Estelle

Estelle, comédie en prose et en trois actes, mêlée de chants et d’ariettes, de M. Villebrune, musique de Persuis, 13 décembre 1793.

Théâtre National.

Titre :

Estelle

Genre

comédie mêlée de chants et d’ariettes

Nombre d'actes :

3

Vers / prose

en prose, avec des couplets en vers

Musique :

chants et ariettes

Date de création :

13 décembre 1793

Théâtre :

Théâtre National

Auteur(s) des paroles :

Villebrune

Compositeur(s) :

Persuis

L’Esprit des journaux français et étrangers, 1794, volume 1 (janvier 1794), p. 334-341 :

[De ce long compte rendu qui s’ouvre par l’habituel résumé de l’intrigue, plus romanesque que pastorale, on retient surtout les traditionnelles condamnations des longueurs excessives (mais l’acte 3, à la différence des deux premiers, est trop court !) et de la froideur, née du manque d’opposition. Le poème est donc médiocre, et c’est la musique, longuement analysée, qui sauve la pièce. Le compte rendu analyse un bon nombre d’airs, pour en montrer les qualités dramatiques, essentielles pour un opéra comique. Ces analyses débouchent sur un paragraphe plus général sur la différence de formation des compositeurs entre l’Italie et la France : le souci de la déclamation en France produit une « variété dans l'expression, qui, n'étant autre chose que l'imitation de la nature, doit varier à 1'infini, comme la nature elle-même » (la nature, bien sûr). Chaque musicien produit une musique qui ne ressemble pas à celle des autres, et celle de Gersuis, adaptée au sujet, n’est pas celle de son maître Le Sueur, l’auteur de la Caverne, jouée au début de l’année. Le critique conclut sur la façon dont la pièce a été « mise avec le plus grand soin » et « jouée avec beaucoup d’ensemble » : bons acteurs, et belles décorations, « aussi fraîches que bien entendues ». Il y manquait apparemment les ballets, et la prononciation des chanteurs semble avoir été négligée : le critique plaide pour une meilleure prononciation, sans laquelle le poème devient « une série harmonique ou mélodieuse de sons, auxquels nous ne saurions prendre de l'intérêt, parce que nous ne saurions les comprendre ». Impossible au théâtre de séparer musique et déclamation, sous peine de transformer le chanteur en automate à la Vaucanson.

Louis-Luc Loiseau de Persuis est devenu Gersuis dans cet article...]

THÉATRE NATIONAL.

Estelle, comédie en prose & en trois actes, mêlée de chants & d'ariettes, par M. Villebrune, musique de Gersuis.

Tout le monde connoît le roman pastoral d'Estelle, & son succès. C'est dans cet ouvrage que M. Villebrune a puisé sa piece. La scene se passe au village de Marsanne. Marguerite croyant que Raimond son époux a été tué par les Espagnols, qui ont fait le siege de Nismes, se résout, après avoir attendu long-tems, à donner sa fille Estelle au berger Némorin, que tant elle aime. Tout le village se réjouit de cette union, parce que tout le village chérit Némorin & Estelle. Cependant Raimond & Méril, qu'on croyoit morts, paroissent tout-à-coup. Ce vertueux jeune-homme a sauvé la vie au pere d'Estelle, & celui – ci lui a promis, pour gage de sa reconnoissance, la main de sa fille. Ah ! Méril, pourquoi reveniez-vous ? Etoit-ce pour jetter dans le désespoir Estelle & Némorin ? íls en mourront tous les deux.

Cependant Raimond voulant tranquilliser Méril, & connoissant les sentimens vertueux de Némorin, lui conseille d'abandonner pour quelque tems Marsanne, afin d'oublier son amour, & il lui défend, après l'avoir fait passer au-delà du Gardon, de revenir du côté du village. Némorin se lamente, & le promet ; mais il en mourra ; & les consolations que Rose, compagne d'Estelle, & Isidore le jeune amant de Rose, viennent lui donner, sont à-peu-près inutiles  ; il en mourra. La pauvre Estelle est aussi à plaindre que lui ; e1Ie cherche Némorin par-tout ; elle l'appelle en vain dans tous les lieux où elle avoit coutume de le voir ; elle paroît sur la rive opposée du Gardon, & elle a bientôt franchi l'intervalle que cette riviere met entre elle & son amant ; sans lui, la vie n'a plus de charmes pour elle.

La crainte d'être surpris par Raimond, fait retourner Estelle & Rose au village. Némorin est accablé sous le poids de ses malheurs. Isidore ne sauroit l'abandonner. Robert, commandant de l'armée françoise, passant avec son écuyer, rencontre ces deux bergers. Il est touché du malheur de Némorin , & l'emmene avec lui. Isidore les suit.

Des marodeurs espagnols s'avancent jusqu'au bord du Gardon. Ils se promettent un grand profit du pillage de Marsanne. Ils y entrent en brigands, font main-basse sur tout ce qu'ils rencontrent ; les villageois les repoussent ; mais revenant bientôt en plus grand nombre, ils pillent & incendient le village. Le général françois, accompagné de Némorin & d'Isidore, & suivi d'un corps considérable, livre combat aux marodeurs, les défait complettement. Némorin rencontrant son rival Méril dans la mêlée, lui sauve la vie ; Estelle, Marguerite, Raimond, Rose, Julienne, sa mere, & tout le village accourent. Méril, pénétré de la générosité & du courage de Némorin, croit ne pouvoir mieux s'acquitter envers lui, qu'en lui rendant la main d'Estelle. Robert promet aux habitans de Marsanne de les dédommager des pertes qu'ils viennent de faire , & la joie renaît dans ces contrées avec le bonheur de Némorin & d'Estelle.

Les romances & les airs que M. Villebrune a substitués à ceux de M. Florian, n'ont pas la physionomie pastorale, si toutefois nous pouvons nous exprimer ainsi, de ces derniers, qui, à un peu d'afféterie près, sont infiniment agréables. Le premier & le second actes sont longs, sans être pleins ; le troisieme est trop court. Le rôle d'Estelle est foible, celui de Némorin est plus soigné. En général, le poëme ne présente point d'opposition, & est dénué de chaleur. Il avoit conséquemment besoin d'être réchauffé par M. Gersuis, qui non-seulement n'a pas manqué de le faire, mais encore qui l'a brûlé quelquefois, en ne réglant pas assez son feu : c'est un beau défaut pour un jeune compositeur.

L'ouverture sert de type à tout l'ouvrage ; un de ses principaux motifs, est une pastorale faite pour nous retracer les premieres amours d'Estelle & de Némorin, & le dénouement qui les couronne. Cette ouverture fait entendre aussi l'explosion des sentimens plus vifs & plus tranchans. Ce sont les cris des guerriers & des marodeurs, le bruit des armes, & les accens de la douleur & du désespoir des habltans du village de Marsanne qu'on incendie. Mais bientôt les nuances de ces motifs contrastans venant à s'adoucir, s'effacent tout-à-fait, & ne nous laissent plus que la pastorale, pour nous rappeller la joie de Némorin, d'Estelle, de leurs parens, & celle de tout le village. Si tout le monde avoit ainsi analysé cette ouverture, nous n'aurions pas entendu certaines personnes dire qu'elle offroit un contre-sens, pour n'être pas assez pastorale.
Le septuor : paix , je n'aime pas qu'on murmure, est d'une belle attente ; les caracteres y sont soigneusement développés, & particuliérement celui de Julienne, la babillarde. La ronde de Sans-chagrin : ah ! que l'amour est un vilain mal, est piquante. Il seroit à désirer qu'on lui donnât, en l'exécutant, un mouvement un peu plus vif.

Le récitatif de Raimond : Rappellez-vous ce jour fatal, & l'alégro & l'adagio qui le suivent, présentent de grandes intentions, de bonnes peintures. C'est principalement dans ce morceau que le défaut d'opposition de la part du poëte se fait sentir. Le jeune compositeur n'en ayant pas trouvé, en a fait ; & certes, c'est prouver qu'on aime les arts , & qu'on est digne de les cultiver : honneur qui, par parenthese , appartient aujourd'hui à bien peu d'hommes.

Le chœur syllabique des marodeurs : Demain on se bat dès l'aurore, produit un très-bel effet. Mais il laisse à désirer que le poëte en fasse disparoître le vers, Profitons de ces courts instans, qui semble contrarier le sens de tout le reste de ce morceau. Il est facile de substituer un autre vers. Le chœur est d'ailleurs excellent, & il acquiert un nouveau degré d'énergie, lorsqu'au troisieme acte, le compositeur le ramene avec esprit , pour le mettre en opposition avec les plaintes des villageois de Marsanne.

L'air : Heureux vallon, a été fort applaudi. Il respire d'un bout à l'autre l'agréable fraîcheur que le peintre a su mettre dans la décoration. Mais c'est le morceau chanté par Estelle & Némorin, & dans lequel se joint, de tems-en-tems, une troisieme partie qui est, sans contredit, le plus recommandable de la piece. Le motif de l'orchestre est bien soutenu, & encore mieux senti. Son inflando, en passant du grave à l'aigu, du foible au fort, d'une harmonie douce à une harmonie pleine , peint au naturel les étreintes sentimentales, le gonflement du cœur & les élans qui doivent les suivre dans la situation pénible où se trouvent Estelle & Némorin.

La romance de ce dernier, Adieu donc enfin, pour toujours, & tous les autres airs qui sortent de sa bouche, & que M. Lebrun chante avec tout le goût qu'on peut désirer, , puisqu'il les chante avec l'expression la plus simple & la mieux sentie, sont très-mélodieux. Enfin, l'air guerrier de Robert : C'est au milieu du tumulte des armes, qui sert d'opposition aux morceaux simples qui le précedent ou le suivent, est d'une facture très-brillante.
Cet ouvrage prouve que M. Gersuis pourra tenir un jour une place distinguée parmi les musiciens dramatiques ; il l'avoit déjà fait espérer dans sa Nuit espagnole, ouvrage d'un très-bon style, qui eut un assez grand nombre de représentations, il y a environ deux ans, sur le théatre de la rue Feydeau, & qu'on a été surpris de ne pas voir reprendre l'année suivante.

M. Gersuis est éleve du célebre auteur de la Caverne ; nous ferons, à ce propos, une remarque importante. On a eu mille fois occasion d'observer que, dans les conservatoires de Naples & d'Italie, on donne à tous les compositeurs une maniere uniforme. Pourquoi ? Parce qu'on se pique moins d'y apprendre les regles de la musique expressive ou dramatique, que celles de la mélodie. En France, c'est aujourd'hui tout le contraire. Les bons professeurs commencent à poser la déclamation pour base principale ; & de-là cette variété dans l'expression, qui, n'étant autre chose que l'imitation de la nature, doit varier à 1'infini, comme la nature elle-même ; & de-là une différence totale entre les productions de M. Gersuis & celles de son maître.

La piece d'Estelle est mise avec le plus grand soin, & jouée avec beaucoup d'ensemble ; les acteurs y sont très-bien ; les décorations sont aussi fraîches que bien entendues. Il seroit toutefois à désirer qu'on ne la jouât plus qu'avec les ballets qu'elle exige, & que certains des principaux acteurs soignassent assez leur prononciation pour se faire entendre. Sans prononciation, pas plus de chant que de déclamation ; sans prononciation, c'est en vain que le poëte fait des paroles, & que le musicien en exprime le sens ; sans prononciation, le plus beau chant n'est qu'une série harmonique ou mélodieuse de sons, auxquels nous ne saurions prendre de l'intérêt, parce que nous ne saurions les comprendre. Nous savons bien que les chanteurs italiens & les cantatrices de cette nation , qu'on imite dans le défaut qu'ils ont d'étouffer les paroles, sans imiter d'ailleurs leurs bonnes qualités, parce qu'il est plus difficile de bien chanter que de mal prononcer, aiment mieux au théatre le bien faire en musique, que le bien dire en déclamation ; mais quand on choisit un modele, ce ne doit pas être pour copier ses imperfections. Au théatre le bien faire est inséparable du bien dire, où sans cela le chanteur n'est plus qu'une machine à-sonates, à la place de laquelle nous préférerions de voir le Flûteur automate de Vaucanson.

Dans la base César, la pièce a perdu son « poète », et le compositeur est Louis-Luc Loiseau de Persuis. Elle n’aurait été jouée que le 13 décembre 1793 au Théatre Natonal.

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