Voltaire chez Ninon

Voltaire chez Ninon, fait historique mêlé de vaudevilles en un acte, de Moreau et Lafortelle, 7 mai 1806.

Théâtre du Vaudeville.

Titre :

Voltaire chez Ninon

Genre

fait historique mêlé de vaudevilles

Nombre d'actes :

1

Vers / prose

prose, avec couplets en vers

Musique :

vaudevilles

Date de création :

7 mai 1806

Théâtre :

Théâtre du Vaudeville

Auteur(s) des paroles :

Moreau et Lafortelle

Almanach des Muses 1807.

Sur la page de titre de la brochure, Paris, chez Barba, 1806 :

Voltaire chez Ninon, fait historique, en un acte et en prose, mêlé de vaudevilles ; Par MM. Moreau et Lafortelle ; Représenté pour la première fois sur le théâtre du Vaudeville, le mercredi 7 mai 1806.

Courrier des spectacles, n° 3380 du 8 mai 1806, p. 2 :

[Après le Voltaire vieillissant de la Journée de Ferney, voici le tout jeune Voltaire présenté à Ninon de l’Enclos, qui n’est plus toute jeune. La rencontre de deux grands personnages a fait venir un large public qui a fait le succès de la pièce, malgré une série de défauts bien conventionnels (un ton pas toujours correct, voire graveleux, et l’absence d’intrigue), compensés par des qualités tout aussi classiques (des «  couplets pour la plupart pleins de sel et d’esprit, des saillies piquantes, des mots heureux ». La pièce se contente de montrer les premiers signes de réussite de Voltaire, sous l’égide de Ninon, qui a pressenti le talent du jeune homme et le promet à un grand avenir littéraire. Le dernier paragraphe de l’article commence sur un ton fort polémique. Il attaque « un certain journaliste » qui pourrait bien être, une fois de plus, Geoffroy, le critique du Journal de l’Empire qui dans son compte rendu de la pièce attaque la pièce, et prendra curieusement la défense de du Jarry. Cette anticipation de la réaction d’un critique détesté n’est pas commune... L’article s’achève, de façon plus habituelle, par des éloges pour les interprètes et pour les jeunes auteurs, promis à un bel avenir.]

Théâtre du Vaudeville.

Voltaire chez Ninon.

Ce Théâtre nous a déjà offert dans Une journée de Ferney le grand poète qui a donne son nom à son siècle ; mais il nous l’a montré, pour me servir des propres expressions de Voltaire, comme un vieux soldat retiré dans sa chaumière. Aujourd’hui il nous présente Voltaire à quatorze ans, Voltaire chez Ninon, un siècle à son aurore devant un siècle qui finit.

Les noms du grand homme et de la femme célèbre ont fait merveille ; la pièce a été constamment applaudie, et si l’on a eu à désapprouver in petto quelques expressions déplacées, un ou deux couplets tant soit peu graveleux, les scènes écrites avec art, les couplets pour la plupart pleins de sel et d’esprit, des saillies piquantes, des mots heureux ont conquis les suffrages unanimes, et la visite de Voltaire chez Ninon a été couronnée d’un plein succès. Ce n’est pas que l’ouvrage offre même l’ombre d’une intrigue. Il s’agit du départ de Voltaire, à sa sortie du collège, en qualité de Page du Marquis de Châteaudun, ambassadeur de France à la Haye. Le jeune Arronet [sic] est présenté à Ninon, qui conçoit de son talent les plus belles espérances, et qui conseille au père du jeune homme de ne pas priver la France d’un poète dont le génie peut l’honorer un jour. Durant cet intervalle, Voltaire a adressé à Mr. le Dauphin une petite pièce de vers pour lui recommander un vieux serviteur de Ninon ; le Prince l’a lue, et a accordé la faveur qu’il sollicitoit. Ce succès décide la vocation de Voltaire. Le père Arronet et le Marquis se rendent aux sollicitations de Ninon ; et le Page sacrifie sans regret les lauriers de Mars aux couronnes que lui promet Apollon.

Les auteurs de ce vaudeville ne doivent pas se promettre d’être loués par tout le monde. Voltaire et Ninon sont des noms proscrits par certain journaliste qui aura de plus à se venger de la nouvelle caricature qui le livre dans cette pièce à la risée du public, sous les traits du pédant Dujarri. Si le ventre de l’acteur avoit eu un peu plus de proéminence, si sa face eut été plus rebondie, on s’y seroit encore moins trompé. Il faudra voir comment il traitera la pièce, les auteurs et les acteurs. Du reste, la colère n’empêchera pas l’ouvrage d’avoir un succès soutenu, les acteurs, et entr’autres Mad. Belmont d’obtenir de nombreux applaudissemens, et les auteurs, MM. Moreau et La Fortelle, de jouir long-tems des fruits de leur travail.

Journal de l’Empire du dimanche 11 mai 1806, p. 1-4 :

[On a l’impression, quand on lit cet article qui n’est pas signé, mais qui doit être de l’excellent Geoffroy, qu’il est fait pour donner raison à l’auteur de l’article du Courrier des spectacles ci-dessus. On y sent toute la hargne anti-philosophique de l’auteur, qui concerne bien sûr Voltaire, mais aussi cette pauvre Ninon de l’Enclos, qui ne méritait pas un tel traitement (la réduction à « un parchemin tanné appliqué sur les os » manque de savoir-vivre). De même, on a droit à l’étalage d’érudition appliqué à une pièce du Vaudeville, où on ne va évidemment pas pour s’instruire (et Geoffroy le sait bien : ses calculs sur l’âge des protagonistes sont surtout la marque de son hostilité aux deux personnages, personne n’a sans doute envie de reprocher un tel détail aux auteurs – il y a bien pire comme anachronisme dans une foule de pièces du temps). La profession du père de Voltaire, par exemple, ne doit pas paraître un point important pour beaucoup de spectateurs. Le sommet du ridicule est peut-être bien atteint quand Geoffroy entreprend de réhabiliter l’assez obscur abbé du Jarry et sa manie des citations, ridiculisée dans la pièce. On sent que Geoffroy, qui peut avoir lu l’article du Courrier des spectacles, est en plein plaidoyer pro domo. Il finit d’ailleurs par avouer qu’il est lui-même dans la lignée de tous les faiseurs de citations, Cicéron, Pline, Sénèque, Montaigne, etc. Même Rousseau est dans la liste des sources fécondes de citations, et ce n’est pas pour une fois une critique du citoyen de Genève (on sait que Rousseau n’est pas plus aimé de Geoffroy que Voltaire). Ce qui est en cause pour Geoffroy, c’est le jugement porté sur deux siècles, que tout oppose, un dix-septième classique et un dix-huitième décadent. Les deux personnages sont justement des symboles de la déchéance d’un siècle dont Geoffroy sait bien comment il a fini, et où il voit les signes de la subversion de toutes les valeurs : « Ninon avoit abjuré son sexe, et s'étoit fait homme. Voltaire abjura son éducation, ses principes de citoyen, et même de poète, pour se faire philosophe. » L’emploi du verbe abjurer a évidemment une grande portée, surtout de la part de l’ancien jésuite qu’était Geoffroy. Il faut bien sûr reconnaître le succès de la pièce, indiscutable. Il l’attribue à la façon dont les deux protagonistes sont représentés, « d’une manière très convenable ». Le jeune acteur jouant un Voltaire de quatorze ans est mieux jugé que l’actrice jouant la vieille Ninon, dont elle accentue la décrépitude. Sa présence sur une scène n’est possible que parce que vieille, elle a renoncé à la vie dissolue que Geoffroy lui prête et à laquelle elle fait pourtant des allusions qui ne peuvent être admises que parce qu’elle les fait avec esprit (Geoffroy n’aime pas qu’on joue avec la morale). Et on pourrait supprimer le rôle du précepteur de Voltaire : est-il convenable qu’un précepteur, profession que Geoffroy a exercée, se trouve chez une ancienne courtisane. Le jugement final est positif : la pièce est pleine d’esprit, avec une telle densité qu’il était impossible au public de manifester de l’humeur (mais en avait-il envie ?). Les deux jeunes auteurs ont réussi leur entrée au Vaudeville.]

THÉATRE DU VAUDEVILLE.

Voltaire chez Ninon.

Ninon est la madone des philosophes ; ils regardent sa maison comme le berceau de leur secte. Le catéchisme de Ninon se réduisoit à deux dogmes principaux, l'incrédulité en religion, et l’infidélité en amour : elle prouvoit l’un par ses discours, l'autre par son exemple. Elle tenoit une espèce de lycée pour la brillante jeunesse de Paris : les écoliers échappé ou chassé du collège, venaient chez elle perfectionner on plutôt gàter leur éducation : elle se chargeoit de les mettre dans le monde et ne les y faisoit entrer qu'après les avoir bien purgés de toute espèce de superstition et de scrupules capables de les incommoder sur la route. Nous avons vu les fruits de ces éducations un siècle après.

Ninon mourut à quatre vingt-dix ans, en I705. Voltaire, né en 1694, ne pouvoit alors avoir qu'onze ans. Ce qu'il y a de plus merveilleux dans Ninon, c'est d'avoir été long-temps aimable ; ce qui prouve que son esprit et ses graces avoient plus de part que sa beauté aux sentimens qu'elle inspiroit. Il faut cependant se garder de croire que Ninon ait pu se soustraire à l'irréparable outrage des ans : si on lui accorde d'avoir conservé jusqu'à soixante ans le don de plaire, c'est le non plus ultra de la complaisance : ainsi elle a été vraiment vieille pendant trente ans. On a débité sur Ninon, comme sur tous les personnages célèbres, une foule d'anecdotes que les jeunes gens saisissent avec avidité et dont ils ornent leur mémoire : la plupart sont fausses et il faut rejeter toutes celles qui paroissent invraisemblables. Ces anecdotes forment la nouvelle mythologie des poètes, des petits théâtres ; ils s'en accommode» par la même raison qui autorise les poètes tragiques à se servir des fables anciennes.

Voltaire fut conduit chez Ninon par son parrain, l'abbé de Châteauneuf. L'enfant ne vit dans cette femme si vantée qu'une vieille décrépite, qui n'avait plus qu'un parchemin tanné appliqué sur les os  : c'est lui même qui rend à la vérité ce témoignage fidèle. Ninon vit dans Voltaire un écolier très-éveillé, qui sembloit devoir faire beaucoup parler de lui : elle lui légua sa bibliothèque, avec une somme de deux mille francs.

L'entrevue d'un enfant avec :une femme sur le bord du tombeau, voilà tout ce que l’histoire fournissoit aux deux auteurs de Voltaire chez Ninon, MM. Moreau et la Fortelle, pour faire un vaudeville. Le parti t qu'ils ont su tirer d'un fonds si mince, et même si triste, montre les ressources de leur esprit et de leur imagination. Ils ont d'abord donné à Voltaire trois ans de plus, et à Ninon vingt-sept à vingt-huit ans de moins. Il ne faut pas chicaner 1es auteurs sur ces légers anachronismes, sans lesquels le.sujet étoit impraticable : on ne devoit pas compter sur une action et sur une intrigue ; la pièce ne pouvoit porter que sur les caractères de Voltaire et de Ninon. L'amour de M. l'abbé du Jarry pour la fille du concierge de Ninon, laquelle préfère à l'abbé in garçon limonadîer, n'est pas un grand effort d'invention ; ce qui est plus nouveau, c'est le portier de Ninon transformé en concierge ; mais rien n'empêche les poètes de relever les personnes par des noms honorables.

Voltaire, dans la pièce, est chassé du collège quand il paroît chez Ninon, on sent bien que Ninon ne l'en estime pas moins, et même en espère plus de lui. On suppose aussi que ce fils de M. Arrouet, même étant au collège avoit déjà changé le nom de son père contre un nom de guerre plus brillant et qu'il s'appelle Voltaire. M. Arrouet est présenté comme le notaire de Ninon ; mais dans la Vie qui est à la tête des Œuvres de Voltaire, ce M. Arrouet est qualifié de trésorier de la chambre des comptes, sans aucune mention de son titre de notaire. Le bonhomme Arrouet ne. pouvoit jouer sur la scène qu'un rôle médiocre devant son fils, qu'il regarde comme un assez mauvais sujet, et dont il déplore la métromanie ; il voudroit bien s'en débarrasser et l'éloigner de Paris en le faisant partir pour la Hollande. Le marquis de Châteauneuf, de concert avec le bon M. Arrouet, se charge d'emmener ce jeune étourdi à la
Haye où il est nommé ambassadeur : Ninon insiste pour qu'on le laisse cultiver ses talens à Paris. Voltaire ne fait cesser la persécution qu'en composant des vers adressés à M. le Dauphin pour obtenir une pension au portier soi-disant concierge de Ninon, lequel est un soldat invalide. Ces vers se récitent sur le théâtre tels qu'ils se trouvent dans l'édition des Œuvres de Voltaire ; mais on ne sait si l'auteur ne les a pas retouchés depuis, et s'il nous les a donnés tels qu'ils étoient lorsqu'il les composa en 1706 ou en 1707 à l'âge de douze ou treize ans  :

            Noble sang du plus grand des rois,
            Son amour et notre espérance,
            Vous qui sans régner sur la France
            Régnez sur le cœur des Français,
            Pourrez-vous souffrir que ma veine,
            Par un effort ambitieux
            Ose vous donner une étrenne
Vous qui m'en recevez que de la main des dieux !
            La nature en vous faisant naître
      
Vous étrenna de ses plus-doux attraits
            Et fit voir dans vos premiers traits
      Que le fils de Louis étoit digne de l'être.
Tous les dieux à l'envi vous firent leurs présens :
      Mars vous donna la force et le courage ;
            Minerve, dès vos jeunes ans,
      Ajouta la sagesse au feu bouillant de l'âge ;
      L'immortel Apollon vous donna la beauté ;
Mais un Dieu plus puissant que j’implore en mes peines,
            Voulut aussi me donner mes étrennes
            En vous donnant la libéralité.

Ce vers n'ont rien d 'étonnant et ne sont pas au-dessus de la portée d’un écolier de quatorze ans qui a de l'esprit ; ils sont plus faciles qu'élégans, pleins d'un petit babil et de choses communes. Cette tournure est indirecte :

            Ose vous donner une étrenne,
Vous qui n'en recevez, etc.

Il faudroit, à vous qui n'en recevez, etc. C'est cependant sur ce chef-d'œuvre que le bon homme Arrouet reconnaît qu’un poète peut être bon à quelque chose, et permet à son fils de rester à Paris.

On a sacrifié le pauvre abbé du Jarry. parce qu'il remporta, dit-on, le prix de l'Académie française pour lequel Voltaire avoit concouru :̃ c'est pour lui faire expier cette témérité, qu'on en a fait une espèce de caricature, un Cassandre imbécille, amoureux de la fille d'un portier, rîval d'un garçon limonadier, et, ce qui est le dernier supplice le plastron des sarcasmes de Voltaire. Ils ont une scène ensemble, où chaque mot de l'abbé ne semble dit que pour appeler un trait piquant de l'écolier : c'est un combat de bètises et d'épigrammes qui se heurtent. Les auteurs devoient à Voltaire une victime, et l'abbé du Jarry leur est tombé sous la main. Personne ne s'avisera de réclamer en faveur d'un inconnu sans conséquence et sans aveu ; mais en cédant à l'usage de leur théâtre, ils ne devoient pas trop s'écarter de la raison en prêtant à l'abbé du Jarry des citations ridicules et pédantesques, ils ne devoient pas généraliser cette farce particulière, et prononcer de leur autorité. qu'il n'y a que les sots qui citent,; et qu'en citant les autres on n'est jamais cité ; car rien s'est plus faux, et ce jeu de mots ne peut plaire qu'aux ignorans très-incapables de citer des gens qu'ils ne connoissent pas.

Sans parler de Cîcéron qui ne cesse de citer Homère, les poètes grecs et latins, sans parler de Pline et de Sénèque qui sont pleines de citations, qui. jamais a plus cité que Montaigne ? Ses Essais ne sont-ils- pas hérissés de passages d’auteurs grecs et latins qu'on seroit bien fâché de n'y pas trouver? Et cependant quel homme fut plus ennemi du pédantisme que Montaigne ? Quel homme eut plus d'esprit et d'imagination ? Quel homme est aujonrd'hui plus cité par les gens de tous les partis ? Adisson n'a-t-il pas rempli son Spectateur des plus beaux traits des anciens ? Les lettres de Racine offrent des citations charmantes : Voltaire écrivant à ses amis, ne cesse de citer Horace. Jean-Jacques Rousseau, dans son roman, ne se refuse jamais le plaisir de transcrire de beaux vers italiens. Il est donc agréable de citer quand on cite à propos. C'est un peu ma cause que je défends ici ; car j'aime à citer : je cite souvent, mes citations ne peuvent déplaire à ceux qui ne savent pas le latin, et peuvent quelquefois les exciter à l’apprendre ; et les passages que je cite sont de nature à donner aux gens du monde bonne opinion des anciens.

Tout le petit vaudeville de Voltaire chez Ninon porté sur le rapprochement d'un siècle qui finit et d'un siècle qui commence : idée ingénieuse, et même profonde, que les auteurs ont exprimée à l'occasion d’une petite galanterie de Voltaire qui se jette aux genoux de Ninon. Le dix-huitième siècle n’est pas resté long-temps aux genoux du dix-septième : la posture étoit gênante : il s’est bientôt relevé, et il a trouvé plus commode de se moquer de ce qu’il ne pouvoit égaler. Quand on songe que c'est la tête folle d’un poète aussi fougueux que Voltaire qui a dirigé le dix-huitième siècle, on a de la peine à croire que ce siècle eût été bien sage.

11 y a réellement quelque affinité entre Ninon qui a cherché vainement à corrompre son siècle, et Voltaire qui a corrompu le sien avec les élèves que Ninon avoit formés. Ninon avoit abjuré son sexe, et s'étoit fait homme. Voltaire abjura son éducation, ses principes de citoyen, et même de poète, pour se faire philosophe  ; car il n’y a pas plus de ressemblance entre un poète et un philosophe, qu'entre un homme et une femme. Voltaire, philosophe de nom, n'a jamais songé à instruire  ; il n’a cherché qu'à séduire par son coloris comme Ninon par ses graces. Tous les deux ont eu un grand fonds de coquetterie, d'enjouement, de frivolité ; tous les deux ont eu des agrémens particuliers jusque dans leur abandon et dans leur négligence. C'est ainsi qu'on trompe, c'est ainsi qu'on fait des prosélytes, et même des fanatiques : celui ou celle qui plaît a toujours raison. En général, le caractère distinctif de Voltaire-est celui d'une femme galante qui se respecte peu, qui prodigue les dons de la nature et les prestiges de l'art pour éblouir et subjuguer les hommes, qui attaque les sens plus que le cœur, et, peu scrupuleuse sur les moyens d'augmenter sa cour, spécule moins sur sa beauté que sur ses artifices et sur la foiblesse de ses adorateurs.

La pièce a réussi, parce que Voltaire et Ninon y sont présentés d'une manière très-convenable à l'idée qu’on se forme d'un enfant tel que Voltaire, et d'une vieille telle que Ninon. Le jeune Blosseville, chargé du rôle de Voltaire, s'en acquitte avec beaucoup de grâce et de finesse ; mais l'actrice qui joue Ninon est une vieille comme il n'y en a point : elle a mis plus d'art à se vieillir ainsi sur la scène, que les plus habiles coquettes n'en mettent à se rajeunir dans la société ; elle est parvenue à se faire une femme de soixante à soixante-dix ans, dont le visage conservé offre encore de beaux restes  ; elle est un peu courbée ; elle branle la tète et chante d'une voix tremblante ; ce sont là les principaux signes de sa vieillesse. Il y a beaucoup d'art, d'intelligence et de coquetterie dans ce travestissement.

L'âge de Ninon la rend un personnage moins indigne de la scène : cependant ses anciennes mœurs percent encore dans quelques plaisanteries sur ses plaisirs passés, et sur-tout dans le couplet sur son boudoir, où il ne se passe plus que des actes devant notaire ; couplet dont la liberté passe à la faveur de l'esprit qui l'assaisonne. Le rôle du précepteur de Voltaire est inutile et peu convenable : qu'est-ce qu'un précepteur qui .vient chez une vieille femme galante uniquement pour faire l'éloge de son élève, qu'on vient de chasser du collége pour s'être moqué de ses maîtres ? Il seroit plus digne de ce précepteur de réprimander son disciple sur 1a malice qui lui fait attribuer son expulsion à son refus de se faire jésuite et de louer une mauvaise tragédie de jésuite représentée au collége.

Si dans quelques endroits le public eût été tenté de témoigner de l'humeur, les auteurs ne lui en auroient pas donné le temps; car un joli couplet accouroit aussitôt pour demander grâce et commander les applaudissemens. On en a fait répéter plusieurs, entr'autres celui où l'on dit que Ninon si elle eût voulu léguer à quelqu'un so n esprit et ses graces, n’eût pas trouvé d'exécuteur testamentaire. Le couplet de la fin, chanté par madame Henri, a fort bien couronné l'œuvre

Aux seuls amis de la chanson
Notre auteur a dessein de plaire;
Près du grand âge de Ninon
II place le jeune Voltaire.
Applaudissez à son dessein
Et quelquefois venez encore
Voir une belle à son déclin,
Voir un grand homme à son aurore.

Tous les couplets à l'exception d'un très-petit nombre ont un bon sel et un esprit de meilleur aloi que celui qui se débite vulgairement au Vaudeville. Cette pièce peut procurer aux deux jeunes auteurs un établissement solide à ce théâtre où ils n'avoient encore qu'un pied à terre.

La Revue philosophique, littéraire et politique, an 1806, deuxième trimestre, n° 16 (1er juin 1806), p. 435 :

Théâtre du Vaudeville.

Voltaire chez Ninon.

L'intérêt de deux noms célèbres, l'opposition heureusement conçue, heureusement exécutée de Ninon à son déclin et de Voltaire naissant, de très jolis couplets, un dialogue spirituel ont assuré à ce joli petit acte un succès flatteur et mérité. On y reconnaît la touche de MM. Lafortelle et Moreau, dont la plume a déjà coopéré au joli ouvrage des Chevilles de maître Adam et à quelques autres vaudevilles agréables.              L. C.

Magasin encyclopédique, ou Journal des sciences, des lettres et des arts, 11e année (1806), tome III, p. 434-435 :

Voltaire chez Ninon.

C'étoit un contraste bien piquant que celui d'une belle encore belle à son déclin, et d'un grand homme dont l’aurore annonçoit ce qu'il devoit être. On sait que Voltaire fut présenté à Ninon ; qu'elle protégea ses essais; qu'elle lui légua sa bibliothèque. Les auteurs de la pièce nouvelle ont saisi cette anecdote ; ils en ont fait un tableau agréable. Je dis un tableau, car il n'y a pas la moindre intention dramatique. Un dialogue vif, des saillies piquantes, des couplets heureux, voilà le mérite de leur ouvrage. On y a trouvé quelques disparates. Par exemple, se peut-il qu'un garçon de café se trouve dans le cabinet de Ninon avec le Père Porée, monsieur de Châteauneuf dont ils ont fait un marquis, et qui étoit un abbé, et . avec M. du Jarry, qui vient en costume d'abbé faire la cour à la fille du portier. Tout cela est un peu bizarre, si ce n'est pas ridicule. On a trouvé aussi le style des personnages affecté, quelquefois même incompréhensible. Châteauneuf dit que si Ninon lègue à quelqu'un son esprit et ses grâces légères, elle ne trouvera pas d'exécuteurs
testamentaires
. Ninon parle ensuite de son cabinet, où elle dit qu'il s'est passé plusieurs actes sans notaires, etc. etc. Le dénoûment consiste dans le consentement que donne M. Arouet à son fils de se livrer à la poésie, lorsqu'il apprend que le jeune homme en a obtenu l'accessit à l'Académie. Le second dénoûment est la pension qu'obtient le portier de Ninon, grâces aux vers que Voltaire a adressés au Dauphin ; et le troisième est le mariage de la fille du portier avec le garçon limonadier.

Les auteurs de cette bluette, sont MM. Moreau et Lafortelle, qui ont assez d'esprit pour en faire un meilleur usage.

Dans L’Esprit des journaux français et étrangers, tome X, octobre 1814, p. 285-288, le critique, qui doit rende compte du Boxeur français ou Une Heure à Londres, commence son article par le compte rendu de la reprise de Voltaire chez Ninon qui a précédé la pièce nouvelle, et se montre particulièrement sévère avec elle.

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