarde sa disgrace comme certaine, veut du moins avant de recevoir son congé, que Sophie ait en mains la lettre de Linval. Il est prêt à la lui remettre, lorsque la vieille Bruno arrive et la saisit. Il prend alors le parti de feindre qu'il courait la porter à son maître, ce que la vieille est bien obligée de croire, et ce qu'il persuade au procureur, auprès duquel il rentre en grâce par ce détour adroit. Cependant Dorfeuil, c'est le nom du procureur, se met en quatre pour déterminer Sophie à voyager. Vains efforts ! Il était réservé à Mlle Bruno de vaincre sa résistance : elle y parvient en lui faisant voir ce voyage comme un moyen d'apprendre des nouvelles de son amant. Dès lors Sophie brûle du désir de partir ; elle voudrait déjà être en route. Pendant cette scène, Dorfeuil, qui s'est retiré à l'écart, a lu la lettre. Enfin, il a une explication avec François, dont celui-ci se tire heureusement, comme nous l'avons dit plus haut. Ce léger revers, loin de l'abattre, ne fait qu'augmenter son ardeur ; et d'abord il commence par éloigner les valets. Au second acte, M. Formond reparaît dans le jardin où il a été introduit par François. Linval, qu'on avait laissé par précaution à la porte, sous la garde de Germain, n'a pu résister à son impatience ; il entre, Germain le suit ; voilà tout le monde en scène. L'amant de Sophie se livre à toutes les extravagances d'un amoureux, ivre du bonheur auquel il touche, et qu'il craint de se voir enlever. Mais il n'y a pas de tems à perdre : il faut dresser de nouvelles batteries ; car le tuteur est prévenu et se tient sur ses gardes. La conférence se prolonge au point qu'ils sont encore dans le jardin quand Sophie y entre : il serait prudent d'en sortir; mais il faudrait en arracher Linval. Ils s'enfoncent dans une charmille, d'où ils peuvent voir, sans être vus, Sophie et la vieille Bruno qui viennent se reposer dans un bosquet. Sophie qui, naguères, était très-décidée à voyager, maintenant semble redouter son départ. Elle chante et se demande si elle peut espérer trouver encore ce bonheur dont elle a joui; Linval lui répond : Oui. Cette réponse, qui semble si bien s'accorder avec ses sentimens, Mlle Bruno l'attribue à l'écho. Celle-ci chante à son tour, et lui dit que son amant est loin, et que si elle ne se hâte de partir, elle ne le reverra jamais. Linval répond : Toujours. Ceci est un peu trop fort; car les échos riment ordinairement ; mais Linval ne tient pas à ces bagatelles. Quoi qu'il en soit, Sophie croit avoir reconnu la voix de son amant ; Mlle Bruno elle-même ne doute point que ce ne soit un tour de l'amoureux. Cependant le tuteur arrive fort en colère. François se prépare à recevoir la bordée : il crie plus fort que son maître à dessein d'être entendu, et, pour parer le coup que va lui porter Mlle Bruno, il raconte tout ce qui vient d'avoir lieu dans la scène précédente, de sorte qu'il déconcerte encore une fois la vieille gouvernante. Le nœud de l'intrigue, près de se rompre, se resserre de plus en plus par la présence d'esprit de François ; ne pouvant plus douter de son zèle, Dorfeuil lui donne une lettre qu'il le charge de remettre à Sophie ; ensuite il ordonne à Mlle Bruno de retourner à son poste, tandis qu'il va lui-même faire une battue. Il ne reste plus d'autre moyen de se sauver que d'escalader le mur ; en effet, la petite porte par laquelle ils pourraient se retirer est fermée. Comment se tirer de là ? Le pas est difficile. François conseille à Dorfeuil d'aller chercher ses domestiques, et profite de son absence pour rejoindre les prisonniers. Il leur expose le danger qu'ils courent, rêve un moment, et ressaisit encore un bout du fil à l'aide duquel il va les en tirer. Il se dispose à sortir pour un instant ; mais, à propos, le tuteur l'a chargé d'une lettre pour Sophie ; il peut lui en remettre une autre à la place ; Linval se hâte de l'écrire. Cette lettre n'est point encore fermée qu'ils voient venir un homme vieux et laid ; c'est le tuteur, qui les aperçoit, et s'éloigne au plus vite pour aller chercher du secours. François accourt, prend la lettre de Linval, et transforme l'oncle, le neveu et le domestique, en médecins, que le tuteur avait prié l'un de ses amis de lui envoyer, pour persuader à Sophie qu'elle était en état de voyager ; mais depuis il les a contremandés. Quoi qu'il en soit, il leur fournit les habits propres à les faire passer pour tels. Cependant les véritables médecins arrivent : nouvel obstacle ! François veut les congédier ; mais les docteurs n'entendent pas raison : alors il prend un autre biais : il leur dit que Sophie a une telle aversion pour la médecine, que l'habit seul suffit pour l'effrayer, et les détermine ainsi à endosscr ceux du colonel, de M. de Formond et de son domestique, qu'il leur apporte. Après ce coup de maître, il les quitte pour aller chercher les gens de Dorfeuil : précisément ce dernier les amène. Les médecins sont priés de suivre ces messieurs, et ne se le font pas dire à deux fois, persuadés qu'on va les conduire auprès de la malade. Sur ces entrefaites, Sophie, toujours accompagnée de la vieille Bruno, revient dans le lieu où elle a entendu la voix de Linval. Dorfeuil, qui croit bien n'avoir plus rien à craindre de l'amant, fait signe à François de remettre sa lettre, et s'éloigne pour qu'elle puisse la lire. Voilà ce qui s'appelle avoir de bons procédés. Dans l'excès de sa joie, Sophie appelle sa bonne : Dorfeuil se rapproche, s'empare de la lettre, l'ouvre, la parcourt, et se garde bien de laisser voir ce qu'elle renferme à sa pupille. Il en change le contenu, et lui persuade que Linval la prévient de son mariage avec une autre femme. Mais elle ne veut absolument plus partir ; ce qui ne s'accorde guère avec les vues du procureur. Revenons à François. Le voilà bien et dûment convaincu de félonie ; toutefois il parvient encore à se justifier, et fait retomber sur l'intendant une partie des soupçons qui planaient sur lui. Alors il annonce l'arrivée des trois médecins, et demande la clef pour les renvoyer ; mais Dorfeuil s'en garde bien : il est au contraire enchanté de leur venue. Ces messieurs lui sont présentés. Dorfeuil, avant de les introduire, leur demande la lettre que son ami doit leur avoir remise. Fâcheux contretems ! Pour surcroît d'embarras, voilà les trois médecins qui reviennent à la charge. Le piége est trop mal-adroit, pour que le tuteur puisse s'y laisser tomber : comment en effet prendre des militaires pour des médecins ? Ils veulent s'expliquer ; on ne leur en laisse pas le tems. Le témoignage de François, qu'ils invoquent, est contre eux ; mais la lettre, ils vont la présenter, et tout sera découvert. François remet à M. de Formond celle du tuteur, et celui-ci la substitue adroitement à celle des médecins. Une fois en possession de cette pièce, M. de Formond met une bourse dans la main de son domestique, et lui dit de la rendre à l'un des médecins, qui est censé la lui avoir donnée pour le séduire. Ces pauvres médecins, confondus, consentent enfin à se laisser mettre à la porte. Plus de difficultés :on introduit les faux médecins auprès de la malade ; la reconnaissance s'opère ; le tuteur, croyant signer son contrat de mariage, signe celui de son rival, et, grâces à l'intelligence et à l'activité de François, Sophie cesse d'être malade, et se rit du vain courroux de son tuteur.

Cette pièce, comme il est facile d'en juger, est fortement intriguée ; mais plusieurs des moyens employés par l'auteur nous semblent un peu trop forcés. Au surplus, elle offre un dialogue vif, spirituel et des couplets très-piquans.

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