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Cendrillon

Cendrillon, opéra féerie en trois actes, paroles d'Étienne, musique de M. Nicolo Isouard, 22 février 1810.

Théâtre de l'Opéra-Comique.

Titre :

Cendrillon

Genre

opéra-féerie

Nombre d'actes :

3

Vers / prose ?

en prose, avec des couplets en vers

Musique :

oui

Date de création :

22 février 1810

Théâtre :

Théâtre de l’Opéra Comique

Auteur(s) des paroles :

Étienne

Compositeur(s) :

Nicolo

Almanach des Muses 1811.

Perrault suivi d'un peu loin. Cadre choisi pour mettre en scene une actrice charmante et deux excellentes cantatrices. Un premier acte supérieur aux deux autres ; mais au total assez d'intérêt pour avoir attiré la foule et obtenu un succès prodigieux dont l'auteur et le compositeur peuvent s'applaudir également.

Sur la page de titre de la brochure, paris, chez Vente, 1810 :

Cendrillon, opéra-féerie en trois actes et en prose ; paroles de M. Etienne, musique de M. Nicolo Isouard, de Malthe. Représenté, pour la première fois, sur le théâtre impérial de l'opéra-comique, par les comédiens ordinaires de sa majesté l'empereur et roi, le 22 février 1810.

Magasin encyclopédique, ou journal des sciences, des lettres et des arts, 15e année, 1810, tome I, p. 378 :

[L’auteur du compte rendu de Cendrillon parle d’abord de son succès, attribué à sa gaieté, au spectacle, et à la remarquable interprétation d’un trio d’actrices. En guise de résumé (inutile : tout le monde connaît et aime Cendrillon), quelques considérations sur le petites filles qui se rêvent en cendrillon, et sur les hommes amateurs de contes merveilleux, avec la caution de La Fontaine. Il ne reste qu’à louer la musique, avec deux morceaux en particulier, et donner le nom de l’auteur du texte, « qui est accoutumé à des succès ».]

Cendrillon, opéra féerie en trois actes, joué le 22 février.

Cet opéra comique a obtenu beaucoup de succès : il le doit à sa gaieté, à son spectacle, aux talens réunis de Mesdames Duret, Renaud et Alexandrine Saint-Aubin : cette dernière est charmante en Cendrillon ; elle chante, elle danse, elle ravit tous les spectateurs. Nous n'analyserons point cette pièce, l'auteur a suivi la marche du conte ; et qui n'a pas été bercé dans son enfance du joli conte de Cendrillon. Il n'y a pas une petite fille qui ne se soit bien promis de ne pas sortir du bal plus tard que minuit. Mais toutes auroient consenti à perdre leur pantouffle pour épouser le fils du Roi. Les hommes sont de grands enfans : ils revoyent avec plaisir les hochets de leur premier âge. Si Peau d'Ane m'étoit conté, dit La Fontaine, j’y prendrois un plaisir extrême. Pourquoi donc n'en prendroit-on pas à Cendrillon ?

La musique de M. Nicolo a fait généralement plaisir. On a remarqué surtout un petit air de Cendrillon, et le trio pendant lequel elle chante en soufflant le feu : il étoit un p'tit homme, qui s’appeloit Guilri.

La pièce est de M. Etienne, qui est accoutumé à des succès.

L’Esprit des journaux français et étrangers, tome III, mars 1810, p. 274-282 :

[Que dire d’une telle pièce ? Le sujet est connu (et même plus que connu), et le critique se trouve un peu réduit à en résumer l’intrigue, en soulignant les moments où l’auteur suit le conte de Perrault, et ceux où il s’en sépare. Une remarque un peu curieuse toutefois : l’interrogation sur le lieu de l’action, comme si on n’était pas dans le pays des contes. Le critique finit par opter pour l’Italie, sur un indice assez mince. Une fois les trois actes racontés (et ils le sont longuement), il n’y a plus qu’à souligner son succès indiscutable, même si on peut en trouver la moralité « un peu niaise et sur le manque de différence entre certains rôles (entre les deux sœurs aînées, entre le sénéchal et le baron).Il faut ensuite souligner la qualité de l’interprétation pour les rôles féminins. La chanteuse interprétant Cendrillon a même été appelée sur scène avec les auteurs. Pour la musique, on sent le manque d’enthousiasme du critique : ce qu’il a entendu n’offre que peu d’originalité : que de réminiscences ! Nicolo a droit à une sévère mise en garde : qu’il se méfie de sa trop grande facilité, c’est « la supériorité des ouvrages qui fonde les réputations ».]

Théâtre de l’Opéra-Comique.

Cendrillon, opéra-comique en trois actes, de M. Etienne, musique de M. Nicolo.

Qui n'a pas lu les Contes de ma Mère l'Oye ? Qui n'a pas pris intérêt à cette pauvre Cendrillon, opprimée par deux sœurs jalouses qui en ont fait leur servante, et protégée par une bonne fée ; sa marraine, qui lui donne de si jolies pantoufles de verre et lui fait épouser un roi ? Un sujet soutenu par de tels souvenirs, pouvait tenter un auteur dramatique, quoiqu'il offrit plus d'une difficulté. Voyons comment M. Etienne a profité des uns et a combattu les autres.

On sait que la géographie n'est pas la partie brillante des contes des fées ; on y voit presque toujours des rois, mais on ne sait guères dans quel pays ils ont régné. M. Etienne, à cet égard, n'a pas mieux fait que le conte. Tout ce que l'on peut supposer, c'est que la scène se passe en Italie, puisque nous nous trouvons, au lever de la toile, chez le baron de Montefiascone. Les deux sœurs favorisées sont assises auprès d'une toilette, et Cendrillon dans un coin de la cheminée attise le feu et prépare le déjeûner. Un mendiant se présente ; les deux aînées le repoussent, mais Cendrillon l'accueille malgré elles, l'engage à se chauffer et lui donne du pain et du lait. Le mendiant retiré, le baron paraît en robe-de-chambre. C'est une espèce d'imbécille fort entiché de l'antiquité de sa race, qu'il fait descendre de Charles-le-Simple par les hommes, de Fréderic-le-Cruel par les femmes, et qui, dit-il, n'a point dégénéré. Il se met à table avec ses deux aînées. Cendrillon les sert ; et pour la punir d'avoir donné au mendiant une partie du lait qui ne lui appartenait pas, elle est condamnée à manger du pain sec, Un bruit de chasse se fait entendre, et bientôt on voit entrer deux personnages dont l'un, que l'on reconnaît pour le mendiant de la première scène, quoiqu'il ait changé d'habits, se donne pour le sage Alidor, instituteur du roi. Il annonce au baron que le monarque va paraître lui-même, et qu'il vient chercher ses filles pour les conduire dans ses carosses à un bal qui se donnera le soir même à la cour. C'est à ce bal que le roi doit se choisir une épouse ; on peut juger du désir qu'ont les deux demoiselles d'y paraître à leur avantage. Elles se retirent donc pour s'habiller avec magnificence. Le père les accompagne, et Cendrillon sort de son côté. Pendant que les unes s'occupent de leur toilette et l'autre des soins du ménage, le sage Alidor s'entretient avec son compagnon de voyage, qu'il a fait passer d'abord pour un simple écuyer ; et c'est dans cet entretien que s'achève l'exposition commencée entre le baron et ses filles, mais que nous plaçons ici toute entière pour plus de commodité.

Il faut donc savoir que le dernier roi du pays avait confié l'héritier présomptif de sa couronne, à peine sorti de l'enfance, aux soins du sage Alidor. Le prudent gouverneur, qui se mêle aussi de magie, a fait voyager son élève. Le roi est mort avant le retour de son héritier, et a fait un testament par lequel son fils doit se marier dans un mois. Alidor l'a ramené bien vîte ; mais afin que le prince puisse trouver une épouse qui l'aime pour lui-même, il s'est avisé d'un stratagême assez singulier. C'est sous l'habit et le nom d'un simple écuyer qu'il doit chercher à plaire, tandis qu'un certain sénéchal, personnage fort ridicule, prendra les habits et le nom du roi, et tentera ainsi l'ambition des femmes. L'épreuve jusqu'ici n'a pas été heureuse ; le prince, malgré tout son mérite, n'a pu faire une seule conquête ; le sénéchal, malgré sa sottise, n'a eu qu'à paraître pour conquérir. Cependant le mois de délai expire avec la journée ; il faut se décider, et c'est sans doute dans l'espoir que Cendrillon aimera et touchera le prince, qu'Alidor l'a amené chez le bon baron.

Elle paraît en effet et trouve le faux écuyer fort gentil ; l'écuyer la regarde avec complaisance, mais leur scène est interrompue par l'arrivée du sénéchal qui représente le roi. Le vieux baron est enivré d'une telle visite. Le sénéchal l'emmène avec ses filles. Cendrillon est condamnée par ses sœurs et par son père à garder le coin du feu, mais le sage Alidor la rassure en lui promettant qu'elle viendra à la cour comme ses sœurs.

Ainsi finit le premier acte. Nous analyserons les autres plus rapidement. Le second commence par l'accomplissement des promesses d'Alidor. Cendrillon, vêtue magnifiquement, paraît endormie sur les marches du trône. Qu'on juge de sa surprise à son réveil. Elle est embarrassée de sa parure, embarrassée de paraître à la cour sans éducation, sans talens, et surtout bien alarmée de l'idée de retrouver son pêre et ses soeurs. Alidor ·vient à son aide ; il lui donne une rose qu'elle place à son côté et qu'il lui recommande de conserver avec le plus grand soin, car cette rose empêchera qu'on ne la reconnaisse. la fera aimer de tout le monde et lui donnera tous les talens qu'elle n'a pas. Les merveilleux effets du talisman se manifestent à l'instant même. Le baron et les deux sœurs arrivent et prennent Cendrillon pour une dame de la cour ; mais si son air a changé, son cœur est toujours resté le même ; elle embrasse ses deux jalouses et les comble de présens. Le prince toujours en simple écuyer, paraît ensuite et s'enflamme pour Cendrillon. On va donner un tournois ; il veut y paraître sous ses auspices, et non moins éprise que lui, elle l'accepte pour chevalier. Il sort, remporte le prix et revient lui en faire hommage. Cependant, l'instant où les jeunes filles qui prétendent à la main du monarque doivent se présenter à lui, est arrivé. Le sénéchal se place sur le trône ; l'une des filles du baron danse pour le séduire ; l'autre déploie ses talens pour le chant ; Cendrillon, toujours modeste, reste assise sur un tabouret ; mais le prince la prend par la main et il faut bien qu'elle se montre. Elle chante et danse tout-à-la-fois avec tant de goût et de grace que le faux écuyer n'y tient plus et lui offre une couronne, comme à l'épouse du roi. Mais le sénéchal, dont le rôle n'est pas encore fini, descend de son trône et se présente pour lui donner la main. Cendrillon est désespérée ; c'est l'écuyer seul qu'elle aime, et pour échapper à un trône où elle ne siégerait pas avec lui, elle jette sa rose, se précipite dans la foule et disparaît.

On voit que, dans cet acte, M. Etienne n'a rien emprunté au conte de Perrault ; mais nous croyons qu'il a quelques obligations à un autre conte intitulé, les Trois Ceintures, et qui parut dans le Mercure il y a quelque temps. Quoi qu'il en soit, c'est à Perrault qu'il est revenu pour son troisième acte, beaucoup moins long que les deux premiers. On apprend au commencement que Cendrillon a perdu une de ses pantoufles, et que le prince à qui on l'a remise a engagé, par une proclamation, toutes les prétendantes à venir la réclamer. Le dénouement se fait aussi comme dans le conte. Cendrillon seule peut prouver ses droits à la pantoufle, en produisant la pareille. Alidor lui rend sa rose ; elle recouvre aussitôt et sa parure dont elle avait été dépouillée et les talens qu'elle avait perdus ; le prince l'épouse, et se charge de la fortune de ses sœurs. Le reste de l'acte est rempli par des scènes entre ces deux sœurs et le sénéchal qu'elles dédaignent, depuis qu'il a repris son premier état.

Quoique cet acte soit inférieur au premier pour l'intérêt, et au second pour la pompe du spectacle, on voit que l'ouvrage en général ne manque ni de pompe ni d'intérêt. Son succès a été aussi grand que l'empressement du public à le voir ; et c'est beaucoup dire, car toutes les loges étaient louées quinze jours d'avance, et toutes les autres places étaient prises à l'heure où l'on ouvre ordinairement les bureaux. Sans vouloir troubler le triomphe de l'auteur, nous croyons cependant pouvoir dire que, s'il a profité en habile homme des avantages de son sujet, il n'en a pas éludé de même les inconvéniens. La moralité en est un peu niaise. Les deux sœurs jalouses paraissent calquées sur le même modèle ; ce sont deux rôles qui n'en font qu'un. On peut en dire autant du sénéchal et du baron, que Lesage et Juliet représentent ; ce sont deux imbécilles du même ordre , et c'est trop de deux par-tout ailleurs qu'aux Variétés. Le rôle du roi, joué par Paul, et celui du sage Alidor, par Solié, sont assez insignifians ; mais la manière dont ceux des trois sœurs sont remplis, permet à peine d'appercevoir ces défauts. Mme. Duret et Mlle. Regnault jouent les deux aînées. On connaît le talent de ces deux cantatrices ; elles excellent dans leur art ; et la différence que le poëte n'a point mise dans leurs caractères, se trouve dans leur méthode et dans leurs moyens. Mlle. Alex. SaintAubin jouait Cendrillon; ce rôle et même l'ouvrage ont été composés pour elle : on voit peut-être un peu trop que les autres personnages lui sont sacrifiés. Au reste, elle y a déployé ce talent si vrai, si naïf, si aimable qui lui a concilié la bienveillance du public. Elle a chanté avec plus de méthode et de sûreté que dans aucun de ses autres rôles ; elle a dansé avec beaucoup de grace et de légéreté. On l'a demandée après la pièce avec les auteurs, et elle s'est rendue aux désirs du public, ainsi que M. Nicolo, auteur de la musique.

Nous n'en avons point encore parlé et nous n'en dirons que peu de chose. L'ouverture est une symphonie concertante dont la harpe et le cor doivent faire les honneurs. On a fait entrer assez heureusement dans l'introduction à l'italienne le petit air de Carabi, chanté par Cendrillon ; mais du moment où le mendiant paraît, on a peine à saisir la liaison des parties. Dans le premier duo, que chantent Mme. Duret et Mlle. Regnault, on admire les cantatrices, on cherche le compositeur. Leur second duo, où elles se raillent mutuellement, offrait un sujet neuf à notre Opéra-Comique, mais il en rappellait plusieurs du même genre à l'Opéra-Buffa (entr'autres celui des deux Jumeaux : Fate largo à madamina), et ne les rappellait que pour les faire regretter. L'air de Mme. Duret n'a produit que peu d'effet, malgré la beauté de sa voix. Un duo entre le prince et Cendrillon aurait plus d'avantage, si le motif n'était emprunté d'un air très-connu. En général, cette composition offre trop de réminiscences. Les morceaux qui ont fait le plus de plaisir sont la romance de Cendrillon au premier acte et l'air de Mlle. Regnault au dernier. Nous avons eu déjà l'occasion d'engager M. Nicolo à se méfier de sa fécondité et de sa mémoire. Il a fait preuve, dans quelques ouvrages, d'un véritable talent; mais il l'usera s'il le fatigue ; et dans son art comme dans tous les autres, ce n'est pas le nombre, mais la supériorité des ouvrages qui fonde les réputations.                            G.

Geoffroy, Cours de littérature dramatique, seconde édition, tome cinquième (1825), p. 425-433 :

[Article publié dans le Journal de l'Empire du 14 février 1810. Il occupe la totalité du feuilleton (7 colonnes !)]

CENDRILLON.

Le hasard avait voulu que jeudi dernier fût le jour choisi pour la représentation de Brunehaut et de Cendrillon ; Paris s'étonnait de voir ces deux grands événemens rapprochés et pressés dans la même soirée ; c'était évidemment mettre les curieux à la torture que de les forcer ainsi à se déterminer entre deux objets également capables d'exciter la concupiscence. On s'attendait bien que, pour apaiser les murmures des mécontens, les deux fameuses représentations seraient séparées, et auraient chacune leur jour à part ; mais l'embarras était de deviner laquelle passerait la première, et serait maintenue dans la possession du jeudi précédemment fixé par les affiches des deux théâtres. On connaît l'aventure de ces deux femmes qui, se trouvant en carrosse dans une rue très-étroite, s'entêtèrent à ne point reculer l'une devant l'autre, et finirent par s'en aller à pied. Les deux théâtres se sont montrés bien plus sages que les deux femmes ; le Théâtre-Français, comme le plus raisonnable, n'a pas cru compromettre sa dignité en cédant le pas à un enfant tel que l'Opéra-Comique : la fière et terrible Brunehaut a reculé devant la petite Cendrillon. Nous souhaitons à la reine d'Austrasie, pour prix de sa complaisance, un aussi beau destin sur la scène que celui de la modeste fille du baron de Montefiascone ; car Cendrillon, dans l'opéra, est une petite baronne, et n'en est pas plus fière ; sa baronnie ne l'empêche pas d'être la très–humble servante de ses sœurs.

Le conte de Cendrillon est d'une naïveté charmante ; et Perrault, qui n'aimait pas les anciens, n'en est pas moins un auteur d'une simplicité antique. Mais il est impossible de conserver au théâtre cette précieuse candeur : on y supplée par l'agrément du spectacle, par les charmes de la musique, surtout par le jeu des acteurs et des actrices ; et l'on a parfaitement réussi, quand avec tant de frais on est parvenu à donner aux spectateurs à peu près autant de plaisir qu'en donne aux lecteurs le récit ingénu de l'aventure ; car tout ce qu'on fait au théâtre pour la broder, en affaiblit nécessairement l'intérêt principal.

La scène est donc en Italie. Le baron de Montefiascone a deux filles dont il est idolâtre : ce sont, comme toutes les filles que l'on gâte, des orgueilleuses et des sottes. Cendrillon n'est que la fille-de sa seconde femme : c'est la meilleure fille du monde, mais son beau-père la maltraite, et la force à servir ses sœurs comme une esclave. Sa place est au coin du feu, et c'est de là que lui vient son nom de Cendrillon : on la voit, au lever de la toile, occupée à préparer le déjeûner, pendant que ses sœurs se disposent à un bal que donne le roi du pays. Un pauvre se présente, et demande l'aumône : les sœurs le rebutent ; Cendrillon le fait asseoir auprès du feu, lui donne un morceau de pain ; mais dès que les deux sœurs s'en aperçoivent, le malheureux est impitoyablement chassé, et Cendrillon éprouvera bientôt les effets de sa reconnaissance. En attendant, elle sert le déjeûner à son père et à ses sœurs ; et, pour la punir du bon accueil qu'elle a fait au pauvre, on la condamne à manger son pain sec.

Le bruit du cor annonce que le roi chasse dans les environs ; il pourrait bien venir au château du baron : les sœurs volent à leur toilette. Le roi arrive en effet seul avec le sage Alidor, son précepteur ; cet Alidor est précisément le magicien qui a éprouvé le bon cœur de Cendrillon. Le roi garde l'incognito, déguisé sous l'habit d'un simple écuyer ; Cendrillon leur parle, leur conte ses malheurs dans une romance fort agréable, et qu'elle chante avec beaucoup d'intérêt ; ils sont enchantés de sa naïveté et touchés de sa situation. Cependant les sœurs reviennent de leur toilette, magnifiques et rayonnantes. Le baron les présente au sage Alidor et à son compagnon ; il apprend d'eux avec ravissement que le roi doit envoyer un carrosse à ses filles pour les conduire au bal : la pauvre Cendrillon meurt d'envie de voir ce bal ; elle en demande la permission à son père, à ses sœurs, qui l'accablent de mépris ; mais le sage Alidor la console, et lui assure qu'elle ira au bal. Tel est le premier acte, qui me semble le meilleur des trois, celui où il y a le moins de fracas, et où l'on a le plus conservé de l'esprit du conte.

Le second s'ouvre par un tour du magicien : dans une superbe chambre du palais, on voit Cendrillon magnifiquement vêtue, et dormant sur un lit de repos très-riche : le bruit de la musique a bientôt troublé son sommeil. Qu'on juge de sa surprise : elle s'était endormie Cendrillon, et se réveille princesse ! Le sage Alidor vient rassurer, instruire, exhorter sa protégée : il lui fait présent d'une rose magique ; admirable talisman qui donne tout à coup à Cendrillon les grâces, les talens, le bon ton, et l'empêche d'être reconnue par ses sœurs. Ces deux impertinentes ne tardent pas à paraître, gonflées de vanité, sûres de la conquête du roi ; car c'est là le grand motif qui réunit au bal toutes les femmes de la contrée ; le roi doit ce jour même choisir une épouse : toutes s'embarrassent peu du roi, mais toutes aspirent à la couronne.

Ce petit roi d'un coin de l'Italie est aussi délicat que le roi de Pologne dans la Revanche ; il veut être aimé pour lui-même : c'est une fantaisie qui prend quelquefois aux rois de théâtre et de romans. Dans le monde, il ne leur arrive guère de vouloir séparer leur personne d'avec leur fortune. Pour tromper l'ambition de tant de rivales, le jeune élève d'Alidor leur montre à sa place un roi postiche : celui qu'il choisit pour le représenter est un sot, un imbécile, qui se trahit à chaque mot, et dément le rôle dont il est chargé. Le piége en est plus innocent, mais non moins dangereux. Le prétendu roi, fût-il plus niais et plus ridicule encore, n'en serait pas moins l'objet des adulations, des adorations, de l'idolâtrie de toutes les femmes, qui ne voient en lui que son rang. Le véritable roi, déguisé en simple écuyer, est dédaigné de tout le monde. Les sœurs de Cendrillon, surtout, le traitent avec la plus grossière insolence, tandis qu'elles prodiguent les plus basses flatteries au nigaud couronné. Cendrillon seule est aussi bonne, aussi franche à la cour, qu'elle l'était chez elle au coin du feu : elle reconnaît ses sœurs, et, malgré leur froid accueil, elle les comble de caresses et de présens. Le petit écuyer l'aborde ; et comme il paraît tout triste des affronts qu'il essuie, elle le plaint, le console, et lui témoigne le plus tendre intérêt : cet intérêt est bientôt de l'amour. L'écuyer est plus joli garçon que l'imbécile qui le représente en qualité de roi. Cendrillon est sensible à ses hommages, et les reçoit avec une aimable modestie ; elle l'accepte pour son chevalier, et lui donne pour devise : Simplicité, constance. Enflammé des faveurs de sa dame, l'amoureux écuyer soutient dans un tournoi l'honneur de sa beauté, et sort vainqueur de tous les combats : il revient avec toute la cour. Le faux roi monte sur son trône, et les sœurs de Cendrillon étalent devant lui leurs grâces et leurs talens. Alors on ordonne à Cendrillon de danser. Elle prend un tambour de basque, entonne une ronde, et, dans les intervalles des couplets, exécute de petits pas avec beaucoup de précision, et de manière à faire honneur à madame Coulon, sa maîtresse. Ces pas ne seraient rien pour une danseuse de l'Opéra ; ils plaisent dans une actrice de Feydeau, qui n'est pas obligée de danser, et de qui l'on n'attend que de l'aisance et de la grâce. C'est ainsi qu'au Théâtre-Français, dans les trois Sultanes, le public est enchanté d'un petit air que mademoiselle Leverd chante avec goût, et de quelques pas qu'elle trace avec légèreté. L'écuyer, aussi passionné que Soliman, présente à Cendrillon la couronne, comme de la part du roi. Le roi postiche descend alors de son trône, et veut aussi couronner la belle inconnue. Cendrillon, qui ne veut point du roi, et qui n'a que son écuyer dans la tête, jette la couronne, et s'enfuit avec tant de précipitation, qu'elle laisse tomber en chemin un de ses souliers verts. Cet acte, beaucoup plus chargé que le premier, malgré le spectacle, la musique et la danse, me paraît moins agréable, parce qu'il s'éloigne plus de la comédie, et que l'intérêt y est étouffé sous la foule des accessoires.

Dans l'intervalle du second au troisième, le roi prête-nom est détrôné ; l'écuyer, redevenu roi, est désolé de ce qu'il ne lui reste plus de tous les charmes de sa maîtresse qu'un soulier vert, dont la forme atteste qu'il appartient au plus joli pied du monde. L'acte s'ouvre par un air de bravoure chanté par mademoiselle Regnault, et fort applaudi ; mais le jour d'une première représentation, il est prudent de ne pas juger tout-à-fait du mérite des choses par le bruit des applaudissemens. Si l'on s'en tenait à cette règle, presque tout serait parfait dans l'opéra nouveau ; car presque tout a été applaudi avec les mêmes transports. Mais les airs de bravoure ont toujours tort dans les momens où l'on désire avec impatience que l'action marche ; ce sont des obstacles dont la curiosité s'irrite, et c'est alors que le dépit s'écrie : Musique, que me veux-tu? L'autre sœur survient après l'air de bravoure, et quoique ce soit madame Duret, on craint qu'elle ne veuille aussi faire briller mal à propos son gosier ; mais on en est quitte pour la peur. Il s'agit bien d'une autre chanson : on apprend que ce roi si fêté n'est plus roi : lui-même vient certifier aux deux sœurs qu'il n'est plus qu'un misérable, et l'embarras qu'il éprouve à faire cette déclaration rappelle la scène de Pasquin avec Lisette dans le Jeu de l'Amour et du Hasard.

Les sœurs crèvent de colère : elles en ont d'autant plus sujet que c'est le petit écuyer tant méprisé qui est le vrai roi, et que le premier usage qu'il fait de son autorité est d'ordonner qu'une des deux sœurs épouse le ridicule mannequin qui le représentait. Dans l'excès de leur mauvaise humeur, elles reçoivent fort mal Cendrillon revenue à la cour avec ses habits de servante, d'après l'appel que le roi vient de faire à toutes les filles nobles de ses États. L'objet de cet appel est de leur faire essayer le soulier vert, et d'épouser celle à qui cet essai sera favorable : mais on n'aurait jamais fini s'il eût fallu présenter à tous les pieds des prétendantes cette merveilleuse chaussure. A l'aspect du soulier vert, Cendrillon s'écrie naïvement que c'est le sien, et le prouve en le chaussant.

Cet acte est le plus vide : on y trouve cependant de bonnes scènes : entre autres, celle où les deux sœurs veulent faire épouser à Cendrillon le niais qui a fait le roi, est assez plaisante, et celle où Cendrillon rencontre son chevalier, qui ne la reconnaît pas, offre de l'agrément. Mais le vice du sujet, c'est que du moment où le magicien prend sous sa protection Cendrillon, on n'a plus d'inquiétude sur son sort ; il ne reste plus que la curiosité de savoir comment il s'y prendra pour faire la fortune de sa protégée. L'auteur a donc eu besoin de beaucoup d'art et de talent pour ajuster ce sujet au théâtre aussi heureusement qu'il l'a fait. La nécessité de suppléer à l'intérêt est une excuse pour le fracas du spectacle auquel il a eu recours. L'éclat des décorations, la multitude des acteurs, les chœurs, la danse, sont des remplissages dont on ne peut guère se passer quand l'action ne suffit pas par elle-même pour attacher.

Le premier acte est très-satisfaisant : le second est remarquable par la métamorphose de Cendrillon en princesse, et surtout par une scène de Cendrillon avec le roi déguisé en écuyer. L'ensemble des trois actes est amusant, sauf quelques longueurs qu'il est aisé de faire disparaître. Le succès était assuré dès que mademoiselle Alexandrine Saint-Aubin jouait le rôle de Cendrillon : la faveur publique, qui s'est déclarée si hautement pour elle pendant tout le cours de ses débuts, est encore dans toute sa force ; elle la mérite d'ailleurs par un naturel exquis, et des grâces qui lui sont particulières : ce n'est plus ici la copie de sa mère ; c'est un rôle nouveau qu'elle établit. Il est vrai que c'est encore, dans le premier acte, la petite servante d'Ambroise ; mais dans les suivans, elle s'élève fort au-dessus des ingénuités enfantines, grâce à la rose du magicien : elle a de la noblesse, de la sensibilité, de l'énergie ; on peut augurer qu'elle conservera longtemps ce talisman.

Il y a deux niais dans la pièce. Le premier est le père, qui est aussi ridicule que le comte Sigismond dans la Revanche : ce rôle est bien joué par Juliet. Le second est le faux roi : Lesage y est aussi plaisant que dans M. des Chalumeaux. Il y a de l'esprit et de bonnes plaisanteries dans le dialogue.

La musique fait honneur au talent de M. Nicolo, la romance surtout, et la ronde accompagnée du tambour de basque. On y remarque des duo agréables entre les deux sœurs : le premier est trop chargé d'ornemens, uniquement propres à faire briller, non la voix, mais le gosier. Les deux sœurs sont confiées à deux cantatrices distinguées qui les font bien valoir. Madame Duret a beaucoup contribué, ainsi que sa sœur cadette, au succès de la pièce. Mademoiselle Regnault a donné une nouvelle preuve de ses heureuses dispositions pour le jeu et le chant théâtral : le public l'a traitée de manière à n'exciter entre les sœurs aucune jalousie. Paul a joué le rôle du roi avec beaucoup d'énergie et de sensibilité : cet acteur zélé et laborieux acquiert chaque jour de nouveaux droits à la faveur publique. La plupart des morceaux de chant sont un peu longs ; ils ne sont pas toujours bien placés, et retardent quelquefois la marche de l'action. L'auteur des paroles, M. Étienne, qui a déjà enrichi ce théâtre de plusieurs productions ingénieuses, soutient avantageusement sa réputation dans celle-ci. Les auteurs ont été demandés avec empressement et applaudis avec enthousiasme, ainsi que mademoiselle Alexandrine Saint-Aubin. (24 février 1810.)

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