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Les Deux gendres

Les Deux gendres, comédie en cinq actes et en vers, d'Étienne ; 10 août 1810.

Théâtre Français.

Titre :

Deux gendres (les)

Genre

comédie

Nombre d'actes :

5

Vers / prose

en vers

Musique :

non

Date de création :

10 août 1810

Théâtre :

Théâtre Français

Auteur(s) des paroles :

Etienne

Almanach des Muses 1810.

M. Dupré s'est dépouillé de tous ses biens en faveur de ses deux gendres, Dalainville et Dervières ; le premier, ambitieux et aspirant aux premiers emplois ; et l'autre, marchant vers le même but, en cherchant à se faire une réputation de bienfaisance et d'humanité. M. Dupré ne tarde pas à se repentir de sa trop grande confiance. Il se voit à la merci de ses gendres qui l'accablent de mauvais procédés. Il n'ose éclater cependant de peu de les perdre dans l'opinion publique. Il loge chez eux ; mais M. Fremont, son ami, homme brusque et ferme, lui reproche sa faiblesse, et l'emmene chez lui. Les deux gendres tremblent alors pour leur réputation et leur fortune. Ils s'accusent l'un l'autre, et ne tardent pas à se rapprocher bassement de M. Dupré. Celui-ci les accable à son tour de reproches et de mépris. Ce n'est qu'après les avoir vus à ses pieds qu'il consent à retourner auprès d'eux, à condition cependant qu'ils lui rendront sa fortune, dont il se promet bien de faire un meilleur usage.

Ouvrage très distingué, écrit avec une vigueur peu commune ; beaucoup de succès.

Sur la page de titre de la brochure, Paris, chez Le Normant et chez Barba, 1810 :

Les deux Gendres, comédie en cinq actes et en vers, par M. Étienne ; Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre Français, par les Comédiens ordinaires de Sa Majesté l'Empereur et Roi, le 11 août 1810 ; et à Saint-Cloud, devant Leurs Majestés Impériales et Royales, le 16 août de la même année.

Suspicione si quis errabit suâ,
Et rapiet ad se quod erit commune omnium,
Sultè nudabit anii conscientiam :
Huic excusatum me velim nihilomonùs
Neque enim notare singulos mens est mihi,
Verum ipsam vitam et moes hominum ostendere.

Phæd. Prol., lib. III.

La citation qui figure sur la brochure provient du prologue du troisième livre des Fables de l’auteur latin Phèdre. En voici une traduction littérale en vers libres, due à Léopold Hervieux (parue en 1881) :

Si par de faux soupçons trompé, quelqu'un y cède
Et prend mes vers pour lui, lorsque pour tous ils sont,
Sottement de son âme il ouvrira le fond.
Pourtant je tiens encore à ce qu'il me pardonne ;
Car je veux ne tracer le portrait de personne,
Mais de la vie humaine esquisser le tableau.

Citation liée bien sûr à la polémique très vive qui a éclaté lors de l’apparition de la pièce.

Magasin encyclopédique, ou journal des sciences, des lettres et des arts, année 1810, tome IV (juillet 1810), p. 392-394 :

[La pièce traite un sujet rebattu, mais elle a eu du succès. Le compte rendu résume l’intrigue avec précision, avant un jugement positif : une « comédie, écrite avec verve et avec esprit », avec des interprètes qui la jouent « très-bien ». Manifestement, l’orage qui menace la pièce n’est pas connu, ou pas pris en compte.

Les Fils ingrats est une pièce de Piron, de 1728.]

THÉÂTRE FRANÇAIS.

Les deux Gendres, comédie en cinq actes et en vers, jouée le 10 août 1810.

Le peu de succès des Fils ingrats de Piron, n'a pas empêché M. Etienne de s'emparer du même sujet. Il a transformé les fils en deux gendres, et le succès a couronné son entreprise. Voici l'analyse de sa pièce. M. Duprë, ancien négociant, a été assez foible pour se dépouiller de tous ses biens en faveur de ses deux gendres, dont l'un aspire à une des grandes places de l'Etat, et l'autre joue la philanthropie. Ces deux hypocrites doivent alternativement loger chez eux, de six mois en six mois, le trop généreux vieillard auquel ils doivent toute leur fortune ; mais ils se lassent bientôt de lui, parce qu'ils n'en attendent plus rien, et la pièce commence au moment où ils se le renvoyent de la manière la plus indécente. Rejeté par l'un et par l'autre, il se voit sans asile.

Un de ses amis, M. Formant, homme riche et d'un caractère ferme, arrive de Bordeaux, et indigné contre les ingrats qui l'abandonnent, l'engage à les quitter avec éclat ; M. Dupré suit ce conseil ; il feint d'avoir caché jusqu'à ce jour un reste de fortune, et va se loger richement dans un appartement voisin. Nos deux parvenus, effrayés du scandale que cet acte de vigueur va causer dans Paris, tentent, pour l'empêcher, tous les moyens que peut suggérer la bassesse et l'hypocrisie. Celui qui postule un ministère, a surtout besoin qu'on ignore cette séparation, et ne se propose rien moins que de paroître le lendemain avec son beau-père à une fête donnée par le ministre. Mais Dupré a recouvré son énergie ; ses deux gendres forcent inutilement sa porte pour se précipiter à ses genoux ; il les laisse s'humilier devant lui, s'accuser, demander pardon ; son ame est désormais inflexible, et ils se retirent désespérés. Cependant, comme la perte de leur réputation pourroit entraîner leur ruine, ils tentent une nouvelle démarche, et s'adressent à Formont qui a beaucoup d'empire sur l'esprit du vieillard. Ils lui proposent de restituer à leur beau-père tout l'argent qu'ils en. ont reçu, et n'y mettent d'autre condition que celle d'une réconciliation au moins apparente ; Formont le leur conseille. En effet, Dupré accepte le remboursement, et déclare que le reste de fortune dont on le croyoit possesseur, n'étoit qu'une innocente imposture.

Cette comédie, écrite avec verve et avec esprit, a obtenu un très-grand succès, et fait beaucoup d'honneur à son auteur qui s'étoit déjà distingué par des ouvrages agréables. Celui-ci place son nom parmi les écrivains qui soutiennent aujourd'hui le plus dignement la scène française.

La pièce est très-bien jouée par Fleury, Michot, Damas et Saint-Phal, Mesdemoiselles Mars et Leverd.

L’Esprit des journaux français et étrangers, tome IX, septembre 1810, p. 267-276 :

[Compte rendu largement positif d’une pièce dont on sait qu’elle va faire naître une grande polémique. Le critique commence par affirmer la qualité du sujet, certes pas neuf, mais traité de façon nouvelle : au lieu de prendre comme modèles d’ingratitude filiale des fils, ce sont des gendres qu’Étienne met en scène dans cette intrigue jugée très favorablement. Au cours de l’analyse qu’il en fait, il s’interroge sur la vraisemblance de la situation de ce malheureux beau-père ballotté d’une maison à l’autre au gré des mois, mais si on peut la juger forcée, on ne peut nier qu’elle soit d’« un grand effet théâtral ». Une fois le dénouement révélé, il souligne qu’il n’a pu donner qu’une idée de la richesse des accessoires, ornements et autres détails dont la pièce est pleine. Faut-il en éliminer certains pour éviter « longueurs ou répétitions » ? Ce serait faire des sacrifices ! Si « le cinquième acte a réussi complettement », il le doit peut-être à « la force comique du troisième, et l'intérêt puissant qui règne au quatrième ». Le critique semble regretter la concession faite par le beau-père de paraître avec son gendre chez le ministre. Il voudrait « plus de fermeté, et une moralité plus sévère, plus digne des ressorts excellens mis en jeu pour la produire ». Joué au Théâtre Français, l’ouvrage d’Étienne bénéficie d’une excellente distribution sur laquelle il n’y a que des éloges à faire. La pièce surpasse celles dont on peut la rapprocher. Elle est très bien écrite, et le public a fait un triomphe à une pièce qui unit « le comique de caractère et celui de mœurs à celui de situation » et qu’on peut voir comme le signe d’un retour à la « véritable direction morale » de la comédie.]

Théâtre Français.

Les Deux Gendres.

Destouches et Piron ont peint des ingrats : le premier a fait une comédie de caractère, régulière et bien écrite, mais faible de situation ; Piron a présenté un père de famille victime de trois fils qu'il a comblés de biens, et dont il parvient à se venger en les forçant adroitement à une restitution. Cet ouvrage eut beaucoup de succès et de nombreuses représentations, cependant il est tout-à-fait éloigné du répertoire. L'auteur des Deux Gendres a médité le sujet traité par Piron ; il lui a fait d'heureux emprunts et s'est en quelque sorte approprié les idées de l'auteur de la Métromanie par la manière dont il les a remises en œuvre. Ainsi c'est à compter d'aujourd'hui que les Fils ingrats sont décidément bannis de la scène ; les Deux Gendres en y paraissant les en tiennent tout-à-fait exclus.

L'auteur a senti que chez des fils l'ingratitude était tellement odieuse, qu'il était difficile de rendre son portrait comique ; une nuance bien sentie lui a suffi pour éviter cet écueil. Au lieu de trois fils, comme Piron, il présente Deux Gendres, qui, ayant reçu de leur beau-père un abandon total de ses biens, ont laissé s'affaiblir avec le temps le sentiment de leur reconnaissance, qui, d'abord empressés et délicats, sont devenus négligens, froids, sans égards, et finissent par être, envers le vieillard, sans honneur et sans humanité.

Le premier de ces gendres, Dhervières, est un homme qui s'est avancé par du talent et de la conduite, et une ambition dévorante, mais bien réglée : il n'a plus qu'un pas à faire pour être ministre : il peut l'être ; il va être nommé si la réputation qu'il a pris si bien le soin d'établir continue à être à l'abri de toute atteinte.

Le second, Dalanville, est un hypocrite de bienfaisance ; membre inamovible de toutes les sociétés, de tous les bureaux de secours ; infatigable auteur de plans économiques, qui est à la charité ce que Tartuffe est à la religion. On a beaucoup ri de ce personnage. Sa conduite, ses discours, ne peuvent pas plus nuire à la véritable bienfaisance, aux établissemens qui lui sont consacrés, aux citoyens respectables qui les desservent avec zèle, que la conduite du Tartuffe ne peut discréditer la vraie piété et ses sectateurs fidèles.

Le beau-père de Dhervières et de Dalanville s'est arrangé avec ses gendres ; pour demeurer six mois alternativement chez l'un d'eux. Déjà il y a eu plusieurs mutations, résultat de cette imprudente disposition, et à chacune d'elles, la froideur des hôtes s'est augmentée ; enfin elle en est au point que, le 1er. du mois, renvoyé par Dalanville, le malheureux père se rend chez Dhervières, qui, occupé d'une fête, n'a pas donné l'ordre de le recevoir.

Ainsi, c'est un Léar dramatique dont la situation se trouve dans ces beaux vers de Ducis :

                           Un père infortuné
Est un pesant fardeau quand il a tout donné.

Peut-être cette situation première est-elle invraisemblable ou forcée ; elle n'est pas dans les mœurs d'une capitale, dans celle de la classe qui se respecte, soit par le sentiment louable de ses devoirs, soit dans les intérêts de sa réputation ; les gendres sont dans ce dernier cas : or, cette date du 1er. du mois, qui fait déménager un père, et le balotte entre deux appartemens, dont l'un se ferme avec empressement et l'autre ne s'ouvre qu'avec peine, est difficile à supporter ; mais elle fournit des traits comiques et des mots heureux à l'auteur, et il va bientôt réduire ses ingrats à de telles extrémités, qu'ils seraient à plaindre s'ils n'avaient pas été si coupables. Si l'idée principale paraît exagérée, le dénouement imité de Piron, la restitution, va le paraître aussi. Il en résulterait qu'au total il y a exagération dans les moyens ; mais au moins il y a proportion, et très-certainement un grand effet théâtral. Poursuivons :

Un certain Frémont, négociant de Bordeaux, vieil ami du beau-père, arrive fort heureusement à son secours. Ce rôle a de nombreux modèles ; le théâtre de Colin et celui de Picard, d'autres comédies encore nous présentent ainsi des provinciaux d'une probité sévère et d'une franehise énergique, venant heurter de front les vices de la capitale ; et enlever les masques brillans qui y couvrent de hideuses physionomies. Le premier soin de Fremont est d'arracher le vieillard aux gendres qui l'ont outragé, et de le faire sortir avec éclat de la maison où l'on n'a presque pas voulu le recevoir ; de le placer dans un riche appartement, et de lui donner subitement tout l'extérieur d'une opulence retrouvée par un caprice de la fortune.

Cet éclat et cette sortie sont une très bonne idée dramatique, elles fournissent un excellent troisième acte. En effet, Dhervières apprend qu'on a les yeux sur lui pour le ministère, au moment même où le vieillard a pris le parti de rompre publiquement avec lui. Si le gouvernement est instruit, Dhervières est perdu ; or le voilà frappé dans son ambition comme le Philinte dans son égoïsme, par un moyen brillant peut-être, mais moins romanesque et non moins dramatique.

Il s'agit de ramener le vieillard de la contrainte au silence ; d'obtenir des marques publiques de réconciliation, pour soutenir l'échafaudage d'une réputation prête à s'écrouler. La situation de Dhervières est terrible ; celle de l'hypocrite, lié à la destinée de son beau-frère par un calcul intéressé, est neuve et comique. Tout-à-l'heure eux et leurs valets rivalisaient d'insolences ; ils luttent de bassesses ; maintenant ils s'épuisent en efforts et en souplesses pour ramener l'insensible vieillard et son intraitable ami. Un refus obstiné les confond. La gradation dans leurs excuses, leur repentir et leur abaissement, est savante ; le vieillard soutient la fermeté de caractère qui l'avait abandonné, et qu'il a retrouvée dans ce moment de crise ; ses gendres ne reçoivent que l'expression de ses plus profonds mépris.

L'ami de Bordeaux veut aller plus loin : il veut que l'orgueil et l'ambition commandent à l'avarice le plus pénible sacrifice ; il veut obtenir une restitution ; un piége adroitement tendu divise les deux beaux-frères. Dhervières parle de restitution totale pour prix d'une démarche publique du vieillard ; Dalanville opère la sienne à l'instant pour n'être prévenu que d'un moment par son beau-frère ; muni de leurs engagemens, le vieillard rentre dans ses droits, dans son entière indépendance, et donne son exemple pour leçon aux pères assez faibles pour se mettre à la discrétion entière de leurs enfans.

Nous n'avons pu faire appercevoir que l'ensemble de cet édifice dramatique, les accessoires, les ornemens et les détails nous échappent ; nous ne pouvons qu'indiquer le rôle du valet du beau-père, de celui de Mme. Dhervières, celui de sa jeune nièce et de l'amant de celle-ci : cette intrigue est un peu postiche ; mais toutes les fois qu'on est frappé dans les ouvrages par l'apparence d'un défaut, on l'est en même-temps par les beautés qui en résultent ; en voici la preuve. Le jeune Charles réclamant la protection de Dhervières, lui a remis un mémoire ; celui-ci le donne à son valet-de-chambre avec une froide promesse d'y prendre quelque intérêt. Le maître sorti, le valet fait l'insolent ; il veut jetter sur le papier un coup-d'œil protecteur : le jeune homme indigné s'élance et déchire son mémoire ; mais voilà qu’à l'acte suivant Dhervières a besoin de Charles et de son appui auprès du vieillard : il lui rappelle son mémoire, assure l'avoir lu avec intérêt, et l'honnête Dalanville atteste en avoir été témoin ; on conçoit l'effet au théâtre d'une idée aussi heureuse, et sortant aussi bien du caractère, et de la situation des personnages. Autre exemple : lorsque Dalanville signe à la hâte sa restitution, et qu'avec l'accent de la fureur il maudit le beau-père auquel il rend son bien, sa jeune fille l'écoute avec crainte, sans savoir ce qu'il écrit ; et quand elle est chargée par son père de remettre le papier au vieillard, en ignorant l'objet et en redoutant le style, elle s'empresse de dire que son père ne pense pas un mot de ce qu'il a écrit ; qu'il était très en colère en écrivant. Son ingénuité est charmante, et l'effet en est extrêmement piquant ; Nous citerions une foule de détails pareils qui se lient aussi bien à l'ensemble ; l'ouvrage en est plein, et il faudra peut-être en élaguer quelques-uns qui font longueurs ou répétitions, si l'auteur n'éprouve pas quelque peine à des suppressions qui seront en effet des sacrifices.

Le cinquième acte a réussi complettement ; nous ne pouvons cependant le dissimuler ; sans la force comique du troisième, et l'intérêt puissant qui règne au quatrième, peut-être le cinquième eût-il été traité moins favorablement ; mais puisque le moyen de la restitution a réussi, puisqu'en gardant les écrits, le vieillard a fait éprouver une satisfaction générale, l'auteur a parfaitement raison, et dans les moyens et dans l'effet ; mais il ne faut pas gâter cette situation en faisant promettre au père de paraître chez le ministre avec son gendre : certes son gendre n'est point encore d'une probité assez rassurante pour qu'on conçoive sans allarme l'idée qu'il puisse entrer au ministère ; il paraîtrait piquant qu'au moment où il prie son beau-père de paraître avec lui, Frémont lui portât le dernier coup en lui apprenant que toute démarche est inutile, que le ministre est nommé, et que ce ministre n'est pas lui. En général, dans cette dernière scène, on désire plus de fermeté, et une moralité plus sévère, plus digne des ressorts excellens mis en jeu pour la produire.

Il est inutile de parler des acteurs ; l'élite actuelle du théâtre paraît dans chaque emploi ; Fleury a été tour-à-tour d'une fermeté, d'une chaleur et d'une finesse également parfaites : Damas est très-bien placé dans le rôle de l'ambitieux ; Devigni avait fait l'apprentissage de son rôle dans Médiocre et Rampant ; on a trouvé son comique un peu chargé, mais il fallait un contraste avec celui de Dhervières ; son rôle abonde en traits plaisans qu'il a très-bien fait valoir. Mlle. Mars joue la jeune personne avec une ingénuité toujours la même et toujours nouvelle ; et dans le rôle de Mme. Dhervières, il y a un mélange de coquetterie et de sensibilité qui est très-bien dans les moyens de Mlle. Leverd. Mais Saint-Phal exige une mention toute particulière ; on ne peut prendre mieux la physionomie de son rôle, on ne peut mieux peindre la vertu qui souffre, le malheur qui se tait, et cette transition si naturelle de la douceur et de la faiblesse, à la vigueur et à l'obstination, dans un caractère modéré qu'on a poussé à bout. Michot a un bon rôle de vieux valet, un peu verbeux, mais intéressant et comique, qu'il joue avec un naturel précieux.

Si les Deux Gendres ont de nombreux rapports avec les Fils ingrats, c'est pour les tenir fort loin d'eux ; mais ils en ont aussi de nombreux avec le Philinte ; et c'est pour se placer comme à la suite de ce bel ouvrage, et pour en paraître en quelque sorte la continuation et le complément, car Dhervières est le Philinte ayant fait un pas de plus dans le vice ; et naturellement parvenu de l'excès de l'égoïsme au comble de l'ingratitude. Le personnage est le même avec des traits nouveaux dans la physionomie. Le ton de versification est aussi ferme, et le style, presqu'aussi vigoureux, a plus d'élégance et de correction ; il abonde plus en vers comiques, en idées originales, en reparties vives et naturelles qui, sur un fond si sérieux, jettent une gaieté piquante et une grande variété.

Nous ne saurions dire combien le succès des Deux Gendres a été complet, et combien le public a paru satisfait d'avoir une si juste occasion de le proclamer. Il a trouvé réunis dans l'ouvrage le comique de caractère et celui de mœurs à celui de situation. L'auteur lui a paru joindre à un mérite d'observation très-distingué, une fermeté et une hardiesse d'exécution qui ont enlevé ses suffrages. Cet auteur a frappé fort, mais en général il a frappé juste ; quelques traits exagérés ont peut-être pour excuse la règle de la perspective théâtrale ; enfin, le public a sur-tout paru satisfait de cette nouvelle preuve, que depuis un certain nombre d'années le génie de la comédie a pris sa véritable direction morale : cette carrière est noble et périlleuse ; d'honorables naufrages la signalent; et nous ne cesserons de regretter que dans ces derniers temps quelques momens d'orage aient anéanti l'espoir d'hommes qui avaient eu aussi la louable prétention de continuer à dévoiler sur la scène les replis secrets du cœur humain. Cette fois l'auteur a pu y sonder à son aise, et y porter librement la lumière ; il a été écouté, encouragé, et le public s'est constamment montré l'ami d'une hardiesse qui était si bien justifiée par le talent.                    S....

La pièce d’Étienne provoqua en 1812 un énorme scandale : on l'accusa d'avoir plagié une obscure comédie du début du XVIIIe siècle due à un jésuite, Conaxa. Pendant de longs mois, les écrits pour et contre Étienne se multiplièrent : on les a réunis en plusieurs volumes, sans faire pour autant la lumière sur l'affaire. Au fond, la pièce d’Étienne n'était ni moins originale, ni plus copiée que toutes les pièces sur des thèmes battus et rebattus dont le théâtre se nourrissait...

L’Esprit des journaux français et étrangers, 1812, tome III, mars 1812 p. 56-65 :

[Cet article profite de la publication des Deux Gendres et de Conaxa, pour comparer les deux pièces et montrer que la pièce d’Etienne n’est pas un vil plagiat de Conaxa, à laquelle elle est très supérieure. L’auteur de l’article prend clairement position en faveur de l’innocence d’Étienne, à qui on ne peut pas reprocher des similitudes sur des détails, qu’on retrouve dans bien d’autres œuvres.

La Gouvernante est une pièce d'Étienne François Avisse, de 1737.]

Les Deux Gendres, comédie en cinq actes et en vers, par M. Etienne, membre de l’institut, précédée d'une préface, et suivie du discours de réception de l’auteur à l’académie française. Quatrième édition. Brochure in-8°. Prix, 2 fr. 50 c. Paris, chez Le Normant, rue de Seine, n°. 8 ; et Barba, libraire, au Palais-Royal

Conaxa, ou les Gendres dupés, comédie représentée dans le collège de la compagnie de Jésus à Rennes, vers 1710, imprimée et collationnée sur le manuscrit de la bibliothèque impériale. Brochure in-8°. Prix, 2 fr. 50 cent. Chez Michaud, frères, libraires; rue des Bons-Ënfans, n°. 34.

Un grand procès littéraire vient d'être porté devant le tribunal du public. Embrouillé, comme plus d'une autre cause, par des chicanes ridicules et des suppositions absurdes, il ne pouvait qu'être jugé bien vîte par le bon sens et l'impartialité aussitôt que les pièces leur en ont été soumises. Aussi cette cause, célèbre un moment dans nos salons, qui avait mis en mouvement la curiosité de beaucoup de gens, la malignité de quelques autres, a cessé de les occuper aussi activement ; et ce n'est plus comme rapporteurs, c'est comme historiens que nous allons en entretenir nos lecteurs.

Le bruit se répandit il y a quelque temps que, dans les manuscrits provenant de la bibliothèque du feu duc de la Valliére, il se trouvait une comédie intitulée : Conaxa, ou les Gendres dupés, production d'un jésuite, et jouée anciennement dans un de leurs collèges. Il n'y avait là dedans rien de bien extraordinaire ; il n'était pas très-surprenant que d'autres eussent songé à faire une pièce de théâtre d'un vieux conte qui se trouve dans une foule de recueils. Tout le monde savait que Piron l'avait tenté assez malheureusement ; et tout ce qu'on en pouvait conclure raisonnablement, c'était qu'il y avait quelque difficulté à en tirer une bonne pièce. Mais comme ce n'était pas à cette conclusion que l'on voulait arriver, on se hâta d'ajouter que la comédie de Deux Gendres était presqu'entièrement imitée de Conaxa. Ce mot presque ne se trouve guère dans le dictionnaire de l'envie ; mais la circonstance le rendait nécessaire. Il était évident qu'à moins d'être doué d'un esprit de prophétie, le jésuite auteur ne pouvait avoir tracé les caractères de l'ambitieux et du philantrope du jour ; qu'on ne pouvait lui attribuer quantité de tirades et de traits heureux dirigés contre les mœurs actuelles. Après avoir pris cette sage précaution, on se livra du reste à toute l'exagération usitée ; on appuya particulièrement sur les vers empruntés à Conaxa, par l'auteur des Deux Gendres. Il n'était d'abord question que d'une vingtaine; mais il en fut comme des œufs de la fable :

Avant la fin de la journée
Ils se montaient à plus d'un cent.

Pour faire cesser tous ces bruits, M. Etienne réclama lui-même l'impression du fameux manuscrit. Ce chef-d'œuvre ignoré vient enfin de voir le jour, et j'en appelle à ceux qui l'ont lu, pouvait-on mieux appliquer le parturient montes ?

Quelques jours avant, on avait mis en vente la quatrième édition des Deux Gendres. L'auteur y a joint une préface, dont nous citerons quelques passages qui servent beaucoup à éclaircir la question :

« Ce n'est pas, dit-il avec raison, ce n'est pas sur un fond qui appartient à tout le monde qu'il faut juger une comédie ; c'est sur les caractères, les mœurs et le-style. Piron a présenté, comme moi, un père faible, un serviteur fidèle et un ami courageux. Ces personnages sont de l'essence du sujet ; tous ceux qui le traiteront seront obligés de les employer ; mais les ressorts de l'action, mais les figures des principaux personnages et les détails qui tiennent à l'observation des ridicules et à la connaissance du cœur humain ; voilà ce qu'il faut comparer pour avoir une opinion raisonnable, et pour porter un jugement impartial ».

Passant de ces considérations générales aux faits particuliers, M. Etienne démontre, par des témoignages respectables, que la première idée de traiter ce sujet lui fut suggérée par M. Lebrun Tossa ; qu'il avait même été question entr'eux pour cet objet, d'une association à laquelle les occupations du dernier le forcèrent de renoncer : « J'ai commencé la pièce en Pologne, poursuit-il ; c'est là que je conçus l'idée de prendre mes deux premiers personnages dans la classe des hommes qui dépendent de l'opinion publique, et de faire de cette puissance redoutable le grand ressort de mon ouvrage ; mais je m'apperçus bientôt que j'étais trop resserré dans trois actes, et je commençai le plan d'une grande comédie. » Ici M. Etienne cite un grand nombre de personnes recommaudables, à qui il lisait une scène de son ouvrage à mesure qu'elle était terminée. Mais c'est dans le point de droit que son factum nous paraît surtout victorieux :

« Je vais plus loin, ajoute-t-il ; quand j’aurais connu le manuscrit du jésuite, je n'aurais fait qu'user d'un droit très-légitime en m'appropriaut ce qu'il peut contenir de passable. Je trouverais aujourd'hui-même, dans une pièce faite pour un collége, le germe d'une grande comédie, que je m'en emparerais sans le moindre scrupule. S'il m'est permis de citer Molière, n'est-il pas reconnu qu’il a pris, non-seulement ses canevas, mais la plupart de ses scènes dans des sources étrangères ? Et, sans remonter si haut, la jolie comédie de l'Avocat, n'est-elle pas empruntée à Goldoni ? Et la Jeunesse de Henri V, cette pièce si agréable, si spirituelle, n'est-elle pas imitée d'une comédie de M. Mercier, qui, à la vérité, n'a pas été faite pour un collége, mais qui est depuis long-temps imprimée et connue de tous les gens de lettres ? » Ces deux exemples ont paru suffisans à l'auteur ; car il lui eût été facile de les multiplier.

Aussi l'éditeur de Conaxa, qui a fait précéder cette pièce d'un avis, dans lequel on reconnaît un écrivain exercé, cite-t-il bien d'autres exemples de ces emprunts parmi nos auteurs dramatiques, tant anciens que modernes. Peu de spectateurs se doutent que M. Picard ait pris dans Carmontel l’idée du Collatéral et des Voisins, et que le bon Collin ait trouvé dans la Gouvernante d'Avisse le fond du Vieux Célibataire. « Il n'est presque point d'auteur dramatique, dit l'éditeur, qui n'ait profité de l'idée d'un autre. Les uns ont avoué leurs emprunts ; les autres n'en ont rien dit, parce que la chose est assez indifférente : la chose essentielle, c'est que le public soit satisfait, et qu’il ait un bon ouvrage de plus. Les idées premières appartiennent à tout le monde, et surtout à ceux qui savent les employer habilement. Quand mille écrivains auraient exprimé une pensée, auraient traité un sujet, le talent peut toujours dire : ceci est à moi. Dans ce genre de propriété, c'est le talent qui fait la possession ».

Cette vérité incontestable, établie d'une manière si lumineuse, nous dispense de suivre l'éditeur dans la discussion qu'il engage sur les deux pièces, pour montrer que les personnages et l'action n'ont d'autres rapports que ceux qui ont été fournis par le conte ; nous allons passer à ce qu'il dit du style :

« La comédie des Deux Gendres abonde en vers heureux et faits pour devenir proverbes.... On n'en a pas moins reproché à l'auteur d'avoir emprunté des morceaux et des scènes entières de Conaxa ; la vérité est que huit à neuf vers se ressemblent dans les deux pièces. » Il est juste d'ajouter, avec l'éditeur, que ce sont uniquement des vers de transition, de ces vers insignifians qui ne sont point faits pour être remarqués, et qui n'ont jamais contribué en rien aux nombreux applaudissemens que l'ouvrage a reçus.

« Tous ceux qui font des vers, dit-il encore, savent combien il est difficile d'éviter toujours les imitations et les réminiscences. » Il en trouve en effet, dans nos plus grands auteurs, des exemples frappans :

Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes.

Racine.

Dans ses puissantes mains Dieu tient le cœur des rois.

Voltaire.

Il y avait bien là de quoi crier au plagiat ; mais Rotrou pourrait à son tour élever contre Racine une pareille réclamation. Si Agammnon dit à sa fille :

Du coup qui vous attend vous mourrez moins que moi,

Venceslas avait dit bien antérieurement à son fils :

Je mourrai plus que vous du coup qui vous tuera.

Cependant ce petit larcin a échappé à tout le monde, et même à l'éditeur que je viens de citer. Que ne pouvait-il pas dire aussi des emprunts de Molière au même Rotrou, dans Amphytrion [sic] ?

Et j'étais venu, je vous jure.
Avant que je fusse arrivé. Molière.

J’étais chez nous long-temps.avant que d'arriver. Rotrou.

Le véritable Amphytrion
Est l'Amphytrion où l'on dîne. Molière.

Point, point d'Amphytrion où l'on ne dîne pas. Rotrou.

Et la tirade des moi dans Molière n'est-elle pas presque mot pour mot dans celle de Rotrou :

Amphytrion.

Et qui t'en a chassé ?

   Sosie

                                Moi, ne vous dis-je pas ?
Moi que j'ai rencontré, moi qui suis sur la porte,
Moi qui me suis moi-même ajusté de la sorte,
Moi qui me suis chargé d'une grêle de coups,
Ce moi qui m'a parlé, ce moi qui suis chez vous.

Il est assez remarquable qu'aucun des ennemis de Molière ne lui ait reproché des emprunts aussi forts. L'envie, était-elle alors moins clairvoyante, ou plutôt l'était-elle assez pour prévoir que l'opinion ferait une trop prompte justice de ces misérables chicanes ?

Pour achever la convîction de nos lecteurs, il faut bien donner une idée de cette prétendue comédie de Conaxa. L'exposition consiste en un monologue de quatre-vingts vers environ, où Gorinet, valet du beau-père, vient décliner son nom et se raconter à lui-même, afin que nul n'en ignore, toute l'aventure de son maître, dans un style de l'élégance duquel il faut donner un-échantillon :

Le bon homme n'avait pour enfans que deux filles ;
Il les a fait passer dans deux autres familles,
S'est donné double gendre, a payé double dot,
Et s'était réservé quelque bien pour son lot.
Mais comme la coutume est que tout gendre opère
A faire, quand il peut, lâcher prise au beau^père,
Nos deux gendres s'y sont pris si subtilement
Qu'ils l’ont débarrassé du soin d'un testament.

Clérophile, l'un des gendres, survient, et donne .à Gorinet des coups de bâton ; c'était la grande ressource comique du jésuite. Il n'y a point de parade où il s'en distribue tant que dans cet ouvrage ; du reste, Clérophile déclare que, malgré leurs conventions, il ne recevra point Conaxa, et, deux scènes plus loin, il lui permet d'entrer chez lui, quoiqu'en termes très-peu polis :

Allez, beau-père, allez reposer vos vieux os ;
Entrez dans ma maison.

Conaxa ne profite point de cette aimable permission ; et son vieil ami Phronime le rencontre dans la rue. Le vieillard lui fait ses doléances sur la conduite de ses gendres, et celui-ci l'emmène chez lui en lui promettant de les amener, par une ruse, à faire tout ce qu'il voudra.

Voilà au moins un intérêt de curiosité pour le spectateur ; mais le jésuite y a mis bon ordre : dés la première scène du deuxième acte, Phronime dicte à Conaxa la conduite qu'il doit tenir ; il lui a remis un sac d'argent qu'il doit compter à grand bruit pour faire croire à ses gendres qu'il s'est réservé des richesses considérables. Pour les confirmer dans cette idée, on viendra toucher une lettre de change qu'il payera ; un facteur viendra lui annoncer un vaisseau richement chargé qui lui arrive. L'acte entier est le développement de cette scène, et il est à sa fin qu'on n'a rien vu de plus, si ce n'est quelques coups de bâton donnés à Gorinet par les deux gendres et leurs gens.

Au troisième acte, les gendres, dupes du stratagême, prient Phronime de demander leur pardon à Conaxa. Ce dernier feint d'abord de rebuter leurs prières. Il se concerte ensuite avec son ami ; celui-ci doit lui envoyer un grand coffre : quelques sacs d'écus placés au-dessus feront croire qu'il en est rempli ; et, dans cette opinion, ses deux gendres seront, jusqu'à sa fin, remplis d'égards pour lui : on les fait venir, et le vieillard consent à retourner chez eux ; voilà tout. On voit que le dénoûment est de la même force que l'exposition :

Belle conclusion et digne de l'exorde !

Il faut convenir qu'il y a un peu loin de cette pièce d'écolier à la comédie des Deux Gendres, et nous ne ferons ni à l'auteur, ni aux lecteurs, l'injure d'établir une comparaison. Tout le monde pensera sans doute, avec l'éditeur de Conaxa, que « la publication de cette dernière pièce doit terminer le procès ». Un de nos théâtres a cru fournir un aliment à la curiosité en représentant cet ouvrage ; mais nous osons prédire que l'ennui l'aura bientôt fait rentrer dans sa première obscurité. On y a remarqué quelques vers heureux ; mais cet article ne finirait pas si nous voulions citer les trivialités, les fautes contre la langue, les vers de mauvais goût dont il est rempli ; et si l'on trouve que nous avons déjà traité avec trop d'étendue une question sur laquelle nul doute ne peut plus exister, nous justifierons au moins notre intention, en disant avec l'éditeur de Conaxa, « que dans cette singulière affaire nous croyons moins avoir plaidé la cause de M. Etienne que celle des lettres ».                            T.

Parmi les documents publiés lors de l'affaire Conaxa-Deux Gendres, les prises de position d'Hoffman, Fin du procès des "Deux gendres", ou Histoire philosophique et morale de l'exhumation et de l'apothéose de Conaxa, de M. H. Hoffman, et Nouveaux éclaircissemens en forme de conversation, sur Conaxa et les Deux gendres (1812).

La Bibliothèque Nationale possède une gravure intitulée L'Ancien Ami du Jeune homme, ou Le Secret de la Comédie montrant Lebrun-Tossa présenté comme le responsable de toute l'affaire (fourniture du manuscrit de Conaxa à Étienne, et révélation de l'existence de la pièce qu'Étienne aurait plagié.

D’après la base La Grange de la Comédie Française, les Deux Gendres, comédie en cinq actes et en vers, créée le 11 août 1810, a connu 106 représentations jusqu’en 1841.

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