Epicharis et Néron, ou conspiration pour la liberté

Épicharis et Néron, ou Conspiration pour la liberté, tragédie en cinq actes et en vers, de Legouvé, 15 pluviôse an 2 [3 février 1794].

Théâtre de la République

Titre :

Épicharis et Néron, ou Conspiration pour la liberté

Genre

tragédie

Nombre d'actes :

5

Vers / prose

en vers

Musique :

non

Date de création :

15 pluviôse an 2 [3 février 1794)]

Théâtre :

Théâtre de la République

Auteur(s) des paroles :

Legouvé

Almanach des Muses 1795.

Conjuration de Pison et d'Epicharis contre Néron. Dénouement tout-à-fait opposé à l'histoire qui nous apprend que cette entreprise n'aboutit qu'à la perte d'une foule de vertueux citoyens.

Feu d'action dans les premiers actes ; mais de magnifiques tableaux des débordements de la cour de Néron. Beau caractère de Lucain, quoique parfaitement inutile à l'intrigue. Superbe monologue de Néron au dernier acte.

Style soigné, mais qui sent quelquefois le travail qu'il a coûté.

Sur la page de titre de la brochure, Paris, chez Maradan, l'an deuxième :

Épicharis et Néron, ou conspiration pour la liberté, tragédie en cinq actes et en vers, Représentée pour la première fois au Théâtre de la République, le 15 Pluviose, l'an second de la République française, une et indivisible. Par Legouvé, Citoyen Français.

Révolutions de Paris, dédiées à la nation, an second de la République, dix-septième trimestre (Paris, 1793), p. 499-504 :

[Sur un ton très révolutionnaire, l'article constate le succès de la pièce nouvelle, le premier depuis le début de la révolution, à l'exception du Charles IX de Chénier. L'auteur est trop connu pour qu'on se borne à l'encourager : le critique promet « un examen sévère » de la pièce. Il commence par signaler l'absence de valeur historique, puisque la pièce fait survivre des conjurés (sauf un) alors qu'ils ont échoué dans la réalité. Le sujet est mal choisi. L'intrigue ne supposait pas de femme : l'auteur a voulu en introduire une « à toute force », mais il lui a fallu encore aller contre la vérité historique en faisant d'une courtisane une « républicaine vertueuse », et le critique imagine comment l'auteur aurait pu faire de son personnage d'Épicharis une femme du peuple digne d'entrer dans la conjuration de Pison. « Ce nœud de la pièce conforme à l'histoire eût été aussi théâtral, & n'eût point blessé la délicatesse des amis des mœurs & de la vérité. » Autre avantage de cette solution : donner un bel exemple aux spectatrices. Il ne fallait donc pas flétrir la mémoire d'Épicharis et en faire une Dubarry ou une Pompadour. L'examen acte par acte continue la réécriture de la pièce, en distribuant blâmes (les actes 1 et 2, «deux chants d'un poëme épique [qui] pourroient être détachés de cette tragédie sans la mutiler »)et éloges (l'acte 4, « le plus beau de tous ») jusqu'au dénouement, le suicide de Néron en présence d'Épicharis. Lors des trois premières représentations, « des voix sépulchrales » accompagnaient la mort de Néron : le critique se réjouit de leur suppression. D'autres reproches insistent sur le besoin d'un théâtre républicain. Les acteurs ont été remarquables, le seul Baptiste se voyant reprocher de trop jouer son rôle (le poète Lucain) comme celui d'un courtisan : on n'est plus « à Versailles ou aux Tuileries, dans les petits appartemens de la Dubarry ou d'Antoinette ». L'auteur a paru. Et le critique ne peut s'empêcher de revenir sur son idée forte : il ne fallait pas faire d'Épicharis une courtisane, mais ce qu'elle était vraiment, « une femme du peuple, une citoyenne honnête ».]

Epicharis et Néron, tragédie.

Depuis la révolution, aucune pièce dramatique, si l'on en excepte Charles IX, de Chenier, n'a encore eu le succès d'Epicharis & Néron, jouée en ce moment sur le théâtre de la République. L'auteur, le citoyen Légouvé, déjà connu par la Mort d'Abel & par Lucrèce, deux autres tragédies, a un talent trop marqué pour qu'on se borne à lui donner des encouragemens. On lui doit la vérité. Un examen sévère de sa nouvelle production le flattera davantage sans doute que des éloges, rien que des éloges.

Son drame n'est pas du tout historique. La conspiration qui en fait le sujet eut une issue contraire à celle qu'il lui suppose ici. Dans le fait, le coup fut manqué. Les conjurés trahis, succombèrent. Epicharis s'étrangla ; Pison & Lucain moururent par ordre de Néron, qui, pour le malheur du monde, leur survécut plusieurs années. Le poète a pris l'inverse de tous les événemens. Ce sont les conspirateurs qui survivent au tyran, à l'exception de Lucain qui périt les armes à la main. C'est une licence poétique & très-louable que de se permettre des anachronismes sur le théâtre, quand il en résulte une grande moralité ou un grand intérêt. Toutefois vaudroit-il mieux encore choisir un sujet tel qu'on pût le traiter sans dénaturer l'histoire. La mort de Néron, telle qu'elle s'est passée en effet, fournissoit un assez beau champ au génie d'unr épublicain ; & la conspiration de Galba prêtoit tout autant, pour le moins, à la muse tragique que la conspiration de Pison.

Il est vrai qu'il n'y avoit point de rôle pour une femme ; & le citoyen Légouvé vouloit à toute force en mettre une en scène, à l'instar d'une autre Epicharis, qui parut en 1753 ; mais l'auteur de celle-ci n'a pas cru convenable d'en faire une maîtresse douairière de Néron. Il a craint apparemment de dégrader son sujet, en mêlant le dépit & la vengeance d'une courtisanne répudiée à l'enthousiasme d'une républicaine vertueuse. Il a pensé qu'il faut rester fidèle à l'histoire, quand on n'a rien de mieux à lui substituer.

Et pourquoi, en effet, le citoyen Légouvé ne nous donne pas Epicharis pour ce qu'elle étoit, c'est-à-dire, pour une femme du peuple qui, née avec une ame forte, fut trouvée digne d'entrer dans une conspiration ? Il y avoit tout à gagner pour les mœurs, & le talent du poète y trouvoit tout autant à s'exercer. Pison se croyant seul eût ouvert la scène, méditant, dans les jardins de Néron, sur le grand complot qu'il a connu ; une femme du peuple s'avance & lui dit : « Cachée derrière une muraille de verdure, j'ai entendu tout ce que tu ne croyois dire qu'à toi seul ; j'en ai tressailli de joie. Consul ! vas ! sous ces habits de femme, je porte un cœur romain. Ecoute : tu ne peux rien faire sans le peuple ; cherche des conjurés parmi les sénateurs, moi je saurai t'en trouver dans les derniers rangs des citoyens ; car le peuple est plus révolté encore que le sénat des cimes de Néron ; touches-moi la main, et comptes sur ma discrétion : l'événement prouvera si j'en ai. »

Ce nœud de la pièce conforme à l'histoire eût été aussi théâtral, & n'eût point blessé la délicatesse des amis des mœurs & de la vérité. L'exemple d'Epicharis n'eût point été perdu pour la plupart des spectatrices ; car quelle citoyenne n'hésiteroit pas à finir comme elle, s'il falloit commencer par être la concubine d'un Néron. Il y a plus : c'est que, quand bien même les annales romaines eussent raconté l'aventure comme il a plus à l'auteur de l'altérer, elle paroîtroit trop invraisemblable pour la hasarder ainsi sur la scène. A qui persuadera-t-on qu'une femme qui, de son plein gré, consent à partager la couche d'un prince qui a déjà empoisonné son frère pour régner en toute sécurité, & qui se voit préférer une autre femme, puisse conspirer contre lui, seulement par amour pour la liberté de son pays ? Une femme qui ne s'est point respectée n'est pas susceptible des plus purs sentimens d'une citoyenne ; en un mot, la maîtresse délaissée de Néron répugne à voir sur le théâtre, se proposant d'être le Brutus de son sexe.

Aussi Pison & Lucain reculent en arrière à la première nouvelle de la conversion d'Epicharis. C'est-là le vice radical de la pièce ; & on le pardonneroit à l'auteur, s'il n'avoit su faire autrement ; mais il pouvoit se passer de flétrir la mémoire d'Epicharis. C'est bien gratuitement qu'il métamorphose en Dubarry une citoyenne honnête qui rend le peuple romain de ce tems-là digne de nos respects, pusiqu'elle cachoit au milieu d elui des armes de cette trempe. Dans la tragédie de Légouvé, qu'Epicharis redevienne ce qu'elle étoit, & tous les caractères y gagneront. Lucain ne ressemble plus à nos poètes modernes qui alloient lire leurs vers chez la Pompadour ; le consul Pison ne peut être taxé d'inconséquence, comme il le mérite ici, en se confiant de prime-abord à la maîtresse du tyran.

Nous y perdrions, il est vrai, de beaux vers & des épigrammes ingénieuses que débite Lucain dans le boudoit d'Epicharis. Mais quel inconvénient y auroit-il, dans une tragédie républicaine, à ce que le chantre de la liberté ne ressemblât point à M. de l'Empirée de la Métromanie. Nous ajouterons que tous les spectateurs n'ont pas été contents de voir Lucain rappelé à l'ordre par Epicharis. C'est une femme qui lui fait sentir combien il est ridicule de ne penser qu'à ses vers & à son immortalité, au milieu des proscriptions sanglantes d'un despote. Le citoyen Légouvé n'a pas assez, ce semble, respecté le caractère des hommes de génie dans son rôle de Lucain. Ces reproches eussent été mieux placés dans la bouche d'une femme du peuple.

Les deux premiers actes de la pièce ne sont pour ainsi dire que deux chants d'un poëme épique. Ils pourroient être détachés de cette tragédie sans la mutiler. D'ailleurs, il perd son talent à nous faire longuement le tableau de l'intérieur de la cour de Néron & de ses crimes personnels. Il ne s'est pas assez appesanti sur le spectacle qu'offroit Rome sous ce monstre couronné. Il falloit nous peindre ce tyran mettant tous les forfaits à l'ordre du jour ; couvrant la face de l'empire des espions, de délateurs & de bourreaux ; faisant torturer les citoyens opulens ; demandant la tête de tous ceux qui auroient laissé échapper un mot, un geste tendant à faire ouvrir les yeux sur les mesures despotiques d'un gouvernement arbitraire. Il n'a pas peint les cachots régorgeant de victimes ; le sang ruisselant jour & nuit sur les échaffauts ; le trésor du prince engloutissant les fortunes des citoyens condamnés, sans les entendre, à la prison, à l'exil ou à la mort ; la cour donnant des fêtes comme pour insulter au peuple qu'on y admettoit tout exprès, & qui s'en retournoit à jeun, avec le désespoir de périr de besoin, à la vue de ses despotes engraissés de ses sueurs : il falloit peindre Néron & ses favoris se donnant en spectacle à tous les spectacles, sans se soucier de savoir si le peuple avoit du pain. Ce vaste tableau rendu en vers aussi pleins, aussi serrés que la prose de Tacite, n'auroit laissé rien à desirer à des républicains qui s'applaudissent tous les jours de vivre sous un régime en parfait contraste avec celui de ces tems;là.

Le troisième acte, contenant l'interrogatoire d'Epicharis dénoncée par Proculus, & l'embarras de Pison chargé par l'empereur de démêler la trame ourdie contre ses jours, offre une situation vraiment théâtrale ; mais si le poète avoit été plus jaloux d'observer les convenances, & de conserver à Néron le caractère qu'on lui connoit, sa pièce finissoit là, du moins le rôle de l'héroïne de la pièce ; car Néron se seroit bien gardé de laisser aller Epicharis. Ce tyran n'étoit point homme à se dessaisir ainsi d'un personnage de cette importance, contre lequel il y avoit tant de charges.

Le quatrième acte est le plus beau de tous, &, à bien dire, c'est-là que la pièce commence. Les conspirateurs sont rassemblés chez le consul ; Néron lui-même vient les surprendre & les livre à sa garde ; il retient avec lui Epicharis, dans l’espoir de lui aracher le nom de tous ses complices. Cette dernière scène est d'un maître.

Le dernier acte représente Néron abandonné de siens, poursuivi par le peuple insurgé ; le tyran s'est réfugié sous la voûte d'un égoût de Rome ; en proie à ses remords, il se poignarde enfin, aidé par un esclave, & expire à la vue d'Epicharis, de Pison, des autres conjurés & du peuple venant pour mettre à exécution le décret du sénat lancé contre le tyran.

Dans ses derniers momens, le souvenir de son frère, de sa mère, de sa femme, immolés par ses ordres, assiège le prince ; il croit les entendre lui reprocher ses crimes.

Aux deux premières représentations, des voix sépulchrales, sorties des coulisses, se faisoient entendre, à l'imitation des spectres de Shakespeare. Ces accessoires peu naturels ont été supprimés à la troisième représentation.

Deux rôles secondaires, Proculus & Tigillin, n'ont pas produit grand effet. L'auteur en auroit pu tirer parti davantage.

Cette tragédie gagneroit à être réduite en trois actes. la poésie de l'auteur est redondante et à prétention. Il y a une foule d ebelles tirades ; mais il ne sait pas toujours s'arrêter à tems, & il affoiblit quelquefois sa pensée en la retournant de deux ou trois manières ; par conséquent, il y a des redites : il y a aussi de grandes vérités qui ne sont pas assez développées.

Il (Brutus) frappa le tyran, & non la tyrannie....

Le sens de ce beau vers, qui est venu à l'idée de plusieurs autres poètes dramatiques, & tout récemment encore à l'auteur de Tarquin, ou de la Royauté abolie, demandoit une extension devenue nécessiare, sur-tout aujourd'hui. De jeunes républicains ne sauroient trop se pénétrer de ce grand principe, conservateur de leur liberté naissante.

On a remarqué aussi, dans le courant de cette pièce, un peu trop de réminiscences & quelques vers du genre de celui-ci, qui n'en est pas plus naturel pour avoir été fort applaudi :

Il faut une victime à chacun de mes pleurs.

Les tragédiens, en général, ont parfaitement rempli leur rôle. Peut-être faut-il reprocher à Baptiste, qui représente Lucain, d'affecter un peu trop les airs d'un courtisan, dans sa scène avec Epicharis. Il semble qu'il parle encore à la favorite de l'empereur ; il la salue, il lui baise la main, comme on le faisoit à Versailles ou aux Tuileries, dans les petits appartemens de la Dubarry ou d'Antoinette.

L'auteur s'est rendu au vœu vivement prononce des spectateurs ; il a paru plusieurs fois sur le théâtre. Quelque franc républicain auroit bien dû saisir cette occasion pour lui dire :

« Citoyen Légouvé, au nom des bonnes mœurs, souffres qu'on te propose un amendement à ta pièce. Rends-nous Epicharis telle qu'elle est dans l'histoire ; que ce soit une femme du peuple, une citoyenne honnête, & non une courtisanne ! La liberté même perd son prix, en passant par les mains impures de la ci-devant maîtresse d'un tyran. »

L’Esprit des journaux français et étrangers, 1794, volume 10 (octobre 1794), p. 287-292 :

[Le compte rendu s’ouvre sur l’affirmation du républicanisme de l'œuvre et de son auteur : en mettant en scène la fin d’un tyran après la chute du despotisme, la nouvelle tragédie va plus loin que celle de Ximénez, que le compte rendu rappelle, puisque Legouvé peut « l’orner de tout ce que la liberté d'écrire & l'amour de la liberté peuvent fournir de piquant à un auteur patriote ». Le résumé de l’intrigue situe la tragédie dans l’histoire, reliant Epicharis à Pison et Lucain, conjurés contre Néron. Après ce résumé, que le critique présente comme une rapide esquisse, le compte rendu alterne qualités (« beautés majeures de style & d'effets », le rôle de Lucain étant même « un peu trop brillant de style ») et défauts (le mobile qui fait agir Epicharis est trop peu désintéressé, et les pensées de ses complices sont aussi trop bas). Mais le bilan global est positif : « ce bel ouvrage, le plus à la hauteur de la liberté, qu'il célebre, offre une action simple & bien conduite, du mouvement, des effets, un style peu commun, une foule de vers superbes, des caracteres bien tracés, & un sujet fait pour électriser les citoyens les plus froids ». Le jeune auteur est présenté comme prometteur.]

Epìcharis & Néron, ou Conspiration pour la liberté, tragédie.

C'est sans doute un spectacle bien doux pour des républicains, que celui d'un tyran qui, après avoir vécu en scélérat, meurt en lâche, justement abhorré de son siécle & de la postérité. Tel est le but de la tragédie en cinq acles, en vers, donnée derniérement sur ce théatre avec le succès le plus brillant, sous le titre d’Epicharís & Néron ou Conspiration pour la liberté. On se rappelle l’action de cette Epicharis, plébéienne d'un courage au-dessus de son sexe & de sa condition, qui fut convaincue devant Néron d'avoir eu part à une conjuration formée contre lui : elie se montra si ferme dans les tourmens, qu’on ne put jamais lui faire déclarer les noms des complices. Comme on alloit l'appliquer une seconde fois à la torture, craignant de ne pouvoir la supporter, & de donner quelque marque de foiblesse, elle s'étrangla avec sa ceinture. Ce trait a fourni, en 1753, à Ximénez, une tragédie sous le titre d’Epicharis, ou la Mart de Néron, dans laquelle il a rapproché la conjuration des Pisons, de l’insurrection formée par Galba, pour laquelle le sénat se déclara, & condamna Néron à être précipité de la roche du Capitole, apres avoir été traîné publiquement & fouetté jusqu'au lieu de son supplices ;le monstre évita ton sort,en priant un soldat de l’assassiner. Ce sujet, traité sous le despotisme, ne pouvoit pas offrir tout l'intérêt dont il étoit susceptible. Legouvé, jeune auteur, à qui l'on doit la Mort d’Abel, vient de l’orner de tout ce que la liberté d'écrire & l'amour de la liberté peuvent fournir de piquant à un auteur patriote. Comme Ximénez, il a rapproché du fait d'Epicharis, la conìuration des Pisons dans laquelle entra le poète Lucain, le chantre de la Pharsale & de Caton.

Epicharis ici a été l'amante de Néron, qui l’ dédaignée pour Poppèe. Epicharis a formé le projet de délivrer l’univers d'un tyran, pendant une de ces orgies nocturnes que ce monstre donnoit à ses vils favoris. Pison, de son côté, est à la tête d'une sainte conjuration formée pour la liberté de Rome. Il s'étonne que le trône soit encore occupé par un scélérat :

Quoi! l'on chassa Tarquin, & Néron regne encore !

II veut faire plus qu'abattre le tyran; il veut rétablir l'antique république :

Ainsi du grand Brutus s'égara le génie ;
Il frappa le tyran, & non la tyrannie.

Epicharis, pour régler sa conduite sur celle que lui prescrit Pison, engage Lucain à entrer dans la conspiration. Lucain est tout occupé de ses ouvrages : son imagination s'exalte, en pensant à la gloire du poète, qu'il peint ainsi :

II écrit, l'œil fixé sur la postérité,
Et déjà respirant son immortalité.

Il est une autre gloire, lui dit Epicharis, c'est celle du citoyen :

Une bonne action vaut mieux qu'un bon ouvrage.

Lucain saisit avec transport le projet d'Epicharis, & demande l'honneur des premiers coups. Cependant Proculus, favori de Néron, a entendu, pendant la nuit, une partie des discours d'Epicbaris & de Pison ; il n'a reconnu qu'Epicharis. Proculus, qui brûle pour elle, vient la trouver, & lui demande sa main pour prix de son silence. Epicharis lui témoigne son mépris, & le lâche a la bassesse d'aller révéler à Néron ce qu'il sait des desseins d'Epicharis. Le tyran fait venir le consul Pison, & l'engage à interroger devant lui la coupable. Embarras des conjurés, qui néanmoins viennent à bout de faire passer Proculus pour un calomniateur. Cependant Néron a toujours des soupçons : il faut épier Epicharis : & c'est au moment où elle est chez Pison qu'on vient l'arrêter, elle & tous les conjurés. L’infâmc Néron veut les faire livrer tous au supplice : mais le peuple se souleve ; Pison & ses amis sont délivrés ; le sénat vient de proscrire le tyran : il se sauve caché sous les haillons de I'indigence : un seul soldat le suit dans un souterrein, où le souvenir de ses forfaits vient le plonger dans le plus violent désespoir, il entend les cris plaintifs de sa mère, de son frere & de son épouse, qu'il a fait égorger : mais, s'il reprend son sceptre, comme il se vengera ! Oui, s’ecrie-t-il, en versant des larmes de rage :

Il faut une victime à chacun, de mes pleurs!

Le soldat vient lui apporter son arrêt de mort lancé par le sénat : le tigre furieux posscde encore un poignard :

Un poignard ! voilà donc, dans sa chute profonde,
Ce qui reste à Néron de l'empire du monde !

Le lâche n'a pas la force de se poignarder ; il n'est avare que de son sang : c'est le soldat qui, malgré lui, termine une vie souillée par les plus odieux forfaits. Néron expire, & Pison vient, avec Epicharis & une partie du peuple romain, établir la liberté sur les restes sanglans du tyran & de son trône réduit en poussiere.

Cet ouvrage, que nous n'avons pu qu'esquisser rapidement, est plein de beautés majeures de style & d'effets. Il est écrit par-tout avec force, élégance & pureté. Le rôle seul de Lucain est peut-être un peu trop brillant de style : en voulant faire parler dignement l’auteur de la Pharsale, Legouvé lui fait débiter des vers plus épiques que vraiment tragiques. Nous croyons aussi que le motif qui fait agir Epicharis n'est pas assez désintéressé : est-ce parce que son amour a été trahi par Néron, qu'elle s'éleve contre la tyrannie de ce monstre ?.... L'idée de faire interroger Epicharis, au troisieme acte, par le chef des conjurés, est grande & neuve ; mais les détours que ces ami» de la liberté sont obligés de prendre pour appaiser Néron, ne dégradent-ils pas un peu leur caractere ? Le public ne souffre-t-il pas de voir ces vertueux conspirateurs flagorner celui qu'ils appellent leur maître, & jetter une espece d'intérêt sur Proculus, le plus vil scélérat qui ait existé sous Néron ? Tous les moyens qu'on peut prendre sont louables sans doute, quand Ils ont la liberté pour but; mais un grand cœur ne peut jamais s'abaisser, même quand il déguise la vérité !... Voilà des observations que notre impartialité ne nous a pas permis de passer sous silence : nous avons prouvé que l'ouvrage de Legouvnrt'étoit pas sans défauts ; & nous l'engagerons encore à supprimer le merveilleux qui environne Néron à ses derniers momens. Qu'est-il besoin que nous entendions les gémissemens des mânes de ceux qu'il a égorgés ? Néron peut les entendre seul, & répéter leurs accens douloureux : c'est huit vers de plus à lui faire débiter, pour donner de la vérité à cette scene , qui d'ailleurs est faite avec le plus grand art. En général, ce bel ouvrage, le plus à la hauteur de la liberté, qu'il célebre, offre une action simple & bien conduite, du mouvement, des effets, un style peu commun, une foule de vers superbes, des caracteres bien tracés, & un sujet fait pour électriser les citoyens les plus froids : il doit mettre le sceau à la réputation de son jeune auteur, & lui assigner, sur le Parnasse, une palme tout-à-la-fois civique & poétique. Le public nombreux & éclairé, qui assistoit à sa piece, l’a demandé : il n'a point paru.

Annales dramatiques, tome troisième (Paris, 1809), p. 403-405 :

[On note particulièrement les changements que Legouvé a fait subir às a pièce, et qui répondent au moins partiellement aux critiques qu’on a pu lui faire.]

EPICHARIS ET NÉRON, ou Conspiration Pour La Liberté , tragédie en cinq actes, par M. Legouvé, aux Français, 1794.

Dans cette tragédie, Epicharis, amante de Néron, qui l'a dédaignée pour Poppée, a formé le projet de délivrer l'univers d'un tyran, pendant une de ces orgies nocturnes que ce monstre faisait avec ses vils favoris. Pison, de son côté, est à la tête d'une conjuration formée pour la liberté de Rome. Il s'étonne que le trône soit encore occupé par un scélérat : il veut faire plus qu'abattre le tyran ; il veut rétablir l'antique république : Epicharis, pour régler sa conduite sur celle que lui prescrit Pison, engage Lucain à entrer dans la conspiration ; mais Lucain n'est occupé que de ses ouvrages : son imagination s'exalte, en pensant à la gloire du poète, qu'il retrace ainsi :

Il écrit, l'œil fixé sur la postérité,
Et déjà respirant son immortalité.

Mais, il est une autre gloire, lui dit Epicharis, c'est celle du citoyen :

Une bonne action vaut mieux qu'un bon ouvrage.

Le poète saisit avec transport le projet d'Epicharis, et demande l'honneur des premiers coups. Cependant, Proculus, favori de Néron, a entendu, pendant la nuit, une partie du discours d'Epicharis et de Pison ; il n'a reconnu qu'Epicharis. Proculus, qui brûle pour elle, vient la trouver, et lui demande sa main, pour prix de son silence. Epicharis lui témoigne son mépris, et le lâche a la bassesse d'aller révéler à Néron ce qu'il sait des desseins d'Epicharis. Le tyran fait venir le consul Pison, et l'engage à interroger devant lui la coupable. Les conjurés détruisent l'accusation, et viennent à bout de faire passer Proculus pour un calomniateur. Cependant Néron a toujours des soupçons : il fait épier Epicharis : il la fait arrêter chez Pison, avec tous les conjurés. L'infâme Néron veut les faire livrer au supplice : mais le peuple se soulève ; Pison et ses amis sont délivrés ; le sénat vient de proscrire le Tyran qui se sauve, déguisé sous la livrée de l'indigence ;un soldat seul le suit dans un souterrain, où le souvenir de ses forfaits vient le plonger dans le plus violent désespoir. Enfin, on vient lui apporter son arrêt de mort : le tigre possède encore un poignard ; et, le contemplant avec terreur, il prononce ces deux beaux vers :

Un poignard ! voilà donc, dans sa chute profonde,
Ce qui reste à Néron de l'empire du monde !

Voilà sa dernière ressource : mais le lâche n'a pas la force de s'en frapper ; il n'est avare que de son sang ; et c'est le soldat qui, malgré lui, termine une vie souillée par les plus odieux forfaits. Il expire, et Pison vient, avec Epicharis et le peuple romain, établir la liberté sur les restes sanglans du tyran expiré, et de son trône réduit en poussière.

Cet ouvrage est plein de beautés de style et d'effets. Il est écrit avec autant de force que d'élégance. Le rôle seul de Lucain est peut-être un peu trop épique ; car, en voulant faire parler dignement l'auteur de la Pharsale, M. Legouvé lui fait débiter des vers qui tiennent plus à l'épopée qu'à la tragédie.

Le motif, qui fait agir Epicharis, a été changé. Lors de la première représentation, on la voyait indignée de ce que Néron l'avait quittée pour Poppée. Mais aujourd'hui c'est une Grecque, idolâtre des arts qui vient à Rome pour voir les plus fameux écrivains, et qui, indignée des attentats de Néron, se met à la tête d'un parti pour renverser la tyrannie,

Dans la base César : 88 représentations à partir du 3 février 1794 (33 en 1794, 14 en 1795, 10 en 1796, 11 en 1797, 4 en 1798, 6 en 1799).

Selon la base Lagrange de la Comédie française, il y a eu 5 représentations de 1799 à 1801.

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