Créer un site internet

Valentin, ou le Paysan romanesque

Valentin, ou le Paysan romanesque, opéra-comique en trois, puis deux actes, paroles de Picard, et Fillette-Loraux, musique de Henri-Montan Berton (Berton père); 13 septembre 1813.

Claude-François Fillette-Loraux ou Michel Loraux ? Les avis sont partagés.

Théâtre de l'Opéra-Comique.

Titre :

Valentin, ou le Paysan romanesque

Genre

opéra-comique

Nombre d'actes :

3 puis 2

Vers / prose

prose, couplets en vers

Musique :

oui

Date de création :

13 septembre 1813

Théâtre :

Théâtre de l’Opéra-Comique

Auteur(s) des paroles :

Louis Benoît Picard et Fillette-Loraux

Compositeur(s) :

Henri-Montan Berton (Berton père)

Almanach des Muses 1814.

Valentin, bon et honnête paysan, mais dont la tête est troublée par la lecture des romans, s'imagine être issu d'une noble famille ; il attend chaque jour que le hasard le fasse reconnaître de ses illustres parens. Un archiduc d'Autriche vient chasser près de la cabane de Valentin ; il remarque le paysan, dont les traits lui appellent ceux de son compagnon d'armes, le prince Maurice, mort dans un combat. Valentin, qui se croit l'objet de l'attention du prince, ne doute pas que le grand jour de la reconnoissance ne soit arrivé ; sa tête achève de se perdre lorsqu'on le conduit à la cour de l'archiduc et qu'on le revêt d'un magnifique habit. Mais sa joie est de courte durée ; il apprend bientôt qu'on n'a voulu faire de lui qu'un mannequin, pour terminer le portrait du prince Maurice, auquel il ressemble par le plus singulier hasard. Valentin retourne à son village comblé des bienfaits du prince, mais guéri de ses chimères de grandeur.

Des ressemblances avec plusieurs pièces très-connues ; de la gaîté et de la franchise dans le dialogue ; musique qui a recueilli tous les suffrages ; du succès.

Sur la page de titre de la partition, à Paris, chez Augte Leduc :

Valentin ou le Paysan Romanesque Opéra Comique en deux Actes, Représenté sur le Théâtre Royal de l’Opéra Comique Paroles de Mrs Picard et Loraux, Dédié à Sa Majesté la Reine de Hollande et des Pays Bas, par H. M. Berton, Chevalier de la Légion d’Honneur, Membre de l’Institut de France, Surintendant de la Musique du Roi, Professeur de Composition à l’Ecole Royale de Musique, &c.

En 1813, le royaume des Pays-Bas a été annexé à la France. La seule reine des Pays-Bas qu’on puisse citer, c’est Hortense de Beauharnais, la femme du roi Louis Ier(Louis Bonaparte, frère de Napoléon) qui a abdiqué en 1810.

Journal de l’Empire, jeudi 16 septembre 1813, p. 3-4 :

[Compte rendu sévère de ce qui n’est pas, pour le critique un véritable opéra-comique (ce n’est pas une vraie comédie). Le sujet est d’abord contesté, parce qu’il met en scène, non un personnage romanesque, mais un niais, un fou ou un sot, au choix, et que de tels personnages ne peut amuser tout au long d’une pièce. De plus, ce sujet n’est pas neuf, loin de là. Après un assez long résumé de l’intrigue (sans aller pourtant au bout du dénouement : pas de mariage annoncé !), le jugement est sans appel : « beaucoup de personnages, beaucoup de fracas, et point d'action, par conséquent point d'intérêt ». la pièce a visiblement été écrite pour Martin, mais il ne peut soutenir à lui seul toute la pièce, avec « ses folies et ses niaiseries dans un amas de scènes décousues, très longues et très-vides ». Les autres interprètes cités sont loués, mais pas leur rôle. La musique n’est pas mieux traitée : « quelques effets dignes de la réputation de Berthon ; mais beaucoup de réminiscences, de remplissage et de choses communes ». Picard, le parolier, cité ici sans son coauteur, a voulu faire une sorte d’opéra-buffa, le musicien l’a suivi dans ce dessein, mais « cette forme est très vicieuse, essentiellement exclusive de tout ce qui est dramatique ».

Colinette à la cour, c’est la Double épreuve, ou Colinette à la cour, comédie lyrique en 3 actes de Lourdet de Santerre, musique de Grétry, 1782.

Démocrite, c’est Démocrite amoureux, comédie en cinq actes, en vers, de Regnard (1700).]

OPERA-COMIQUE IMPERIAL.

Première représentation de Valentin, ou le Paysan-romanesque.

Romanesque n'est pas le mot propre pour exprimer le caractère de M. le paysan Valentin, c'est niais, fou ou sot qu'il falloit dire pour parler juste : on peut choisir l'un des trois Ce paysan romanesque a trouvé, par hasard, un roman ou l'on voit un berger reconnu pour le fils d'un prince ; il n'en faut pas davantage pour que M. Valentin se fasse le héros du roman et se croye le bâtard de quelque prince. Cette imagination seroit peut-être pardonnable à un jeune homme de seize ans né avec des inclinations et des qualités au-dessus de son état ; mais ce n'est qu'une parade triviale et une ridicule maladie, dans un villageois vieilli dans les travaux rustiques et qui a une grande fille à marier, et par-dessus tout cela, qui est plus bête qu'un paysan ordinaire. Ce genre d'extravagance n'a rien d'amusant, parce qu'il est trop prolongé : trois actes mortels de niaiseries et de folies de la même espece ! c'est trop ; cela devient fatigant, insipide et monotone.

ll y a déjà long-temps qu'on est rassasié de cette foule de pièces où la fantaisie d'un prince amene des villageois à la cour, pour en varier le spectacle et les amusemens. Tout le monde connoit Ninette à la Cour, Colinette à la Cour, Démocrite, etc., etc. Rien n'est plus usé qu'un pareil sujet.

Valentin a une fille nommée Marie, promise à Charles, brave soldat, bon sergent. Mais un soldat, un sergent, quel gendre pour Valentin qui se croit prince ! Au moment où ce paysan fait un roman et bâtit un château en Espagne, le hasard amene dans son village, situé près de Bruxelles, l'archiduchesse qui est à la chasse avec son frere. On lui présente Marie, qui l'intéresse beaucoup sous le rapport du talent, parce que Marie est musicienne et cantatrice. Quant à Valentin, elle le reconnoit au premier coup d'œil pour un fou très risible. L'archiduc n'en porte pas le même jugement. A peine a-t-il envisagé le paysan Valentin, qu'il lui paroit un homme important pour ses desseins, et nécessaire à sa cour. Cet archiduc est vif, emporté, un peu fou des arts et des artistes Il veut faire peindre le comte Maurice, qui est mort, par le célèbre Vandick, qui ne l'a jamais vu qu'une fois. Il se fâche contre le peintre, qui lui représente que la chose est impossible ; mais le hasard offre à l'archiduc un portrait vivant et animé du comte Maurice, un portrait fait par la nature et dont Vandick pourra facilement tirer copie : c'est le paysan Valentin, dont la figure est parfaitement semblable à celle du comte Maurice : c'est pour cela que l'archiduc fait venir à la cour Valentin : par son ordre, le paysan est revêtu de l'armure et des habits du comte; mais, avant d'expliquer son intention, l'archiduc laisse à ses courtisans tout le loisir de s'égayer aux dépens du villageois. Le grand-écuyer, le grand-aumônier, et un musicien italien, maître de la chapelle de l'archiduc, n'épargnent pas les railleries et le persiflage à ce paysan travesti en seigneur. Pendant qu'on se moque de son père, Marie s'afflige de ne pouvoir épouser Charles son amant. Charles a sauvé la vie à un capitaine allemand estimé du prince. Ce capitaine, par récompense, demande et obtient un grade d'officier pour son bienfaiteur ; mais un lieutenant n’est pas encore digne de l’alliance d'un homme qui va être prince. Enfin, les vapeurs ambitieuses de Valentin se dissipent : l'archiduc déclare au paysan qu'il l'a fait venir à la cour, non pour en faire un grand seigneur, mais pour le faire peindre.

Il y a dans cet ouvrage beaucoup de personnages, beaucoup de fracas, et point d'action, par conséquent point d'intérêt ; les vision du paysan sont froides et monotones. Il est évident que la piece a été faite pour Martin : mais Martin tout seul ne peut pas faire une piece ; il joue et chante très bien, mais son rôle n'est pas plaisant : les sots et les niais n'amusent pas long-temps ; celui-ci délaie ses folies et ses niaiseries dans un amas de scènes décousues, très longues et très-vides. Mlle Regnault se distingue par le chant, son rôle est presque nul ; Mad. Belmont, l'archiduchesse, se fait remarquer par son port et par sa dignité ; Juliet est plaisant par son baragouin dans le rôle du capitaine allemand.

On vantoit beaucoup la musique la veille de la représentation : on prétendoit que Berthon n'avoit jamais rien fait de mieux. Il a fallu rabattre de ces éloges prématurés. Il y a dans la musique quelques effets dignes de la réputation de Berthon ; mais beaucoup de réminiscences, de remplissage et de choses communes : presque tous les morceaux sont trop longs. L'auteur des paroles, M. Picard, a coupé sa piece en opéra buffa, et le musicien a donné à sa composition la même forme ; cette forme est très vicieuse, essentiellement exclusive de tout ce qui est dramatique. Il faut donner à notre opéra comique français une forme de comédie, et non pas une forme d'opera buffa italien.

Valentin a été précédé des Sabots, petite pastorale, d'une simplicité rustique et d'une singulière vérité. La musique et les paroles ont ensemble un rapport parfait ;- le chant est plein de naïveté; et cette naïveté a plus de prix qu'on ne lui en accorde aujourd'hui.

L’Esprit des journaux français et étrangers, tome X, octobre 1813, p. 271-278 :

[Le début de l’article est consacré à une démolition du sujet, dont le critique veut montrer qu’il repose sur une erreur, faire de son personnage un fou (il y est contraint par l’impossibilité que quelqu’un de sain d'esprit se croie le fils d’un autre que son père), alors que la folie ne peut susciter qu’un rire mêlé de tristesse. Il aurait mieux valu que l’idée de folie ne soit que suggérée, et non clairement dite. L’analyse de l’action commence par l’intrigue secondaire, le hasard qui fait qu’on emmène Valentin et sa fille à Bruxelles, la fille pour en faire une chanteuse, son père, on ne sait pas pourquoi. L’intrigue principale est ensuite racontée avec précision, le malentendu dans la tête de Valentin qui croit vrai tout ce qu’on lui fait faire dans le seul but de le faire poser pour un portrait d’un personnage illustre auquel il ressemble. La conclusion est sans appel : intrigue sans invention, avec peu de comique et de piquant, en dehors de nombreux personnages secondaires destinés à étoffer un sujet trop mince. C’est l’intérêt du musicien qui est privilégié dans cette intrigue, conformément à ce qu’on peut attendre d’un opéra-comique où il faut fournir au compositeur les moyens de faire montre de son talent, l’auteur des paroles se rattrapant dans le dialogue, qu’il peut semer « de traits piquans, de mots heureux et de saillies fort originales ». Une large place est faite à présenter le travail du compositeur, Berton, pour souligner les influences heureuses que sa composition montre : Sacchini, Mozart, Paësiello. Le critique regrette seulement qu’il n’y ait pas dans la pièce un de ces morceaux obligés que tous attendent, ici, une leçon de musique (puisque la fille de Valentin a été amenée à Bruxelles pour devenir chanteuse), et un morceau d’ensemble pour accompagner le moment où Valentin revêt une tenue de chevalier. L’opéra est bien monté, et les chanteurs sont excellents, « justes et ensemble » (deux qualités qui ne sont peut-être pas si fréquentes). Le nom de l’auteur des paroles est donné en deux temps : d’abord l’inévitable Picard, puis son complice, révélé par la presse, M. Loraux.]

Valentin, ou le Paysan romanesque.

Il est dans la faiblesse humaine de désirer de nobles ayeux, d'envier les faveurs de la fortune attachées à une haute origine. Mais s'il est très-ordinaire de voir des gens essayer de faire croire aux autres qu'ils ont d'illustres ancêtres, il est fort rare d'en voir qui le croient en effet, si ce n'est aux Petites-Maisons. Après la perte de son procès, Figaro, en manière d'appel, invoque ses nobles parens qu'il ne connaît pas, mais il est bien loin de croire à leur existence, malgré sa marque au bras gauche et ses riches bijoux : le Bourgeois gentilhomme veut imiter les airs d'un grand seigneur, mais il ne croit pas l'être. Carmagnole, le Dormeur éveillé, Gulistan, s'étonnent de leur fortune nouvelle. Ricco ne croit qu'à sa prospérité future, qu'à une élévation causée par la chûte d'un grand, mais il ne croit pas être issu d'une grande famille; Tulipano lui-même ne croit pas être noble, mais il veut le persuader à son fils et à la comtesse. En effet, on peut se croire de la beauté, de l'esprit, de la bravoure, des manières distinguées ; on peut se trouver digne d'une haute naissance, mais à moins d'être un insensé, on ne peut pas s'imaginer être le fils d'un autre que de son père. Aussi, l'auteur de Valentin, ou le Paysan romanesque, a-t-il été obligé de faire un fou de son personnage principal : or, s'il est aisé d'amuser au théâtre par la peinture d'un ridicule, il est difficile d'y obtenir le même effet par le tableau de la folie ; il y a toujours dans le rire qu'inspire ce tableau quelque chose de triste : si le personnage faisait naître quelqu'intérêt, ce sentiment tiendrait de la pitié. C'est pour être fidèle à la vraisemblance, que l'auteur a bréveté son Valentin de folie ; j'aurais mieux aimé qu'il se fût borné à lui donner un ridicule même invraisemblable. Ma Tante Aurore est romanesque, mais elle n'est point folle : Valentin, au contraire, n'est point romanesque, comme le titre l'annonce, il est fou. L'auteur aurait pu nous le laisser appercevoir, mais il pouvait se dispenser de le dire. La vérité de la comédie ne me semble pas une condition indispensable dans un opéra-comique, et plus encore dans un Opéra-bouffon.

Cette critique sur l'idée principale et sur le sujet de l'opéra nouveau nous semble d'autant plus fondée, qu'elle n'est autre chose qu'une mistification faite au pauvre Valentin ; et mistifier un fou n'est pas trop digne d'un archiduc des Pays-Bas, et de sa sœur la princesse Isabelle. Le hazard et une partie de chasse conduisent ces grands personnages dans un village voisin de Bruxelles, où une kermesse bruyante met en action sous nos yeux, non pas un hardi Rubens, mais un piquant et naïf Teniers. Valentin seul ne prend point part à la joie commune ; nous apprenons que, depuis la mort de sa femme, au lieu de retrouver le repos, il a perdu la tête ; il s'est fourré dans sa cervelle dérangée qu'il a été changé en nourrice, que d'illustres parens le cherchent, qu'ils vont venir le reconnaître à une marque qu'il a sous l'œil droit. Tout entier livré à son rêve favori, il croit que dans une chasse, un prince, une princesse......... Précisément , le cor se fait entendre, et la princesse et le prince arrivent : le sort de Valentin s'explique à ses yeux, et son heure de fortune est venue ; en effet, comme fort heureusement pour lui, il a une fille qui chante à merveille, et que, plus heureusement encore, cette fille est Mme. Regnault, on emmène à Bruxelles et la fille et le père, mais jusque-là sans motif et sans dessein connus, uniquement sans doute pour s'amuser d'un pauvre diable, et pour faire apprendre la musique à la jeune paysanne.

Un autre hasard produit la situation principale, le nœud et le dénouement. L'archiduc a vu périr à l'armée le comte Maurice, son ami ; il désire en avoir le portrait :Van Dyck se refuse à le lui retracer de souvenir, et ne voit personne à la cour qui lui rappelle les traits du guerrier. Par une des bizarreries attachées à sa fortune, Valentin se trouve avoir la figure, la taille, l'âge, le maintien du comte ; il croit qu'on le salue de ce nom : on le revêt de l'habit de guerre de Maurice ; il croit qu'on l'arme chevalier ; enfin, au moment où, enivré de sa situation, il ne pense qu'à choisir un gendre parmi les grands de la cour, il apprend qu'on ne lui a prêté des habits que pour emprunter sa physionomie, et qu'il ne sera gentilhomme qu'en peinture : son désappointement se conçoit, et la pièce finit sans qu'on puisse trop savoir si sa mésaventure lui fera recouvrer la raison, ou le rendra fou tout-à-fait.

On voit que s'il y a peu d'invention dans cet ouvrage, il y a aussi peu de comique, peu de situations neuves et piquantes. La nudité du fond est couverte, autant que possible, par des détails accessoires plus ou moins heureusement liés au sujet. Beaucoup de rôles secondaires ont été imaginés à cet effet ; tels sont : un jeune soldat, amant de la fille de Valentin ; un capitaine garde suisse qui favorise ses amours ; deux courtisans assez peu clair-voyans pour croire un moment à la fortune de Valentin ; un Italien, maestro di capello, rôle purement épisodique, placé là pour l'intérêt du musicien, plutôt que pour celui de la pièce.

Mais ce mot, l'intérêt du musicien nous explique et nous justifie les défauts de l'ouvrage; et ce musicien a si bien servi l'auteur, que nous pardonnons volontiers à ce dernier de s'être borné à lui présenter un cadre favorable à son talent. Valentin, nous le répétons, ne doit pas être considéré comme une comédie ; on n'a voulu en faire qu'un opéra bouffon; ce genre a ses règles particulières, son art, des dispositions qui lui sont propres ; la musique doit y paraître en première ligne ; les auteurs doivent lui faire de nombreux sacrifices, et celui de Valentin s'est exécuté, sous ce rapport, avec beaucoup de générosité. Dans la contexture de l'ouvrage, il a pensé au compositeur, et s'est borné à se faire reconnaître par le dialogue qui est semé de traits piquans, de mots heureux et de saillies fort originales.

M. Berton, l'un de nos compositeurs les plus distingués, qui dans des genres très-différeus, a mérité des succès nombreux, musicien régulier, correct, spirituel, plein d'idées dramatiques, et soutenu quand il écrit par l'étude des bous maîtres auxquels il s'est constamment adonné, placera Valentin au nombre des ouvrages qui lui font honneur. Dans Montano, dans Aline, dans le Délire, il a su trouver très-heureusement la couleur propre à ses divers sujets ; ici il a le même avantage, mais il a profité en homme habile de la latitude que lui donnait l'auteur. Il a pu couper son ouvrage et l'écrire à la manière italienne ; le sujet le permettait, le cadre était bien disposé ; il a pris, comme on dit, ses coudées franches, et luttant sans trop d'efforts contre les difficultés d'une langue rebelle, il a fait subir très-agréablement à des paroles françaises le joug de la mélodie ultramontaine. Son chant est d'un beau dessin, périodique et naturel : son orchestre travaillé, mais sans exagération ; tout a de l'expression et sur-tout de la clarté ; son ouverture est un peu grave pour le sujet ; c'est un défaut que les Italiens évitent avec soin : on leur reproche de ne pas soigner leurs ouvertures, ils auraient fait comme d'autre [sic] de bruyantes symphonies, mais ils ne veulent pas écraser leur opéra par la magnificence du début et assourdir des oreilles qu'ils vont agréablement caresser ; ce qu'on croit chez eux une faiblesse est un calcul très-sensé.

L'introduction est animée, variée, piquante et très-bien distribuée. Le morceau capital de l'ouvrage se trouve bientôt après, c'est le château en Espagne de Valentin, morceau de maître, dont le chant idéal et l'accompagnement vague et rêveur, on peut le dire, conviennent si parfaitement au personnage et à la situation. Ce morceau est d'un homme qui a appris de Sacchini comment il avait conçu et écrit le rôle de Blaise dans la Colonie. Après ce morceau, celui qui est le plus remarqué est le duo de la leçon de Valentin à sa fille, qui répète et ses gestes et ses paroles de la manière la plus piquante : le canon qui termine ce duo est d'une originalité charmante : mais ou sait qu'un canon ne finit point, et ici quelques mesures de moins ajouteraient à l'effet général. Le final est écrit dans le goût de Mozart : il est très-harmonieux, les parties principales se mêlent bien avec le chœur, et un chant dominant très-heureux s'élève au-dessus des parties séparées. Mais ce final devrait se terminer à la sortie de l'archiduc : ce qui suit me semble hors d'œuvre et contraire aux règles de la gradation. Dans les règles de la pyrotechnie, après la grande .girande, il ne faut plus tirer aucune pièce d'artifice. Le finale de Théodore ne donne point un précepte contraire. Tous les personnages sortent l'un après l'autre : Taddeo reste seul : sa situation est comique, et Paësiello l'a traitée en homme de génie.

L'air du maître italien est bien loin d’offrir une réminiscence de celui de Fioravanti dans les Cantatrices ; ce n'est point une imitation, c'est une lutte établie sur un sujet donné, et M. Berton l'a soutenue très-habilement. Pendant que l'auteur se montrait pour lui si facile, comment ne lui a-t-il pas demandé une leçon de chant donnée à la jeune paysanne, et un morceau d'ensemble, pendant lequel on aurait armé chevalier le crédule Valentin ? Le 3e. acte aurait acquis de cette manière, aux dépens de quelques scènes de remplissage, l'étoffe musicale qui lui est nécessaire.

L'exécution de cet opéra établi avec beaucoup de soin, a été très-satisfaisante : les chanteurs ont été justes et ensemble, et l'orchestre fort élégant et très-discret. Martin a chanté d'une manière supérieure ; Mlle. Regnault avec beaucoup de grâce et d'esprit : mais elle n'a pas tout-à-fait les moyens nécessaires pour quelques passages, de la partition, notamment pour le finale. Je ne parle pas de la symphonie-concertante, où elle lutte avec un hautbois. Ces sortes de morceaux ne comptent point en musique. Quant à Moreau, il est très-bien placé dans sa caricature italienne et l'on peut dire de cet acteur français, qu'au besoin, on en ferait un primo buffo excellent.

Au total, le succès de cet ouvrage est assuré aux yeux des amateurs de musique, et les amis du talent de M. Picard ne lui sauront pas un très-mauvais gré d'être descendu, à ce genre de composition, dans quelques momens de loisir. Au reste, une lettre publiée aujourd'hui dans une de nos feuilles publiques, fait connaître qu'il est de moitié pour cet ouvrage avec M. Loraux, et cette communauté amicale exclud [sic] d'autant plus toute idée de prétention.                   S....

Magasin encyclopédique, ou journal des sciences, des lettres et des arts, année 1813, tome V, p. 215-217 :

[L’article se consacre d’abord à un récit précis de l’intrigue, acte par acte. Le jugement critique qui suit est largement favorable : musique « où l'on reconnoît la touche d'un maître, mais qui laisse à désirer souvent plus de chant et de simplicité », « dialogue toujours naturel et quelquefois piquant », interprétation remarquable. Les auteurs sont cités, sans plus.]

THÉATRE DE L'OPÉRA COMIQUE.

Valentin, ou le Paysan romanesque, opéra comique en trois actes , joué le 13 septembre.

Au lever de la toile, le théâtre offre le spectacle d'une foire flamande : un mât de Cocagne, des marionnettes, le charlatan arménien et Paillasse son prôneur ; des groupes de buveurs, des rondes de danseurs, rien n'est oublié ; c'est un vrai tableau de Téniers. Aussi répète-t-on plusieurs fois que ce grand peintre est venu souvent dans le pays chercher des sujets et des modèles.

Les jeux cessent à l'aspect de M. Valentin, laboureur du canton, qui est devenu à peu près fou depuis la mort de sa femme : sa cervelle est troublée par la lecture des contes de Fées et des livres de chevalerie ; il néglige sa charrue pour aller à la chasse, porte un manteau, charge son feutre d'une plume verte ; c'est la contre-partie du nouveau Don Quichotte. Ce n'est pas sur son épée que compte notre chevalier pour s'élever aux honneurs, mais sur une cicatrice qu'il a sous l'œil droit. Des Bohémiennes, qui viennent dire la bonne aventure à la foire, lui prédisent qu'il jouera un grand rôle.

On se figure l'accueil que doit faire le grand seigneur futur au jeune Charles, sergent d'infanterie, et fils du bourgmestre du village, qui lui demande la main de sa fille Marie, qu'il aime et dont il est aimé.

Valentin, resté seul, rêve tout éveillé. Rang à la cour, châteaux, valets, équipages : mais comment aura-t-il tout cela ? Il rencontrera un prince, non.. ; une princesse égarée à la chasse.... A cet instant même, le son des cors frappe son oreille. Sa fille, suivie de tout le village, vient lui annoncer qu'une grande Dame, fatiguée de la chasse, va venir se reposer chez lui. Il accueille de son mieux la grande Dame ; qui est l'archiduchesse d'Autriche. Isabelle, enchantée des grâces de la jeune villageoise, veut la faire connoître à l'archiduc son frère, et l'invite à venir avec son père au pavillon des Cerfs, rendez-vous général de la chasse.

C'est là que se passe le second acte : l'archiduc arrive ; il est accompagné de Van-Dyk, qu'il presse de faire de mémoire le portrait du prince Maurice, ami et compagnon d'armes de l'archiduc, et qu'il a vu périr sous ses yeux. Le peintre s'excuse sur ce qu'il n'a pas bien présens à la mémoire les traits du prince. On présente à l'archiduc l'intéressante Marie et l'extravagant Valentin. A l'aspect de notre fou, le prince est frappé d'étonnement. – « C'est lui, s'écrie-t-il, ce sont ses traits ; Valentin, vous viendrez à Bruxelles : » et l'on part pour la Cour. On arrive au palais. Chaque courtisan établit ses projets sur la faveur dont va jouir le seigneur Valentin. L'archiduc a ordonné qu'on le revêtît de l'armure, du casque et du manteau du prince Maurice. Il arrive dans cet équipage brillant, que sa tournure gauche et empruntée parvient à rendre grotesque. Toute la Cour s'assemble, et à l'instant où le paysan romanesque croit toucher au faîte des honneurs, Van-Dyk se présente. – Voyez , lui dit l'archiduc, n'est-ce pas là Maurice ? – C'est lui-même, s'écrie le peintre avec enthousiasme ; il court à Valentin. – « Tournez la tête, portez une main sur la garde de votre épée, de l'autre saisissez votre casque ; animez l'expression de votre physionomie. C'est cela ; Monseigneur, vous aurez le portrait de votre ami. »

Valentin apprend alors qu'il ne doit son séjour à la Cour, et son éclat passager, qu'au hasard, qui lui a donné une ressemblance frappante avec le feu prince Maurice. Ce n'est que pour le faire peindre qu'on l'a conduit à Bruxelles. Le jeune Charles est fait officier ; l'archiduchesse dote Marie ; ces deux amans s'unissent, et il ne reste au père que sa folie.

Un air plein de verve et d'originalité ; le finale qui suit, et un canon à deux voix, dont l'intention comique est une leçon de politesse et de beau maintien donnée par Valentin à sa fille, sont les morceaux les plus remarquables de cet opéra, où l'on reconnoît la touche d'un maître, mais qui laisse à désirer souvent plus de chant et de simplicité.

Le poème se distingue par un dialogue toujours naturel et quelquefois piquant.

L'élite de l'Opéra-Comique s'étoit réunie pour faire valoir cette production.

Martin, chargé du rôle de Valentin, l'a fait valoir, autant qu'il étoit possible. Les paroles sont de MM. Picard et Loreaux. La musique est de M. Berton.

Ajouter un commentaire

Anti-spam
 
×