Le Convalescent de qualité, ou l'Aristocrate

Le Convalescent de qualité, ou l'Aristocrate, comédie en 2 actes, en vers, de Fabre d'Églantine, 28 janvier 1791.

Théâtre Italien.

Titre :

Convalescent de qualité (le), ou l’Aristocrate

Genre

comédie

Nombre d'actes :

2

Vers / prose

en vers

Musique :

non

Date de création :

28 janvier 1791

Théâtre :

Théâtre Italien

Auteur(s) des paroles :

Fabre d'Églantine

Almanach des Muses 1792

Le marquis d'Apremine, vieux goutteux, n'a pas encore entendu parler de la révolution, parce qu'il a été relégué au milieu d'une forêt éloignée par son médecin, qui ne veut pas que les événemens puissent aigrir son humeur. Cependant Gautier, riche cultivateur des environs, vient de mander en mariage sa fille la chanoinesse, pour Gautier son fils qui en est amoureux. Un créancier lui succède, et menace le marquis de le faire saisir le lendemain s'il ne le paye pas sur-le-champ. D'Apremine répond à l'un à l'autre avec la hauteur qui lui est naturelle, et l'ignorance où il est de tout ce qui s'est passé. Mais la chanoinesse aime ke jeune Gautier, et le père offre d'acquitter les dettes du vieux marquis. Gautier fils, qui est officier de la garde nationale, paroît avec son uniforme et ses deux épaulettes ; le convalescent de qualité croit qu'il est colonel, et consent à tout.

Aucune vraisemblance ; plusieurs scènes comiques ; style fort négligé.

Sur la page de titre de la brochure, Paris, chez la Veuve Duchesne et Fils, 1791 :

Le Convalescent de qualité, ou l'aristocrate, comédie en deux actes et en vers, Par P. F. N. Fabre d’Églantine ; Représentée pour la premiere fois au Théâtre Français, dit la Comédie Italienne, le 28 Janvier 1791.

Mercure de France, tome CXXXIX, n° 6 du samedi 5 février 1791, p. 45 :

[Compte rendu plutôt sommaire d’une pièce à succès hostile à l’aristocratie aux « prétentions ridicules & coupables », attribuées aux gens de la Cour (ce qui est plutôt restrictif). Une seule qualité reconnue à l’auteur, son énergie.]

THÉATRE ITALIEN.

[…]

On a donné aussi avec grand succès une Comédie de M. Fabre d'Eglantine, le Convalescent de qualité ; il y peint avec l'énergie qu'on lui connaît les anciennes prétentions ridicules & coupables des gens de la Cour.

Mercure de France, tome CXXXIX, n° 8 du samedi 19 février 1791, p. 112-114 :

[Après le compte rendu très mince du 5 février, le vrai compte rendu. Il constate d’abord le succès de la pièce, comme celui de Paul et Virginie, présenté également le 5. Il en fait ensuite une courte analyse, assez précise néanmoins, et qui ne laisse rien ignorer des découvertes douloureuses du pauvre convalescent (des italiques soulignent toutes les références au monde ancien qu'il ne sait pas aboli), jusqu’à son acceptation du monde nouveau, fondée sur une erreur, mais tant pis : sa fille épousera le fils de l’« honnête Citoyen de la campagne, fort riche » qu’il refusait pourtant avec tant de vigueur. Fin heureuse donc, les idées nouvelles triomphent du préjugé. La pièce est rapprochée d’un autre succès récent, celui d’Épiménide, avec le talent propre de Fabre d'Églantine, énergie et sûreté du trait comique (« le sel et la verve comique »).]

THÉATRE ITALIEN.

On continue avec beaucoup de succès l'Opéra de Paul & Virginie, ainsi que la Comédie du Convalescent de qualité, dont nous devons une courte analyse à nos Lecteurs.

Un grand Seigneur d'autrefois est sujet à la colere & à la goutte. La premiere de ces maladies excite en lui de fréquens accès de l'autre : son Médecin a voulu le guérir de toutes deux. En conséquence il l'a confiné, en 1788, dans une Terre isolée au pied d'une montagne, sans lui permettre aucune communication avec personne, si ce n'est avec son Homme d'affaire, qui, pour faciliter la cure, ne lui a dit que ce qu'il a voulu. La Révolution s'est faite : il n'en sait pas un mot, & il arrive au moment où on l'attend le moins. On conçoit tout l'imbroglio qui résulte du ton très nouveau que tout le monde prend avec lui ; & comme personne ne peut se douter de son ignorance, il reste long-temps sans être éclairci. Un honnête Citoyen de la campagne, fort riche, vient lui demander sa fille en mariage pour un fils qu'il a & qu'il aime beaucoup. Le Seigneur veut faire jeter M. Gaultier par les fenêtres ; il fait écrire une lettre au Lieutenant de Police, & lui demande une Lettre de cachet pour faire enfermer à la Bastille le pere & le fils. Il est indigné contre sa fille, qu'il croit toujours Chanoinesse, quoi qu'elle puisse lui dire, de ce qu'elle a la bassesse d'aimer un Bourgeois, & sur-tout de ce qu'elle veut l'épouser.

Ce M. le Marquis doit 200 mille francs, que son Créancier vient lui demander très-incivilement à son avis. Il croit l'appaiser en lui promettant de faire avoir à son neveu un Prieuré, à l'un de ses fils un Emploi aux Fermes ; à l'une de ses filles une Pension sur le clair de la Lune, espece de revenu très-inconnu de l'ancien Gouvernement, qui résultait d'une fraude légale, convenue entre l'Administration & l'Illuminateur des rues de Paris. Le Créancier ne se paye pas de ces promesses devenues chimériques. Il menace, on le rebute : il s'emporte, & fait mettre à exécution une Sentence qu'il a obtenue au grand étonnement du Seigneur, qui comptait toujours sur son crédit au Parlement.

Enfin le Médecin revient, & prend le parti d'éclaircir tous ces événemens à son malade, plus malade que jamais. Il lui apprend, lui développe & justifie la Révolution avec l'éloquence de M. Fabre d'Eglantine, Auteur de cet Ouvrage. Le Marquis, plus atterré que persuadé, s'adoucit néanmoins, lorsque ce même M.Gaultier vient insister pour avoir sa fille. Il a acheté la dette du Marquis, dont il empêche par conséquent la saisie ; il la lui offre comme présent de noce, & ne demande point de dot. On présente le futur, & le Marquis se détermine tout-à-fait en lui voyant les deux épaulettes & l'uniforme de Chef de Division de la Garde Nationale : il le prend pour un Colonel.

Ce cadre rappelle un peu celui d'Épiménide ; mais M. d'Eglantine a donne la couleur qui lui est propre à ce tableau. Il est tracé avec énergie, & plein de traits d'un effet sûr. Peu d'Auteurs aujourd'hui réunissent au même point le sel & la verve comique.

L’Esprit des journaux français et étrangers, 1791, volume 3 (mars 1791), p. 313-319 :

[Jugement positif sur la pièce : comme l’intrigue n’est pas très consistante, elle repose sur un seul caractère « qu’il a voulu rendre original & piquant par les ressorts dont il l’a entouré ». Le critique souligne combien cette pièce est conforme aux idées nouvelles, et s’attaque aux vieilles idoles (noblesse, crédit, faveur, oppression).]

Le convalescent de qualité, comédie en deux actes & en vers, donné le 28 janvier 1791 a eu le plus grand succès. En voici le sujet.

Le marquis d'Apremine, aristocrate usé, blasé, a reçu de son médecin le conseil d'aller vivre quelque tems dans ses terres aux pieds des montagnes pour y rétablir sa santé délabrée. Comme il est très-fier de son nom, très-vain de son crédit, très-amoureux de ses privilèges ; & très-irrascible, ceux qui l'entourent ont eu soin d'empêcher qu'il put rien apprendre des grands événemens qui se sont passés depuis dix-huit mois. Cependant, las de cette vie monotone, il part malgré l'avis de son médecin ; il arrive le soir à Paris, & la scene s'ouvre à son lever le lendemain de son arrivée. Ce cadre heureux fournit à l'auteur plusieurs scenes épisodiques que nous allons détailler sans craindre d'ennuyer nos lecteurs, qui sentent, comme nous, combien le théatre peut avoir d'influence pour l'achevement de la révolution.

Le médecin de M. d'Apremine, révolutionnaire très-ardent, habillé à l'angloise, & coëffé en ronde tête, recommande à l'intendant du ci-devant marquis de laisser entrer tout le monde, parce qu'une crise violence lui sera moins funeste que d'apprendre en détail des nouvelles qui doivent tant l'affliger. D'Apremine paroît en robe de chabre ; il demande à voir les domestiques qu'on lui a arrêté ; ils paroissent diversement habillés : d'Apremine est étonné de ne point leur voir sa livrée ; l'intendant lui fait entendre qu'on la raccommode. Que signifie cette cocarde ? – C'est une mode, dit l'intendant. – Il faudroit au moins qu'elle fût à mes couleurs.

Un homme simplement vêtu, entre sans cérémonie, il s'asseoit sans façon. D'Apremine est surpris de cette audace : s'assoir devant un homme de son rang ! Voici ce qui m'amene, reprend l'étranger : je suis un riche cultivateur, je m'appelle Gauthier : au nom de Gauthier, à l'explication de son état, la surprise de d'Apremine augmente. – Eh bien, Gauthier, que me veux-tu ? reprend-il. Gauthier est charmé de ce ton qui ne lui paroît que familier, & qui est une marque de mépris. Mon fils, dit-il sera immensément riche ; votre fille n'aura rien ; ils s'aiment ; je viens la demander pour lui en mariage. On se figure aisément la colere de d'Apremine. Un roturier prétendre à la main d'une demoiselle ; un Gauthier vouloir épouser une chanoinesse ! Il appelle ses gens ; ils accourent ; il leur commande de jetter ce faquin, qui l'insulte, par la fenêtre. Ils s'approchent ; mais Gauthier, decouvrant l'ample manteau qui le couvre, leur montre son uniforme national, & ils se retirent. Gauthier sort en assurant d'Apremine qu'il saura bien, s'il persiste dans ses refus, faire, sans sa permission, le bonheur de ces jeunes amans.

D'Apremine, outré, appelle son intendant ; il lui ordonne d'aller chercher sa fille au couvent ; il ne pense pas qu'elle ait pu s'oublier au point d'écouter l'amour roturier d'un Gauthier ; mais il veut savoir toute cette aventure. Quant à ces misérables, leur folie fera rire les courtisans à qui il la racontera ; mais il est juste que leur châtiment effraie ceux qui pourroient imiter leur insolence. D'Apremine appelle son secrétaire, lui ordonne de mettre le monsieur à la seconde ligne, & lui dicte un billet par lequel il demande une lettre de cachet. Mais, Monsieur, vous ne l'obtiendrez pas. – Que dites-vous, reprend d'Apremine, j'en ai obtenu dix-sept ; continuez & adressez à M. le lieutenant de police. – Malgré l'inutilité d'un semblable écrit, reprend le secrétaire, voici comment la main qui l'a tracé peut expier sa faute : il le déchire. La surprise de d'Apremine augmente avec sa colère.

Sa fille arrive, elle lui conte que M. Gauthier ; point de Monsieur, reprend d'Apemine, – que Gauthier donc a sauvé son couvent des horreurs du pillage, qu'ils ont continué de se voir, & qu'ils s'aiment ; fureur de d'Apremine. – Mais, mon pere, votre fortune vous empêche de me trouver un époux parmi les grands. – Aussi je prétends que vous resterez fille. – Cependant. – Oui, je vous entends ; la nature parle : eh bien, on conserve son rang & son nom pur ; & du reste on s'arrange. – Ces principes nobles & corrompus ne sauroient convenir à la fille sage, tendre & vertueuse de d'Apremine. Mais, reprend celui-ci ; une chanoinesse ; mon pere ; il n'y en a plus. D'Apremine n'en veut rien croire, & il congédie sa fille, en se promettant bien de la faire enfermer.

Un interlocuteur d'un autre genre lui succede ; c'est M. Bertrand, homme d'affaires, qui a remboursé plusieurs dettes criantes & actives de M. d'Apremine, & lui a prêté pour cet objet deux cens mille francs, dont il exige avec humeur le remboursement. D'Apremine le traite avec politesse, il veut le faire asseoir ; mais M. Bertrand n'entend pas raison. Enfin expliquons-nous, dit d'Apremine ; voici ce que je vous propose. Je fais avoir à votre fils aîné une direction de ferme de trente mille livres ; au second qui est abbé, un prieuré de dix mille francs ; à votre fille pour la marier, une croupe sur la caisse de Poissi, & à vous un intérêt de cent louis de revenu sur les boues et lanternes. Bertrand ne se paie pas de ces raisons. Eh bien, dit d'Apremine, nous plaiderons ; vous n'aurez rien ; mon gendre est président à mortier, aucun huissier n'osera m'assigner. Bertrand a beau lui dire que les tems sont changés. D'Apremine trouve à la fin sa persévérance à vouloir être payé, insolence ; il le menace ; Bertrand sort en l'assurant qu'il va vendre ses meubles sur le pont saint-Michel.

D'Apremine furieux appelle son intendant, il lui demande pourquoi il compromet ainsi son rang ? Pourquoi Bertrand n'est pas payé ? – Mais Monsieur, répond celui-ci, vous savez bien que vos terres sont engagées pour six années. – Je le sais ; mais mes pensions, mes gouvernemens, le produit des jeux que vous avez permis en mon nom ; des fossés que vous avez loués ; des pots de vin reçus pour les places d'échevins : vous êtes un frippon, je vous ferai pendre. L'intendant ne trouve pas un moment pour se justifier. Un huissier apporte l'assignation de Bertrand ; rage de d'Apremine. Enfin son médecin entre & lui explique le sujet de tout ce qu'il a vu ; lui raconte la prise de la Bastille & les divers événemens de la révolution. D'Apremine est accablé, anéanti.

Gauthier revient ; il a racheté la créance de Bertrand ; il propose à d'Apremine de la lui rendre pour présent de noces, & de prendre sa fille sans dot ; mais en cas de refus, il le menace de le faire exécuter. D'Apremine cede aux circonstances, à la nécessité. Le jeune Gauthier arrive avec la jeune chanoinesse. Eh quoi, dit d'Apremine, en appercevant les deux épaulettes de commandant de bataillon, vous ne m'aviez pas prévenu que votre fils étoit colonel. Cette chimere adoucit un peu son chagrin, & il accepte de sa fille une cocarde nationale.

Cette piece a fort bien été jouée par Mde. St. Aubin & MM. Granger, Sollier, Rozieres, & sur-tout par M. Clairval, qui a mis dans le rôle de d'Apremine ces nuances fines qui caractérisent l'acteur consommé. On a vu qu'il connoissoit bien ses modeles. Il a été demandé.

L'auteur de cet ouvrage est M. d'Eglantine, qui a déja donné la suite du Misanthrope, l'heureux imaginaire, & d'autres ouvrages estimés. Cette nouvelle production, qui fait honneur à son patriotisme, ne peut qu'ajouter à sa réputation littéraire.

La piece n'est pas forte d'intrigue ni d'action, aussi l'auteur n'a-t-il attaché son intérêt qu'à un seul caractere, qu'il a voulu original & piquant par les ressorts dont il l'a entouré. Il a parfaitement réussi, & il a attaqué avec autant de courage que de force & d'adresse, cette vieille idole de noblesse, de crédit, de faveur & d'oppression, devant laquelle on a si long-tems fléchi le genou en France. Tout ce que nous pourrions dire ci, parlera moins en faveur de cette comédie, que la citation de la tirade suivante.

Dites : est-ce pour eux qu’on avoit à nos rois
Appris l’art des tyrans et le mépris des loix ?
Quel bien leur revenoit du despotisme horrible,
Qu’exercoit en leur nom cette ligue terrible
De ministres, de grands tous divisés entr’eux,
Mais constamment unis en un point désastreux...
Dans l’infâme projet .de dévorer la France ?
Ceux-ci profitoient seuls d’une injuste puissance ;
Et le crédule roi, chargé de leurs forfaits,
Comptoit leur crime propre au rang de ses bienfaits.
Tour à tour, élevés au timon des affaires,
De ce poste chaffés l’un par l’autre en faux freres,
Ils n’en gardoient pas moins le tacite ferment.
De maintenir le Prince en son aveuglement ;
Et de faire servir à leurs sourdes bassesses
Bien souvent ses vertus & toujours ses foiblesses.
Leur ligue même encor préparoit de plus loin
Les moyens d'écarter tout dangereux témoins.
sous les pas de nos rois, pour mieux creuser l’abyme,
C'est jusqu’en son berceau qu’ils choyoient la victime.
L’erreur, les préjugés & l’orgueil triomphant,
Pas à pas dans le cœur de tout royal enfant
Entroient avec calcul, & par cette semence,
Mêlant leurs passions avec son innocence.
Ils formaient un esclave à lui même inconnu,
Pour régner à sa place & tromper sa vertu.
Mais pour le.jour présent, la Providence auguste
Nous a voulu garder, malgré vous, un roi juste,
Un roi bon... Que ne peut un heureux naturel !...

N’allez pas m'accuser du talent criminel
De flatter lâchement le monarque qu’on aime :
s’il n’étoit point aimé, je le dirois de même
.
Mais un fait bien certain, c’est que dans tout l’état,
Il n’est pas un François, jusques au plus ingrat,
Qui ne reste d’accord que sans ce prince sage,
Le vaisseau de l'empire alloit faire naufrage.
Lui seul a résisté, lui seul, aux vils projets,
De verser notre sang & de troubler la paix.
Il a fort bien senti les piéges des perfides ;
Il a senti nos coeurs de son amour avides ;
Il s’en est rapproché,
non pas avec effort,
Ainsi que le prétend un parti déja mort,

Mais de toute son ame, & si quelque prudence
A dirigé ses pas en cette circonstance,
C’est que craignant les coups de ses propres tyrans,

Il s'est venu jetter au sein de ses enfans.

Cette tirade, faite pour plaire à tous les esprits justes, à tous les cœurs sensibles, a été applaudie avec ivresse, & il y en a d'autres qui ne lui cedent pas en mérite.

Mercure universel, tome 3, n° 108 du jeudi 16 juin 1791, p. 253-254 :

[Compte rendu de la publication de la pièce de Fabre d'Églantine, sur laquelle le critique porte un regard très positif : très belle pièce, qui coïncide bien avec le temps. Une pièce qui « plaira aux patriotes, et aux gens de lettres », les « rigoristes » pouvant s'ils le veulent, en corriger les « négligences de style » (mais ce n'est pas le sujet !). Pour faire comprendre ce que la pièce a de fort, il suffit au critique d'en citer « quelques-uns des traits saillans ».]

Annonces.

Le Convalescent de Qualité ou l'Aristocrate, comédie en 2 actes et en vers ; par P. F. N. Fabre d'Eglantine, représentée pour les première fois, au théâtre François, dit la comédie Italienne, la 28 janvier 1791. A Paris , chez la veuve Duchesne et fils, libraires, rue St. Jacques, N°. 47.

Les circonstances ont ajouté au succès de la pièce que nous annonçons, de la vérité et le goût des lettres en perpétueront la durée. Il n’en est point en effet qui dévoile plus d’abus, sappe plus de préjugés. On y trouvera la peinture achevée d’un aristocrate de père en fils. La lecture de cette comédie plaira aux patriotes, et aux gens de lettres, quelques rigoristes se plaindront de négligences dans le style ; qu'ils exercent leur censure académique, et parcourons avec l’observateur curieux, quelques-uns des traits saillans dont fourmille cet ouvrage.

En vain, l’intendant du ci-devant marquis d'Aprenime, lui observe que l’air de la terre où il veut aller est trop vif pour sa santé.... Eh hien, il changera lui répond le noble, ces messieurs croient que les élémens doivent se plier, ainsi que les hommes à leurs besoins ou à leurs jouissances.

Il venoit dans la scène précédente de recommander à ses gens d’avoir :

« Derrière son carrosse un air très-satisfait.
« Le front émerveillé de leur bonne fortune. . . . .

Ajoute son intendant, sur quoi il renchérit encor :

« Oui. fiers d’être échappés à la foule commune ;
« Sur-tout l’œil arrogant qui regarde en pitié,
« Là, ces petites gens qui vont toujours à pied ».

Outré contre sa fille, qui ne craint plus de se déhonorer [sic] en aimant un roturier ; dans son délire, il appelé à son secours, les cours, les parlemens, la bastille !

Il ordonne à sa fille de garder le Célibat, mais comme il sait compatir aux foiblesses humaines, il ajoute :

« J’entends bien, vous n’êtes pas un ange,
« Mais on garde son nom.... sa noblesse.... on s’arrange ».

C’est ainsi que les heureux du siecle pratiquoient la vertu. Puis resté seul il conclut ainsi :

« Ce n’est qu’une folle à faire renfermer
« Et quelque scélérat à mettre à la Bastille,
« Pour avoir adoré ma romanesque fille.
« Ah ! je vous apprendrai, citoyen doucereux
« Si d’une chanoinesse on devient « amoureux ».

Emportés par le plaisir de citer les traits qui caractérisent cette pièce, et y impriment le sceau du talent, nous oublions qu’il faut piquer la curiosité du lecteur en ne lui laissant appercevoir qu’un coin du tableau ; ainsi nous terminerons cet extrait par adresser à tous les ci-devant en général ces vers placés dans la bouche du médecin :

.    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .
.    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .
« Ne redoutez plus, autant qu'il se pourra,
« La vérité, ma foi , car on vous la dira. »

Mercure de France, tome CXXXIX, n° 25 du samedi 18 juin 1791, p. 117 :

[Publication de la brochure. La pièce est d’un auteur au talent reconnu, et le fait qu’elle porte sur des questions d’actualité a encore renforcé son intérêt, qui résistera à la lecture (« l’examen sévere du cabinet »).]

Le Convalescent de Qualité, ou l'Aristocrate, Comédie en deux Actes & en vers ; par M. Fabre d'Eglantine, représentée pour la premiere fois, au Théatre Français, dit la Comédie Italienne, le 28 Janvier 1791.A Paris, chez la veuve Duchesne & fils, Lib. rue St-Jacques, N°. 47. Prix, 24 s.

Le mérite dramatique de M. Fabre d Eglantine est déjà fixé dans l'opinion publique par d'excellens Ouvrages. Celui-ci, dont le sujet, relatif aux circonstances, a rendu le succès encore plus éclatant, n'est pas moins propre a soutenir l'examen sévere du cabinet.

Mercure de France, tome CXXXIX, n° 38 du samedi 17 septembre 1791, p. 89-105 :

[Pour sa publication, la pièce de Fabre d'Églantine a droit à un fort long article. Le critique commence par un constat : l’idée de la pièce n’est pas si neuve, et elle aurait pu être développée de façon plus comique, mais elle est traitée de manière piquante, en mettant successivement le personnage du marquis dans « une situation qui mette en jeu tous les préjugés d'État, tous les abus de pouvoir qui caractérisaient la plupart des Grands ». Bien sûr, on peut trouver peu vraisemblable cette longue ignorance où le marquis a été tenu, mais il faut bien accepter ce présupposé pour rendre la pièce possible. La suite de l’article analyse avec précision et force citations les diverses scènes où l’on voit le marquis en prise avec les idées nouvelles de liberté et d’égalité. Le critique souligne que certains éléments ne sont pas très exacts (par exemple autour de la question des lettres de cachet dont le marquis veut accabler ses contradicteurs). Mais il approuve aussi les moyens employés par exemple par le marquis pour payer de façon peu coûteuse sa dette envers son créancier, malgré quelques points contestables (le critique tient au respect des règles de droit avec plus de précision que l’auteur). La pièce montre successivement trois personnages s’opposant au marquis, un riche fermier, un créancier, et sa propre fille. Avec chacun, le marquis découvre l’étendue des changements, jusqu’à la venue de son médecin, qui vient « lui apprendre la Révolution », et qui le fait de façon très pédagogique. Bien sûr, la pièce finit par le mariage attendu, le futur beau-père cédant sa fille à la vue des épaulettes du jeune colonel qu’est devenu le fils du paysan. La pièce est proche de ce qu’est une pièce à tiroir, et elle est gaie et bien enchaînée. On y voit bien dénoncés les abus de l’ancien régime. Petit bémol à l’approbation de la pièce : sons tyle, moins fautif que celui du Philinte de Molière, du même auteur. Occasion de revenir sur les acteurs de la Comédie Italienne, et en particulier d’une jeune actrice qui a beaucoup impressionné le critique. Occasion aussi de montrer combien la liberté sur les théâtres a eu d’effets positifs, en particulier en facilitant la carrière de jeunes acteurs pleins de talent.

NOUVELLES LITTÉRAIRES.

Le Convalescent de Qualité, ou l’Aristocrate, Comédie en deux Actes & en vers ; par M. Fabre d'Eglantine, représentée pour la premiere fois au Théâtre Français, dit la Comédie Italienne, le 28 Janv. 1791. A Paris, chez la veuve Duchesne , Libr. rue St-Jacques , Nº. 47.

M. Fabre n'est pas le seul qui ait eu cette idée toute naturelle de mettre sur la Scène un homme qui, transporté tout à coup au milieu du nouvel ordre de choses que la Révolution a introduit, sans avoir aucune connaissance de cette même Révolution, se trouverait sans cesse dans un contraste marqué entre ses idées habituelles & tout ce qui se passe sous ses yeux. On avait déjà essayé de travailler sur ce plan, mais sans y réussir. M. Fabre lui-même ne paraît pas l'avoir vu du côté le plus comique. Il était très possible de ménager & de graduer les surprises & les explications, pendant cinq Actes, si on l'eût voulu, de maniere que le nouveau débarqué n'apprenant jamais rien que partiellement, parce que personne ne suppose qu'il ignore ce que tout le monde sait, à tout moment de plus en plus étourdi, faute de savoir le mot de l'énigme, en vînt au point de croire que la tête a tourné à tout le monde, ou que lui-même a perdu l'esprit. Avec ce fond bien manié, un Auteur qui aurait la gaieté de Regnard, nous eût fait rire comme on rit aux Menechmes. M. Fabre a suivi un autre plan, qui, sans être aussi gai, ne laisse pas d'être piquant , il laisse son personnage principal ignorer tout, absolument tout jusqu'à la derniere scène. On ne lui dit pas jusque-là un seul mot qui puisse lui donner le moindre soupçon ;mais ce personnage étant un grand Seigneur, Aristocrate de pere en fils, comme dit fort bien l'Auteur, l'objet de l'Ouvrage est d'amener à chaque scène une situation qui mette en jeu tous les préjugés d'Etat, tous les abus de pouvoir qui caractérisaient la plupart des Grands, & dont le ridicule ou l'odieux devient plus frappant à mesure que le Marquis d'Apremine (c'est le nom du grand Seigneur) est plus heurté par le changement qui s'est fait à son insçu dans tout ce qui l'environne.

Il ne faut pas chicaner l'Auteur sur les moyens qu'il emploie pour motiver l'ignorance absolue du Marquis d'Apremine. Il suppose que pour guérir une goutte dont les accès deviennent plus dangereux par l'humeur aigre & irascible du vieux Marquis, son Médecin l'a relégué dans une terre éloignée, au milieu d'une forêt, au pied d'une montagne, avec défense de communiquer avec qui que ce soit, hors son Intendant ; & cet lntendant, depuis dix-huit mois, n'a rien laissé transpirer jusqu'à lui de la Révolution de 1789, jusqu'au moment où la fantaisie lui a pris de revenir à Paris. Il est bien vrai que cette supposition est un peu forcée, & qu'il est à peu près impossible qu'un événement de cette nature n'ait pas percé jusque dans la retraite d'un homme aussi considérable que le Marquis, quelque étroitement reclus qu'on puisse le supposer ; mais aussi cette premiere donnée est si difficile à établir avec une vraisemblance exacte, & en même temps elle est si indispensable pour le sujet, qu'il est juste de ne pas presser de trop près les moyens de l'Auteur, pourvu qu'il en tire un parti convenable, & c'est ce qu'a fait M. Fabre d'Eglantine.

Il met d'abord le vieux Seigneur aux prises avec un honnête & riche Cultivateur, Gautier, qui, sachant que son fils est amoureux & aimé d'une jeune Chanoinesse, fille de M. d'Apremine, ne trouve rien de plus simple que de venir la demander en mariage à son pere. Au fond, cette demande n'a rien de fort extraordinaire en elle-même, car Gautier est très-riche, & d'Apremine est très-obéré, & l'on sait que depuis long-temps il n'en fallait pas davantage pour allier la Noblesse & la Roture. Ce qui rend la scène comique, ce font les formes un peu agrestes & brusques de Gautier, qui contrastant avec la hauteur naturelle de d'Apremine, rappellent précisément les scènes du Glorieux & du Financier Lisimon. D'Apremine, fort scandalisé du début familier du bon Laboureur, qui s'assied d'abord parce qu'il est las, & ne se montre pas fort délicat sur le cérémonial, lui dit fiérement :

A qui parlé je ?

GAUTIER.

A qui ? Je vais vous en instruire,
Je me nomme François-Henri-Louis Gautier,
Citoyen, exerçant l'estimable métier
De faire prospérer trois millc arpens de terre,
Dont, sans devoir un sou, je suis propriétaire.
Lequel bien au surplus, en toute bonne foi,
Accru de pere en fils, est venu jusqu'à moi
Depuis quatre cents ans où remonte l'époque
De Nicolas Gautier, qui bâtit ma bicoque :
Elle est un peu plus belle en ce moment qu'alors ;
Mais j'y reste toujours : mes aïeux y sont morts,
Et je veux, vu le train des choses qui se passent,
Que dans mille ans d’ici les Gautiers y trépassent.
En quatre mots voilà qui j’étais, qui je suis,
Ma qualité, mon bien, & ma vie & ses fruits.

Excepté ce mot & ses fruits, terme impropre amené là pour la rime, le ton de ce morceau est fort bon. Vient la proposition du mariage. D'Apremine indigné le traite de faquin, & appelle ses gens pour le mettre dehors. Gautier ouvre la redingote qui couvrait son uniforme National : à cette vue, tous les Valets s'enfuient. Remarquez qu'il y a ici un jeu de Théâtre nécessaire pour conserver la vraisemblance ; il faut que Gautier se tourne de maniere que son uniforme ne soit vu que des gens du Marquis , & ne soit pas apperçu par le Maître, sans quoi il faudrait bien expliquer à d'Apremine comment un Laboureur est en uniforme, & pourquoi cet uniforme en impose à ce point ; mais encore une fois, il convient ici de se prêter un peu aux moyens, dont l'Auteur s'est moins occupé que des effets.

Gautier représente avec beaucoup de raison que sa proposition ne méritait pas une pareille insulte, & qu'on ne chasse de chez soi que les coquins. Il assure que résolu à tout faire pour assurer le bonheur d'un fils qu'il préfere à tout, il ne négligera rien peur venir à bout de ce mariage, d'autant plus convenable, selon lui, que son fils est aimé de la fille du Marquis. Celui-ci, outré de plus en plus, se récrie que la chose est impossible.

                                Ma fille est Demoiselle.
Aimer un Roturier !

Il fait sur le champ venir son Secrétaire,& lui dicte une lettre pour le Lieutenant de Police : il demande à ce Magistrat une Lettre de cachet contre le nommé Gautier, homme de campagne (cette dénomination d'homme de campagne est d'un choix très heureux), qui vient de lui manquer chez lui d'une maniere outrageante, & contre Gautier fils, qui a poussé la démence jusqu'à parler d'amour à Madame la Chanoinesse sa fille : il faut mettre en lieu de sûreté ces deux hommes, & il attend ce service de l'extrême bonté du Magistrat. C'eût été en effet une extrême bonté envers d'Apremine,si ce n'était pas une extrême justice envers les Gautier. Non seulement cette lettre est fort bien libellée, mais l'observation des mœurs est fidelle : nombre de fois des Lettres de cachet ont été sollicitées & expédiées pour de pareils motifs.

On peut se figurer l'étonnement du Secrétaire qui entend parler de Lettre de cachet & de Lieutenant de Police. Il ne cache pas sa surprise, & remontre au Marquis que tout cela est du vieux style. Il n'a pas le temps d'en dire davantage, parce que le vieux Seigneur s'emporte, se plaint qu'on lui manque..... Le Secrétaire impatienté déchire la lettre & se retire. Le Marquis, toujours plus irrité, se propose bien d'obtenir aussi une Lettre de cachet contre lui. Il en a déjà fait donner trente-sept : c'est dix de plus que n'en avait obtenu le Marquis de Mirabeau, l'ami des hommes, pere du Comte de Mirabeau, l'ami de la Liberté.

Bertrand, créancier du Marquis, vient lui livrer un nouvel assaut. Ce Bertrand a eu la complaisance de se charger de différentes dettes du Marquis jusqu'à la somme de 200 mille livres, & n'a pu encore en tirer un écu. Il exige son dû avec toute la vivacité d'un homme long-temps leurré, & toute la liberté d'un Citoyen devenu, aux yeux de la Loi, l'égal de tout autre dans notre nouvelle Constitution. Le Marquis, qui n'en sait pas un mot, trouve que Bertrand est bien changé, qu'il est devenu insolent, qu'il lui manque ; car tout le monde lui manque, à ce M. d Apremine. A l'égard de sa dette, voici comme il prétend s'acquitter. Ce morceau mérite d'être cité, il est bien dans l'esprit de notre ancien Régime :

N'étiez vous pas d'accord, & vous en conviendrez,
Qu'à l'ainé de vos fils, par le crédit immense
De trois nouveaux parens que j'ai dans la Finance,
Je ferais obtenir une Direction
Des Fermes es Champagne, avec condition
Que le poste vaudrait six mille écus de rente,
Sans le tour du bâton ? !'affaire est excellente.
Voilà l'aîné placé : quant à votre cadet,
Que j ai vu si joli sous le petit collet,
Nous sommes convenus que ma sœur la Baronne,
Dont le crédit peut tout sur certaine personne,
Le nommera bientôt, vu les soins que je prends
Au Prieuré d'Evron, qui vaut six mille francs.
Votre fille, qui doit, comme je le présume,
Epouser, l'an prochain, certain homme de plume,
Doit lui porter en dot deux mille écus aussi
De rente sur la Caisse établie à Poissi.
Il nous reste un neveu, qui, sur la Loterie,
Doit obtenir un bon, lequel, je le parie,
Lui vaudra tous les ans mille écus pour le moins ;
Et vous, qui ne pouvez avoir perdu vos soins,
Je vous ferai toucher, malgré votre fortune,
Cent louis chaque été sur le clair de la Lune.

BERTRAND

Cent louis chaque été ?

D'APREMINE.

                                      C'est quand il me plaira.
Calculez maintenant ce qui vous reviendra
Des nombreux revenus que ma faveur vous donne,
Et convenez au moins d'une ame franche & bonne,
Vos deux cent mille francs payés & rabattus,
Que vous me rcdevez encor cent mille écus.

On ne peut nier que ce ne soit là du comique de mœurs, & que plus d'une fois les grands Seigneurs n'aient pris de semblables arrangemens pour l'acquit de leurs dettes : ce n'étaient pas même ceux qui les payaient le plus mal.

Bertrand ne l'entend pas ainsi :

A bien juger du temps & de l'air du bureau,
La raison a réduit vos calculs à zéro,

lui dit il, & il veut de l'argent. Le Marquis, suivant l'ancien usage, trouve plus commode & plus court de le faire sauter par les fenêtres.

BERTRAND.

Ah ! ah ! saisi demain.

LE MARQUIS.

                                     Ah ! saisi ! nous verrons.
Je voudrais bien savoir quel Huissier assez bête,
Assez audacieux, quel Juge mal-honnête,
Quel Procureur enfin assez sot, étourdi,
Feront exécuter le projet que tu di ?
Mon gendre est Président à Mortier.

BERTRAND.

                                                          Je m'en moque,
J'ai Sentence, & mes gens...

LE MARQUIS.

                                              Toi, drôle ! je t'évoque
Au Conseil pour la vie.

C'était là en effet la derniere ressource, mais non pas ordinairement dans les affaires d'argent. Les Lettres de surséance étaient plus usitées dans ce cas-là, & je suis surpris que l'Auteur n'en ait pas parlé : c'est une omission qu'il doit réparer. Quant aux Procureurs & aux Huissiers, que le Marquis défie, parce qu'il a un gendre Président à Mortier, cela n'es pas non plus tout-à-fait exact. Il faut être juste : la Noblesse n'était pas entiérement à l'abri des saisies, & il se trouvait des Procureurs & des Huissiers assez hardis pour faire exécuter une prise de corps contre un Duc & Pair. Il n'y avait que les Membres des Parlemens qui n'eussent rien à craindre des poursuites juridiques pour dettes ; c'était un noble privilége exclusivement attaché à la noble fonction de rendre la justice, que la justice fût pour tout le monde, excepté pour eux : c'était une chose reconnue. Il n'existait pas dans le Royaume un Procureur ni un Hui#lier assez audacieux pour signifier un exploit à un de Messieurs ::il eût été perdu pour jamais. Le Roi lui-même , tout puissant qu'il était, n'aurait pas pu le sauver : il pouvait bien exiler tout un Parlement, l'anéantir même, s'il le voulait; mais il n'aurait pas trouvé,avec toute sa puissance, ua Huissier qui eût osé porter un exploit chez un Conseiller ; c'eût été une chose monstrueuse, & la Robe n'en parlait que comme du renversement de toute police. C'est l'exacte vérité ; c'est là ce qu'on a si long-temps souffert ; & il y a encore de bonnes gens qui regrettent les Parlemens ! Le Marquis s'en prend à son Intendant, qui n'en peut mais, des fâcheuses visites de ses créanciers. Ce n'est pas qu'il ignore que tous ses revenus fonciers sont saisis ; mais il demande compte des produits de ses trois Gouvernemens ; & l'on trouve encore ici des détails curieux.

N'avez-vous pas loué les glacis, les fossés,
Taxé les jeux publics, revendu ma marée,
Imposé les marchés, prêté mes droits d'entrée

L' INTENDANT.

Le moyen ! ...

LE MARQUIS.

                       N'ai-je pas un droit de pot-de-vin
Pour nommer aux emplois de Syndic, d'Echevin ?
Cinq à six ont vaqué ; j’en suis sûr : bon Apôtre,
Combicn les avez-vous vendus l'un portant l'autre ?

Arrive sa fille la Chanoinesse, majeure depuis peu de temps, & qu'il a fait venir pour s'éclaircir sur l'affaire de Gautier. Il ne peut se faire à l'idée que ce Gautier ait pu lever les yeux jusqu'à elle.

Ah ! je vous apprendrai, Citoyen doucereux,
Si d'une Chanoinesse on doit être amoureux.

C'est bien pis quand la Chanoinesse elle-même, Mathilde d'Apremine, toute d'Apremine & toute Chanoinesse qu'elle est, lui déclare ingénument qu'elle aime de tout son cœur Monsieur Gautier...... A ce mot, il s'écrie par deux fois : Point de Monsieur. Gautier donc, continue-t-elle, lui a sauvé l'honneur & la vie, lorsque des brigands attaquaient le Couvent où elle était renfermée : mais son pere, qui apparemment aimerait mieux qu'on l'eût violée, ne fait pas la moindre attention à toutes ses raisons :

Comment, vous aimeriez ce faquin ! …
.    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .
Ouf! Jc ne sais comment de cet énorme crime
Vous n'êtes pas déjà la premiere victime.
Je ne me connais plus.

MATHILDE.

                                     Mon pere ….

LE MARQUIS hors de lui.

                                                      Horreur des Grands !...
A moi la Cour !

MATHILDE.

                          Mon pere ! …

LE MARQUIS.

                                                A moi les Parlemens.

MATHILDE.

Ah ! Monsieur ! …

LE MARQUIS.

                               C'est un rapt.

MATHILDE.

                                                     Ecoutez votre fille.

LE MARQUIS.

Des Lettres de cachet, des Exempts, la Bastille.
Je succombe à ma honte.

Il tombe dans un fauteuil.

Sa fille saisit ce moment pour tâcher de lui faire entendre raison. Elle sait que son pere n'est pas en état de lui donner une dot ; elle désire d'être épouse & mere, suivant le vœu de la Nature.

LE MARQUIS.

                       Ah ! ah ! vous voulez un mari !

MATHILDE.

Les sentimens d'honneur dont mon cœur s'est nourri
Me disent...

LE MARQUIS.

                     J'entends bien : vous n'êtes pas un Ange.
Mais on garde son nom, sa naissance... On s’arrange.

Quelle terrible vérité dans ce mot, on s'arrange ! quelle censure de nos mœurs ! & ce n'est pas là de l'exagération. Que de peres avares, ambitieux & cruels ont dit ce mot ou l’équivalent ! La réponse de Mathilde est ce qu'elle doit être :

Je ne vous entends point.

Elle persiste avec une fermeté modeste & respectueuse dans la résolution où elle est de s'unir à son libérateur, à celui qui a mérité son estime, sa reconnaissance & son amour. Elle fait entendre à son pere que sans doute il ne voudrait pas la forcer à se servir du droit de son âge, & qu'il deviendra plus juste & plus raisonnable. Elle se retire, & le Médecin du Marquis vient enfin, déterminé à lui apprendre la Révolution. Cet exposé est gradué convenablement, & tracé avec chaleur. L'étonnement, la fureur, l'abattement se succedent dans l'ame du Marquis, à mesure qu'on le met au fait de tout. Pour l'achever, un Huissier vient lui signifier la saisie,de la part de Bertrand ; la crise est pressante. Alors le bon homme Gautier se présente de nouveau : il vient d'acheter la créance de Bertrand , & offre quittance au Marquis, s'il consent à donner sa fille au jeune Gautier, qui l'épousera sans dot. D'Apremine hésite encore, mais son Médecin lui conseille de ne pas balancer, & la nécessité encore plus, car, graces à la Révolution, la noblesse ne dispense plus de payer ses dettes. Il se rend donc, & Gautier fils, qui est Officier dans l'Etat Major de la Garde Nationale, paraît avec son uniforme & ses deux épaulettes Quoi ! s'écrie le Marquis,

Il est donc Colonel ! ..
Vous ne m'en disiez rien : il est donc présenté !
                              Ah ! c'est une autre affaire ;

Cet hymen en ce cas ne peut plus me déplaire.

Il est si enchanté qu'il accepte la cocarde nationale des mains de sa fille ; & voilà du moins un Aristocrate converti.

Cette petite Piece, qui ressemble un peu à celles qu'on nomme Pieces à tiroir, est fort jolie. Il n'y a aucune espece d'intrigue; mais les scènes sont gaies, bien filées, & le principal personnage, celui du Marquis, est bien conçu & bien rempli. L'Auteur paraît avoir cet esprit d'observation qui caractérise la Comédie de mœurs : c'est celle qu'il nous faut aujourd'hui. Qu'il continue à livrer au ridicule, au mépris, à la haine les êtres de l'ancien Régime, qu’auparavant on n'eût pas osé mettre sur la Scène, ce doit être une leçon utile & patriotique pour la génération naissante, qui sera, je l'espere, assez heureuse pour ne plus voir qu'en représentation ce que nous avons vu en réalité.

Le style est moins vicieux que celui du Philinte, il a du naturel & de la facilité, mais il est encore plein de négligences & d'incorrections ; c'est la partie faible de l'Auteur, & nous ne cesserons de l'exhorter à s'en corriger. Il vient de mériter un nouveau succès à un autre Théâtre, celui de la rue de Richelieu, où il a donné l'Intrigue épistolaire, Comédie en cinq Actes, fort applaudie & fort suivie. Nous en parlerons quand elle sera imprimée. Aujourd'hui nous nous contenterons d'observer qu'elle est jouée parfaitement, & que Mlle. Lange, Actrice de 17 ans, y montre un talent qui ne demandait qu'à se développer dans un grand rôle. Elle a mis dans le sien toute la grace & toute la sensibilité qu'on peut désirer. Ce Théâtre qui a pris une face toute nouvelle, sous les auspices de la Liberté, doit intéresser tous les Amateurs de l'Art Dramatique. Je ne parle pas seulement des grands talens qui viennent de s'y rènnir, & dont la réputation était faite, de Mme. Vestris, de M. Dugazon, de M. Monvel ; mais il me semble qu'on doit apporter un intérêt particulier aux talens naissans qu'il a mis à portée de prendre de bonne heure un essor qui eût été long-temps retardé sur l'ancien Théâtre, unique & privilégié. M. Talma, qui, dans Titus, a joué de maniere à nous promettre sous peu d'années un véritable Acteur tragique, aurait joué Proculus pendant sept ou huit ans sur le Théâtre du Faux-bourg St Germain. Mlle. des Garcins, qui nous rendra Mlle. Gaussin, eût été réduite à cinq ou six rôles d'Amoureuses en sous-ordre. Voilà ce que produit la concurrence & la liberté. Les Entrepreneurs méritent d'ailleurs tous les encouragemens du Public par le soin qu'ils apportent aux accessoires si essentiels au Théâtre. Rien n'était plus beau que les décorations & les costumes de Brutus : c'est la premiere fois que ce chef-d'œuvre a paru dans toute sa pompe.

                                ( D.....)

L'Esprit des journaux français et étrangers, vingtième année, tome XI (novembre 1791), p. 100-114 :

Le Convalescent de qualité, ou l'aristocrate moderne, comédie en deux acles & en vers ; par P.-F.-N. Fabre D'eglantine. A Paris, chez les libraires qui vendent des nouveautés.

A l'époque de notre restauration politique, un homme de qualité, c'est-à-dire, un homme vain, encroûté de tous les préjugés d'un orgueil insolent & insensé, ivre d'un amour-propre stupide, assez ignorant pour s'étre persuadé qu'il existoit deux especes, deux natures d'hommes, l'une faite pour commander à l'autre, pour en exiger tous les privileges, toutes les préférences, tous les. sacrifices imaginables, & l'autre pour servir, pour être pauvre, pour être condamnée aux plus pénibles travaux, aux plus durs traitemens, aux humiliations, aux injustices, aux privations de toute espece, enfin ce que nous appellions dans le sens le plus vague, le plus indéterminé, un homme de qualité, étoit tombé malade dans une de ses terres, & son médecin, qui connoissoit tous les dangers, tous les vices de sa constitution physique & morale, avoit pensé qu'il ne pouvoit rien faire de mieux pour lui que de le retenir par tous les moyens possibles dans son château, loin de toute communication & de toute société, jusqu'à ce que les grands changemens qu'alloit opérer le retour de la justice & de la raison parmi les hommes eussent pris quelque consistance.

Telle est la premiere conception de l'auteur de cette comédie, & nous ne dissimulerons pas que si le but de l'ouvrage est en même tems & de la moralité la plus intéressante & de la gaieté la plus soutenue, ce premier fondement de la fable n'est pas du plus grand naturel : car comment pouvoir long-tems retrancher de.toute société un homme accoutumé à y vivre ? Comment éloigner de lui toute correspondance, toute instruction orale sur ce qui se passe ? Comment persuader toujours à un homme qui sent les mieux qu'éprouve sa santé, qu'en renonçant à sa reclusion il compromettra son existence & sa vie ? Voilà sans doute le foible de l'organisation de la comédie du Convalescent de qualité ; mais, on le sait, il faut quelquefois se rendre moins difficile sur les vraisemblances, lorsqu'il doit résulter de notre facilité à cet égard un grand avantage, & pour l'art difficile de la comédie, & pour le plaisir public. L'invention du Sommeil d'Epiménide, avec lequel l'ouvrage de M. Fabre a plus d'un rapport, choque bien autant la vraisemblance théatrale.

Quoi qu'il en soit, c'est de cette donnée que part l'action de la nouvelle comédie. Le médécin du marquis d'Apremine, aristocrate, a su qu'au mépris de son ordonnance, son malade a reparu dans son hôtel. II y vient ; il rencontre M. Richard, 1'intendant du marquis. Cet homme, lui dit-il, veut donc mourir ? L'intendant proteste qu'il a mis tout en œuvre pour lui faire garder la chambre, ou du moins la maison, mais inutilement, & qu'il est à Paris depuis hier, malgré toutes les précautions qu'il avoit prises, & toutes les-représentations qu'il lui a saites. Dans huit jours il est mort, répond le médecin, qui tient toujours à son premier prognostic. Il demande si des affaires du tems il connoît quelque chose. – Pas un mot, répond Richard.

                            Lui parler de la métamorphose
Qui vient de s'opérer depuis quinze ou vingt mois,
C'eût été lui plonger vingt poignards à la fois
Dans le plus vif du cœur.

Le médecin est du même avis. La liberté, dit-il,

Est un régime doux & sûr pour la santé ;
La révolution nuit à la médecine,
Il n'importe ; mais lui, le marquis d'Apremine,
Haut & puissant seigneur, despote habitué
Au jeu que ses pareils ont si long-tems joué,
Que va-t-il devenir ? II en perdra la tête.

Richard croit déja voir cet événement arrivé. Le marquis est à peine descendu à son hôtel, qu'il a fait maison nette, que secrétaire, cocher, laquais petits & grands ont été renvoyés, & que lui seul, Richard, est resté à son service. Le pis qu'il y trouve, c'est qu'il vient d'ordonner à son suisse,

Estafier qui n'entend ni rime ni raison,
D'ouvrir à tout venant sa porte & sa maison.

Tant mieux, répond le médecin :

J'aime mieux qu'en un jour, & sans précaution,
Il apprenne en entier la révolution.
Recevant coup sur coup les traits qui le menacent,
L'effet en sera prompt, les grandes douleurs passent,
Au-lieu que pas à pas, en son propre intérêt,
S'il éprouvoit du tems l'ascendant indiscret,
Ce détail ajoutant sa colere à sa peine,
II seroit dans la tombe au bout d'une semaine.
Qu'il en fasse à sa tête, au reste, il est perdu,
Je le vois ; mais au moins j'ai fait ce que j'ai dû.
Je ne veux pas le voir maintenant ; dans une heure
Je reviendrai ; d'ailleurs, vous savez ma demeure.

L'intendant, resté seul, & qui ne pense pas sur la confidence à faire au marquis comme le docteur, ne veut pas risquer de lui découvrir, le premier, les événemens du jour. Le marquis l'appelle, & entre en robe-de-chambre & en bonnet de nuit. Il demande à voir les nouveaux domestiques qu'on a dû lui procurer. Richard désireroit qu'il ne s'occupât d'autre chose que de sa santé ; mais le convalescent, qui n'aime pas les contradictions, veut qu'on les fasse entrer, & Richard est forcé de les faire paroître.

A leur aspect, qui l'étonne, le marquis demande pourquoi ils n'ont pas sa livrée. L'intendant, au-lieu de répondre, ne fait que balbutier ; mais un des laquais, plus hardi, prend la parole, & dit que la loi 'la déchirée. Nouvel étonnement du marquis à cette réponse, & Richard, toujours plus embarrassé, ajoute :

                     Il veut dire en termes singuliers
Que leurs habits étoient pour aller aux piliers,
Qu'ils étoient vieux, usés.

Le Marquis.

                         Mons Richard, je vous charge
D'en avoir de nouveaux, que le galon soit large.

Richard, s'appercevant que le rire des laquais va déplaire, leur recommande

D'être devant Monsieur, respectueux,soumis.
Humbles, silencieux (ajoute la marquis, qui dit en les examinant :)

Ils ont un certain air d'assurance qui choque,
J'entends que mon aspect lui seul les interloque.

II veut seulement qu'ils aient derriere son carrosse un air très satisfait,

Sur-tout l'œil arrogant qui regarde en pitié
Là ces petites gens qui vont toujours à pied.
Ces avis sont de poids ?

II leur voit une cocarde qui n'est pas à ses couleurs ; il .leur fait signe de se retirer, & recommande à l'intcndant de faire en sorte

Qu'en grand nombre toujours ils soient à Ia grand'porte.

Ensuite il parle du projet qu'il a d'aller â sa terre d'Anjou. Richard lui observe, comme un premier moyen d'empêcher ce voyage, que l'air y est trop vif pour lui. Ce qui vous y attire, (dit-il) c'est de voir le parc & le jardin anglois que vous y avez commandé ; mais une lieue du chemin qui y conduit n'est pas encore faite : il y faudroit 400 ouvriers pour le moins, & cela coûteroit fort cher. II falloit m'en avertir, répond le marquis.

A mon petit parent, l'intendant de province,
Pourquoi ne pas écrire afin qu'à ce chemin
Mille hommes, par corvée, aillent mettre la main ?
II n'en coûteroit rien, & la chose iroit vîte.

. On voit que l'impertinent marquis n'a rien oublié des facilités que l'ancien régime procuroit à ses pareils en crédit. II ne falloit, dit-il, qu'un mot à son subdélégué. Richard croit devoir avertir encore le marquis qu'on a été forcé de discontinuer l'avancement de son jardin anglois, parce que dans le plan on avoit compris

                                             la cheneviere
D'une certaine veuve, Adrienne Merciere.
Elle sait un proces aujourd'hui pour prouver
Que de son bien, Monsieur, on ne peut la priver.

Le marquis, ricanant de l'obstacle, dit :

Son bien ? à la bonne heure ! & puisqu'elle résiste,
On plaidera. Voyez, voyez mon féodiste.
Nous partageons : dès-lors que le sol me convient,
C'est à lui de prouver que ce sol m'appartient.
.      .      .      .      .      .      .      .      .      .      .      .
En attendant, toujours prenez la cheneviere.
Elle importe beaucoup.

Dans la scene suivante, Gauthier pere, propriétaire campagnard, ayant son habit recouvert d'une redingotte boutonnée, vient avec beaucoup de franchise & d'aisance villageoise, & sans être intimidé des airs de seigneur que le marquis prend avec lui,

Demander pour son fils, fils unique, Matthieu,

sa fille cadette en mariage. Le marquis, indigné de la proposition, veut le chasser :

Holà, mes gens, (dit-il), à moi, mes gens, holà !
Qu'on me chasse cet homme.

Les gens hésitent : il les pousse, & Gauthier se retranchant, se campant sur son bâton, & enfonçant son chapeau, dit en les regardant s'avancer :

                                                          Alte-là !
Voyons qui de vous tous aura cette insolence.

Puis, ouvrant sa redingotte, il montre à découvert son habit de garde national, & dit :

Regardez cet habit.

Les laquais s'enfuient, & leur maître les traite de poltrons sans concevoir le sujet de leur peur. En vain le marquis proteste qu'il est gentilhomme, homme de qualité... A la bonne heure, dit Gauthier; mais

.  .  .  .  .quand on rejette une honnête famille,
Un honnête refus suffit, Monsieur : je croi
Qu'il n'est que les coquins qu'on chasse de chez soi.

Gauthier ose dire de plus au marquis, que si son fils aime sa fille, il en est également aimé. Nouveau cri du marquis, à qui la chose paroît impossible, parce que sa fille est demoiselle & chanoinesse. Après que Gauthier est sorti, il envoie chercher sa fille au couvent, fait descendre son secrétaire, & lui dicte une lettre sur laquelle l'écrivain lui oppose bien des difficultés. C'est au lieutenant de police qu'il adresse la lettre, & demande une lettre-de-cachet contre Gauthier. Indigné des observations du secrétaire, qui refuse de poursuivre la lettre, & qui finit par la déchirer, il le chasse, & en le poursuivant, il rencontre Bertrand, un de ses créanciers, dont il veut se débarrasser aussi lestement qu'il avoit coutume de le faire ; mais ce qui réussissoit autrefois n'a plus de succès. Bertrand lui tient tête, & ne lâche pas prise. Le marquis, fatigué, lui impose silence, & veut lui prouver, par le compte suivant, qu'il est bien loin d'être son débiteur. N'étions-nous pas d'accord, lui dit-il,

Qu'à l'aîné de vos fils, par le crédit immense
De trois nouveaux parens que j'ai dans la finance,
Je ferois obtenir une direction
Des fermes en Champagne, avec condition
Que le poste vaudroit six mille écus de rente
Sans le tour du bâton ? L'affaire eft excellente :
Voilà l'aîné placé. Quant à votre cadet,
Que j'ai vu si joli sous le petit collet,
Nous sommes convenus que ma sœur la baronne
Dont le crédit peut tout sur certaine personne,
Le nommeroit bientôt vu les soins que je prends,
Au prieuré d'Evron, qui vaut six mille francs.
Votre fille, qui doit, comme je le présume,
Epouser, l'an prochain, certain homme de plume,
Doit lui porter en dot deux mille écus aussi
De rente sur la caisse établi à Poissy.
Il nous reste un neveu qui, sur la loterie,
Doit obtenir un bon lequel, je le parie,
Lui vaudra tous les ans, mille écus pour le moins.
.      .      .      .      .      .      .      .      .      .      .      .
.      .      .      .      .      .      .      .      .      .      .      .
Calculez maintenant ce qui vous reviendra
Des revenus nombreux que ma faveur vous donne,
Et convenez au moins d'une ame franche & bonne,
Vos deux cent mille francs payés & rabattus,
Que vous me redevez encor cent mille écus.

A ce compte, qui peint si bien tous les anciens abus, Bertrand oppose, en peu de mots, que la raison a réduit tous ces beaux calculs à zéro ; qu'il ne donneroit pas désormais douze sols de tous les emplois de finance ; qu'à l'égard du prieuré, son cadet n'a plus le tems de dire des offices, qu'il a fait ses adieux à la tonsure, & qu'il est aujourd'hui brave soldat ; qu'en conséquence il attend les 200,000 liv. qui lui sont dues, sans quoi il va faire saisir tous ses biens. Le marquis s'emporte, menace Bertrand de le faire jetter par ses fenêtres. Le créancier, sans être intimidé, se retire bien déterminé à mettre en jeu les huissiers. En sortant, il regarde avec mépris le marquis, & ne dit que ces mots : Et cela s'appelle un gentilhomme !

Etonné de l'audace de Bertrand,. fait pour être admis, tout au plus, à l'antichambre, le marquis s'apperçoit, en y réfléchissant, qu'il est en robe de chambre & en bonnet de nuit, & se promet bien

De ne plus recevoir de pareils avortons
Sans avoir sur son corps sa plaque & ses cordons.

Cet acte finit :par une scene aussi plaisante entre le marquis & son intendant. Le premier reproche au second de l'avoir exposé aux criailleries & à l'insolence d'un créancier qu'il auroit dû satisfaire, s'il n'étoit un sot & peut-être un coquin. Richard demande quels moyens il avait pour payer cet homme. – Quels moyens, répond le marquis toujours ignorant tout ce qui s'est passé ?

Les trois gouvernemens que le dernier ministre
M'accorda dans un jour, n'étoit-ce pas assez ?
N'avez-vous pas loué les glacis, les fossés,
Taxé les jeux publics, revendu ma marée,
Imposé lçs marchés, prêté mes droits d'entrée ?
.    .    . N'ai je pas un droit de pot-de-vin
Pour nommer aux emplois de syndic, d'échevin ?
Cinq ou six ont vaqué, j'en suis sûr : bon apôtre,
Combien les avez-vous vendus l'un portant l'autre ?

L'intendant s'obstine toujours à n'oser éclairer le marquis sur toutes les erreurs de compte, dont se berce son imagination, & souffre avec trop de patience peut-être ses menaces de lui faire rendre gorge un jour.

Au second acte & à la scene V, arrive le médecin, qui a été si long-tems à paroître, on ne sait pourquoi; & comme Richard a fidelement suivi l'ordonnance du docteur, de laisser ignorer au marquis tous les changemens arrivés en France depuis sa maladie, il le retrouve tout aussi peu instruit. Déja sa fille, qu'il avoit envoyé chercher par son intendant, est arrivée, & il y a eu une scene très-vive entre le pere & la chanoinesse, qui lui a conté ce qui a donné lieu à l'amour de Gauthier pour elle, amour dont l'orgueil de ce pere est infiniment outragé. Mathilde d'Apremine lui dit:

Mon pere, calmez vous. Je vais tout roui apprendre.
Mon cœur est pur sans doute, & l'honneur le conduit.
Un soir, dans mon couvent, des brigands, à grand bruit,
Viennent, le fer en main, pour enfoncer la porte.
Soudain, pour les chasser, il arrive une escorte
De citoyens armés, dont les nobles secours
De nous toutes, hêlas ! conserverent les jours.
C'était monsieur Gauthier.

Le Marquis.

Point de monsieur.

Mathilde.

Mon pere.

Le Marquis.

Point de Monsieur, vous dis-je.

Mathilde.

                                                 Il faut vous satisfaire.
Gauthier donc commandait ces hommes généreux.
A la faveur du trouble & du désordre affreux
Qui remplissoit alors la maison alarmée,
Je puis faire l'aveu que, dès le premier jour,
Je lus dans ses regards ses vœux & son amour.

Fureurs du pere, qui redoublent encore lorsqu'il apprend que le bourgeois est aimé. Il appelle à lui la cour, les parlemens, des lettres-de-cachet, des exempts, la Bastille, & il tombe dans un fauteuil, accablé de sa honte & de sa rage insensée. C'est après cette scene que paroît le médecin, qui lui fait enfin- l'histoire de la révolution. Qu'est-ce donc que cela, dit le marquis ? Le docteur lui répond que c'est

                                                l'effet légitime
Des droits de la nature & de l'excès du crime.

Pour rendre sa réponse plus claire, il ajoute :

Je dit qu'à 1a raison il est tems de se rendre,
Tout l'état est changé. Les hommes sont égaux.
Il n'est plus de seigneurs, il n'ell plus de vassaux.
Les parlement sont morts, le haut clergé de même.
L'armée a pris parti pour cette loi suprême, &c.

Le marquis, stupéfait, croit son médecin ivre ou fou. Enfin, se rappellant tout ce qui l'a si fort étonné, il commence à craindre qu'il ne lui ait dit la vérité.

Mais à ce compte-là, si l'on nous tend ces pieges,
Nous allons, nous seigneurs, perdre nos privileges.

Ils sont perdus, répond le docteur. – Alors, reprend le marquis, que nous reste-t-il ? Rien.

Les droits sacrés de l'bomme & ceux du citoyen
               ( dit le docteur).

Et tous les grands, réplique le marquis, ne se sont pas armés

Pour soutenir les droits des nobles opprimés ?

Le médecin lut répond que quelques-uns ont bien voulu tenter cet armement funeste, qu'ils ont long tems & beaucoup crié, & qu'excepté

Le bon sens, la vigueur, l'esprit & le talent,
Ils ont tout employé.

Et vous approuvez ces maximes, dit le marquis ? – Oh! très-fort, répond le docteur, bon citoyen, qui tâche de l'amener à l'approbation du nouveau régime. Le marquis reçoit enfin une lettre de son procureur, qui lui apprend que Bertrand, son créancier, en vertu d'une sentence qu'il vient d'obtenir, va saisir & ses meubles & ses fonds. Un huissier arrive en effet, & lui signifie la saisie de tous ses biens ; en vain le marquis menace-t-il ; tout s'exécute, & personne n'ose se présenter pour mettre quelque obstacle.

Ce qu'on pouvoít jadis (remarque le docteur) se sent moins aujourd'hui.

Tandis qu'on travaille au procès-verbal de la saisie, vient Gauthier pere pour reparler des droits de.son fils à la main de Mlle. d'Apremine. Il observe au marquis qu'il doit de tout côté, & que sa ruine est infaillible, s'il ne consent à l'union qu'il propose. Lui, Gauthier, est riche ; il n'a qu'un fils, & sa fortune, qu'il offre, peut garantir le marquis de la situation affreuse où il va se trouver. Il vient de rencontrer, ajoute-t-il, son créancier Bertrand, dont il a acheté la dette, montant à 200,000 liv., qu'il donnera à Mlle. d'Apremine pour présent de nôce, si elle se fait. Le docteur engage son malade à consentir à cet hymen, qui va réparer toutes ses pertes & le laisser dans la jouissance de ses biens. Ce qui acheve de le déterminer, c'est la vue de Gauthier fils en uniforme de commandant de bataillon de la garde nationale.

Que vois-je (dit-il) ? Quoi! c'est-là l'époux qu'on me propose ?
Il est donc colonel ?

Gauthier pere.

Oui, c'est la même chose.

Le Marquis.

Vous ne m'en disiez rien. Il est donc présenté ?

Gauthier fils.

Oui, chaque jour, à l'une & l'autre majesté.

Le Marquis.

                                 Oh! c'est une antre affaire.
Cet hymen, en ce cas, ne peut plus me déplaire.

A ce mot, Gauthier lui remet le contrat de Bertrand, & l'embrasse en lui faisant ce présent de nôce. Mathilde lui en fait un aussi en lui présentant la cocarde aux trois couleurs, qu'elle détache de son busc. Quant à Gauthier fils, enchanté de son bonheur, il embrasse le marquis, & termine la piece en lui disant :

Mon beau-pere, demain vous monterez la garde.

Les nombreuses représentations de cette comédie, qui sc joue encore, sont la preuve la plus complette de son succès & de son mérite. C'est cependant une bagatelle, si on la compare avec le Philinte de Moliere, par le même auteur. On y remarque également ce pinceau qui donne souvent aux objets leur couleur vigoureuse & propre, mais qui malheureusement ne se soutient pas toujours dans sa force, & dans l'indispentable obligation d'observer ou du moins de ne jamais blesser les regles grammaticales. Nous estimons assez M. Fabre pour ne pas redouter que cette observation lui déplaise. A coup sûr, lorsqu'il le voudra sérieusement & constamment, il fera disparoître de son dialogue ces tournures peu correctes, ces expressions impropres qui ne sont pas du génie qui l'inspire, mais d'une facilité & d'une course rapide d'exécution dans le travail, dont il a le plus grand intérêt à se défendre, s'il veut se placer pour toujours & sans aucune réclamation au nombre de nos meilleurs auteurs dramatiques.

( Journal encyclopédique; Chronique de Paris. )

D’après la base César, le titre complet est le Convalescent de qualité, ou l'Aristocrate. La pièce abondamment jouée tout au long de l'année 1791, au Théâtre Italien (39 représentations à partir du 28 janvier), puis moins souvent de fin 1792 à début 1795 (7 fois en 1792, 13 fois en 1793, 3 fois en 1794, 5 fois en 1795, dont 2 fois au Théâtre Feydeau) ; César ne connaît qu’une représentation en 1796, le 5 janvier, à l’Opéra.

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