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Les Trois héritiers

Les Trois héritiers, comédie en trois actes et en vers, de Dorvo, 23 mai 1793.

Palais des Variétés.

Titre :

Trois héritiers (les)

Genre

comédie

Nombre d'actes :

3

Vers / prose ?

en vers

Musique :

non

Date de création :

23 mai 1793

Théâtre :

Palais des Variétés

Auteur(s) des paroles :

Dorvo

L’Esprit des journaux français et étrangers, 1793, volume 6 (juin 1793), p. 321-324 :

[Le compte rendu est très sévère envers la pièce de Dorvo et envers son auteur : après des succès, sa nouvelle pièce est sévèrement condamnée : elle « n'offre qu'un imbroglio indigeste, sorti de la tête d'un .jeune homme qui a des dispositions, & rien de plus ». Si on peut accepter son plan et son intention, comique, «  les détails en sont invraisemblables, longs, fastidieux, & les moyens souvent repoussans : il regne de l'obscurité dans l’exposition, de l'embarras, de la lenteur dans la marche de l'action, & le dénouement n'y est amené par aucun moyen piquant, ni même raisonnable ». Après une telle énumération, il ne reste plus rien de la pièce de Dorvo (sauf le style ?). Après le résumé de l’intrigue (très compliquée, tout de même), le critique ajoute que la pièce n’est pas même originale, et lui donne des conseils sévères : il lui conseille « de se méfier de sa facilité et de sa mémoire quand il écrit ; de bien mûrir un plan avant de le traiter, afin de filer ses scenes sans divagation, sans embarras, sans verbiage, & enfin, de lire beaucoup, de voir beaucoup la bonne comédie, avant de risquer de faire des pieces intriguées ».]

Les trois héritiers, comédie en trois actes & en vers.

M. Dorvo, jeune homme qui commence la carriere dramatique, & à qui le public a donné beaucoup d'encouragemens pour son Patriote du 10 août, représenté sur le théatre de la République, vient de donner à celui du Palais une comédie qui n'a pas justifié les espérances que l'on avoit fondées sur ce jeune talent. Les trois Héritiers, dont nous avons vu naguere une seconde représentation très-orageuse, n'offre qu'un imbroglio indigeste, sorti de la tête d'un .jeune homme qui a des dispositions, & rien de plus. L'intention en est comique, le plan en est bien conçu ; mais les détails en sont invraisemblables, longs, fastidieux, & les moyens souvent repoussans : il regne de l'obscurité dans l’exposition, de l'embarras, de la lenteur dans la marche de l'action, & le dénouement n'y est amené par aucun moyen piquant, ni même raisonnable. Le sujet cependant pouvoit beaucoup prêter à du comique véritable & de situation.

Deux intrigans, Montjoye & Plantin, se sont distribués les rôles d'un tour qu'ils veulent jouer à deux sots, pour les berner & les voler. Montjoye a été dire à M. Dumont d'Orléans, que son cousin Morìn de Paris étoit mort, & qu'il devoit se rendre dans la capitale pour en hériter : pendant ce tems, Plantin fait accroire à M. Morin de Paris que son cousin Dumont d'Orléans lui laissoit, par sa mort, une riche succession. Voilà les deux cousins qui prennent chacun le deuil, & se rendent, l'un à Paris, l'autre à Orléans. Comme ils ne se sont jamais vus, ils se rencontrent, sans se connoître, dans une auberge à moitié chemin, au moment où Montjoye va épouser Mme. Dupont, maîtresse de l'auberge qu'il a trompée. Mme. Dupont a une fille qui est aimée de Henri, jeune homme sans fortune ; mais Henri est cousin de Dumont & de Morin : il apprend de chacun d'eux séparément, qu'un Dumont d'Orléans & un Morin de Paris n'existent plus : Henri ne doute pas que ses deux cousins ne soient morts, & voilà ce troisieme héritier qui vante sa fortune à Mme. Dupont, & obtient la main de sa fille. Les deux intrigans, Montjoye & Plantin, désespérés de tous ces contre-tems, inventent mille ruses pour faire partir Dumont & Morin, dont ils craignent une explication : l'un d'eux va même jusqu'à faire accroire à Morin qu'on assassine les voyageurs dans l'auberge, & qu'on fait des petits pâtés de leur chair (moyen révoltant, mensonge dégoûtant). Enfin tout se découvre : il se trouve que les trois héritiers n'héritent de personne : les deux coquins sont chassés seulement (ce qui est fort doux, sans doute, de la part de ceux qu'ils ont joués) ; & Henri, à qui l'un de ses cousins donne trente mille livres, épouse sa jeune maîtresse.

Ce sujet étoit piquant à traiter sans doute ; mais l'invention n'en est pas due entiérement à M. Dorvo : il est indiqué en entier par M. Cailhava, dans son art de la comédie ; & un autre littérateur l'a traité en même-tems que M. Dorvo, sous le titre de la moitié du chemin. S'il faut encourager les jeunes gens, il faut aussi quelquefois être très-sévere envers eux, pour les ramener au bon goût, qu'un peu d'amour-propre, ou un cercle d'amis complaisans pourroient leur faire perdre : c'est ce qui nous engage à conseiller à M. Dorvo, de se méfier de sa facilité & de sa mémoire quand il écrit ; de bien mûrir un plan avant de le traiter, afin de filer ses scenes sans divagation, sans embarras, sans verbiage, & enfin, de lire beaucoup, de voir beaucoup la bonne comédie, avant de risquer de faire des pieces intriguées, qui demandent, plus que d'autres, une parfaite connoissance de la scene & des convenances dramatiques : s'il trouve nos remarques un peu séveres, si son essai, dans ce genre, n'a pas réussi, il est jeune, il a des dispositions rares, il a donc le tems & les moyens de prendre sa revanche. Au reste, Mme. Germain joue Mme. Dupont dans son ouvrage, avec beaucoup de vérité & d'intelligence.

L’Esprit des journaux français et étrangers, 1793, volume 11 (novembre 1793), p. 336-343 :

[Cinq mois après un premier compte rendu de la pièce de Dorvo, un second compte rendu, encore plus long. Le premier compte rendu, était sévère, seul le style n’étant pas mis en cause. C’est pourtant le style qui est le plus fortement critiqué dans ce second compte rendu : après un fort long récit de l’intrigue, qui permet de signaler qu’elle est « assez compliquée » (mais le critique est plein d’indulgence, et ne trouve guère à redire que sur le moyen jugé odieux qui permet d’éloigner Morin de l’auberge), un long développement montre combien le style est négligé, «  & la poésie si peu soignée ». Cela n’empêche pas le compte rendu de finir sur une note optimiste : c’est « un ouvrage très-agréable, & fait à tous égards pour donner les plus grandes espérances sur le compte de son auteur », s’il suit le conseil de Boileau (« Cent fois sur le métier... »). Encore une fois le conseil de Boileau !

THÉATRE DU PALAIS-VARIÉTÉS.

Les trois héritiers, comédie en trois actes & en vers ; par M. Dorvo.

Montjoie & Plantin sont deux de ces fripons, comme on en voit tant dans la capitale, qui, tantôt maîtres, tantôt valets, tantôt dans un carrosse, & tantôt dans la boue, ne vivent que du fruit de leurs intrigues. Ils ont su que M. Dumont & M. Morin, demeurant, l'un à Paris, & l'autre à Orléans, étoient cousins, garçons & riches ; & ils ont formé là-dessus le projet le plus brillant ; c'est à cet effet que l'un d'eux se rend dans cette derniere ville pour annoncer à Morin que son cousin Dumont est mort dans la capitale, & l'a institué son héritier, tandis que l'autre assure à Paris, à Dumont, qu'une mort cruelle vient d'enlever Morin, & qu'il en a hérité. Le but de Plantin & Montjoie, en donnant ces prétendues bonnes nouvelles, est d'acquérir la confiance des deux cousins, de s'introduire dans leur maison, & d'escamoter tous les objets précieux qui tomberont sous leurs mains.

Mais loin de reussir dans leurs projets, Plantin n'a trouvé, dans le cousin d'Orléans, qu'un vieil avare, qui l'a reçu, à la vérité, dans sa maison, mais qui l'a fait mourir de faim, & l'a surveillé sans cesse ; & Dumont n'a offert à Montjoie qu'un faiseur de projets, qui l'a excédé par ses bavardages : & mis à coucher au fond d'un corridor où il n'a pu rien toucher. Après ces confidences mutuelles que les deux chevaliers d'industrie se sont à Etampes, lieu de leur rendez-vous, Montjoie apprend à son camarade que l'hôtesse du Lion rouge, où ils sont logés, est subitement devenue amoureuse de lui, & qu'il est sur le point de l'épouser. Le diable ne frappe pas toujours à la porte d'un pauvre homme, s'écrie Pîantin ; voilà donc une dot que nous avons à partager, dépêche-toi, afin que cette affaire ait plus de succès que l'autre.

Mme. Dupont, auprès de laquelle on fait passer Plantin pour Lafleur, valet de Montjoie, paroît ; elle vient détailler, à celui-ci, les devoirs qu'il aura à remplir quand il sera son mari, & lui apprendre que sa fille Justine est amoureuse d'un certain Henri, jeune homme qui n'a ni feu ni lieu, & qui, pour tout bien, peut compter tout au plus sur l'hérìtage de deux cousins, dont l'un est à Paris, & l'autre à Orléans, mais que cette espérance est encore si peu fondée, que ces cousins, qui sont bien loin d'aimer Henri, le croient mort depuis long-tems. Quel chagrin pour Mme. Dupont, de voir que sa fille se soit amourrachée de ce jeune homme, & qu'elle s'obstine à le vouloir pour mari !

Cependant Dumont ayant cru, à Paris, qu'il étoit de la prudence d'aller à Orléans pour recueillir la succession de son cousin Morin ; & celui-ci ayant pensé-qu'il ne sauroit mieux faire que d'aller à Paris, hériter en personne de Dumont, arrivent tous les deux à Etampes, dans l'auberge du Lion rouge. Montjoie & Plantin les rencontrent, & mettent toutes sortes d'intrigues en usage pour les empêcher de continuer leur voyage.

Dumont se laisse facilement persuader de passer quelque tems à Etampes, 1°. parce qu'il a remarqué dans les environs de cette ville un vallon où l'air, sans cesse comprimé, indique qu'on pourroit y construire des moulins-à-vent qui seroient d'un grand produit, puisqu'ils tourneroient toujours ; 2°. parce qu'il a remarqué dans un champ des artichaux d'une si belle venue, qu'ils lui ont donné l'idée d'affermer tous les champs qui entourent Etampes, & même, si l'entreprise réussissoit, tous ceux du département pour y planter des artichaux, sur lesquels on gagneroit immensément, en établissant des relais pour les voiturer à Paris, où ils donneroient un bénéfice extraordinaire, quand bien même on les y vendroit à un tiers au-dessous du prix qu'on a coutume de les vendre. Or, il en faut bien moins à un homme à projet pour l'engager à faire un court séjour dans une ville.

Pour Morin, il sera encore plus facile de le faire rester, quoiqu'il ait formé le dessein d'aller aussi-tôt à Paris ; il est si ladre, il est si avare, qu'il suffit, pour le porter à coucher à Etampes, que Mme. Dupont l'invite à son repas de noces, qui doit se faire le soir même.

Voilà donc, dans la même auberge, deux cousins qui, ne s'étant pas vus depuis 30 ans, se croient mutuellement morts, & se disposent à aller recueiller [sic] leurs héritages, & un troisieme cousin, le jeune Henri, qui apprend par hasard, de chacun d'eux, la raison pour laquelle il s'est déplacé, & qui croit conséquemment avoir hérité lui-même de ses cousins Dumont & Morin, qu'il ne connoît pas. Aussi se hâte-t-il d'apprendre ces nouvelles à Mme. Dupont, qui, n'ayant refusé de consentir au mariage de la fille, que parce qu'elle croyoit que Henri n'avoit rien, la lui donne, maintenant qu'on lui a bien persuadé que ce jeune homme est tout-à-coup devenu riche.

Qu'on juge toutefois de l'embarras où se trouvent nos deux intrigans ; ils ont sans cesse à éloigner, les uns des autres, des personnages qui, en se communiquant, peuvent à chaque instant se reconnoître, & conséquemment faire avorter le projet qu'ils ont de s'emparer de la dot de Mme. Dupont, & ensuite, à l'exemple sans doute des deux valets de Crispin rival de son maître, de la mettre en crouppe, & d'aller au loin se la partager.

Déjà des mots prononcés au hasard, ont fait concevoir quelques soupçons aux vieillards, & il est bien à craindre, pour les deux fourbes, qu'ils ne parviennent à les connoître & à les dévoiler avant les épousailles, s'ils ne redoublent de soin & d'intrigues pour parvenir à leurs fins. Aussi Montjoie ne quitte pas un seul moment l'homme aux projets, avec lequel il feint de vouloir s'associer ; & Plantin, pour éloigner Morin de l'auberge, lui persuade que Mme. Dupont est une scélérate, qui ne l'a invité à son repas de noces que pour le faire boire un peu plus que de coutume, ou pour mettre quelque chose dans son vin, afin de l'assassiner pendant la nuit, pour s'emparer plus facilement de son argent. Je suis d'autant plus certain de ce que je vous dis, ajoute le fripon, que j'ai déjà vu plusieurs voyageurs mordre à un semblable appât, en être la victime, & malgré mes conseils succomber sous le crime.

Cette exécrable calomnie produit, sur le vieillard crédule, tout l'effet que le scélérat qui la met en usage, pouvoit en attendre, & il est bien décidé que Morin n'assistera point au repas, & ne couchera pas dans l'auberge. Mais Mme. Dupont, qui sait que les deux voyageurs ont appris à Henri la mort de ses cousins, veut, avant de terminer le mariage de sa fille, apprendre la confirmation de cette nouvelle par leur bouche, & c'est pour cela qu'elle vient les trouver. Nouveaux efforts de Montjoie & de Plantjn pour empêcher cette entrevue, qui pourroit finir par les démasquer aux yeux de l'hôtesse. De-là des quiproquos, une infinité de double entente, & d'aparte qui rendent les deux intrigans suspects à tout le monde ; de-là des explications, d'où il résulte des éclaircissemens que Montjoie & Plantin vouloient éloigner ; & de-là une reconnaissance, sinon touchante, du moins comique des trois cousins, qui sont fâchés les uns & les autres de se trouver en vie, puisqu'aucun d'eux n'hérite de celui dont il croyoit .aller recueillir la succession.

Mme, Dupont, furieuse, chasse Montjoie & Plantin, & dans son désespoir, elle iroit même jusqu'à empêcher Henri d'épouser Justine, si Dumont, qui est plus humain que l'avare Morin, & qui a pris de l'amitié pour le jeune Henri, ne lui donnoit 30,000 livres, jour de mariage.

L'intrigue de cette piece est, comme on voit, assez compliquée, peut-être même l'est-elle trop, à cause des développemens qui ne sont pas toujours fort clairs ; mais elle se noue & se dénoue pourtant d'une maniere très-intelligible. Il seroit à désirer, sans doute, que le moyen employé pour éloigner Morin de l'auberge fût moins odieux. Quel homme peut entendre de sang-froid attribuer à une honnête femme comme Mme. Dupont, des assassinats prémédités ?

Le style des trois héritiers est entiérement négligé, & la poésie si peu soignée, qu'on a souvent lieu de se demander si la piece est en vers ou en prose ; elle offre d'ailleurs un nombre d'incorrections qu'il faudra nécessairement que l'auteur fasse disparoître, s'il se décide à la faire imprimer.

En- voici quelques exemples :

Va-t-en dormir. Quels gens. C'est un vrai casse-tête ! il faudroit : Quelles gens. Vous êtes débiteur, mais vous ne dites pas traître, avec quelle espece, vous vous acquittez ? espece au singulier ne sauroit signifier les diverses pieces de monnoie avec lesquelles on paie, & dans ce sens on devoit dire : traître avec quelles especes, &c. Excusez, je vous prie, si je ne reste pas dans votre compagnie ; présente une idée précisément contraire à celle que l'auteur a voulu rendre. C'est tout ce qu'il seroit permis à un soldat d'adresser à son capitaine, mais Mme. Dupont pouvoit dire tout au plus à Montjoie, excusez-moi si je vous quitte. Il seroit important que pendant mon absence vous restassiez cloué dans votre appartement. Cloué pour enfermé est une métaphore un peu trop forte. Nous savons bien qu'on dit qu'un homme est toujours cloué à sa chaise, à son bureau, pour donner à entendre qu'il ne les quitte pas, mais nous ne pensons pas qu'on puisse dire par extension, qu'on reste cloué dans un appartement, parce qu'il arriveroit, que si les extensions étoient permises dans le langage figuré, l'on finiroit bientôt par ne plus s'entendre.

Nous pourrions mettre encore sous les yeux de nos lecteurs plusieurs remarques de ce genre, mais celles-ci doivent suffire pour justifier ce que nous avons dit. Elles ne doivent pas. empêcher cependant de considérer les trois heritiers comme un ouvrage très- agréable, & fait à tous égards pour donner les plus grandes espérances sur le compte de son auteur, qui pourra les réaliser, lorsqu'il se sera convaincu qu'il faut nécessairement, d'après le conseil de Boileau, vingt fois sur le métier remettre son ouvrage.

César : première le 23 mai 1793, au Palais des Variétés. 5 représentations, jusqu'au 5 juin 1793.

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